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Le
Pacte épistémique
Michel
Pierssens
Savants et savoirs sont omniprésents dans la littérature
du XIXe siècle, on le sait : chez les grands (Balzac, Hugo, Villiers
de l'Isle-Adam, Proust) et plus encore chez les romanciers populaires
(Jules Verne, Maurice Renard, Gustave Le Rouge et beaucoup d'autres),
sans parler de la production courante, voire de la littérature
féminine plus ou moins engagée (Colette Yver et ses Cervelines
ou ses Princesses de science ). Des études désormais classiques
comme celle de Jacques Noiray ou plus récentes comme celles de
David Charles ou de Jean-François Chassay, nous ont beaucoup appris
sur les différentes facettes de la question, en particulier sur
l'usage de la technique et des machines dans les productions de l'imaginaire
romanesque de l'époque.
Il reste que l'inventaire est loin d'être complet et que, au-delà
des descriptions et des classifications, au-delà des études
de cas, des interrogations de fond subsistent, ne serait-ce que pour tenter
de mieux comprendre la profonde ambivalence de toute la culture vis-à-vis
de la science (la "nouvelle idole" de la fin du siècle,
selon l'expression à succès de François de Curel
), tantôt révérée et tantôt vilipendée.
Monnayée en savoirs, c'est-à-dire en connaissances souvent
fragmentaires, quand elles ne sont pas lestées d'erreurs aboutissant
à des contresens et à des travestissements, la science est
partout dans la littérature, parfois exhibée, parfois dissimulée,
souvent méconnaissable, acceptée ou refusée, mais
presque toujours posée en référence, sinon en autorité.
D'où viennent ces savoirs ? Quelle place prennent-ils dans la culture,
y compris la culture littéraire ? Et de façon plus difficile
ou plus obscure : pourquoi et comment en sortent-ils ? Plus exactement
: pourquoi et comment la culture du XIXe siècle se déprend-elle
finalement de sa relation passionnelle aux savoirs ?
S'il n'est guère possible d'apporter une réponse complète
et définitive à ce genre de question, on peut cependant
esquisser quelques hypothèses, en rappelant d'abord quelques évidences.
Il est clair, par exemple, que le développement objectif des sciences
et des techniques depuis la révolution industrielle, fermement
encadré en France par la mise en place de l'organisation étatique
de la science depuis la Convention, joue un rôle décisif
dans l'acculturation scientifique. Il en va de même du développement
de l'instruction depuis Condorcet, la Restauration, et la lutte victorieuse
des scientifiques pour inverser la hiérarchie des valeurs entre
lettres et sciences dans le système scolaire (rappelons la réplique
d'Arago à Lamartine, en forme de distique : " Ce n'est pas
avec des alexandrins qu'on extrait du sodium du sel marin ! ").
Il faut aussi ajouter le développement de l'édition, savante
ou populaire, dont l'histoire est maintenant assez bien connue. Des rubriques
scientifiques apparaissent dans les revues et les journaux, et des journalistes
spécialisés fournissent des chroniques très influentes
(Camille Flammarion, Victor Meunier, Louis Figuier, l'abbé Moino).
La popularisation de la science devient une véritable entreprise
d'édification nationale, devenue croisade laïque et républicaine
avec la IIIe République, désireuse de faire de la science
l'affaire de tous.
Tout cela explique sans doute l'omniprésence des savoirs mais il
reste à comprendre la très forte variabilité du mode
d'inscription et de réception de la science et de la technique
dans la culture en général. On constate, entre autres, que
la polarisation esquissée dès le début du siècle
(pour schématiser : enthousiasme de Balzac, résistance sceptique
de Vigny, par exemple) s'accuse dans la seconde moitié du siècle,
et que par la suite l'ambivalence demeure irréductible.
D'un côté, la foi dans le Progrès. C'est le maître-mot
de Comte mais aussi de beaucoup d'autres, y compris Hugo et l'on sait
comment le jeune Renan rêve sur " l'avenir de la science ".
Cette foi circule à travers de multiples canaux dans toute la société,
ce qui permet d'ériger de façon déjà très
médiatique quelques figures emblématiques de savants majuscules.
On sait ce qu'il en est dans le cas de Pasteur, dont l'histoire mythifiée
a fourni de beaux documents à l'entreprise de déconstruction
menée par Bruno Latour. Un livre destiné au grand public,
comme celui de Charles Richet, condense encore, bien après la Première
guerre mondiale, les traits principaux du personnage héroïsé
du savant, dont Jules Verne et ses contemporains ou successeurs ont tiré
une littérature extraordinairement populaire. Tout ceci alimente
un véritable " scientisme " démocratique, dérive
extrémiste pourtant assumée par des scientifiques de premier
plan, tel le chimiste Marcellin Berthelot, " état de certitude
sans preuves caractéristique de la croyance ", selon l'expression
de Jules de Gaultier (1911). Dans le camp opposé, on sait aussi
que se retrouveront des figures profondément réactives,
comme Alfred Nettement, ou des transfuges tel que Brunetière, particulièrement
virulent sur le chapitre de la " faillite de la science ", devenu
le dénonciateur de ce qu'il avait encensé.
Cette ambivalence, qui fait hésiter le grand public comme les intellectuels
entre adulation et détestation, peut s'expliquer, du moins partiellement.
Il est clair, par exemple, que la science s'est installée dans
le vide creusé par une Révolution qui a fait disparaître
la religion sous sa forme ancestrale. Religion de substitution par bien
des côtés, la science se charge des traits aussi bien positifs
que négatifs que possédaient les anciens cultes. Tout se
passe comme si la science, désormais pourvue d'une majuscule, prenait
le relais de Dieu dans la création, en mettant l'homme au travail
dans la nature. Une métaphysique du salut laïc est en effet
lisible dans beaucoup de discours du XIXe siècle sur la science,
et elle connaît une amplification sans retenue dans ce qui forme
rapidement une littérature d'anticipation opposant la vision exaltante
d'un avenir constructif à une anthropologie négative de
la décadence et de la ruine, en partie inspirée de Volney.
Elle ne parvient cependant pas à occulter ce qui survit, de manière
fantomatique (l'âge est au fantôme et au vampire), comme une
hantise, dans des consciences restées religieuses sans religion
: la culpabilité, ne serait-ce que pour ce qui apparaît déjà
à certains comme un saccage de la planète - les écologistes
d'aujourd'hui ont des précurseurs. De manière plus diffuse
et plus générale, le " désenchantement du monde
" (Max Weber) apparaît en toile de fond de la prise de conscience
des transformations historiques caractéristiques de la modernité.
De façon plus anecdotique mais riche de potentiel imaginaire, la
science révèle sa face dangereuse et létale dans
les multiples catastrophes dont elle se rend responsable, directement
ou indirectement : les journaux du XIXe siècle débordent
de nouvelles terrifiantes sur les accidents de chemin de fer, les effondrements
de puits de mine, les coups de grisou, les naufrages de navires qui devaient
être insubmersibles mais dont les chaudières explosent en
causant des hécatombes - événements précurseurs
des grandes pollutions contemporaines : Tchernobyl, Bhopal, Seveso, AZF,
le naufrage du Prestige, etc.
Toutes ces explications passées sommairement en revue rendent compte,
sans aucun doute, des effets d'un certain déterminisme sociologique
qui peut éclairer la diffusion des figures ambivalentes de la science
et de la technique dans la société ainsi que dans ses expressions
symboliques, mais l'interrogation de fond demeure. Non pas : comment la
littérature a-t-elle tiré quelque chose de la dynamique
culturelle de la science et des techniques au XIXe siècle ? mais
bien plutôt : pourquoi s'est-elle à ce point approprié
la thématique épistémique, aussi bien dans ce qu'elle
offrait de plus positif que dans sa dimension la plus négative
?
La réponse
est peut-être à chercher dans l'existence d'un substrat plus
profond, commun à la science du XIXe siècle et à
sa littérature, responsable de la transformation de celle-ci en
une véritable machine cognitive orientée vers le traitement
de tout ce qui opère dans la modernité comme une collection
de boîtes noires, proliférantes et de plus en plus complexes.
Des mystères qui ont pour nom : corps, psychisme, société,
histoire, matière, cosmos, langage, désir, etc.
Si nous prenons les choses sous cet angle et cherchons à discerner
ce qui fait se ressembler la science et la littérature dans leurs
stratégies de contournement ou d'ouverture de ces boîtes
noires, nous comprenons vite qu'au fond, la science n'a pas grand-chose
à voir avec le réel (malgré les apparences) mais
tout avec l'imaginaire. L'homme et le monde représentés
par les nouveaux savoirs deviennent des mystères de plus en plus
insondables et de plus en plus imprévisibles (comme Bouvard et
Pécuchet en font l'amère expérience). Le réel
se confond avec une vaste fantasmagorie, bien plus troublante que toutes
celles de Robertson, le magicien qui avait répandu ce genre de
spectacle dans toute l'Europe. La science, en fait, prend rang parmi les
arts de l'irréel, que multiplie ce siècle du prétendu
réalisme, grâce à la puissance d'émerveillement
qu'elle mobilise (les " Merveilles de la science " forment chez
Hachette une collection de best-sellers, lancée par Charton, pionnier
du Magasin pittoresque, avec pour premier titre, le premier livre de Camille
Flammarion). La fantasmagorie en est un, la féerie un autre (dont
on a presque tout oublié, malgré son omniprésence
jusque dans la haute culture ), comme le sera le théâtre
d'ombres de la fin du siècle, puis le cinéma au XXe. Le
roman populaire, lui aussi, est tout entier un formidable atelier fantasmagorique,
capable de mobiliser les savoirs pour faire douter de tout : des êtres
(on se déguise, on trahit, on disparaît pour réapparaître
) comme des lieux (le Paris des romanciers, celui des Misérables
comme celui d'Eugène Sue, de Soulié ou de Ponson du Terrail,
est un labyrinthe de miroirs, où tout se dédouble).
Dissolvants du réel, la science et le roman sont, en conséquence,
aussi deux industries du possible. Les savoirs forment par définition
une série indéfiniment ouverte, matériellement et
temporellement : encyclopédies, collections, guides, qui prolifèrent
en ce " siècle des dictionnaires ", sont des ensembles
qu'on ne peut concevoir clos. Chaque pas en avant du savoir en appelle
un autre, en un vaste mouvement d'exploration dans toutes les directions.
Parallèlement au capital (dont Marx met en évidence au même
moment la créativité, pour le meilleur et pour le pire)
et en complicité avec lui, le savoir, libéré de son
attache exclusive au passé ou à l'immédiat, invente
un avenir explosif, qui métamorphose en profondeur le rapport de
la société et des individus au temps. Tout se passe comme
si la science disait : tout est possible et vous n'avez encore rien vu,
tandis que la littérature, la bonne comme la mauvaise, proclame
: tout est possible et nous allons vous le montrer.
Sciences et littérature (y compris la poésie quand elle
est l'outil cognitif que choisit un Baudelaire) ont ainsi en commun l'immense
territoire de l'inconnu. En ce sens, roman d'aventures et roman policier
sont l'expression la plus achevée de l'essence du roman qui s'invente
dans ce siècle tourmenté par la connaissance. Gustave Aimard
ou Émile Gaboriau sont les agents plus ou moins conscients de la
diffusion d'un nouveau mode épistémique d'appréhension
des choses. Le roman d'anticipation puis la science-fiction vont, bien
entendu, dans le même sens, celui d'une géopolitique romanesque
de l'inconnu et de la novation. Géopolitique, en effet, on le voit
bien avec Balzac, qui conçoit le moteur à deux temps Paris/Province
alimenté par l'argent. Même chez Proust, les deux "côtés"
sont encore des univers à explorer et à conquérir
et le faubourg Saint-Germain se présente comme un continent à
" coloniser ". Chez certains auteurs, l'expression a une application
beaucoup plus littérale dans des uvres dont l'aspect de divertissement
masque trop la lucidité anticipatrice, comme c'est le cas dans
ces extravagantes fictions que sont, entre beaucoup d'autres, le Régiment
des hypnotiseurs (1899), le Prisonnier de la planète Mars (1908)
de Gustave Le Rouge, déjà cité, ou Le Docteur Lerne,
sous-Dieu (1908), de Maurice Renard.
Armée des savoirs qui désarment les anciennes certitudes,
la littérature atteint des zones de plus en plus sensibles de l'imaginaire.
Il y a là encore une parenté, une complicité peut-être
insuffisamment perçue entre science et fiction du XIXe siècle.
Toutes deux font commerce de la peur et de l'espoir, autrement dit de
ce qui anime les sujets au plus profond de ce qu'ils ne savent plus d'eux-mêmes.
Si l'on voulait radicaliser cette perspective, il faudrait dire que la
littérature est un moteur décisif de représentations
apparues dès l'époque de Balzac mais qui ne s'installent
pleinement que dans la période fin de siècle, là
où se rencontrent connaissance et terreur. Qu'on pense aux rayonnements
invisibles qui nous traversent (des vrais rayons X de Roentgen aux pseudo-rayons
N de Blondlot ), aux soleils que la science décrit en train de
mourir (ce sera, un jour prochain, au tour du nôtre, dit-elle),
à tout ce qui s'agite d'inconscient, comme on l'a su et dit bien
avant Freud, chez Janet et beaucoup d'autres. La littérature se
nourrit de notre désir de savoir, mais elle alimente en retour
nos terreurs, précisément comme la science, vraie ou fausse.
Connaissance et souffrance sont indissociables. C'est la leçon
explicite de Proust quand, dans Un Amour de Swann, il rapproche l'investigation
scientifique et le travail de la jalousie, en produisant au passage une
épistémologie passionnelle d'une formidable acuité.
Science et littérature, cependant, ne fonctionnent pas sur le seul
mode de la révélation des en dessous mortifères de
notre monde et de notre culture. La littérature possède
un quelque chose de plus, que la science n'a pas toujours ou pas assez
: ce quelque chose est ce qui fait d'elle beaucoup plus qu'un relais ou
qu'un témoin des savoirs : presque un juge. Je veux parler de l'ironie.
Je n'en discuterai pas ici les subtilités, si complexes depuis
que le romantisme allemand en a reconnu la puissance. La littérature
s'émancipe, et nous permet de nous émanciper également,
de l'emprise totalitaire des savoirs, grâce à l'ironisation
qu'elle leur fait subir. Je trouve évidemment de ceci la plus belle
illustration dans L'Ève future de Villiers de l'Isle-Adam : là,
ce qui aurait pu n'être que parodie dénonciatrice mais dérisoire
a pris une ampleur radicalement singulière et imprévue (y
compris de Villiers lui-même). La science, à travers Edison,
y est à la fois toute-puissante, extraordinaire régisseur
de fantasmagories, et parfaitement impuissante devant les mystères
dont elle est seule pourtant à permettre la mise en évidence.
La littérature prend ici le relais, et l'écrivain transporte
le savoir sur un plan où le savant ne peut plus le suivre. Ironisé,
le savoir n'en est pas pour autant disqualifié. Au contraire, il
n'en devient que plus grave, plus mystérieux, et c'est par là
qu'il peut devenir à son tour l'agent d'un trouble profond. Dans
la littérature, adhésion et contestation peuvent donc parfaitement
coexister. Peut-être est-il même indispensable qu'elles coexistent
et coopèrent, pour produire le sujet vraiment moderne. En effet,
comme tout ce qui se trouve touché par l'ironie, les savoirs du
XIXe siècle portent la marque post-romantique d'une interrogation
qui est celle du lecteur avant d'être celle de l'auteur. En ce sens,
les textes qui jouent avec les savoirs proposent tous au lecteur, explicitement
ou non, ce que j'appellerais un pacte épistémique, beaucoup
plus pervers et complexe que les autres.
Proust a noté dans la Recherche que les femmes réelles avaient
changé, vers la fin du XIXe siècle, parce que les peintres
avaient commencé à en présenter des images qui n'étaient
plus celles d'avant. On peut généraliser et penser que toute
fiction (au sens très large : de la poésie aux images, en
passant par le roman) joue un rôle dans la formation de ce que nous
savons ou croyons savoir, individuellement et collectivement (Don Quichotte
est la plus forte des démonstrations dans ce genre) et, surtout
peut-être, dans ce que nous cherchons à savoir. Les figures,
à la fois images mentales et discours, sont l'instrument de l'indispensable
médiation qui apporte au sujet ce qu'il perçoit comme un
gain cognitif.
Il serait très difficile de mettre en évidence un vrai déterminisme
individuel (Untel produisant tel travail scientifique parce qu'il a lu
une certaine phrase vers huit ou neuf ans) mais on peut décrire
des phénomènes de percolation où se repèrent
les étapes de la diffusion d'une figure porteuse dans une époque
donnée. Tout le monde n'est pas également susceptible d'adapter
ses représentations et ses projets à ce qui peut aussi bien
stimuler l'imaginaire que tourner à l'idée fixe, absolument
isolée des autres (des autres idées et des autres humains),
mais certaines gens mettent toutes les ressources de créativité
se au service d'une figure ou d'un groupe restreint de figures. Selon
le cas, il y aura parmi eux de très grands écrivains, de
grands scientifiques, des politiques visionnaires, des artistes majeurs,
ou bien des fous littéraires, voire des maniaques à enfermer.
Toujours est-il que, quand nous ouvrons un livre, nous savons, pour une
part, ce qui nous attend et quelles figures vont baliser notre parcours
(c'est souvent à cet effet précisément que nous l'ouvrons),
mais pour une autre part, d'ampleur variable, nous ne le savons pas ;
c'est aussi à cet effet que nous ouvrons ce livre. C'est parce
que nous en savons quelque chose que la part d'inconnu à nous promise
nous sollicite. Le jeu du savoir et du non-savoir prend des formes complexes,
renouvelées à chaque lecture mais toujours sous-tendues
par ce pacte épistémique sans lequel il ne s'instaurerait
aucune relation entre un lecteur et un écrit quelconque. Confiance,
méfiance, défiance - toutes les nuances sont possibles et
définissent en partie ce que l'on appelle des genres. Les formes
du pacte peuvent varier selon le lieu et le temps, le " genre "
(" le " lecteur est la plupart du temps une lectrice), le contexte
en général, mais il est toujours là.
Ouvrir un livre est comme rompre le sceau qui atteste d'un engagement
: les deux parties s'entendent sur les règles initiales, quittes
à ne plus s'entendre par la suite, jusqu'au différend, voire
au combat, où interviendra souvent la bonne ou la mauvaise foi.
Toutes sortes de raisons peuvent entraîner que le pacte soit simple
ou complexe, qu'il sera respecté ou trahi, que je m'y engage avec
ou sans arrière-pensée (une arrière-pensée
est ici la forme première de la pensée en matière
de littérature).
Tout ce que l'on a décrit au titre du paratexte concourt à
l'élaboration du pacte. La poétique contemporaine a largement
analysé ces phénomènes (G. Genette) et je n'y reviendrai
pas. Il existe, en revanche, toute une autre série de paramètres
qui définissent, de manière moins visible et, surtout, moins
immédiatement littéraire, les enjeux cognitifs de la lecture.
Celle-ci serait impossible sans un minimum de savoirs partagés
: l'éventail en est large, la redondance quasitotale du roman Harlequin
(toute surprise est exclue et c'est pour cela que ses amateurs l'apprécient)
la surprise constante du fantastique ou de la bonne science-fiction (et
c'est également pour cela qu'on en lit). Ces enjeux sont à
distinguer des simples conventions, ce que, depuis Barthes l'on entend
plus ou moins par doxa : les lieux communs, ce que chacun sait sans l'avoir
jamais appris, les évidences précritiques ou opposables
à la critique comme argument d'autorité parce qu'elles vont
de soi. Ce savoir partagé n'est pas un savoir, dans la mesure précisément
où il n'est pas destiné à la mise à l'épreuve.
Il demeure incontesté parce qu'incontestable ; il appartient à
tous, par conséquent à personne, et le sujet n'y prend aucune
distance épistémique, par adhésion irréfléchie
ou par indifférence. Ces connaissances ne sont donc pas la connaissance,
même si elles participent de sa démarche, à un degré
inférieur.
La littérature qui nous intéresse est, au contraire, celle
qui fait une place, parfois prépondérante, à la connaissance
sous sa forme interrogative, celle qui n'accepte pas les savoirs comme
un donné, mais comme un outil ou une visée. En ce sens,
la littérature à charge épistémique est pour
nous celle qu'anime un projet où se trouve activé un rapport
dynamique aux savoirs.
La variété des réalisations en est infinie : ce dont
se compose la littérature est un ensemble ouvert, sans frontières
tracées a priori, malgré tous les efforts des taxinomistes.
Toutes les formes du savoir sont mobilisables, tous les types de textes
peuvent être touchés, tous les modes d'inscription sont concevables.
Selon le lieu et l'époque, des concentrations diverses peuvent
s'observer, variables également selon la nature du projet personnel
de chaque écrivain, de chaque texte. C'est pourquoi il faut étudier
chaque cas de façon particulière tout en reconnaissant qu'il
peut exister des déterminations plus générales ou
plus collectives. Chaque uvre, même inscrite dans un mouvement
qui la déborde (mais qu'elle façonne en partie : la rétroaction
est une propriété fondamentale de la littérature
dans son rapport à son environnement), chaque uvre est donc
singulière. Ses matériaux sont toujours d'emprunt (langue,
représentations, formes, savoirs), mais son identité est
toujours distincte. Ce qui est vrai pour toute littérature l'est
plus encore pour la fiction moderne, puisque celle-ci n'a pas cessé
de tirer l'art très ancien de l'inventio vers la pratique quasi
exclusive de la novation. Parallèlement au développement
des savoirs caractéristiques des temps modernes, le roman (forme
restreinte, mais d'autant plus envahissante, de la fiction) n'a cessé
de puiser l'énergie nécessaire à ses constantes métamorphoses
dans le mouvement de transformation cognitive de son époque.
La puissance du roman tient donc en grande partie à sa capacité
de s'assimiler les forces libérées par l'explosion des savoirs
depuis le XIXe siècle, souvent de manière explicite, mais
parfois aussi contre la volonté expresse de son auteur quand il
prétend rompre avec son époque. Pour ou contre leur temps,
quels que soient les motivations conscientes et l'engagement personnel
des écrivains, comment pourraient-ils penser sans puiser dans l'arsenal
cognitif que leur fournit leur éducation, que l'actualité
conforte ou conteste, et dont toutes sortes de débats jettent sur
la place publique les images, les arguments et les mots ? Toute la littérature
pense - car même lorsqu'elle prétend ne livrer que des sensations
ou ne provoquer que des émotions, l'appareil de langage qu'elle
utilise pour ce faire ne se dispose que par rapport à l'horizon
d'un projet, et ce projet comporte une facette cognitive, explicitement
ou non.
Le XIXe siècle a radicalisé cette situation, en quelque
sorte naturelle, pour fonder sur elle ses ambitions transformatrices de
l'homme et de la société. Le roman s'est voulu (il a pu
l'être parfois) l'agent d'un réformisme aux plus vastes ambitions,
même lorsqu'il a prétendu vouloir se contenter de décrire
grâce à un effort d'observation (observer et décrire
sont deux phases clés de l'épistémologie, même
la plus classique, déjà récupérée chez
Balzac ; une troisième phase, celle de l'explication, peut venir
compléter la démarche de savoir). Proust se moque du romancier
mondain qui dit " j'observe ", embusqué dans un salon.
Zola avait légitimé cette posture et son interprétation
réductrice en se trompant sur la nature de son propre génie,
mais Proust lui-même montrera qu'il ne suffit pas d'observer pour
voir, et que la connaissance ne débute qu'avec la vision servie
par la langue. Connaître, c'est changer, et cela vaut à la
fois pour le sujet et pour l'objet : leur interaction nécessaire
fait de chacun autre chose que ce qu'il était. Cela s'applique
tout autant à l'individu qu'au groupe, voire à toute une
société, et c'est pourquoi Proust fait de la jalousie le
modèle surprenant de toute entreprise cognitive. Le plus singulier
vaut pour le général et les séismes collectifs peuvent
commencer par un minuscule frémissement.
La littérature opère donc à toutes les échelles,
indépendamment de ses ambitions déclarées. Une histoire
sans envergure peut avoir le même poids historique qu'une saga,
et la fille de cuisine de Combray n'a pas moins d'importance qu'une fresque
sociologique en vingt volumes traversée de grands événements.
En inventant son " homme sans qualités ", Musil ne visait
pas autre chose : l'homme quelconque n'a pas moins de sens qu'une "
action parallèle " manipulée par de savants stratèges.
Savoirs archaïques et connaissances de pointe, représentations
obsolètes et concepts d'avant-garde jouent leur rôle de manière
identique, également aptes à révéler des vérités
ou à propager des erreurs. La dimension épistémique
d'une uvre qui les emploie est indifférente à leur
coefficient propre de justesse, la valeur de leurs effets dépendant
presque entièrement de ce qu'ils finissent par déclencher
chez celui qui les reçoit, pour l'éclairer ou pour l'aveugler.
Le jugement, en cette matière, demeure toujours regrettablement
contingent et rétrospectif. Ce qui doit amener à quelques
considérations apparemment extra-littéraires.
Le roman doit-il être condamné (comme il l'a été
sans relâche dès les origines et toujours pour des raisons
d'éthique) ? Oui, il peut être déclaré coupable
si l'on considère, par exemple, la diffusion des préjugés
raciaux au XIXe siècle et pendant une bonne partie du XXe, propagés
par le roman d'aventures et la littérature de voyages et d'exploration.
La fiction, excellent soutien des entreprises coloniales, a été
leur complice efficace en alimentant l'imaginaire de leurs agents et de
leurs acteurs dans tout l'Occident. Les sciences les plus modernes, on
le sait, sont aussi celles qui ont joué le rôle le plus désastreux
dans l'amplification démesurée des crimes contre l'Homme
depuis deux siècles. Dans ce cycle du désastre, comme il
existe un cycle du carbone, la littérature occupe une place. Les
conséquences dramatiques du développement des savoirs auxquelles
nous assistons aujourd'hui ont souvent été recherchées
et voulues par des gens de bonne foi, sans doute de paisibles lecteurs
de romans par ailleurs. Il n'existe malheureusement pas d'éthique
préventive qui permettrait à coup sûr de filtrer les
nourritures de l'imaginaire et nous ne pouvons refermer la réalité
comme on referme un livre. Ce qui nous apparaît monstrueux aujourd'hui
relève presque exclusivement du passé et, en matière
de savoirs, nous ne savons toujours pas prévoir pour prévenir,
du moins collectivement. Ce que l'on nous enseigne (par la littérature
comme par tout autre médium) ne peut être jugé qu'après
que nous l'avons transformé en actes. Dans cette perspective, il
faut admettre que ce que j'ai appelé les arts de l'irréel,
dont la littérature est l'un des plus achevés et des plus
puissants, n'ont pas que des vertus. Comme les sciences, on peut aussi
la ranger parmi les arts du désordre, c'est-à-dire des techniques
productrices de réalité, donc incontrôlables. La science,
qui a ouvert la boîte de Pandore, peut bien être " la
moins ennuyeuse des bêtises ", comme disait Flaubert, qui s'y
connaissait, elle est aussi la plus dangereuse, suivie quelquefois d'un
peu près par la littérature.
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