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Cyrano
de Bergerac au royaume des Oiseaux :
" autopsie " d'un procès singulier
Laurence
Werli
Un fait demeure incontestable à propos de Cyrano de Bergerac :
la simple évocation de son nom renvoie presque inévitablement
dans l'esprit du grand public, à l'auteur dramatique Edmond Rostand,
qui en 1879 entreprit de faire connaître sur la scène parisienne
quelques-uns des multiples aspects de la riche personnalité du
poète dramaturge, dont il s'inspira pour sa pièce à
la renommée internationale, à travers une double problématique,
celle, tout d'abord, de l'esprit de révolte et de refus, celle
ensuite, de la laideur devant le sacrifice amoureux (archétype
du conte). Plus récemment (1990), nous gardons en mémoire
le Cyrano du film de Jean-Paul Rappeneau, magistralement incarné
par Gérard Depardieu. La pièce et le film nous éclairent
majoritairement sur la verve poétique du personnage, qui en vers
intégralement, pour aider notamment Christian de Neuvillette, lequel
ne sait parler d'amour, à conquérir Roxane, qui n'est autre
que la cousine de Cyrano, que ce dernier aime secrètement mais
dont l'amour, faute d'une générosité de la nature,
restera longtemps silencieux. Etc., etc.
Cependant le paradoxe persiste : si la pièce a rendu célèbre
le personnage fictif de Cyrano, il en est un autre qui, par contre, l'est
un peu moins, nous voulons parler de l'homme, Savinien Cyrano de Bergerac.
Car Cyrano a réellement existé. Il est né en 1619,
à Paris (et non pas à Bergerac comme beaucoup pourraient
l'imaginer), et est mort à Sannois, le 28 juillet 1655.
De même, le vrai Cyrano n'eut pas le cur chaviré par
une femme nommée Roxane. Et s'il existait bien un baron de Neuvillette,
ce fut un compagnon d'armes, alors que Cyrano n'avait que vingt ans. Bien
sûr, sa vie était assez singulière. En effet, connu
pour son courage devant l'ennemi, son maniement des mots, son panache
et son nez proéminent, Savinien Cyrano de Bergerac l'était
aussi pour son style de vie et peut-être encore pour son amour supposé
des hommes, éléments qui, à l'époque, durent
sans doute accroître sa réputation de marginalité.
Mais là encore, une précision s'impose. Non seulement dramaturge,
Cyrano de Bergerac était aussi écrivain, épistolier,
romancier, polémiste, et libertin
non pas libertin de murs
comme on peut le concevoir dans son sens actuel (sens qui prévaut
depuis le XVIIIe siècle), mais plutôt " libertin érudit
", d'esprit rebelle, d'attitude, de positionnement contre les règles
et valeurs établies de l'Église en tant qu'institution au
service du pouvoir en place, contre le dogmatisme de l'autorité,
qui, au nom de la prétendue vérité, pousse bien souvent
l'humain à l'absurdité, à la contradiction et à
la restriction de la liberté de conscience.
Ainsi donc, si sa vie et surtout sa pensée s'avèrent d'un
caractère des plus hétérodoxes (comme celles, d'ailleurs,
des libertins érudits de l'époque), il faut s'imaginer quelle
put être la réception de son uvre dans la société
absolutiste du XVIIe siècle, ébranlée par la naissance
du protestantisme et par des années de guerres de religions. Dans
un tel contexte, l'idée de pénétrer d'autres mondes
ou de remettre en cause les doctrines de l'Église, bref de bouleverser
les cadres intellectuels, passait pour une pure hérésie.
À ce titre, rappelons le sort destiné à Copernic
(uvre mise à l'index) et Galilée (condamné
par l'Inquisition)
Son uvre mérite néanmoins et pour cette raison d'être
considérée pour ne pas dire reconsidérée.
Car les apports philosophique et épistémologique laissés
par Cyrano de Bergerac apparaissent encore de nos jours des sources très
fécondes.
En effet, les innombrables facettes de son génie philosophique
sont moins connues du plus grand nombre. Pourtant, à l'âge
classique, en un siècle où la littérature et la philosophie
s'interpénètrent et agissent de concert, Cyrano de Bergerac,
incontestablement la figure la plus étincelante du libertinage
érudit, apportait sa pierre à l'édifice construit
par ce courant littéraire éminemment relié à
l'histoire de la philosophie, à celle de ses modes d'énonciation
ainsi qu'à celle de ses enjeux et de ses fins qui furent de prolonger
et de parfaire le travail élaboré au siècle de la
Renaissance par Montaigne, entre autres, à travers la critique
de l'orgueil et de la présomption de l'homme à se positionner
sur le même rang que Dieu, et bien au-dessus du reste des vivants.
Inutile de dire que cette problématique trouve encore (serait-ce
une coïncidence ?) de vastes échos dans notre société
contemporaine.
Nous tenterons ici de relever quelques traits saillants de la pensée
de Cyrano de Bergerac à travers un morceau choisi particulièrement
parlant au sein du roman de Cyrano de Bergerac : le procès du Genre
humain. Quelles sont donc les marques rhétoriques d'une telle critique
? Quelle analyse pourrons nous tirer a posteriori de cet épisode
?
L'Autre Monde
ou les États et Empires de la Lune et du Soleil
Le roman
de Cyrano de Bergerac (parfois tenu pour l'ancêtre de la science-fiction),
diptyque orchestré autour de deux récits de voyages, Les
États et Empires de la Lune suivi des États et Empires du
Soleil, tous deux édités après la mort de l'auteur
en 1657 et en 1662, relate, par des procédés fictionnels,
les étranges découvertes d'un homme, le narrateur, homme-oiseau,
homme-singe, bref, homme polymorphe nommé Dyrcona (anagramme de
Cyrano), qui s'est vu propulsé dans un autre univers, d'abord sur
la Lune puis sur le Soleil, au moyen d'une construction rocambolesque,
grâce à des fioles de rosée puis à des machines
thermo-dynamiques ou à turbo-propulsion.
Roman d'apprentissage presque, roman à clé peut-être,
en tout cas roman épistémologique, où le narrateur
s'initie et par-là même " nous " initie, au gré
de ses rencontres et de ses trouvailles successives, à une autre
forme de vie, de savoir et de connaissance. Ce double voyage initiatique
permet au narrateur-personnage de découvrir d'autres êtres
vivants, humains, végétaux et animaux, qui acquièrent
tous dans L'Autre Monde un langage intelligible. Le narrateur-voyageur
est confronté à deux types de sociétés bien
étranges, en tout cas méconnues des hommes qui vivent sur
la Terre. Au cours de son voyage, il fait l'expérience de la "
sensibilité universelle ", qui relie toute la chaîne
des êtres allant des minéraux jusqu'à l'homme. La
finalité du roman sera, par le biais de la polémique et
de la parodie, de porter atteinte à la société de
l'époque, de lutter encore, dans une perspective libertine, contre
l'obscurantisme religieux, qui pousse l'humain à se prendre pour
l'épicentre des réalités cosmiques.
Dans l'épisode de la Lune, Cyrano de Bergerac nous offre ainsi
une critique féroce de l'anthropocentrisme. Plus encore, dans l'épisode
du Soleil (épisode qui nous intéressera particulièrement),
nous accédons à un " autre monde ", imaginé
du point de vue des animaux, puisque le peuple régnant est celui
des Oiseaux. Une série de figures ailées au symbolisme renversé
y prend place, allant de la perdrix au phénix, au rossignol et
à l'aigle, qui tous ont une fonction bien précise au sein
de cette société animale. Le narrateur est ici envisagé
comme un homme et nous verrons que c'est ce qui lui fera défaut.
Le monde du Soleil, comme d'ailleurs celui de la Lune, est donc construit
sur un principe de renversement des rôles. L'humanité, et
Dyrcona par la même occasion, y sont soumis à un étrange
face à face. En effet, ce monde-là est un monde dominé
par les animaux. C'est un monde de l'imaginaire où la mythographie
tiendra une place très importante et nous verrons, en effet, se
succéder quelques figures de la mythologie gréco-latine,
dont la plus représentative dans ce roman est peut-être la
figure du Phénix, ce grand oiseau semblant une pure construction
humaine, qui a pour particularité de renaître de ses cendres.
Dès lors, le narrateur fait l'expérience d'une structure
sociétale totalement différente de celle des humains, il
en est même confondu.
Cet épisode ou " histoire " des Oiseaux natifs du Soleil
expose en effet les marques d'un système politique et sociétal
assez original, car tout à fait opposé, ou presque, à
celui des humains. Les figures de l'Autorité, par exemple, y sont
inversées, puisque ce sont ici les plus faibles qui règnent.
Ainsi, l'Aigle, tout d'abord pris par Dyrcona pour le monarque, n'est
en fait qu'un citoyen lambda. La Pie, figure médiatrice dans le
roman, puisque elle connaît le peuple des humains, rétorque
à Dyrcona :
" Pensiez-vous donc, me dit-elle, que ce grand Aigle fût nostre
Souverain ? C'est une imagination de vous autres Hommes, qui, à
cause que vous laissez commander aux plus grands, aux plus forts, et aux
plus cruels de vos compagnons, avez sottement crû, jugeant de toutes
choses par vous, que l'Aigle nous devoit commander ".
Cyrano semble
nous offrir une première satire du régime politique de la
France du XVIIe siècle. Nous pouvons ici rapprocher cet épisode
de la fable de La Fontaine Le loup et l'agneau, qui dans une optique différente,
élabore pourtant un schéma de la souveraineté tout
aussi éloquent, qui fonde son pouvoir sur le règne de la
force comme atout majeur de l'autorité. Il y a là, somme
toute, un projet d'une extraordinaire modernité, que l'on pourrait
confronter dans son versant le plus radical, à l'uvre de
Louis Ferdinand Céline, pour qui l'essentiel était aussi
de porter l'assaut contre l'incommensurable orgueil des pouvoirs idéologiques
et institutionnels.
Cette société des Oiseaux est, à l'inverse, formée
sur un régime politique tout à fait opposé, un régime
amovible, adepte des coups d'État, un régime encore qui
place le roi et son peuple sur le même rang, puisque la figure du
souverain n'est autre, dans le Soleil, qu'un principe d'unité.
Ce système, d'apparence harmonieuse, est fondé sur des principes
d'égalité, de liberté et de non-violence. Ainsi la
Pie dresse-t-elle un aperçu des rouages du système politique
du Royaume des Oiseaux pour Dyrcona :
" Nostre politique est bien autre ; car nous ne choisissons pour
nos Roys que les plus foibles, les plus doux, et les plus pacifiques ;
encor les changeons-nous tous les six mois, et nous les prenons foibles,
afin que le moindre à qui ils auroient fait quelque tort, se pût
venger de luy. Nous le choisissons doux, afin qu'il ne haïsse ny
ne se fasse haïr de personne ; et nous voulons qu'il soit d'une humeur
pacifique, pour éviter la guerre, le canal de toutes les injustices.
Chaque semaine il tient les Estats où tout le monde est receu à
se plaindre de luy. S'il se rencontre seulement trois Oiseaux mal satisfaits
de son gouvernement, il en est dépossédé, et l'on
procede à une nouvelle élection. Pendant la journée
que durent les Estats, nostre Roy est monté au sommet d'un grand
Yf, sur le bord d'un Estang, les pieds et les aisles liées. Tous
les Oiseaux l'un après l'autre passent par-devant luy ; et si quelqu'un
d'eux le sçait coupable du dernier supplice, il le peut jeter à
l'eau : mais il faut que sur-le-champ, il justifie la raison qu'il en
a euë, autrement il est condamné à la mort triste.
[
] Celuy qui règne à présent est une Colombe,
dont l'humeur est si pacifique, que l'autre jour qu'il faloit accorder
deux Moineaux, on eut toutes les peines du monde à luy faire comprendre
ce que c'estoit qu'inimitié. "
Pour autant, ce système n'est pas aussi mirifique qu'il y paraît,
puisque la véhémence avec laquelle ils vont condamner l'Homme
use finalement des mêmes procédés d'exclusion et de
cruauté.
" Plaidoyé
fait au parlement des oiseaux, les chambres assemblées,
contre un animal accusé d' estre homme "
Cyrano de Bergerac, dans sa critique de l'anthropocentrisme, dresse la
vision du monde du point de vue de la gent ailée, et prend position
pour elle. Il imagine alors un réquisitoire prononcé dans
un tribunal animalier (le peuple des oiseaux) contre un étrange
animal accusé d'être un homme. La partie civile est constituée
par une perdrix nommée Guillemette la charnue, demanderesse à
l'encontre du Genre humain. La peine de mort est requise contre cet homme,
ce voyageur, nommé Dyrcona, (anagramme de Cyrano), au nom de "
la république des vivants ".
La première critique acerbe de l'humain dans l'Histoire des Oiseaux
donne un avant-goût de ce qui suivra au cours du procès.
Que reproche-t-on aux humains ? La vanité, la stupidité
" Encor, adjoustoient-ils, si c'estoit un animal qui approchast un
peu davantage de nostre figure, mais justement le plus dissemblable, et
le plus affreux ; enfin une beste chauve, un Oiseau plumé, une
chimère amassée de toutes sortes de natures, et qui fait
peur à toutes : L'Homme, dis-je, si sot et si vain, qui se persuade
que nous n'avons esté faits que pour luy : l'Homme, qui avec son
âme si clairvoyante, ne sçauroit distinguer le sucre de l'arsenic,
et qui avalera de la siguë que son beau jugement luy auroit fait
prendre pour du persil : l'Homme, qui soutient qu'on ne raisonne que par
le rapport des sens, et qui cependant a les sens les plus foibles, les
plus tardifs, et les plus faux d'entres toutes les Créatures :
l'Homme, enfin, que la Nature, pour faire de tout, a crée comme
les Monstres, mais en qui, pourtant, elle a infus l'ambition de commander
à tous les animaux à l'exterminer. "
Dans l'Autre Monde, en effet, l'homme est le plus souvent déprécié.
Il apparaît comme le pire des fléaux. C'est une créature
du manque, qui possède les sens les plus faibles et les plus tardifs
par rapport aux autres créatures, un être marqué par
une forme d'impuissance rattachée à sa corporéité
matérielle, incapable de se détacher de la matière
putrescible.
À travers l'instruction du procès au tribunal criminel où
il sera question de juger Dyrcona, et par-là même l'humain
dans ce qu'il représente de plus vil, nous allons assister à
une critique foudroyante des travers du genre humain.
Quel est l'objectif du procès ? Quels en sont les rouages ? Voyons
donc à travers quelques exemples, comment s'articulent les griefs
principaux à l'égard des hommes ?
Composition
du tribunal des Oiseaux
. Le roi en poste, en l'occurrence, une Colombe
. Les avocats, juges et conseillers, représentés par des
pies, des geais et des étourneaux (uniquement ceux qui comprennent
le langage humain)
. Les hirondelles pour l'Assemblée
. Un avocat général
. La partie civile, représentée par une perdrix
. L'accusation, représentée par le peuple des oiseaux
. Une pie, la seule médiatrice de l'accusé, la seule à
éprouver de la compassion pour ce terrien
. L'avocat de la défense, représenté par un étourneau.
Le nud
du procès
Il tourne autour de deux questions majeures : Dyrcona, qui prétend
être un animal, un singe plus particulièrement, est-il vraiment
un animal ou bien un homme ? Si la preuve est faite qu'il en est un, alors,
mérite-t-il la mort ?
Enjeu du
procès : les animaux, jugent l'homme dans la Nature (anthropocentrisme,
barbarie
)
I. Première étape : prouver que Dyrcona est un homme.
Dyrcona, déjà emprisonné dans l'épisode de
la Lune, se trouve à nouveau incarcéré. La mort du
voyageur est la principale préoccupation de ce peuple misanthrope,
qui entend régler ses comptes avec les humains. Car l'opinion commune
est unanime : l'homme, cet " animal qui approche de leur raisonnement
", qui est " si abominable ", doit être puni pour
ses prétentions et son impertinence : " Hé quoy, murmuroient-ils
l'un à l'autre, il n'a ny bec ni plumes, ny griffes, et son âme
seroit immortelle ? Ô Dieux ! quelle impertinence ! "
Premier argument : il est un être dénué de raison
et d'immortalité. Il est même un être inférieur,
de par ses " barbaries ", mais aussi de part ses us et coutumes
qui le conduisent à la servilité.
L'instruction du procès commence par une énumération
en règle des huit principaux griefs prononcés contre l'Homme.
La perdrix, revenant du Monde de la Terre, la gorge entrouverte d' |