| D'où
vient que les romans se vendent mieux que les livres de science ?
Marin Mersenne
L'abbé Marin Mersenne (1588-1648) fut au centre de l'activité
scientifique de la première moitié du XVIIe siècle,
de par la correspondance abondante et suivie qu'il entretint avec tous
ses grands contemporains, Galilée et Descartes au premier chef.
Dans son ouvrage Questions inouyes (16 ??), il demande (question X) :
" D'où vient que les romans, et les autres livres qui ne traittent
pas des sciences, sont mieux vendus, que les livres qui parlent des sciences,
et qui demonstrent plusieurs choses utiles, et nouvelles ? " et y
répond ainsi.
Il n'y a nulle apparence que la raison de ce Phénomène se
doive tirer de ce que la plus grande partie des hommes négligent
les livres sçavans, parce qu'ils sont trop pleins de curiositez,
puis qu'il n'y a rien qui les charme si puissamment que d'apprendre des
choses curieuses, et nouvelles, comme l'on expérimente en tous
ceux qui se plaisent à entendre ce qui arrive de nouveau, soit
dans leur païs, ou ailleurs. Mais il semble que les romans se vendent
mieux parce que tout le monde est capable de les lire, et que l'on n'y
rencontre pas ordinairement des difficultez abstruses, qui désirent
de grandes spéculations, comme il arrive dans les livres, qui traitent
des sciences, et qui semblent tous remplis d'épines aux ignorans.
Les femmes, et les enfans se plaisent à l'histoire fabuleuse, ou
véritable, parce qu'elle n'a besoin que de la mémoire, et
de l'imagination, au lieu que les sciences requièrent un jugement
solide, et une pointe d'esprit, qui pénètre tout ce qu'il
y a de plus subtil, et de plus difficile dans la nature.
Or, puis qu'il se rencontre un moindre nombre de bons esprits, et d'hommes
sçavans, il est évident que les livres qui leur plaisent,
et qui répondent à leur capacité, doivent estre en
moindre nombre que les romans, et les histoires, ou les autres livres
qui traitent d'une semblable matière. Si l'on sçavoit le
nombre des sçavans, et des ignorans, et de ceux qui prennent plus
de contentement aux recherches curieuses des sciences, qu'aux discours
du vulgaire, les libraires sçauroient combien ils doivent tirer
de copies de la presse pour les uns, et pour les autres.
À quoy l'on peut adjouster que l'excellence du stile des romans
est cause qu'ils se vendent mieux, au lieu que le stile des livres qui
traitent des sciences, est le plus souvent assez rude, et qu'il est remply
de plusieurs termes, qui ne sont entendus que de ceux qui ont estudié.
D'ailleurs, ils traitent pour l'ordinaire de la morale, et meslent des
intriques, et des rencontres, qui excitent, et esbranlent les passions
des lecteurs, lesquelles sont ordinairement plus puissantes dans les ignorans,
que dans les sçavans qui en ont esteint une partie par la fréquente
contemplation qu'ils font des souverains principes. Or tous sont capables
des sentimens, et des règlemens de la morale, tant parce que l'on
nous contraint perpétuellement de les pratiquer, que parce que
nous en sentons les semences dans nous-mesmes, sans qu'il soit nécessaire
de les prendre, ou de les recevoir d'ailleurs ; et conséquemment,
tous sont capables de lire les romans, qui sont pleins de moralitez.
Finalement, tous confessent que l'amour est la plus puissante de nos passions,
et qu'elle en est le commencement, et la fin ; et mesme l'on peut dire
que toutes les autres passions ne sont que l'amour revestu de différentes
couleurs ; or, les romans sont pleins de descriptions de l'amour, et n'ont
point, ce semble, d'autre but, ny d'autre fin, que de faire aymer, et
d'embraser leurs lecteurs de cette passion : c'est pourquoy il ne faut
nullement s'estonner de ce qu'ils se vendent mieux que les livres des
sciences : au contraire, il faudroit s'estonner s'ils ne se vendoient
pas mieux : quoy que si l'on compare la science à l'amour, et les
souveraines actions de l'entendement avec celles de l'appêtit, ou
de la volonté, celles là soient, peut estre, préférables
à celles cy ; mais cette difficulté doit estre réservée
pour un autre lieu.
Corollaire
Si tous les
hommes usoient parfaictement de la droite raison que Dieu leur a donnée,
il n'y auroit plus de guerres, ny de querelles, ou de dissensions au monde,
car tous auroient mesmes sentimens, et nul n'auroit jamais plus de contentement,
après les devoirs qu'il doit à la divine Majesté,
que de faire toutes sortes de plaisirs à un chacun : de sorte que
celuy qui auroit besoin d'argent, de livres, de vestemens, ou de quelques
autres commoditez, en trouveroit tousiours dix fois davantage qu'il n'en
désireroit, parce que tous ses voisins et ses amis luy porteroient
à l'envy tout ce qu'ils croyroient luy estre necessaire, utile,
ou agréable. D'où il arriveroit que tous auroient un sujet
très grand, et continuel d'élever les mains au Ciel, et
de remercier la Bonté divine de tant de grâces, ou plustost
de la supplier de retrancher une partie de tant de consolations. Or, s'il
se rencontre quelqu'un qui trouve du defaut dans cet heureux genre de
vie, il est aysé de satisfaire à toutes les objections qu'il
pourra faire, et à toutes les difficultés qu'il proposera,
et de luy démonstrer qu'il ne contient autre chose que l'explication
de la grande loy de la morale, qui consiste à nous comporter envers
tous les hommes, comme nous voudrions qu'ils se comportassent en nostre
endroit.
[Marin Mersenne,
" Questions physiques et mathématiques ", in Questions
Inouyes, réimpr. Fayard, 1985]
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