La culture scientifique et technique entre amateurs et experts profanes



Jean-Paul Gaudillière



La culture scientifique et technique est en crise. À lire les rapports récents que lui ont consacré le Sénat et l’Assemblée nationale, il y a bien des raisons de s’inquiéter : médiocrité des investissements, désaffection des publics, absence dans les médias, crise de recrutement dans les filières d’enseignement scientifique, sans parler des effets ambigus de la concentration des moyens dans quelques grosses opérations et plateformes de prestige, à commencer par la bien-nommée Cité des sciences et de l’industrie.

Mais la médiation scientifique et technique a-t-elle jamais été dans un état autre que critique ? La notion même de culture scientifique est née d’un mélange inattendu entre éducation populaire et muséographie. Elle a été alimentée par une double prise de distance : avec l’enseignement des sciences tel que le pratique l’Éducation nationale et avec la vulgarisation comprise comme spectacle organisé faisant miroiter des objets dont les profanes ne peuvent vraiment comprendre ni ce qu’ils sont ni d’où ils viennent. En conséquence, la cst tente de résoudre la quadrature du cercle : mettre à la disposition de ceux qui n’en sont ni des praticiens, ni des élèves certains des résultats et des méthodes des sciences tout en espérant qu’ils vont s’en saisir de façon si possible inventive et critique. L’exercice suppose l’invention d’un rapport qui ne soit ni d’autorité, ni d’enseignement, ni d’apprentissage par la pratique.


Le succès est d’autant plus utopique que le rêve des médiateurs — créer un public large et actif — rencontre peu d’écho du côté des experts et des professionnels de la science. Ceux-ci n’ont pas besoin que les trois quarts de la population française, qui n’ont pas de baccalauréat scientifique ou technique, maîtrisent les enjeux des savoirs contemporains et soient capables de porter sur eux un regard critique. Comme corporation organisée, les professionnels de la science ont avant tout besoin de deux choses : une dose raisonnable de confiance et de soutien lorsqu’il s’agit de négocier les politiques de recherche publiques ou privées, et une force de travail suffisante pour assurer la pérennité de la production des connaissances. Les motivations mises en avant par Georges Charpak pour justifier la naissance de
La main à la pâte sont caractéristiques de ce point de vue. Elles combinent reconnaissance du caractère élitiste et excluant de cette approche abstraite des sciences expérimentales, qui domine encore le système français d’enseignement, et volonté de donner précocement le goût de l’expérience pour reconstituer un réservoir de bons étudiants dans des filières menacées par une fuite des cerveaux au profit des études commerciales et de gestion.

L’ambiguité de l’expert profane

Mais il existe une autre source de crise de la culture scientifique et technique. Celle-ci est plus paradoxale encore, car elle procède non pas du désintérêt des spectateurs pour la scène de la recherche, mais, au contraire, de ce qui devrait a priori témoigner d’une réussite de la médiation scientifique, à savoir la permanence des controverses publiques sur les sciences et la vitalité des mobilisations associatives sur les questions d’innovation. La naissance de cet oxymoron qu’est l’expert profane, un non professionnel de la production des savoirs qui en sait suffisamment pour non seulement suivre, mais s’approprier et soumettre à la critique ce que font les experts de la science organisée, est, du point de vue de la culture scientifique et technique, un véritable défi.

On ne reviendra pas ici sur les raisons pour lesquelles depuis les années soixante-dix, depuis le débat sur le nucléaire, les controverses sur les effets délétères de techniques en cours d’utilisation ou associés à des innovations planifiées font l’objet de campagnes médiatiques, d’actions judiciaires, de manifestations et de polémiques politiques. C’est un fait que les sciences ne sont plus perçues comme objets de fascination mais comme éléments de systèmes techniques qui imprègnent l’ensemble de notre vie et n’ont pas que des effets bénéfiques. Le progrès entraîne ses dégâts. Sur la lancée des interventions destinées à les contrôler, l’élaboration même des connaissances est devenue un objet d’action citoyenne par les intéressés — patients, riverains, usagers, consommateurs —, objet d’une réflexion profane portant sur les conditions d’évaluation des innovations aussi bien que sur leurs contenus. De plus, il s’agit parfois non seulement de faire prendre en compte des risques méconnus ou niés, mais de faire la science autrement et pour d’autres objectifs. La capacité des associations Sida à négocier avec les chercheurs et les industriels les modalités et les cibles des essais thérapeutiques, celle des réseaux d’inventeurs et utilisateurs de l’« open source » à redéfinir les pratiques d’appropriation des savoirs informatiques en sont de bons exemples.

L’individu mobilisé sur les ogm, la recherche thérapeutique, la pollution nucléaire, les tests génétiques ou la défense des semences de ferme pose deux problèmes à la culture scientifique et technique : celui de la méfiance et celui de l’utilitarisme. L’activiste scientifique contemporain entretient en effet un mélange de doute et d’exploitation opportuniste des connaissances. La méfiance porte sur la capacité des sciences à satisfaire les promesses du rêve prométhéen de maîtrise généralisée de la nature. Le pragmatisme pousse à valoriser les savoir-faire, à considérer que les savoirs sont toujours limités, qu’ils ne peuvent être isolé des contextes dans lesquels ont les a produits et on veut les utiliser. L’écart par rapport aux valeurs revendiquées par nombre des médiateurs de culture scientifique et technique — désintérêt, amour de la connaissance, gratuité, importance de la méthode plutôt que des résultats — est grand.


D’où la crainte que cette nouvelle scène ne soit qu’un avatar d’une technoscience qui, pour beaucoup est devenue l’alpha et l’oméga de la recherche. Dans cette perspective, l’expert profane partage tous les présupposés des scientocrates (recherche de la valorisation à court terme, confusion entre science et technique, jugement des savoirs par leurs usages). Il n’exprime de critique que sur des aspects tactiques des conditions dans lesquelles tel ou tel résultat est élaboré et monopolisé, pas sur l’instrumentalisation généralisée de la recherche.

Les limites de l’amateur

On peut donc estimer que l’enjeu de la culture scientifique et technique n’est plus d’essayer de regagner du public en en rajoutant sur la technicisation et les débats chauds, mais, à l’inverse de contribuer à rendre vie à la figure de l’amateur. Contrairement à l’expert, l’amateur incarne ces valeurs de gratuité, de curiosité, de plaisir de la découverte et de la connaissance associées aux sciences avant qu’elles ne deviennent technosciences.


De fait, l’avènement de cette dernière, en conjonction avec la révolution industrielle, est aussi l’histoire de l’expulsion des amateurs du champ de la production légitime des savoirs. Jusqu’à la fin du XIX
e siècle, les frontières étaient beaucoup moins nettes qu’aujourd’hui. Non seulement parce que les élites étaient moins professionnalisées (le salon des Lumières en témoigne), mais aussi parce que dans bien des domaines, de la botanique à l’astronomie en passant par la mécanique et l’histoire, les sociétés, clubs et groupes d’amateurs jouaient un rôle majeur dans la genèse des savoirs, un rôle que les historiens commencent juste à redécouvrir.

Que pourrait être une remise en scène de l’amateur ? Elle peut signifier aussi bien investir dans une politique de soutien aux activités des clubs, centres d’animation et lieux de débats, que rechercher de nouveaux liens entre sciences et pratiques culturelles. Après tout, le fossé qui les sépare n’est pas partout aussi profond qu’en France. Tous les pays n’ont pas fait des sciences un domaine soumis à des discours techniques spécialisés qui ne sont qu’exceptionnellement évalués, repris et discutés hors de leur sphère d’origine. En Grande-Bretagne, l’Open University ne se contente pas de remplacer ou de compléter les manuels scolaires pour ceux qui ne peuvent être présents dans les salles de classe ou les ont quittés trop tôt. Ses livres et ses films ont contribué à donner une valeur culturelle et sociale aux sciences en liant leur présentation à l’histoire, aux controverses sur leurs enjeux et leurs usages.

Le recours à la figure de l’amateur pour imaginer une autre pratique de la culture scientifique et technique est toutefois problématique, pour au moins deux raisons. La première est la part d’illusion accompagnant la mise en équivalence de la science des amateurs avec une science gratuite, pour le plaisir, sans rapport avec les impératifs de la production technique. Loin de s’opposer aux logiques de la technnoscience, les pratiques des amateurs en ont souvent été des relais et des compléments. Durant l’entre-deux-guerres, des milliers de clubs et de réseaux de radioamateurs rassemblaient des jeunes (garçons pour la plupart) qui construisaient leurs appareils, lisaient les revues d’électronique, inventaient des schémas de montage, et discutaient de leur passion. Ces clubs ont joué un rôle important dans l’histoire de l’électronique, de la physique des particules ou des solides. Non seulement parce qu’ils ont acculturé une génération entière aux résultats de la physique, parce qu’ils lui ont donné le goût de la manipulation et de l’invention, mais aussi parce que les bidouillages d’adolescents et les productions des amateurs ont généré des savoir-faire, parfois même des objets, indispensables au travail de laboratoire. Loin d’être l’incarnation d’une quête de la gratuité et de la connaissance pure, ces radioamateurs étaient en parfaite osmose avec l’industrie électronique, à la fois fascinés par ses produits et capables d’un jugement très critique de ce qui ne marche pas bien, à mille lieues de déplorer une trop grande proximité des sciences et des techniques. Les rapports entre herboristes, botanistes locaux et pharmaciens académiques, au début du XXe siècle, sont un autre exemple du caractère technoscientifique de nombreuses pratiques d’amateurs. Tous rêvaient de trouver et de pouvoir produire en grand de nouveaux extraits de plantes à valeur thérapeutique. Et cela même si les conflits entre experts officiels et non officiels ont été particulièrement violents, du fait, d’une part, du monopole légal d’exercice de la pharmacie et, d’autre part, de l’opposition entre la vision chimique de la plante médicinale (où l’enjeu est de purifier la substance active) revendiquée par la pharmacie académique, et une vision plus botanique, liée à une approche holiste de la médecine, pour laquelle compte la totalité de l’organisme plante.

Deuxième limite de l’appel à l’amateur, la gratuité entendue comme absence de contrainte à l’utilité. L’absence de finalisation n’est pas la seule valeur sur laquelle prendre appui. Au contraire, on peut estimer que durcir l’opposition entre l’amateur désintéressé et le professionnel prisonnier des contraintes de l’application tend à passer par pertes et profits les raisons et la façon dont les laïcs s’intéressent aujourd’hui aux sciences. L’omniprésence de la technoscience signifie aussi dire que c’est à partir de l’expérience quotidienne de ses effets que la majorité des individus en vient à s’interroger sur ce que l’on sait et ce que l’on fait de la nature. L’utilité supposée de l’innovation ou, au contraire, la conviction qu’elle ne peut pas remplir ses promesses, sont des moteurs essentiels à l’engagement, à l’acquisition d’une expertise propre. Ce lien entre utilité, intéressement et regard critique est une richesse de la culture scientifique et technique contemporaine. Il alimente la revendication de démocratisation des choix scientifiques et techniques. Il contribue aussi à de nouvelles pratiques où la séparation entre professionnels et amateurs n’est plus aussi nette.

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Aujourd’hui comme hier, les entreprises et les agences de l’État ne sont pas les seuls lieux où émergent des savoirs. Avec les activités de recherche des associations de malades, les réseaux de développement de médicaments pour les pays du Sud, les communautés de développeurs de logiciels libres, les enquêtes des ong s’occupant d’environnement, les systèmes non propriétaires d’échanges de graines et de semences, il existe de multiples formes et expériences d’innovation ascendante. Celles-ci permettent d’imaginer d’autres architectures de production des connaissances, moins hiérarchisés que celles que nous avons connues depuis un siècle, moins marquées par la séparation entre producteurs et utilisateurs, entre savants et spectateurs. Les créations et innovations de ces réseaux reposent sur des processus originaux de socialisation, sur des systèmes de certification qui ne s’appuient pas seulement sur les mécanismes professionnels, mais mobilisent l’intelligence de communautés de praticiens. La gratuité y est comprise non comme un refus de l’utile mais comme une revendication d’utilité qui ne se réduise pas au court terme et aux besoins solvables, comme une alternative à l’appropriation précoce des savoirs. Le paradoxe est que firmes et grands acteurs de la technoscience ont commencé à comprendre tout le parti qu’ils pouvaient tirer de ces multiples « amateurs intéressés ». Ils organisent désormais les forums où ils tentent de mettre les usagers à contribution pour optimiser leurs capacités d’innovation. Il serait dommage qu’ils soient les seuls à tenir compte de cette nouvelle donne de la culture scientifique et technique.