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Saint-John Perse et la science :
le poète face aux inquiétudes de l'homme moderne
Corinne Prinderre
Ne crains pas, ni ne doute -
car le doute est stérile et la crainte est servile.
Le volume
de la Pléiade consacré à Saint-John Perse, poète
français qui reçut le prix Nobel de littérature en
1960, constitue à lui seul une exception. D'une part, c'est la
première fois que le directeur de cette prestigieuse collection,
Gaston Gallimard, accepte d'éditer les uvres d'un contemporain
encore vivant, et d'autre part, l'ouvrage est entièrement conçu
par Saint-John Perse, aidé de son épouse Dorothy Léger,
alors qu'il est d'usage de faire appel à un critique reconnu pour
diriger une telle entreprise. Il s'agit généralement d'un
long travail, le fruit de plusieurs vies de recherches très approfondies
: l'intégralité de l'uvre est accompagnée des
variantes repérées sur les manuscrits, de notes, d'apparats
critiques étendus et exhaustifs.
Dès lors que Saint-John Perse réalise lui-même cet
ouvrage, il choisit les moments de sa vie qu'il veut bien rendre publics,
il apporte toute une série de modifications aux lettres, qu'il
réécrit parfois dans leur totalité, il cite des extraits
d'ouvrages critiques correspondant à l'image du poète qu'il
souhaite transmettre à la postérité.
Sa vie professionnelle n'est évoquée que très partiellement
: Saint-John Perse, Alexis Léger pour l'état civil, âgé
de 27 ans en 1914, réussit au concours des Affaires étrangères
et part en Chine comme secrétaire d'ambassade, de 1916 à
1921. Durant les neuf années suivantes, proche collaborateur d'Aristide
Briand, il s'occupe des affaires extrême-orientales, participe aux
conférences sur la limitation des armements, aux projets de fédération
européenne, pour occuper enfin le poste de Secrétaire général
du Quai d'Orsay, de 1933 à 1940. Limogé par Reynaud, il
quitte la France pour l'Angleterre puis les États-Unis et sera
déchu de la nationalité française quelques mois plus
tard. Il ne reviendra en France qu'en 1957, après un exil de dix-sept
ans.
Son uvre poétique dense, réputée difficile
d'accès, est un hymne à la vie et à la nature ; la
question de la place de l'être humain y est sans cesse posée,
mais grâce au souffle vital qu'anime la poésie, le mouvement
l'emporte toujours. Les premiers poèmes sont influencés
par ses souvenirs d'enfance en Guadeloupe. Anabase évoque les années
passées en Chine, puis vient l'époque américaine
et le déchaînement des grandes forces de ce monde - les titres
choisis en témoignent, Pluies, Neiges, Vents -. Dans Amers, poème
d'amour, l'homme et la femme sont au cur de l'aventure cosmique.
Les derniers poèmes constituent une réflexion sur la condition
humaine.
Même si les lettres, hommages et témoignages sont aujourd'hui
considérés comme parties intégrantes de l'uvre,
Saint-John Perse ne laisse que deux écrits théoriques, le
Discours de Stockholm prononcé lors de la remise du prix Nobel,
le 10 décembre 1960, et le Discours de Florence pour l'inauguration
du Septième Centenaire, de Dante le 20 avril 1965.
Bien que le Discours de Stockholm porte le titre " Poésie
", Perse choisit d'y accorder une très large place à
la science. C'est que le drame de l'homme moderne touche avant tout aux
prodigieuses découvertes du XXe siècle :
" Quand on mesure le drame de la science moderne découvrant
jusque dans l'absolu mathématique ses limites rationnelles ; quand
on voit, en physique, deux grandes doctrines maîtresses poser, l'une
un principe général de relativité, l'autre un principe
quantique d'incertitude et d'indéterminisme qui limiterait à
jamais l'exactitude même des mesures physiques ; quand on a entendu
le plus grand novateur scientifique de ce siècle, initiateur de
la cosmologie moderne et répondant de la plus vaste synthèse
intellectuelle en termes d'équations, invoquer l'intuition au secours
de la raison et proclamer que " l'imagination est le vrai terrain
de germination scientifique ", allant même jusqu'à réclamer
pour le savant le bénéfice d'une véritable "
vision artistique " -, n'est-on pas en droit de tenir l'instrument
poétique pour aussi légitime que l'instrument logique ?"
Le poète
fait allusion aux découvertes de Max Planck, d'Albert Einstein,
de Werner Heisenberg, pour ne citer que quelques grands noms, qui remettent
en question tout ce que nous avons appris en physique, et par conséquent,
notre perception du réel. Renoncer à la notion de déterminisme
absolu, jusqu'alors considérée comme l'une des conditions
de la possibilité de toute science, est une véritable révolution
culturelle et intellectuelle. L'avènement de la physique quantique
soulève en effet des questions d'ordre philosophique concernant
notamment la relation entre les objets physiques et leur représentation.
Pouvons-nous connaître la réalité objective ou n'avons-nous
accès qu'à des apparences ? Comment alors continuer à
exercer une prise sur le réel ?
La modernité de l'uvre persienne n'est-elle pas de présenter
clairement les craintes et les enjeux mis au jour par une révolution
scientifique engendrant une profonde transformation de l'homme ?
Nous assistons à la naissance d'un autre monde, qui n'obéit
pas aux lois fondées sur l'observation et l'expérience que
la raison avait érigées. Devant l'émergence de ce
nouveau réel, l'homme doit utiliser des instruments appropriés
: le savant, " équipé de l'outillage scientifique ",
et le poète, " assisté des seules fulgurations de l'intuition
", doivent associer leurs efforts afin d'explorer ce monde nouveau.
Par ailleurs, la fission nucléaire sonne l'avènement d'un
âge où la notion même de l'homme est remise en question.
Conscient du profond bouleversement des structures mêmes de notre
esprit, Saint-John Perse propose d'inventer, face aux
" ouvertures dramatiques de la science moderne "
"
un humanisme nouveau, d'universalité réelle et d'intégralité
psychique... "
Les préoccupations du poète rejoignent celles du diplomate.
Durant sa vie professionnelle, Saint-John Perse prend part aux négociations
internationales sur la limitation des armements. L'étude de sa
correspondance avec Dag Hammarskjöld met en lumière le rôle
politique qu'il a continué à jouer après avoir quitté
la France :
" En Amérique, le poète Saint-John Perse avait succédé
au diplomate Alexis Léger, mais celui-ci était cependant
l'interlocuteur et même le conseiller des grands hommes politiques.
C'est ainsi que, pendant la guerre, il resta en contact avec Franklin
Roosevelt, avec Summer Welles, sous-secrétaire d'État aux
Affaires étrangères, envoyé spécial du président,
et avec l'ambassadeur William Bullitt. "
Saint-John
Perse suit avec beaucoup d'attention les actions diplomatiques menées
par Dag Hammarskjöld, qui lui envoie parfois le texte de ses interventions.
Il comprend, et s'en émeut, la profonde solitude qui entoure les
" grands aventuriers de l'âme ", hommes politiques ou
scientifiques. Le poète voue une sincère et indéfectible
admiration à Einstein ; les dossiers documentaires qu'il constitue
l'attestent, puisque la plupart des articles de presse collectés
concernent le savant, ses découvertes et " l'ère nucléaire
". Les articles datés nous permettent de les classer : trois
sont écrits par Einstein, le 7 août 1945, au lendemain du
bombardement de Hiroshima, le 24 septembre et le 28 octobre de la même
année. Quelques-uns portent la signature de grands noms de la physique
contemporaine, tels Louis Leprince-Ringuet ou Louis de Broglie, qui commentent
les découvertes d'Einstein ou exposent leurs propres doutes. Beaucoup
sont écrits par des journalistes avides d'anecdotes sur le moment
de la découverte. Saint-John Perse annote le moindre détail
rapporté par la presse, les nombreux aphorismes qui inondent les
médias, comme, par exemple, la définition donnée
par Einstein du mystère :
" L'homme auquel le sentiment du mystère n'est pas familier,
qui a perdu la faculté de s'émerveiller, de s'abîmer
dans le respect, est comme un homme mort. "
ou encore une citation souvent reprise par le poète :
" Je crois au dieu de Spinoza, qui s'est révélé
dans l'harmonie ordonnée de la création, non en un dieu
qui s'occupe du dessein et des actes humains. "
L'action
politique menée par Einstein fait de lui un véritable héros
du XXe siècle :
" D'une manière générale, le message d'Einstein
est celui d'un homme qui toute sa vie a voulu croire à l'homme,
qui a travaillé à défendre la liberté contre
tous les totalitarismes [...]. "
Les médias insistent sur l'immense responsabilité de cette
découverte :
" Dès la première minute, il a senti l'ampleur de la
puissance terrifiante qu'il avait si largement contribué à
libérer et le péril qu'elle faisait peser sur l'humanité
tout entière si celle-ci n'avait pas la sagesse de s'unir [...].
"
Certes, le ton excessivement dramatique prête à sourire,
puisque d'une part, la mise au point de la bombe nucléaire résulte
d'une recherche collective, et que d'autre part, les scientifiques ne
peuvent être tenu responsables de l'usage qui en a été
fait, mais il n'en reste pas moins vrai que ces articles constituent une
fabuleuse matière première pour l'alchimiste des mots qu'est
Saint-John Perse.
Déjà,
dans Vents, achevé durant l'été 1945, bien avant
le Discours de Stockholm, Saint-John Perse présente l'énergie
nucléaire comme une force dont la puissance destructrice est telle
qu'elle incarne la nouvelle divinité du monde moderne :
"Soleil à naître ! [...]
Je serai là des tout premiers pour l'irruption / du dieu nouveau...
/
Aux porcheries du soir vont s'élancer les torches d'un / singulier
destin ! "
L'adjectif " singulier " souligne l'étrangeté,
le caractère exceptionnel de cette découverte scientifique
: pour la première fois de son histoire, l'homme détient
" un extraordinaire génie de violence ", la puissance
absolue, capable de pulvériser une ville en quelques secondes,
tuant à Hiroshima soixante mille personnes et en blessant plus
de cent mille.
La fascination et l'horreur sont indissociables. En effet, décrypter
les lois de la matière apporte aux " hommes de science "
une immense satisfaction intellectuelle, qu'ils soient :
" physiciens, pétro / graphes et chimistes : flaireurs de
houilles et de naphtes, / grands scrutateurs des rides de la terre et
déchiffreurs de / signes en bas âge ; lecteurs de purs cartouches
dans les / tambours de pierre, et, plus qu'aux placers vides où
gît / l'écaille d'un beau songe, dans les graphites et dans
/ l'urane cherchant le minuit d'or où secouer la torche du / pirate,
comme les détrousseurs de Rois aux chambres / basses du Pharaon.
"
Malheureusement, la force opératoire de ces découvertes
peut être utilisée à tout moment par des hommes avides
de pouvoir. Devant une telle alternative, l'homme est tenté de
choisir la pire des solutions. Cette ambiguïté marque le début
d'un âge nouveau :
" Et c'est un temps d'étrange confusion, lorsque les grands
/ aventuriers de l'âme sollicitent en vain le pas sur les / puissances
de matière. "
Si l'on peut désormais établir quelles sont les lois qui
structurent la matière,
" Dans les grands tomes du Basalte et les Capitulaires de / l'An
noir, cherchez, manants, qui légifère ! "
l'esprit humain doit néanmoins se préserver du vertige qui
peut le frapper devant de telles constructions de l'intellect afin que
sa rais |