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Isidore Ducasse, géomètre de la poésie.
Norbert
Meusnier
" Ne transmettez à ceux qui vous lisent que l'expérience
qui se dégage de la douleur elle même. Ne pleurez pas en
public. " Poésies 1
Je cherche
ici à mettre en évidence plusieurs aspects du rapport qu'entretient
avec les mathématiques l'uvre poétique d'lsidore Ducasse
(1846 1870), alias comte de Lautréamont ; mon objectif n'est pas
du tout de reprendre les éléments de l'enquête sur
la formation mathématique1 de l'auteur, mais de m'en tenir au seul
contenu de l'uvre. Apparaissent alors deux thèmes majeurs
originaux :
- les mathématiques, comme symbole de la violence extrême,
expression de la violence pure, ce qui peut être interprété
comme la manifestation littéraire de l'épreuve du travail
de la "vulgarisation" mathématique.
- les mathématiques, comme modèle, soubassement, moteur
idéologique de l'accouchement métapoétique de l'auteur,
et ainsi, vecteur de l'aspect le plus dérobé de l'uvre,
son unité profonde.
" La
poésie personnelle a fait son temps de jongleries relatives et
de contorsions contingentes. Reprenons le fil indestructible de la poésie
impersonnelle, brusquement interrompu depuis la naissance du philosophe
manqué de Ferney, depuis l'avortement du grand Voltaire.
" Il paraît beau, sublime, sous prétexte d'humilité
ou d'orgueil, de discuter les causes finales, d'en fausser les conséquences
stables et connues. Détrompez vous, parce qu'il n'y a rien de plus
bête ! Renouons la chaîne régulière avec les
temps passés ; la poésie est la géométrie
par excellence. "2
Isidore Ducasse a écrit ces lignes en 1870, dans un petit opuscule
intitulé Poésies, et probablement conçu comme la
préface à un livre futur qui ne parut jamais ; il est mort
quelques mois après, à vingt-quatre ans, à Paris,
pendant le siège de la ville par l'armée prussienne.
Un an avant,
avait été imprimé un texte parfaitement improbable,
signé du pseudonyme de comte de Lautréamont, Les Chants
de Maldoror, imprimé, et c'est tout, il ne fut pas mis en vente,
personne ne le lut. Cette première édition ne fit son apparition
en librairie qu'en 1874 à Bruxelles et entre 1885 et 1890 les Chants
commencèrent une existence confidentielle et, par le relais de
quelques écrivains belges, atteignit en France Léon Bloy,
qui, le premier, allait consacrer aux Chants de Maldoror un article au
titre aliénant, " Le Cabanon de Prométhée ".
C'est à
partir des années 1919 1920, qui voient paraître une réédition
des Chants et la première réédition des Poésies,
accompagnée d'une préface de Philippe Soupault, que commence
à grandir la notoriété de l'uvre et de l'auteur,
dont le groupe surréaliste va faire un intouchable mythe :
" Ce qui a pu si longtemps se garder de toute souillure, à
quoi pensez vous en le livrant aux littérateurs, aux porcs ? "3
écrit André Breton, qui ajoute :
" Aux yeux de certains poètes d'aujourd'hui, Les Chants de
Maldoror et Poésies brillent d'un éclat incomparable ; ils
sont l'expression d'une révélation totale, qui semble excéder
les possibilités humaines. "4
Ainsi, l'église surréaliste posait elle un véritable
interdit sur toute lecture de son livre sacré :
" Toutes les études, tous les commentaires, toutes les notes
passées, à venir... tout cela entoure ce livre, le cache,
le souille, le banalise, l'éteint, sous les petites passions de
ceux qui le lisent, sous la trahison de ceux qui feignent de le comprendre,
sous le détachement gratuit de ceux pour qui il n'est pas fait.
"5
Mais que ce soit au travers de l'hagiographie, de l'invective, ou de l'admiration
sidérée, Lautréamont Ducasse est devenu, comme l'écrit
Gide en 1925,
" avec Rimbaud, plus que Rimbaud peut être, le maître
des écluses pour la littérature de demain. ",6
le " dynamiteur archangélique ", comme l'appelle Julien
Gracq, ou encore le sabordeur de bibliothèque selon Francis Ponge,
qui conseille :
" Munissez votre bibliothèque personnelle du seul dispositif
permettant son sabordage et son renflouement à volonté.
"7
À la fin de sa préface à la récente édition
des Chants et des Poésies, Jean-Luc Steinmetz décrit fort
bien le dernier état des lieux :
" Ducasse, posthume, nous surplombe par une uvre en suspens,
gratuite dans tous les sens du terme, sans prix. À son corps défendant,
ce qu'il écrivit continue d'imposer une attente. Éternellement
préfaciel, ici, résonne un avertissement. Le roman feuilleton
qu'est la littérature même se poursuit. Le Montévidéen
en contresigne désormais tous les volumes. "8
***
En 1868-69,
Ducasse écrit dans Les Chants de Maldoror :
" Il y en a qui écrivent pour rechercher les applaudissements
humains, au moyen de nobles qualités du cur que l'imaginatton
invente ou qu'ils peuvent avoir. Moi, je fais servir mon génie
à peindre les délices de la cruauté ! (
) Celui
qui chante ne prétend pas que ses cavatines soient une chose inconnue
; au contraire, il se loue de ce que les pensées hautaines et méchantes
de son héros soient dans tous les hommes. "9
Et de manière encore plus explicitement agressive et destructrice
:
" Race stupide et idiote ! Tu te repentiras de te conduire ainsi.
C'est moi qui te le dis. Tu t'en repentiras, va ! tu t'en repentiras.
Ma poésie ne consistera qu'à attaquer, par tous les moyens,
l'homme, cette bête fauve, et le Créateur, qui n'aurait pas
dû engendrer une pareille vermine. Les volumes s'entasseront sur
les volumes, jusqu'à la fin de ma vie, et, cependant, l'on n'y
verra que cette seule idée, toujours présente à ma
conscience. "10
Mais quelques mois plus tard, en exergue à ses Poésies,
il énonce, apparente palinodie :
" Je remplace la mélancolie par le courage, le doute par la
certitude, le désespoir par l'espoir, la méchanceté
par le bien, les plaintes par le devoir, le scepticisme par la foi, les
sophismes par la froideur du calme, et l'orgueil par la modestie. "11
Aussi, en un siècle, les lectures critiques de ces textes ont-elles
évolué d'une interprétation qui voulait voir dans
leur auteur un fou génial, comme Léon Bloy, qui écrit
en 1890 :
" Car c'est un vrai fou, hélas ! Un vrai fou qui sent sa folie,
qui s'arrête subitement de nous raconter sa soif d'un monde infini,
pour exhaler ce cri déchirant : "Qui donc sur la tête
me donne des coups de barre de fer comme un marteau frappant l'enclume
?" C'est un fou comme il ne s'en était jamais vu, qui aurait
pu devenir l'un des plus grand poètes du monde. "12
à celle, " fascinée ", d'André Breton,
qui y reconnaissait le médiateur d'une écriture primitive,
régénérante et salvatrice, véritable "
plasma germinatif "13 :
" Le Verbe, non plus le style, subit avec Lautréamont une
crise fondamenlale, il marque un recommencement. C'en est fait des limites
dans lesquelles les mots pouvaient entrer en rapport avec les mots, les
choses avec les choses. Un principe de mutation perpétuelle s'est
emparé des objets comme des idées, tendant à leur
délivrance totale qui implique celle de l'homme. "14
Cette évolution s'est poursuivie, à partir des études
de Gaston Bachelard en 1939 et de Maurice Blanchot en 1949, par la reconnaissance
de la cohérence psychique de l'auteur, jusqu'à l'affirmation
de celle, logique, de l'uvre tout entière, Chants et Poésies
dans l'article de Philippe Sollers de 1967, " La science de Lautréamont
".15
Par contre,
ce qui, depuis 1890, n'a guère évolué au contact
de ce magma incandescent, de cette coulée de lave en fusion que
paraît être aux premières lectures le texte des Chants,
c'est l'attention qu'ont portée les commentateurs à une
stance du Chant II, la dixième. Léon Bloy signalait ainsi,
il y a un siècle :
" L'auteur - quel qu'il fût - des Chants de Maldoror nous apprend
qu'il était mathématicien et même montévidéen,
ce qui paraît impliquer une mathématique supérieure
(sic). Il y revient plusieurs fois. (
) La catastrophe inconnue qui
fit de cet homme un insensé a dû (
) le frapper au centre
même des exactes préoccupations de sa science et sa rage
folle contre Dieu a dû être, nécessairement, une rage
mathématique. "16
***
Afin de faciliter
l'analyse et le repérage des éléments de cette dixième
stance du Chant II, la " Stance aux mathématiques ",
je propose de la décomposer ainsi, en dix segments :
S 1, lignes 1 4 : " Ô mathématiques sévères
onde rafraîchissante. "
Ouverture: prière en évocation.
S2, lignes 4 l8 : " J'aspirais instinctivement
d'un sincère
amour. "
Les mathématiques, mère nourricière, éclairante
et fortifiante de
l'esprit.
S3, lignes 18 40 : " Arithmétique, Algèbre, Géométrie
magnifiques splendeurs. "
Les mathématiques permettent d'échapper aux illusions terrestres,
pour atteindre l'ordre de la vérité et du Tout Puisant.
S4, lignes 40 62 : " Aux époques antiques
image du
Tout-Puisant. "
Les mathématiques, image du Tout Puissant, vénérées
par les esprits supérieurs qu'accablent la petitesse et la folie
de l'humanité.
S5, lignes 62-75 : " Pendant mon enfance
Je ne vous ai pas
abandonné. "
Les mathématiques rêvées comme trois grâces
sensueIles et nourricières.
S6, lignes 75 94 : " Depuis ce temps
le siflement plaintif
du vent. "
Le monde terrestre et vivant est un monde de désillusions et de
mort.
S7, lignes 94 107 : " Mais vous ... avec le Jugement dernier. "
Les mathématiques, elles, sont éternellement identiques.
S8, lignes 107 146 : " Merci pour les services innombrables
afin d'abaisser mon vol. "
Les mathématiques, arme du poète, poignard aigu, auxiliaire
terrible dans son combat à mort contre l'homme et son idolâtrie
du Créateur.
S9, lignes 146 157 : " Le penseur Descartes
superbes domaines.
La valeur des mathématiques n'est pas immédiatement décelable.
S 10, lignes 157 160 : " Ô mathématiques saintes
injustice du Grand Tout. "
Envoi : prière en consolation.
Ce découpage du texte permet de mettre en évidence, d'une
part l'architecture formelle dans laquelle se manifestent l'équilibre
et la symétrie des volumes de la construction et que je propose
sous la forme graphique suivante :
graphisme
d'autre part,
l'architecture rhétorique qui induit des courants de circulation
de forces symboliques et dont je représente quelques composants
dans le graphe suivant :
graphisme
Le recouvrement
de ces deux schémas révèle alors, me semble t il,
la très forte cohérence de l'architecture de l'écriture
qui, d'une part, place au centre du monument et du mouvement de la lecture
le segment S6 - la désillusion et la mort -, seul segment à
être totalement indépendant de toute référence
aux mathématiques et, d'autre part, installe à la fois le
mouvement en boucles ou en vagues - vagues, rouleaux et lames de fond
- et l'harmonie et l'équilibre :
" Vieil océan, tu es le symbole de l'identité : toujours
égal à toi-même. Tu ne varies pas de manière
essentielle, et si tes vagues sont quelque part en furie, plus loin, dans
quelque autre zone, elles sont dans le calme le plus complet. "17
Ce dithyrambe,
cet hymne à la gloire des mathématiques, reprend les thèmes
les plus classiques de la conception idéologique, que l'on peut
rattacher - pour simplifier - à une interprétation idéaliste
de type platonicien : beauté, grandeur, éternité,
identité, vérité, divinité ; des thèmes
directement associés à ceux de l'ordre, du pouvoir, du sacré
et de la rigueur, formant un complexe statique, auquel s'oppose un autre
complexe de thèmes, dynamiques, liés à la vie, ceux
de la maternité, de l'amour, de l'abondance, de l'évolution
et de la violence, les quatre éléments fondamentaux se distribuant
parallèlement dans l'opposition entre la terre, d'une part, et
l'eau, l'air et le feu, d'autre part.
Les mathématiques,
qui sont divinisées, sont la manifestation la plus vraie (S3 S4)18
du " Tout Puissant ", lui qui est à la fois " Créateur
", promoteur de l'ordre issu du chaos (S3), mais aussi idole construite
par la " lâcheté de l'homme " (S8), et Grand Tout
injuste (S 10), lieu du changement et de la mort (S6).
Les mathématiques sont ici l'intermédiaire entre le Tout
Puissant et le locuteur, qui développe chez ce dernier son humanité
profonde (S5) et lui permet de ne pas être vaincu dans son combat
existentiel contre l'homme, ses " ruses pernicieuces ", ses
" offres trompeuses " (S8), et contre le Créateur, son
" injustice " et ses " ficelles "19 (S8), car c'est
en elles que " le Tout Puissant s'est révélé
complètement " (S3).
Le caractère divin et sacré des mathématiques s'affirme
tout au long de la stance dans l'énoncé ternaire qui les
sculpte :
Arithmétique ! algèbre ! géométrie ! trinité
grandiose ! triangle lumineux ! (S3)
Grâce, pudeur, majesté (S5)
Sévères (S1), concises (S3), saintes (S10)
Chiffres cabalistiques, équations laconiques, lignes sculpturales
(S7)
Méthodes admirables de l'analyse, de la synthèse et de la
déduction (S8)
Froideur, prudence, logique (S2, S8, S9)
Cette froideur excessive, qui échappe à la passion, cette
prudence consommée et opiniâtre, cette logique implacable,
qui se matérialisent dans le poignard, l'arme griffe20 " symbole
de la volonté pure ",21 nous éloignent tout à
coup vertigineusement de cette douceur, de cet apaisement, que certains
ont cru voir se manifester dans cette stance ; Bachelard, qui note l'étrangeté
de cette douceur,22 ose néanmoins - bien qu'avec une surprenante
réserve - signaler :
" Peut être devons nous indiquer aussi une note à peine
sensible dans la page, mais qu'il faut toujours réveiller quand
on évoque une culture mathématique. C'est précisément
la violence, une violence froide et rationnelle. Il n'y a pas d'éducation
mathématique sans une certaine méchanceté de la raison.
Est il ironie plus fixe, plus rapide, plus glaçante que l'ironie
du professeur de mathématiques ? Tapi au coin de la classe, comme
l'araignée dans son encoignure, il attend. (
) Imposer la
raison nous paraît une violence insigne, puisque la raison s'impose
d'elle même. "23
La violence
qui s'exprime, non pas de manière à peine sensible mais
au cur même de toute la phase de combat du segment S8, révèle
les mathématiques comme condition fondamentale de la violence.
Le poignard " aigu " est l'expression analogique parfaite de
cette violence " froide et concise ", et la logique, "
âme [des] enseignements " des mathématiques, "
auxiliaire terrible " de cette violence " implacable ",
est en elle même une arme " empoisonnée ".
***
La plupart
des commentateurs des Chants ont été frappés par
cette dixième stance du deuxième Chant, cet hymne grandiose,
excessif, aux mathématiques, mais s'ils l'ont remarquée
sans trop savoir qu'en faire, aucun, sinon Philippe Sollers de manière
implicite, n'a cherché à comprendre en quoi il s'agissait
de bien plus que d'un vertigineux morceau de bravoure poétique,
un simple effet de respiration et d'apaisement succédant à
la stance décoiffante des poux :
" Les Chants notent positivement - et sans hasard - la logique, l'océan,
l'hermaphrodite (le sexe), les mathématiques ; et négativement,
l'homme, la philosophie, Dieu, la parole. (
) L'exploiteur de la
parole humaine, l'allié de la saleté, le symptôme
de l'impossibilité de se débarrasser de l'altérité
corporelle, de la caricature, est le pou (prêtre, philosophe) "que
les hommes nourrissent à leurs frais". "Dieu", pareillement,
est l'instance qui "mange" ce qui l'a créé comme
ayant été créé par lui. Il suffit de "lever
les yeux" pour atteindre cette scène sanglante qui fait crier,
rend la voix et l'audition, et oblige à parler (à chanter
contre la parole dans l'écriture). Ce mouvement transphénoménal,
translinguistique (mais non pas transcendant), est rendu possible par
les mathématiques, dont la source "plus ancienne que le soleil",
(Poésies : "La science que j'entreprend est distincte de la
poésie. Je ne chante pas cette dernière. Je tâche
de découvrir sa source.") est désirée instinctivement
"dès le berceau." "24
En dehors de la stance qui leur est entièrement consacrée,
les mathématiques sont sans cesse présentes tout au long
des Chants : dans la description du vol des grues au début du Chant
I25, dans celle du vol des étouneaux au début du Chant V,26
celle du vol de Mervyn à la fin du Chant VI27 et celle de l'Océan
dans le Chant I.28 Mais au fond, de quelles mathématiques s'agit-il,
et pour quel usage ? Il faut tout d'abord mentionner que le vocabulaire
mathématique n'est pas spécialement privilégié
et que Ducasse va chercher ses références dans de multiples
sciences, depuis les plus proches des mathématiques, comme l'optique
et la mécanique, jusqu'aux plus éloignées, comme
l'entomologie et la psychologie, mais plus surprenant lorsqu'on y regarde
de près, le vocabulaire mathématique utilisé est
extrêmement simple, modeste ; il consiste la plupart du temps en
celui de la géométrie élémentaire : point,
point fixe, angle, figure géométrique, forme géométrique,
forme sphérique, sphère, cône, sphère, espace,
compas, circonférence, ellipse, cercle, centre, surface, cube,
polyèdre, rectangle, icosaèdre, plan horizontal, parabole
; on peut lui associer quelques adjectifs et quelques mots à sonorité
géométrique : carré, ovale, cubique, triangulaire,
cylindro conique, rayons, direction rectiligne ; la plupart de ces mots
ne sont utilisés qu'une seule fois, et les allusions les plus savantes
se réduisent aux équations algébriques dans la "
Stance à l'Océan " :
" Vieil Océan. (
) On ne peut pas t'embrasser d'un coup
d'il. Pour te contempler, il faut que la vue tourne son télescope,
par un mouvement continu, vers les quatre points de l'horizon, de même
qu'un mathématicien, afin de résoudre une équation
algébrique, est obligé d'examiner séparément
les divers cas possibles, avant de trancher la difficulté. "29
À la mention d'un " mémoire sur la courbe que décrit
un chien en courant aprés son maître ",30 et à
l'évocation de la théorie mathématique des probabilités
:
" Et même, si le hasard te permettait, par un miracle absurde,
mais non pas, quelquefois, raisonnable, de retrouver cette peau précieuse
qu'a gardée la religieuse vigilance de ton ennemi, comme le souvenir
enivrant de sa victoire, il est presque extrêmement possible que,
quand même on n'aurait étudié la loi des probabilités
que sous le rapport des mathématiques (or, on sait que l'analogie
transporte facilement l'application de cette loi dans les autres domaines
de l'intelligence), ta crainte légitime, mais un peu exagérée,
d'un refroidissement partiel ou total, ne refuserait pas l'occasion importante,
et même unique, qui se présenterait d'une manière
si opportune, quoique brusque, de préserver les diverses parties
de ta cervelle du contact de l'atmosphère. "31
Si l'on considère
maintenant les thèmes, deux thèmes majeurs à caractère
mathématique se dégagent nettement : celui de l'infini,
mais c'est un thème banal de l'arsenal romantique et celui, bien
plus original, de la force centrifuge associée aux formes géométriques
enveloppantes (cercle, sphère, ellipses, spirales) et à
la violence :
" Je pourrais, soulevant ton corps vierge avec un bras de fer, te
saisir par les jambes, te faire rouler autour de moi, comme une fronde,
concentrer mes forces en décrivant la dernière circonférence,
et te lancer contre la muraille. "32
Le passage suivant, qui évoque le même thème, reprend
l'association, mise en évidence dans la stance II, de notions mathématiques
- ici mécaniques - avec le poignard et la violence extrême
:
" Un jour, parce qu'il m'avait arrêté la main, au moment
où je levais mon poignard pour percer le sein d'une femme, je le
saisis par les cheveux avec un bras de fer, et le fis tournoyer dans l'air
avec une telle vitesse, que la chevelure me resta dans la main, et que
son corps, lancé par la force centrifuge, alla cogner contre le
tronc d'un chêne... ",33
et c'est encore le même thème qui est repris pour la troisième
fois à la fin des Chants, et très longuement développé
dans une description mathématique extrêmement précise
:
" La fronde siffle dans l'espace ; le corps de Mervyn la suit partout,
toujours éloigné du centre par la force centrifuge, toujours
gardant sa position mobile et équidistante, dans une circonférence
aérienne, indépendante de la matière. Le sauvage
civilisé lâche peu à peu, jusqu'à l'autre bout,
qu'il retient avec un métacarpe ferme, ce qui ressemble à
tort à une barre d'acier. Il se met à courir autour de la
balustrade, en se tenant à la rampe par une main. Cette manuvre
a pour effet de changer le plan primitif de la révolution du câble,
et d'augmenter sa force de tension, déjà si considérable.
Dorénavant, il tourne majestueusement dans un plan horizontal,
aprés avoir successirement passé, par une marche insensible,
à travers plusieurs plans obliques. L'angle droit formé
par la colonne et le fil végétal a ses côtés
égaux ! Le bras du renégat et l'instrument meurtrier sont
confondus dans l'unité linéaire, comme les éléments
atomistiques d'un rayon de lumière pénétrant dans
la chambre noire. Les théorèmes de la mécanique me
permettent de parler ainsi ; hélas, on sait qu'une force ajoutée
à une autre force engendre une résultante composée
des deux forces primitives ! Qui oserait prétendre que le cordage
linéaire ne se serait déjà rompu, sans la vigueur
de l'athlète, sans la bonne qualité du chanvre ? "34
* * *
Mais ce qui
est bien plus inattendu, bien plus étrange, plus saugrenu encore,
dans le texte des Chants, que l'utilisation d'un simple vocabulaire d'objets
mathématiques, c'est celui d'un vocabulaire du deuxième
niveau, relevant de la logique et de la méthodologie des mathématiques,
pour ne pas dire de la métamathématique : problème,
preuve, prouver, résoudre, démonstration, règle,
formule, énoncé, proposition, hypothèse, axiome,
théorème, vérité, analyse, analytique, synthétique.
Peu nombreux dans les deux premiers Chants, ces termes prennent à
partir du quatrième Chant une importance de plus en plus manifeste.
Quelques
passages particulièrement remarquables :
" N'est il pas vrai, mon ami, que, jusqu'à un certain point,
ta sympathie est acquise à mes chants ? Or qui t'empêche
de franchir les autres degrés ? La frontière entre ton goût
et le mien est invisible, tu ne pourras jamais la saisir : preuve que
cette frontière elle-même n'existe pas [
]. Si je ne
savais pas que tu n'étais pas un sot, je ne te ferais pas un semblable
reproche. Il n'est pas utile pour toi que tu t'encroûtes dans la
cartilagineuse carapace d'un axiome que tu crois inébranlable.
Il y a d'autres axiomes aussi qui sont inébranlables, et qui marchent
parallèlement avec le tien
",35
et arrachés, pour faire court, de l'ouverture du sixième
chant :
" ... Il est préférable de prouver par des faits les
propositions que l'on avance. [
] Les cinq premiers récits
n'ont pas été inutiles ; ils étaient le frontispice
de mon ouvrage, le fondement de la construction, l'explication préalable
de ma poétique future. [
] En conséquence, mon opinion
est que, maintenant, la partie synthétique de mon uvre est
complète et suffisamment paraphrasée. [...] Il résulte
des observations qui précèdent, que mon intention est d'entreprendre,
désormais, la partie analytique ; [
] Il faut, je le sais,
étayer d'un grand nombre de preuves l'argumentation qui se trouve
comprise dans mon théorème. "36
Il apparaît
maintenant - sous réserve d'une lecture intégrale du premier
paragraphe du sixième Chant - combien l'évocation du travail
accompli dans les cinq premiers Chants renvoie directement à l'argument
de surface de la " Stance aux mathématiques ", celui
développé dans le segment S8, le combat contre " l'homme,
le Créateur et moi même, en même temps qu'il vient
révéler l'intention la plus profonde, théorique,
ou plus précisément métapoétique :
" Prétendriez vous donc que, parce que j'aurais insulté,
comme en me jouant, l'homme, le Créateur et moi même, dans
mes explicables hyperboles, ma mission fût complète ? Non
: la partie la plus importante de mon travail n'en subsiste pas moins,
comme tâche qui reste à faire. Désormais, les ficelles
du roman remueront les trois personnages nommés plus haut : il
leur sera ainsi communiqué une puissance abstraite. "37
Il me semble alors possible et nécessaire de revenir sur un passage
de la " Stance aux mathématiques ", le segment S9 :
" Le penseur Descartes38 faisait, une fois, cette réflexion
que rien de solide n'avait été bâti sur vous. C'était
une manière ingénieuse de faire comprendre que le premier
venu ne pouvait pas sur le coup découvrir votre valeur inestimable.
En effet, quoi de plus solide que les trois qualités principales
déjà nommées qui s'élèvent, entrelacées
comme une couronne unique, sur le sommet auguste de votre architecture
colossale ? Monument qui grandit sans cesse de découvertes quotidiennes,
dans vos mines de diamant, et d'explorations scientifiques, dans vos superbes
domaines. "
Cette référence, apparemment si énigmatique et "
d'une tournure si gauche " qu'elle peut paraître " exprimer
mê
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