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Culture, Science et Technique

Le Pacte épistémique

Michel Pierssens


Savants et savoirs sont omniprésents dans la littérature du XIXe siècle, on le sait : chez les grands (Balzac, Hugo, Villiers de l'Isle-Adam, Proust) et plus encore chez les romanciers populaires (Jules Verne, Maurice Renard, Gustave Le Rouge et beaucoup d'autres), sans parler de la production courante, voire de la littérature féminine plus ou moins engagée (Colette Yver et ses Cervelines ou ses Princesses de science ). Des études désormais classiques comme celle de Jacques Noiray ou plus récentes comme celles de David Charles ou de Jean-François Chassay, nous ont beaucoup appris sur les différentes facettes de la question, en particulier sur l'usage de la technique et des machines dans les productions de l'imaginaire romanesque de l'époque.
Il reste que l'inventaire est loin d'être complet et que, au-delà des descriptions et des classifications, au-delà des études de cas, des interrogations de fond subsistent, ne serait-ce que pour tenter de mieux comprendre la profonde ambivalence de toute la culture vis-à-vis de la science (la "nouvelle idole" de la fin du siècle, selon l'expression à succès de François de Curel ), tantôt révérée et tantôt vilipendée. Monnayée en savoirs, c'est-à-dire en connaissances souvent fragmentaires, quand elles ne sont pas lestées d'erreurs aboutissant à des contresens et à des travestissements, la science est partout dans la littérature, parfois exhibée, parfois dissimulée, souvent méconnaissable, acceptée ou refusée, mais presque toujours posée en référence, sinon en autorité.
D'où viennent ces savoirs ? Quelle place prennent-ils dans la culture, y compris la culture littéraire ? Et de façon plus difficile ou plus obscure : pourquoi et comment en sortent-ils ? Plus exactement : pourquoi et comment la culture du XIXe siècle se déprend-elle finalement de sa relation passionnelle aux savoirs ?
S'il n'est guère possible d'apporter une réponse complète et définitive à ce genre de question, on peut cependant esquisser quelques hypothèses, en rappelant d'abord quelques évidences.
Il est clair, par exemple, que le développement objectif des sciences et des techniques depuis la révolution industrielle, fermement encadré en France par la mise en place de l'organisation étatique de la science depuis la Convention, joue un rôle décisif dans l'acculturation scientifique. Il en va de même du développement de l'instruction depuis Condorcet, la Restauration, et la lutte victorieuse des scientifiques pour inverser la hiérarchie des valeurs entre lettres et sciences dans le système scolaire (rappelons la réplique d'Arago à Lamartine, en forme de distique : " Ce n'est pas avec des alexandrins qu'on extrait du sodium du sel marin ! ").
Il faut aussi ajouter le développement de l'édition, savante ou populaire, dont l'histoire est maintenant assez bien connue. Des rubriques scientifiques apparaissent dans les revues et les journaux, et des journalistes spécialisés fournissent des chroniques très influentes (Camille Flammarion, Victor Meunier, Louis Figuier, l'abbé Moino). La popularisation de la science devient une véritable entreprise d'édification nationale, devenue croisade laïque et républicaine avec la IIIe République, désireuse de faire de la science l'affaire de tous.
Tout cela explique sans doute l'omniprésence des savoirs mais il reste à comprendre la très forte variabilité du mode d'inscription et de réception de la science et de la technique dans la culture en général. On constate, entre autres, que la polarisation esquissée dès le début du siècle (pour schématiser : enthousiasme de Balzac, résistance sceptique de Vigny, par exemple) s'accuse dans la seconde moitié du siècle, et que par la suite l'ambivalence demeure irréductible.
D'un côté, la foi dans le Progrès. C'est le maître-mot de Comte mais aussi de beaucoup d'autres, y compris Hugo et l'on sait comment le jeune Renan rêve sur " l'avenir de la science ". Cette foi circule à travers de multiples canaux dans toute la société, ce qui permet d'ériger de façon déjà très médiatique quelques figures emblématiques de savants majuscules. On sait ce qu'il en est dans le cas de Pasteur, dont l'histoire mythifiée a fourni de beaux documents à l'entreprise de déconstruction menée par Bruno Latour. Un livre destiné au grand public, comme celui de Charles Richet, condense encore, bien après la Première guerre mondiale, les traits principaux du personnage héroïsé du savant, dont Jules Verne et ses contemporains ou successeurs ont tiré une littérature extraordinairement populaire. Tout ceci alimente un véritable " scientisme " démocratique, dérive extrémiste pourtant assumée par des scientifiques de premier plan, tel le chimiste Marcellin Berthelot, " état de certitude sans preuves caractéristique de la croyance ", selon l'expression de Jules de Gaultier (1911). Dans le camp opposé, on sait aussi que se retrouveront des figures profondément réactives, comme Alfred Nettement, ou des transfuges tel que Brunetière, particulièrement virulent sur le chapitre de la " faillite de la science ", devenu le dénonciateur de ce qu'il avait encensé.
Cette ambivalence, qui fait hésiter le grand public comme les intellectuels entre adulation et détestation, peut s'expliquer, du moins partiellement. Il est clair, par exemple, que la science s'est installée dans le vide creusé par une Révolution qui a fait disparaître la religion sous sa forme ancestrale. Religion de substitution par bien des côtés, la science se charge des traits aussi bien positifs que négatifs que possédaient les anciens cultes. Tout se passe comme si la science, désormais pourvue d'une majuscule, prenait le relais de Dieu dans la création, en mettant l'homme au travail dans la nature. Une métaphysique du salut laïc est en effet lisible dans beaucoup de discours du XIXe siècle sur la science, et elle connaît une amplification sans retenue dans ce qui forme rapidement une littérature d'anticipation opposant la vision exaltante d'un avenir constructif à une anthropologie négative de la décadence et de la ruine, en partie inspirée de Volney. Elle ne parvient cependant pas à occulter ce qui survit, de manière fantomatique (l'âge est au fantôme et au vampire), comme une hantise, dans des consciences restées religieuses sans religion : la culpabilité, ne serait-ce que pour ce qui apparaît déjà à certains comme un saccage de la planète - les écologistes d'aujourd'hui ont des précurseurs. De manière plus diffuse et plus générale, le " désenchantement du monde " (Max Weber) apparaît en toile de fond de la prise de conscience des transformations historiques caractéristiques de la modernité. De façon plus anecdotique mais riche de potentiel imaginaire, la science révèle sa face dangereuse et létale dans les multiples catastrophes dont elle se rend responsable, directement ou indirectement : les journaux du XIXe siècle débordent de nouvelles terrifiantes sur les accidents de chemin de fer, les effondrements de puits de mine, les coups de grisou, les naufrages de navires qui devaient être insubmersibles mais dont les chaudières explosent en causant des hécatombes - événements précurseurs des grandes pollutions contemporaines : Tchernobyl, Bhopal, Seveso, AZF, le naufrage du Prestige, etc.
Toutes ces explications passées sommairement en revue rendent compte, sans aucun doute, des effets d'un certain déterminisme sociologique qui peut éclairer la diffusion des figures ambivalentes de la science et de la technique dans la société ainsi que dans ses expressions symboliques, mais l'interrogation de fond demeure. Non pas : comment la littérature a-t-elle tiré quelque chose de la dynamique culturelle de la science et des techniques au XIXe siècle ? mais bien plutôt : pourquoi s'est-elle à ce point approprié la thématique épistémique, aussi bien dans ce qu'elle offrait de plus positif que dans sa dimension la plus négative ?

La réponse est peut-être à chercher dans l'existence d'un substrat plus profond, commun à la science du XIXe siècle et à sa littérature, responsable de la transformation de celle-ci en une véritable machine cognitive orientée vers le traitement de tout ce qui opère dans la modernité comme une collection de boîtes noires, proliférantes et de plus en plus complexes. Des mystères qui ont pour nom : corps, psychisme, société, histoire, matière, cosmos, langage, désir, etc.
Si nous prenons les choses sous cet angle et cherchons à discerner ce qui fait se ressembler la science et la littérature dans leurs stratégies de contournement ou d'ouverture de ces boîtes noires, nous comprenons vite qu'au fond, la science n'a pas grand-chose à voir avec le réel (malgré les apparences) mais tout avec l'imaginaire. L'homme et le monde représentés par les nouveaux savoirs deviennent des mystères de plus en plus insondables et de plus en plus imprévisibles (comme Bouvard et Pécuchet en font l'amère expérience). Le réel se confond avec une vaste fantasmagorie, bien plus troublante que toutes celles de Robertson, le magicien qui avait répandu ce genre de spectacle dans toute l'Europe. La science, en fait, prend rang parmi les arts de l'irréel, que multiplie ce siècle du prétendu réalisme, grâce à la puissance d'émerveillement qu'elle mobilise (les " Merveilles de la science " forment chez Hachette une collection de best-sellers, lancée par Charton, pionnier du Magasin pittoresque, avec pour premier titre, le premier livre de Camille Flammarion). La fantasmagorie en est un, la féerie un autre (dont on a presque tout oublié, malgré son omniprésence jusque dans la haute culture ), comme le sera le théâtre d'ombres de la fin du siècle, puis le cinéma au XXe. Le roman populaire, lui aussi, est tout entier un formidable atelier fantasmagorique, capable de mobiliser les savoirs pour faire douter de tout : des êtres (on se déguise, on trahit, on disparaît pour réapparaître ) comme des lieux (le Paris des romanciers, celui des Misérables comme celui d'Eugène Sue, de Soulié ou de Ponson du Terrail, est un labyrinthe de miroirs, où tout se dédouble).
Dissolvants du réel, la science et le roman sont, en conséquence, aussi deux industries du possible. Les savoirs forment par définition une série indéfiniment ouverte, matériellement et temporellement : encyclopédies, collections, guides, qui prolifèrent en ce " siècle des dictionnaires ", sont des ensembles qu'on ne peut concevoir clos. Chaque pas en avant du savoir en appelle un autre, en un vaste mouvement d'exploration dans toutes les directions. Parallèlement au capital (dont Marx met en évidence au même moment la créativité, pour le meilleur et pour le pire) et en complicité avec lui, le savoir, libéré de son attache exclusive au passé ou à l'immédiat, invente un avenir explosif, qui métamorphose en profondeur le rapport de la société et des individus au temps. Tout se passe comme si la science disait : tout est possible et vous n'avez encore rien vu, tandis que la littérature, la bonne comme la mauvaise, proclame : tout est possible et nous allons vous le montrer.
Sciences et littérature (y compris la poésie quand elle est l'outil cognitif que choisit un Baudelaire) ont ainsi en commun l'immense territoire de l'inconnu. En ce sens, roman d'aventures et roman policier sont l'expression la plus achevée de l'essence du roman qui s'invente dans ce siècle tourmenté par la connaissance. Gustave Aimard ou Émile Gaboriau sont les agents plus ou moins conscients de la diffusion d'un nouveau mode épistémique d'appréhension des choses. Le roman d'anticipation puis la science-fiction vont, bien entendu, dans le même sens, celui d'une géopolitique romanesque de l'inconnu et de la novation. Géopolitique, en effet, on le voit bien avec Balzac, qui conçoit le moteur à deux temps Paris/Province alimenté par l'argent. Même chez Proust, les deux "côtés" sont encore des univers à explorer et à conquérir et le faubourg Saint-Germain se présente comme un continent à " coloniser ". Chez certains auteurs, l'expression a une application beaucoup plus littérale dans des œuvres dont l'aspect de divertissement masque trop la lucidité anticipatrice, comme c'est le cas dans ces extravagantes fictions que sont, entre beaucoup d'autres, le Régiment des hypnotiseurs (1899), le Prisonnier de la planète Mars (1908) de Gustave Le Rouge, déjà cité, ou Le Docteur Lerne, sous-Dieu (1908), de Maurice Renard.
Armée des savoirs qui désarment les anciennes certitudes, la littérature atteint des zones de plus en plus sensibles de l'imaginaire. Il y a là encore une parenté, une complicité peut-être insuffisamment perçue entre science et fiction du XIXe siècle. Toutes deux font commerce de la peur et de l'espoir, autrement dit de ce qui anime les sujets au plus profond de ce qu'ils ne savent plus d'eux-mêmes. Si l'on voulait radicaliser cette perspective, il faudrait dire que la littérature est un moteur décisif de représentations apparues dès l'époque de Balzac mais qui ne s'installent pleinement que dans la période fin de siècle, là où se rencontrent connaissance et terreur. Qu'on pense aux rayonnements invisibles qui nous traversent (des vrais rayons X de Roentgen aux pseudo-rayons N de Blondlot ), aux soleils que la science décrit en train de mourir (ce sera, un jour prochain, au tour du nôtre, dit-elle), à tout ce qui s'agite d'inconscient, comme on l'a su et dit bien avant Freud, chez Janet et beaucoup d'autres. La littérature se nourrit de notre désir de savoir, mais elle alimente en retour nos terreurs, précisément comme la science, vraie ou fausse. Connaissance et souffrance sont indissociables. C'est la leçon explicite de Proust quand, dans Un Amour de Swann, il rapproche l'investigation scientifique et le travail de la jalousie, en produisant au passage une épistémologie passionnelle d'une formidable acuité.
Science et littérature, cependant, ne fonctionnent pas sur le seul mode de la révélation des en dessous mortifères de notre monde et de notre culture. La littérature possède un quelque chose de plus, que la science n'a pas toujours ou pas assez : ce quelque chose est ce qui fait d'elle beaucoup plus qu'un relais ou qu'un témoin des savoirs : presque un juge. Je veux parler de l'ironie.
Je n'en discuterai pas ici les subtilités, si complexes depuis que le romantisme allemand en a reconnu la puissance. La littérature s'émancipe, et nous permet de nous émanciper également, de l'emprise totalitaire des savoirs, grâce à l'ironisation qu'elle leur fait subir. Je trouve évidemment de ceci la plus belle illustration dans L'Ève future de Villiers de l'Isle-Adam : là, ce qui aurait pu n'être que parodie dénonciatrice mais dérisoire a pris une ampleur radicalement singulière et imprévue (y compris de Villiers lui-même). La science, à travers Edison, y est à la fois toute-puissante, extraordinaire régisseur de fantasmagories, et parfaitement impuissante devant les mystères dont elle est seule pourtant à permettre la mise en évidence. La littérature prend ici le relais, et l'écrivain transporte le savoir sur un plan où le savant ne peut plus le suivre. Ironisé, le savoir n'en est pas pour autant disqualifié. Au contraire, il n'en devient que plus grave, plus mystérieux, et c'est par là qu'il peut devenir à son tour l'agent d'un trouble profond. Dans la littérature, adhésion et contestation peuvent donc parfaitement coexister. Peut-être est-il même indispensable qu'elles coexistent et coopèrent, pour produire le sujet vraiment moderne. En effet, comme tout ce qui se trouve touché par l'ironie, les savoirs du XIXe siècle portent la marque post-romantique d'une interrogation qui est celle du lecteur avant d'être celle de l'auteur. En ce sens, les textes qui jouent avec les savoirs proposent tous au lecteur, explicitement ou non, ce que j'appellerais un pacte épistémique, beaucoup plus pervers et complexe que les autres.
Proust a noté dans la Recherche que les femmes réelles avaient changé, vers la fin du XIXe siècle, parce que les peintres avaient commencé à en présenter des images qui n'étaient plus celles d'avant. On peut généraliser et penser que toute fiction (au sens très large : de la poésie aux images, en passant par le roman) joue un rôle dans la formation de ce que nous savons ou croyons savoir, individuellement et collectivement (Don Quichotte est la plus forte des démonstrations dans ce genre) et, surtout peut-être, dans ce que nous cherchons à savoir. Les figures, à la fois images mentales et discours, sont l'instrument de l'indispensable médiation qui apporte au sujet ce qu'il perçoit comme un gain cognitif.
Il serait très difficile de mettre en évidence un vrai déterminisme individuel (Untel produisant tel travail scientifique parce qu'il a lu une certaine phrase vers huit ou neuf ans) mais on peut décrire des phénomènes de percolation où se repèrent les étapes de la diffusion d'une figure porteuse dans une époque donnée. Tout le monde n'est pas également susceptible d'adapter ses représentations et ses projets à ce qui peut aussi bien stimuler l'imaginaire que tourner à l'idée fixe, absolument isolée des autres (des autres idées et des autres humains), mais certaines gens mettent toutes les ressources de créativité se au service d'une figure ou d'un groupe restreint de figures. Selon le cas, il y aura parmi eux de très grands écrivains, de grands scientifiques, des politiques visionnaires, des artistes majeurs, ou bien des fous littéraires, voire des maniaques à enfermer.
Toujours est-il que, quand nous ouvrons un livre, nous savons, pour une part, ce qui nous attend et quelles figures vont baliser notre parcours (c'est souvent à cet effet précisément que nous l'ouvrons), mais pour une autre part, d'ampleur variable, nous ne le savons pas ; c'est aussi à cet effet que nous ouvrons ce livre. C'est parce que nous en savons quelque chose que la part d'inconnu à nous promise nous sollicite. Le jeu du savoir et du non-savoir prend des formes complexes, renouvelées à chaque lecture mais toujours sous-tendues par ce pacte épistémique sans lequel il ne s'instaurerait aucune relation entre un lecteur et un écrit quelconque. Confiance, méfiance, défiance - toutes les nuances sont possibles et définissent en partie ce que l'on appelle des genres. Les formes du pacte peuvent varier selon le lieu et le temps, le " genre " (" le " lecteur est la plupart du temps une lectrice), le contexte en général, mais il est toujours là.
Ouvrir un livre est comme rompre le sceau qui atteste d'un engagement : les deux parties s'entendent sur les règles initiales, quittes à ne plus s'entendre par la suite, jusqu'au différend, voire au combat, où interviendra souvent la bonne ou la mauvaise foi. Toutes sortes de raisons peuvent entraîner que le pacte soit simple ou complexe, qu'il sera respecté ou trahi, que je m'y engage avec ou sans arrière-pensée (une arrière-pensée est ici la forme première de la pensée en matière de littérature).
Tout ce que l'on a décrit au titre du paratexte concourt à l'élaboration du pacte. La poétique contemporaine a largement analysé ces phénomènes (G. Genette) et je n'y reviendrai pas. Il existe, en revanche, toute une autre série de paramètres qui définissent, de manière moins visible et, surtout, moins immédiatement littéraire, les enjeux cognitifs de la lecture. Celle-ci serait impossible sans un minimum de savoirs partagés : l'éventail en est large, la redondance quasitotale du roman Harlequin (toute surprise est exclue et c'est pour cela que ses amateurs l'apprécient) la surprise constante du fantastique ou de la bonne science-fiction (et c'est également pour cela qu'on en lit). Ces enjeux sont à distinguer des simples conventions, ce que, depuis Barthes l'on entend plus ou moins par doxa : les lieux communs, ce que chacun sait sans l'avoir jamais appris, les évidences précritiques ou opposables à la critique comme argument d'autorité parce qu'elles vont de soi. Ce savoir partagé n'est pas un savoir, dans la mesure précisément où il n'est pas destiné à la mise à l'épreuve. Il demeure incontesté parce qu'incontestable ; il appartient à tous, par conséquent à personne, et le sujet n'y prend aucune distance épistémique, par adhésion irréfléchie ou par indifférence. Ces connaissances ne sont donc pas la connaissance, même si elles participent de sa démarche, à un degré inférieur.
La littérature qui nous intéresse est, au contraire, celle qui fait une place, parfois prépondérante, à la connaissance sous sa forme interrogative, celle qui n'accepte pas les savoirs comme un donné, mais comme un outil ou une visée. En ce sens, la littérature à charge épistémique est pour nous celle qu'anime un projet où se trouve activé un rapport dynamique aux savoirs.
La variété des réalisations en est infinie : ce dont se compose la littérature est un ensemble ouvert, sans frontières tracées a priori, malgré tous les efforts des taxinomistes. Toutes les formes du savoir sont mobilisables, tous les types de textes peuvent être touchés, tous les modes d'inscription sont concevables. Selon le lieu et l'époque, des concentrations diverses peuvent s'observer, variables également selon la nature du projet personnel de chaque écrivain, de chaque texte. C'est pourquoi il faut étudier chaque cas de façon particulière tout en reconnaissant qu'il peut exister des déterminations plus générales ou plus collectives. Chaque œuvre, même inscrite dans un mouvement qui la déborde (mais qu'elle façonne en partie : la rétroaction est une propriété fondamentale de la littérature dans son rapport à son environnement), chaque œuvre est donc singulière. Ses matériaux sont toujours d'emprunt (langue, représentations, formes, savoirs), mais son identité est toujours distincte. Ce qui est vrai pour toute littérature l'est plus encore pour la fiction moderne, puisque celle-ci n'a pas cessé de tirer l'art très ancien de l'inventio vers la pratique quasi exclusive de la novation. Parallèlement au développement des savoirs caractéristiques des temps modernes, le roman (forme restreinte, mais d'autant plus envahissante, de la fiction) n'a cessé de puiser l'énergie nécessaire à ses constantes métamorphoses dans le mouvement de transformation cognitive de son époque.
La puissance du roman tient donc en grande partie à sa capacité de s'assimiler les forces libérées par l'explosion des savoirs depuis le XIXe siècle, souvent de manière explicite, mais parfois aussi contre la volonté expresse de son auteur quand il prétend rompre avec son époque. Pour ou contre leur temps, quels que soient les motivations conscientes et l'engagement personnel des écrivains, comment pourraient-ils penser sans puiser dans l'arsenal cognitif que leur fournit leur éducation, que l'actualité conforte ou conteste, et dont toutes sortes de débats jettent sur la place publique les images, les arguments et les mots ? Toute la littérature pense - car même lorsqu'elle prétend ne livrer que des sensations ou ne provoquer que des émotions, l'appareil de langage qu'elle utilise pour ce faire ne se dispose que par rapport à l'horizon d'un projet, et ce projet comporte une facette cognitive, explicitement ou non.
Le XIXe siècle a radicalisé cette situation, en quelque sorte naturelle, pour fonder sur elle ses ambitions transformatrices de l'homme et de la société. Le roman s'est voulu (il a pu l'être parfois) l'agent d'un réformisme aux plus vastes ambitions, même lorsqu'il a prétendu vouloir se contenter de décrire grâce à un effort d'observation (observer et décrire sont deux phases clés de l'épistémologie, même la plus classique, déjà récupérée chez Balzac ; une troisième phase, celle de l'explication, peut venir compléter la démarche de savoir). Proust se moque du romancier mondain qui dit " j'observe ", embusqué dans un salon. Zola avait légitimé cette posture et son interprétation réductrice en se trompant sur la nature de son propre génie, mais Proust lui-même montrera qu'il ne suffit pas d'observer pour voir, et que la connaissance ne débute qu'avec la vision servie par la langue. Connaître, c'est changer, et cela vaut à la fois pour le sujet et pour l'objet : leur interaction nécessaire fait de chacun autre chose que ce qu'il était. Cela s'applique tout autant à l'individu qu'au groupe, voire à toute une société, et c'est pourquoi Proust fait de la jalousie le modèle surprenant de toute entreprise cognitive. Le plus singulier vaut pour le général et les séismes collectifs peuvent commencer par un minuscule frémissement.
La littérature opère donc à toutes les échelles, indépendamment de ses ambitions déclarées. Une histoire sans envergure peut avoir le même poids historique qu'une saga, et la fille de cuisine de Combray n'a pas moins d'importance qu'une fresque sociologique en vingt volumes traversée de grands événements. En inventant son " homme sans qualités ", Musil ne visait pas autre chose : l'homme quelconque n'a pas moins de sens qu'une " action parallèle " manipulée par de savants stratèges. Savoirs archaïques et connaissances de pointe, représentations obsolètes et concepts d'avant-garde jouent leur rôle de manière identique, également aptes à révéler des vérités ou à propager des erreurs. La dimension épistémique d'une œuvre qui les emploie est indifférente à leur coefficient propre de justesse, la valeur de leurs effets dépendant presque entièrement de ce qu'ils finissent par déclencher chez celui qui les reçoit, pour l'éclairer ou pour l'aveugler. Le jugement, en cette matière, demeure toujours regrettablement contingent et rétrospectif. Ce qui doit amener à quelques considérations apparemment extra-littéraires.
Le roman doit-il être condamné (comme il l'a été sans relâche dès les origines et toujours pour des raisons d'éthique) ? Oui, il peut être déclaré coupable si l'on considère, par exemple, la diffusion des préjugés raciaux au XIXe siècle et pendant une bonne partie du XXe, propagés par le roman d'aventures et la littérature de voyages et d'exploration. La fiction, excellent soutien des entreprises coloniales, a été leur complice efficace en alimentant l'imaginaire de leurs agents et de leurs acteurs dans tout l'Occident. Les sciences les plus modernes, on le sait, sont aussi celles qui ont joué le rôle le plus désastreux dans l'amplification démesurée des crimes contre l'Homme depuis deux siècles. Dans ce cycle du désastre, comme il existe un cycle du carbone, la littérature occupe une place. Les conséquences dramatiques du développement des savoirs auxquelles nous assistons aujourd'hui ont souvent été recherchées et voulues par des gens de bonne foi, sans doute de paisibles lecteurs de romans par ailleurs. Il n'existe malheureusement pas d'éthique préventive qui permettrait à coup sûr de filtrer les nourritures de l'imaginaire et nous ne pouvons refermer la réalité comme on referme un livre. Ce qui nous apparaît monstrueux aujourd'hui relève presque exclusivement du passé et, en matière de savoirs, nous ne savons toujours pas prévoir pour prévenir, du moins collectivement. Ce que l'on nous enseigne (par la littérature comme par tout autre médium) ne peut être jugé qu'après que nous l'avons transformé en actes. Dans cette perspective, il faut admettre que ce que j'ai appelé les arts de l'irréel, dont la littérature est l'un des plus achevés et des plus puissants, n'ont pas que des vertus. Comme les sciences, on peut aussi la ranger parmi les arts du désordre, c'est-à-dire des techniques productrices de réalité, donc incontrôlables. La science, qui a ouvert la boîte de Pandore, peut bien être " la moins ennuyeuse des bêtises ", comme disait Flaubert, qui s'y connaissait, elle est aussi la plus dangereuse, suivie quelquefois d'un peu près par la littérature.

 






 

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