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La
poétique d'Edgar Allan Poe
De la beauté comme aspiration romantique
à la beauté de la cohérence logique.
Philippe
Séguin
Introduction
Ours is a world of words.
Al Aaraaf, vers 128.
Il est des
poètes qui naissent tout armés : on pense à Rimbaud,
à Hofmannstahl, qui, à peine sortis de l'adolescence, brillent
déjà de tous leurs feux. D'autres, comme Rilke, commencent
par être de " fort mauvais poètes ", pour reprendre
l'expression de Cendrars dans la Prose du transsibérien. Edgar
Poe (1809-1849) est de ceux-là. En mai 1929, il déclare
à son éditeur qu'il est irrévocablement un poète,
alors qu'il est encore un simple épigone des grands romantiques
anglais. C'est pourtant bien à cette époque que démarre
vraiment sa carrière poétique : il informe John Allan, son
riche père adoptif qui va bientôt le déshériter,
que Byron n'est plus son modèle depuis longtemps. Il exagère,
bien sûr, il ne l'a ni totalement abandonné, ni depuis longtemps.
Mais un changement significatif se fait jour dans ses balbutiements poétiques.
Son premier recueil, Tamerlane (1827), pouvait passer pour la traduction
en vers, sur un ton de confession et de lamentation, d'une expérience
vécue par l'auteur lui-même. Mais deux ans plus tard, il
écrit que c'est la beauté qui est l'objet de la poésie
et le poète qu'il prétend être se doit de la vénérer,
de l'adorer. Et en effet, dans Al Aaraaf, le poème qui donne son
nom au deuxième recueil (1829), le poète disparaît
en tant que personne pour laisser place à une réflexion
sur la beauté.
Toute sa courte existence, à travers les pires épreuves,
Poe resta fidèle à cette idée, mais à force
de travail et de réflexion, il en fit quelque chose d'entièrement
personnel et de tout à fait nouveau. La beauté, comme idéal
poétique, issu de la tradition romantique et opposé à
la science, devint chez lui, au terme d'un combat long et épuisant
auquel il ne survécut pas, un curieux mélange de travail
humain et d'inspiration divine, dont le caractère fondamental,
la " consistency ", n'est pas sans rappeler la cohérence
logique, la consistance caractéristique de tout système
formel axiomatisé. La lecture d'Eureka, son uvre ultime,
celle qui aurait dû devenir son opus magnum, donne l'impression
que tout l'effort poétique d'Edgar Poe a fini par déboucher
sur cette notion. Nous allons donc tenter de reconstruire le cheminement
douloureux de la réflexion poétique de Poe vers ce concept
de consistance que l'on peut tenir pour le point d'aboutissement de toute
son uvre.
Al Aaraaf
: le ciel de la connaissance et la beauté comme purgatoire.
Alors que
la science est absente du premier recueil de Poe, elle sert d'introduction
à celui de 1829. Poe fait précéder Al Aaraaf d'un
sonnet qui nous donne, pour ainsi dire, le ton du recueil:
Sonnet -
To Science
Science!
true daughter of Old Time thou art!
Who alterest all things with thy peering eyes.
Why preyest thou thus upon the poet's heart,
Vulture, whose wings are dull realities?
How should
he love thee? Or how deem thee wise,
Who wouldst not leave him in his wandering
To seek for treasure in the jewelled skies,
Albeit he soared with an undaunted wing?
Hast thou
not dragged Diana from her car,
And driven the Hamadryad from the wood
To seek a shelter in some happier star?
Hast thou
not torn the Naiad from her flood,
The elfin from the green grass, and from me
The summer dream beneath the tamarind tree ?
Le sujet
est traité de manière convenue. Comme dans Lamia de Keats
(1819), que Poe ne semble pas avoir connu à cette époque,
la science est accusée de désenchanter le monde. Ce poème
serait sans grande importance en soi si Poe n'y empruntait une voie différente
de l'une de ses sources, Bernardin de Saint-Pierre. Dans les Etudes de
la nature de ce dernier, on ignore ce qu'il advient des naïades et
des hamadryades. Poe esquisse une réponse (vers 11) qu'il développe
dans un poème peu connu, long et difficile, que n'a pas traduit
Mallarmé, Al Aaraaf.
Al Aaraaf tient son nom du purgatoire dans la religion musulmane. Poe
en fait un astre situé quelque part entre la Terre et le Ciel,
où naquit l'" Idée de Beauté " (vers 32).
C'est là probablement qu'ont pu se réfugier les créatures
repoussées par la science, et non au ciel, le séjour de
la connaissance pure et réservé à Dieu. La créature
n'y a pas accès. Les poètes, ceux qui en général
aspirent à la beauté, peuvent accéder à Al
Aaraaf, mais seulement après la mort. La mort ouvre la porte au
règne de la beauté, si la créature ne vit pas dans
le péché, ce qui signifie deux choses : d'une part, il ne
faut pas chercher la connaissance par le biais de la science, comme si
la science, d'origine humaine, était commensurable à la
connaissance divine ; d'autre part, il ne faut pas se laisser aller à
confondre l'amour humain avec l'amour de la créature envers Dieu.
Un troisième péché consisterait peut-être (le
texte n'est pas très clair) à penser que ce sont les phénomènes
de la nature qui nous donneraient accès au divin, alors que c'est
le privilège de l'âme exaltée.
De l'avis général, Al Aaraaf n'est pas un bon poème
et la lecture en est malaisée, mais il joue un rôle fondamental
dans l'itinéraire poétique de son auteur, puisqu'il pose,
très tôt, des questions qui ne cesseront plus d'occuper Poe
jusqu'à sa mort : quel est le rapport de l'homme à la vérité,
c'est-à-dire à la science, dont il est l'auteur, et à
la connaissance, apanage de Dieu ? Y a-t-il un point de rencontre entre
les deux ? Ou, pour reprendre les termes de Poe, qu'en est-il des pauvres
humains qui ont rêvé pour l'infinité de Dieu un modèle
à leur image ? (vers 106-107) Quel rôle doit jouer le poète,
et quelle est la relation entre la beauté et la vérité
?
La réponse, provisoire, Poe la donne dans le recueil suivant, paru
en 1831. Le titre en est tout simplement Poems et la page de garde porte
cet étrange exergue : " Tout le monde a raison. Rochefoucault
". Le poème introductif compte parmi les meilleurs d'Edgar
Poe et est certainement son premier vraiment réussi : To Helen.
En 1845, James Russell Lowell fit notamment l'éloge de sa "
symétrie " et de sa " mélodie ". Poe fait
précéder ce choix de poèmes (les trois derniers sont
le Sonnet à la science, Al Aaraaf et Tamerlane) d'un court essai,
la Lettre à B---, où il affirme :
" Un poème, selon moi, s'oppose à une uvre scientifique
en ce qu'il a pour objet immédiat le plaisir et non la vérité.
"
En cela, il reprend presque mot pour mot une réflexion de Coleridge
dans sa Biographia Literaria. Un peu plus loin, il ajoute :
" La musique, lorsqu'elle est alliée [combined] à une
idée agréable, est la poésie. "
La vérité n'est pas complètement exclue du poème,
mais elle ne doit pas figurer en première place. Néanmoins,
Al Aaraaf et, dans une moindre mesure, Israfel, deuxième poème
du recueil de 1831, sont des poèmes didactiques.
Poe a vingt-deux
ans quand il fait paraître Poems. Il vient de démissionner
de l'académie militaire de West Point, dont il ne supporte pas
la discipline, ses relations avec son père adoptif sont au plus
bas. De 1831 à 1849, l'année de sa mort, Poe vivra en forçat
des lettres, dans une extrême pauvreté. Sa mort fut certes
accidentelle, mais à vrai dire, Poe, à quarante ans, était
réellement parvenu au bout de ses forces. Celui qui, en 1829, avait
déclaré être irrévocablement un poète
et qui, jusqu'en 1831, semblait opposer radicalement la poésie
et la vérité, dut se faire " journaliste et critique
" et devint un champion de la lutte pour et par la vérité,
dans une uvre en prose constituée d'innombrables critiques
et comptes rendus ainsi que des contes que l'on connaît. De 1831
à 1844, il ne publia que onze poèmes, dont certains mineurs.
E.A. Poe
journaliste et critique : vers l'ingénieur littéraire
C'est en
1832 que Poe fait paraître son premier conte, Metzengerstein, alors
qu'il est définitivement obligé de publier dans des revues
et des journaux, pour des cachets ridicules, afin d'assurer la survie
de sa petite famille, composée de sa tante, de sa cousine et future
femme, et de lui-même. Il n'est alors plus question d'inspiration
divine, Poe fait de la littérature à la mode, il parodie,
il tente de plaire. Ainsi, Metzengerstein s'inscrit-il nettement dans
la tradition des contes gothiques, fort appréciés à
cette époque, Manuscrit trouvé dans une bouteille, paru
en 1833, traitant du thème très populaire du pôle
Sud, qui n'était pas encore découvert. Il franchit un grand
pas en 1835, lorsqu'il devient rédacteur du Southern Literary Messenger,
édité dans sa ville de Richmond, et entame une carrière
de critique propre à le rendre à la fois célèbre
et honni dans les milieux littéraires des États-Unis. En
1936, paraît son premier compte rendu, qui traite de deux poètes
américains en vogue, J.R. Drake et F.G. Halleck.
C'est là que, pour la première fois il se place sous l'autorité
de Shelley, et définit la poésie comme " la faculté
d'Idéalité ", " l'instinct que Dieu a donné
à l'homme pour s'assurer son adoration. " Il y reprend aussi
une idée déjà présente dans le Manuscrit et
dans Al Aaraaf : la véritable connaissance n'est accessible qu'après
la mort. On se rend compte alors que Poe était sans doute déjà
sous l'influence de Shelley lorsqu'il écrivait Al Aaraaf, mais
qu'il avait peut-être tenté de s'y soustraire en forgeant
une mythologie personnelle, une sorte de poème cosmique. En 1836,
Poe n'est plus tenté par ce genre d'aventure, d'ailleurs il n'écrit
presque plus de poèmes : cinq entre 1831 et 1836. Il préfère
publier un essai sur le joueur d'échecs de Johann N. Maelzel alors
en tournée triomphale aux États-Unis. Il prend de toute
évidence un grand plaisir à analyser le modus operandi du
prétendu automate et démontre méthodiquement ("
step by step " écrira-t-il plus tard) et avec succès
que cette machine n'en est pas une mais qu'il s'y cache un véritable
joueur d'échecs en chair et en os.
Quatre ans plus tard, entre-temps au service d'une autre revue, Poe fait
paraître un article sur le poème Alciphron de Thomas Moore,
où il se réfère de nouveau à Shelley, auquel
il restera fidèle jusqu'au bout. Mais un élément
nouveau apparaît. Il reprend les idées exprimées par
Coleridge dans sa Biographia Literaria, en les simplifiant : " La
fantaisie [fancy] combine, l'imagination crée ", écrit-il,
mais contrairement à Coleridge il semble réévaluer
la " fancy " puisque, d'après lui, l'homme ne crée
pas. La création est réservée au divin. À
cette époque, son imagination poétique semble décidément
tarie. Quatre poèmes paraissent entre 1836 et 1840 (dont un étrange
sonnet, Silence, qui compte quinze vers au lieu des quatorze réglementaires),
mais aucun ni en 1841 ni en 1842, année où il publie un
compte rendu des ballades de Henry W.Longfellow. Or, dans l'intervalle,
Poe a écrit de nombreux contes et récits, toujours pour
la presse à plus ou moins grand tirage. Un roman, Les Aventures
d'Arthur Gordon Pym de Nantucket (1537-1838), et le conte Une descente
dans le Maelström (1841) marquent une nouvelle étape dans
l'écriture de Poe.
Ces deux uvres ont en commun que leurs héros, qui parlent
à la première personne pour augmenter le suspens, doivent
leur survie à leur capacité de réflexion. Les personnages
qui ne pensent pas doivent périr, mais eux, dont l'esprit se remet
en marche au moment décisif, sont sauvés. En 1843, paraît
Le Puits et le pendule, où le narrateur semble condamné
à mourir déchiqueté par le pendule, mais parvient
à surmonter sa peur et recommence à penser, c'est-à-dire
à combiner tous les éléments pouvant contribuer à
son salut :
" Pour la première fois depuis bien des heures, depuis des
jours peut-être, je pensai. "
En effet :
" Même dans le tombeau, tout n'est pas perdu. Autrement, il
n'y aurait pas d'immortalité pour l'homme. "
Pensée et immortalité sont donc liées. On peut y
voir un écho aux idées de Poe sur la poésie. En effet,
dans la critique de Longfellow, Poe insiste sur ce qu'il y a de divin
dans la vocation du poète : la poésie est une réponse
à une soif de beauté surnaturelle, qui caractérise
l'essence immortelle de la nature humaine, mais elle ne doit pas se contenter
de dupliquer la création divine. Cependant, on sent que Poe hésite,
et il ne lui faudra pas moins de quatre termes pour parvenir enfin à
qualifier la poésie de " création ". Il recourt
de nouveau à la notion de " combinaison " : le poète
doit tenter d'étancher sa soif de beauté par " de nouvelles
combinaisons ", et énonce la définition suivante :
" De tout cela nous pouvons déduire que la nouveauté,
l'originalité, l'invention, l'imagination, ou enfin la création
de la BEAUTÉ (ces mots, tels que nous les employons, sont synonymes)
constituent l'essence de toute Poésie. "
C'est dans
ce contexte que, pour la première fois, Poe fait allusion à
Keats, et l'on pense bien sûr à l'Ode sur une urne grecque,
où celui-ci assimile la beauté à la vérité,
et vice-versa. Mais à vrai dire, Poe déclare justement dans
cette critique que la poésie et la vérité sont ennemies
comme l'eau et l'huile. En effet, il reproche à Longfellow son
didactisme, c'est-à-dire de mettre la poésie au service
d'une vérité. Or, pour Poe, la vérité peut
être au service de la poésie, mais non l'inverse. L'objet
premier de la poésie, c'est la Beauté, qu'il écrit
toujours avec un grand B.
Parallèlement, Poe invente un nouveau genre de littérature,
l'énigme policière, avec Double Assassinat dans la rue Morgue
(1841), Le Mystère de Marie Roget (1842), et La Lettre volée
(1844). Or, si Dupin, le héros, arrive précisément
à démêler tous les fils de l'intrigue, c'est parce
qu'il est à la fois poète et mathématicien. S'il
était uniquement mathématicien ou bien poète, il
n'y parviendrait pas. Il semble que Poe assimile les mathématiques
à une méthode s'appliquant à des vérités
finies, tandis que l'imagination poétique se rapporterait à
l'infini, de sorte que le mariage des deux rend invincible leur dépositaire.
À cette époque, presque toute l'imagination créatrice
de Poe est investie dans l'écriture des contes, dont il vit, mais
toutes les fois qu'il écrit sur la poésie, il la place bien
au-dessus de toutes les uvres en prose. Cependant, non seulement
sa production poétique est maigre, mais elle va à l'encontre
des goûts du public américain.
Ses deux
derniers poèmes, The Conqueror Worm (1843) et Dream-Land le bien-nommé
(1844), sont des visions de cauchemar. Un vers de ce dernier texte, "
Out of space - out of time ", a contribué à lui faire
une réputation de poète éthéré, sans
rapport avec la vie réelle. Mais c'est également en 1844
qu'il réussit un énorme canular journalistique : pour appeler
l'attention, peu après son arrivée à New-York, il
fait paraître dans le New York Sun la nouvelle extraordinaire d'une
traversée en ballon de l'Atlantique en trois jours. La mystification
est si parfaite que l'on s'arrache l'édition. Six mois plus tard,
Poe récidive, mais cette fois avec un poème, The Raven,
Le corbeau (janvier 1845). Lancé avec soin par lui-même et
ses amis dans l'Evening Mirror, et composé dans les règles
de l'art journalistique, qu'il maîtrise désormais parfaitement,
le poème connaît un succès fulgurant.
Un an plus tard, il publie une nouvelle mystification, The Philosophy
of Composition, que Baudelaire traduisit La genèse d'un poème,
où il prétend expliquer la technique d'écriture de
la poésie. Avec cet essai, il devenait " l'ingénieur
littéraire " que Baudelaire admirait tant. Il y présente
le poème à la manière du joueur d'échecs de
Maelzel, comme une " combinaison " de divers éléments,
une " machine " dont il se propose de démonter le modus
operandi. Il choisit pour cela Le c orbeau, le plus connu de ses poèmes,
et déclare son intention de
" démontrer qu'aucun point de la composition ne peut être
attribué au hasard ou à l'intuition, et que l'ouvrage a
marché pas à pas [" step by step "] vers sa solution,
avec la précision et la rigoureuse logique d'un problème
mathématique. "
Mais le concept qui nous intéresse n'apparaît pas encore
: Poe est l'ingénieur littéraire, mais il n'est pas arrivé
à l'idée de " consistance ".
En cette même année 1846, son ami George Eveleth lui écrit
qu'il trouve The Sleeper, poème moins connu de Poe, supérieur
au Corbeau. Non seulement Poe se déclare d'accord avec lui, mais
le félicite de son jugement et ajoute que, sur un million de personnes,
aucune ne serait d'accord avec eux. Le Corbeau est un poème-sensation,
fait pour augmenter le tirage d'un journal et appeler l'attention du public
sur l'auteur, ce qui fut réussi. Mais il lui manque cette part
d'imagination |