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Culture, Science et Technique


Isidore Ducasse, géomètre de la poésie.

Norbert Meusnier


" Ne transmettez à ceux qui vous lisent que l'expérience qui se dégage de la douleur elle même. Ne pleurez pas en public. " Poésies 1

Je cherche ici à mettre en évidence plusieurs aspects du rapport qu'entretient avec les mathématiques l'œuvre poétique d'lsidore Ducasse (1846 1870), alias comte de Lautréamont ; mon objectif n'est pas du tout de reprendre les éléments de l'enquête sur la formation mathématique1 de l'auteur, mais de m'en tenir au seul contenu de l'œuvre. Apparaissent alors deux thèmes majeurs originaux :
- les mathématiques, comme symbole de la violence extrême, expression de la violence pure, ce qui peut être interprété comme la manifestation littéraire de l'épreuve du travail de la "vulgarisation" mathématique.
- les mathématiques, comme modèle, soubassement, moteur idéologique de l'accouchement métapoétique de l'auteur, et ainsi, vecteur de l'aspect le plus dérobé de l'œuvre, son unité profonde.

" La poésie personnelle a fait son temps de jongleries relatives et de contorsions contingentes. Reprenons le fil indestructible de la poésie impersonnelle, brusquement interrompu depuis la naissance du philosophe manqué de Ferney, depuis l'avortement du grand Voltaire.
" Il paraît beau, sublime, sous prétexte d'humilité ou d'orgueil, de discuter les causes finales, d'en fausser les conséquences stables et connues. Détrompez vous, parce qu'il n'y a rien de plus bête ! Renouons la chaîne régulière avec les temps passés ; la poésie est la géométrie par excellence. "2
Isidore Ducasse a écrit ces lignes en 1870, dans un petit opuscule intitulé Poésies, et probablement conçu comme la préface à un livre futur qui ne parut jamais ; il est mort quelques mois après, à vingt-quatre ans, à Paris, pendant le siège de la ville par l'armée prussienne.

Un an avant, avait été imprimé un texte parfaitement improbable, signé du pseudonyme de comte de Lautréamont, Les Chants de Maldoror, imprimé, et c'est tout, il ne fut pas mis en vente, personne ne le lut. Cette première édition ne fit son apparition en librairie qu'en 1874 à Bruxelles et entre 1885 et 1890 les Chants commencèrent une existence confidentielle et, par le relais de quelques écrivains belges, atteignit en France Léon Bloy, qui, le premier, allait consacrer aux Chants de Maldoror un article au titre aliénant, " Le Cabanon de Prométhée ".

C'est à partir des années 1919 1920, qui voient paraître une réédition des Chants et la première réédition des Poésies, accompagnée d'une préface de Philippe Soupault, que commence à grandir la notoriété de l'œuvre et de l'auteur, dont le groupe surréaliste va faire un intouchable mythe :
" Ce qui a pu si longtemps se garder de toute souillure, à quoi pensez vous en le livrant aux littérateurs, aux porcs ? "3
écrit André Breton, qui ajoute :
" Aux yeux de certains poètes d'aujourd'hui, Les Chants de Maldoror et Poésies brillent d'un éclat incomparable ; ils sont l'expression d'une révélation totale, qui semble excéder les possibilités humaines. "4
Ainsi, l'église surréaliste posait elle un véritable interdit sur toute lecture de son livre sacré :
" Toutes les études, tous les commentaires, toutes les notes passées, à venir... tout cela entoure ce livre, le cache, le souille, le banalise, l'éteint, sous les petites passions de ceux qui le lisent, sous la trahison de ceux qui feignent de le comprendre, sous le détachement gratuit de ceux pour qui il n'est pas fait. "5
Mais que ce soit au travers de l'hagiographie, de l'invective, ou de l'admiration sidérée, Lautréamont Ducasse est devenu, comme l'écrit Gide en 1925,
" avec Rimbaud, plus que Rimbaud peut être, le maître des écluses pour la littérature de demain. ",6
le " dynamiteur archangélique ", comme l'appelle Julien Gracq, ou encore le sabordeur de bibliothèque selon Francis Ponge, qui conseille :
" Munissez votre bibliothèque personnelle du seul dispositif permettant son sabordage et son renflouement à volonté. "7
À la fin de sa préface à la récente édition des Chants et des Poésies, Jean-Luc Steinmetz décrit fort bien le dernier état des lieux :
" Ducasse, posthume, nous surplombe par une œuvre en suspens, gratuite dans tous les sens du terme, sans prix. À son corps défendant, ce qu'il écrivit continue d'imposer une attente. Éternellement préfaciel, ici, résonne un avertissement. Le roman feuilleton qu'est la littérature même se poursuit. Le Montévidéen en contresigne désormais tous les volumes. "8

***

En 1868-69, Ducasse écrit dans Les Chants de Maldoror :
" Il y en a qui écrivent pour rechercher les applaudissements humains, au moyen de nobles qualités du cœur que l'imaginatton invente ou qu'ils peuvent avoir. Moi, je fais servir mon génie à peindre les délices de la cruauté ! (…) Celui qui chante ne prétend pas que ses cavatines soient une chose inconnue ; au contraire, il se loue de ce que les pensées hautaines et méchantes de son héros soient dans tous les hommes. "9
Et de manière encore plus explicitement agressive et destructrice :
" Race stupide et idiote ! Tu te repentiras de te conduire ainsi. C'est moi qui te le dis. Tu t'en repentiras, va ! tu t'en repentiras. Ma poésie ne consistera qu'à attaquer, par tous les moyens, l'homme, cette bête fauve, et le Créateur, qui n'aurait pas dû engendrer une pareille vermine. Les volumes s'entasseront sur les volumes, jusqu'à la fin de ma vie, et, cependant, l'on n'y verra que cette seule idée, toujours présente à ma conscience. "10
Mais quelques mois plus tard, en exergue à ses Poésies, il énonce, apparente palinodie :
" Je remplace la mélancolie par le courage, le doute par la certitude, le désespoir par l'espoir, la méchanceté par le bien, les plaintes par le devoir, le scepticisme par la foi, les sophismes par la froideur du calme, et l'orgueil par la modestie. "11
Aussi, en un siècle, les lectures critiques de ces textes ont-elles évolué d'une interprétation qui voulait voir dans leur auteur un fou génial, comme Léon Bloy, qui écrit en 1890 :
" Car c'est un vrai fou, hélas ! Un vrai fou qui sent sa folie, qui s'arrête subitement de nous raconter sa soif d'un monde infini, pour exhaler ce cri déchirant : "Qui donc sur la tête me donne des coups de barre de fer comme un marteau frappant l'enclume ?" C'est un fou comme il ne s'en était jamais vu, qui aurait pu devenir l'un des plus grand poètes du monde. "12
à celle, " fascinée ", d'André Breton, qui y reconnaissait le médiateur d'une écriture primitive, régénérante et salvatrice, véritable " plasma germinatif "13 :
" Le Verbe, non plus le style, subit avec Lautréamont une crise fondamenlale, il marque un recommencement. C'en est fait des limites dans lesquelles les mots pouvaient entrer en rapport avec les mots, les choses avec les choses. Un principe de mutation perpétuelle s'est emparé des objets comme des idées, tendant à leur délivrance totale qui implique celle de l'homme. "14
Cette évolution s'est poursuivie, à partir des études de Gaston Bachelard en 1939 et de Maurice Blanchot en 1949, par la reconnaissance de la cohérence psychique de l'auteur, jusqu'à l'affirmation de celle, logique, de l'œuvre tout entière, Chants et Poésies dans l'article de Philippe Sollers de 1967, " La science de Lautréamont ".15

Par contre, ce qui, depuis 1890, n'a guère évolué au contact de ce magma incandescent, de cette coulée de lave en fusion que paraît être aux premières lectures le texte des Chants, c'est l'attention qu'ont portée les commentateurs à une stance du Chant II, la dixième. Léon Bloy signalait ainsi, il y a un siècle :
" L'auteur - quel qu'il fût - des Chants de Maldoror nous apprend qu'il était mathématicien et même montévidéen, ce qui paraît impliquer une mathématique supérieure (sic). Il y revient plusieurs fois. (…) La catastrophe inconnue qui fit de cet homme un insensé a dû (…) le frapper au centre même des exactes préoccupations de sa science et sa rage folle contre Dieu a dû être, nécessairement, une rage mathématique. "16

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Afin de faciliter l'analyse et le repérage des éléments de cette dixième stance du Chant II, la " Stance aux mathématiques ", je propose de la décomposer ainsi, en dix segments :
S 1, lignes 1 4 : " Ô mathématiques sévères … onde rafraîchissante. "
Ouverture: prière en évocation.
S2, lignes 4 l8 : " J'aspirais instinctivement … d'un sincère amour. "
Les mathématiques, mère nourricière, éclairante et fortifiante de
l'esprit.
S3, lignes 18 40 : " Arithmétique, Algèbre, Géométrie … magnifiques splendeurs. "
Les mathématiques permettent d'échapper aux illusions terrestres, pour atteindre l'ordre de la vérité et du Tout Puisant.
S4, lignes 40 62 : " Aux époques antiques … image du Tout-Puisant. "
Les mathématiques, image du Tout Puissant, vénérées par les esprits supérieurs qu'accablent la petitesse et la folie de l'humanité.
S5, lignes 62-75 : " Pendant mon enfance … Je ne vous ai pas abandonné. "
Les mathématiques rêvées comme trois grâces sensueIles et nourricières.
S6, lignes 75 94 : " Depuis ce temps … le siflement plaintif du vent. "
Le monde terrestre et vivant est un monde de désillusions et de mort.
S7, lignes 94 107 : " Mais vous ... avec le Jugement dernier. "
Les mathématiques, elles, sont éternellement identiques.
S8, lignes 107 146 : " Merci pour les services innombrables … afin d'abaisser mon vol. "
Les mathématiques, arme du poète, poignard aigu, auxiliaire terrible dans son combat à mort contre l'homme et son idolâtrie du Créateur.
S9, lignes 146 157 : " Le penseur Descartes … superbes domaines.
La valeur des mathématiques n'est pas immédiatement décelable.
S 10, lignes 157 160 : " Ô mathématiques saintes … injustice du Grand Tout. "
Envoi : prière en consolation.
Ce découpage du texte permet de mettre en évidence, d'une part l'architecture formelle dans laquelle se manifestent l'équilibre et la symétrie des volumes de la construction et que je propose sous la forme graphique suivante :

graphisme

d'autre part, l'architecture rhétorique qui induit des courants de circulation de forces symboliques et dont je représente quelques composants dans le graphe suivant :

graphisme

Le recouvrement de ces deux schémas révèle alors, me semble t il, la très forte cohérence de l'architecture de l'écriture qui, d'une part, place au centre du monument et du mouvement de la lecture le segment S6 - la désillusion et la mort -, seul segment à être totalement indépendant de toute référence aux mathématiques et, d'autre part, installe à la fois le mouvement en boucles ou en vagues - vagues, rouleaux et lames de fond - et l'harmonie et l'équilibre :
" Vieil océan, tu es le symbole de l'identité : toujours égal à toi-même. Tu ne varies pas de manière essentielle, et si tes vagues sont quelque part en furie, plus loin, dans quelque autre zone, elles sont dans le calme le plus complet. "17

Ce dithyrambe, cet hymne à la gloire des mathématiques, reprend les thèmes les plus classiques de la conception idéologique, que l'on peut rattacher - pour simplifier - à une interprétation idéaliste de type platonicien : beauté, grandeur, éternité, identité, vérité, divinité ; des thèmes directement associés à ceux de l'ordre, du pouvoir, du sacré et de la rigueur, formant un complexe statique, auquel s'oppose un autre complexe de thèmes, dynamiques, liés à la vie, ceux de la maternité, de l'amour, de l'abondance, de l'évolution et de la violence, les quatre éléments fondamentaux se distribuant parallèlement dans l'opposition entre la terre, d'une part, et l'eau, l'air et le feu, d'autre part.

Les mathématiques, qui sont divinisées, sont la manifestation la plus vraie (S3 S4)18 du " Tout Puissant ", lui qui est à la fois " Créateur ", promoteur de l'ordre issu du chaos (S3), mais aussi idole construite par la " lâcheté de l'homme " (S8), et Grand Tout injuste (S 10), lieu du changement et de la mort (S6).
Les mathématiques sont ici l'intermédiaire entre le Tout Puissant et le locuteur, qui développe chez ce dernier son humanité profonde (S5) et lui permet de ne pas être vaincu dans son combat existentiel contre l'homme, ses " ruses pernicieuces ", ses " offres trompeuses " (S8), et contre le Créateur, son " injustice " et ses " ficelles "19 (S8), car c'est en elles que " le Tout Puissant s'est révélé complètement " (S3).
Le caractère divin et sacré des mathématiques s'affirme tout au long de la stance dans l'énoncé ternaire qui les sculpte :
Arithmétique ! algèbre ! géométrie ! trinité grandiose ! triangle lumineux ! (S3)
Grâce, pudeur, majesté (S5)
Sévères (S1), concises (S3), saintes (S10)
Chiffres cabalistiques, équations laconiques, lignes sculpturales (S7)
Méthodes admirables de l'analyse, de la synthèse et de la déduction (S8)
Froideur, prudence, logique (S2, S8, S9)
Cette froideur excessive, qui échappe à la passion, cette prudence consommée et opiniâtre, cette logique implacable, qui se matérialisent dans le poignard, l'arme griffe20 " symbole de la volonté pure ",21 nous éloignent tout à coup vertigineusement de cette douceur, de cet apaisement, que certains ont cru voir se manifester dans cette stance ; Bachelard, qui note l'étrangeté de cette douceur,22 ose néanmoins - bien qu'avec une surprenante réserve - signaler :
" Peut être devons nous indiquer aussi une note à peine sensible dans la page, mais qu'il faut toujours réveiller quand on évoque une culture mathématique. C'est précisément la violence, une violence froide et rationnelle. Il n'y a pas d'éducation mathématique sans une certaine méchanceté de la raison. Est il ironie plus fixe, plus rapide, plus glaçante que l'ironie du professeur de mathématiques ? Tapi au coin de la classe, comme l'araignée dans son encoignure, il attend. (…) Imposer la raison nous paraît une violence insigne, puisque la raison s'impose d'elle même. "23

La violence qui s'exprime, non pas de manière à peine sensible mais au cœur même de toute la phase de combat du segment S8, révèle les mathématiques comme condition fondamentale de la violence. Le poignard " aigu " est l'expression analogique parfaite de cette violence " froide et concise ", et la logique, " âme [des] enseignements " des mathématiques, " auxiliaire terrible " de cette violence " implacable ", est en elle même une arme " empoisonnée ".

***

La plupart des commentateurs des Chants ont été frappés par cette dixième stance du deuxième Chant, cet hymne grandiose, excessif, aux mathématiques, mais s'ils l'ont remarquée sans trop savoir qu'en faire, aucun, sinon Philippe Sollers de manière implicite, n'a cherché à comprendre en quoi il s'agissait de bien plus que d'un vertigineux morceau de bravoure poétique, un simple effet de respiration et d'apaisement succédant à la stance décoiffante des poux :
" Les Chants notent positivement - et sans hasard - la logique, l'océan, l'hermaphrodite (le sexe), les mathématiques ; et négativement, l'homme, la philosophie, Dieu, la parole. (…) L'exploiteur de la parole humaine, l'allié de la saleté, le symptôme de l'impossibilité de se débarrasser de l'altérité corporelle, de la caricature, est le pou (prêtre, philosophe) "que les hommes nourrissent à leurs frais". "Dieu", pareillement, est l'instance qui "mange" ce qui l'a créé comme ayant été créé par lui. Il suffit de "lever les yeux" pour atteindre cette scène sanglante qui fait crier, rend la voix et l'audition, et oblige à parler (à chanter contre la parole dans l'écriture). Ce mouvement transphénoménal, translinguistique (mais non pas transcendant), est rendu possible par les mathématiques, dont la source "plus ancienne que le soleil", (Poésies : "La science que j'entreprend est distincte de la poésie. Je ne chante pas cette dernière. Je tâche de découvrir sa source.") est désirée instinctivement "dès le berceau." "24
En dehors de la stance qui leur est entièrement consacrée, les mathématiques sont sans cesse présentes tout au long des Chants : dans la description du vol des grues au début du Chant I25, dans celle du vol des étouneaux au début du Chant V,26 celle du vol de Mervyn à la fin du Chant VI27 et celle de l'Océan dans le Chant I.28 Mais au fond, de quelles mathématiques s'agit-il, et pour quel usage ? Il faut tout d'abord mentionner que le vocabulaire mathématique n'est pas spécialement privilégié et que Ducasse va chercher ses références dans de multiples sciences, depuis les plus proches des mathématiques, comme l'optique et la mécanique, jusqu'aux plus éloignées, comme l'entomologie et la psychologie, mais plus surprenant lorsqu'on y regarde de près, le vocabulaire mathématique utilisé est extrêmement simple, modeste ; il consiste la plupart du temps en celui de la géométrie élémentaire : point, point fixe, angle, figure géométrique, forme géométrique, forme sphérique, sphère, cône, sphère, espace, compas, circonférence, ellipse, cercle, centre, surface, cube, polyèdre, rectangle, icosaèdre, plan horizontal, parabole ; on peut lui associer quelques adjectifs et quelques mots à sonorité géométrique : carré, ovale, cubique, triangulaire, cylindro conique, rayons, direction rectiligne ; la plupart de ces mots ne sont utilisés qu'une seule fois, et les allusions les plus savantes se réduisent aux équations algébriques dans la " Stance à l'Océan " :
" Vieil Océan. (…) On ne peut pas t'embrasser d'un coup d'œil. Pour te contempler, il faut que la vue tourne son télescope, par un mouvement continu, vers les quatre points de l'horizon, de même qu'un mathématicien, afin de résoudre une équation algébrique, est obligé d'examiner séparément les divers cas possibles, avant de trancher la difficulté. "29
À la mention d'un " mémoire sur la courbe que décrit un chien en courant aprés son maître ",30 et à l'évocation de la théorie mathématique des probabilités :
" Et même, si le hasard te permettait, par un miracle absurde, mais non pas, quelquefois, raisonnable, de retrouver cette peau précieuse qu'a gardée la religieuse vigilance de ton ennemi, comme le souvenir enivrant de sa victoire, il est presque extrêmement possible que, quand même on n'aurait étudié la loi des probabilités que sous le rapport des mathématiques (or, on sait que l'analogie transporte facilement l'application de cette loi dans les autres domaines de l'intelligence), ta crainte légitime, mais un peu exagérée, d'un refroidissement partiel ou total, ne refuserait pas l'occasion importante, et même unique, qui se présenterait d'une manière si opportune, quoique brusque, de préserver les diverses parties de ta cervelle du contact de l'atmosphère. "31

Si l'on considère maintenant les thèmes, deux thèmes majeurs à caractère mathématique se dégagent nettement : celui de l'infini, mais c'est un thème banal de l'arsenal romantique et celui, bien plus original, de la force centrifuge associée aux formes géométriques enveloppantes (cercle, sphère, ellipses, spirales) et à la violence :
" Je pourrais, soulevant ton corps vierge avec un bras de fer, te saisir par les jambes, te faire rouler autour de moi, comme une fronde, concentrer mes forces en décrivant la dernière circonférence, et te lancer contre la muraille. "32
Le passage suivant, qui évoque le même thème, reprend l'association, mise en évidence dans la stance II, de notions mathématiques - ici mécaniques - avec le poignard et la violence extrême :
" Un jour, parce qu'il m'avait arrêté la main, au moment où je levais mon poignard pour percer le sein d'une femme, je le saisis par les cheveux avec un bras de fer, et le fis tournoyer dans l'air avec une telle vitesse, que la chevelure me resta dans la main, et que son corps, lancé par la force centrifuge, alla cogner contre le tronc d'un chêne... ",33
et c'est encore le même thème qui est repris pour la troisième fois à la fin des Chants, et très longuement développé dans une description mathématique extrêmement précise :
" La fronde siffle dans l'espace ; le corps de Mervyn la suit partout, toujours éloigné du centre par la force centrifuge, toujours gardant sa position mobile et équidistante, dans une circonférence aérienne, indépendante de la matière. Le sauvage civilisé lâche peu à peu, jusqu'à l'autre bout, qu'il retient avec un métacarpe ferme, ce qui ressemble à tort à une barre d'acier. Il se met à courir autour de la balustrade, en se tenant à la rampe par une main. Cette manœuvre a pour effet de changer le plan primitif de la révolution du câble, et d'augmenter sa force de tension, déjà si considérable. Dorénavant, il tourne majestueusement dans un plan horizontal, aprés avoir successirement passé, par une marche insensible, à travers plusieurs plans obliques. L'angle droit formé par la colonne et le fil végétal a ses côtés égaux ! Le bras du renégat et l'instrument meurtrier sont confondus dans l'unité linéaire, comme les éléments atomistiques d'un rayon de lumière pénétrant dans la chambre noire. Les théorèmes de la mécanique me permettent de parler ainsi ; hélas, on sait qu'une force ajoutée à une autre force engendre une résultante composée des deux forces primitives ! Qui oserait prétendre que le cordage linéaire ne se serait déjà rompu, sans la vigueur de l'athlète, sans la bonne qualité du chanvre ? "34

* * *

Mais ce qui est bien plus inattendu, bien plus étrange, plus saugrenu encore, dans le texte des Chants, que l'utilisation d'un simple vocabulaire d'objets mathématiques, c'est celui d'un vocabulaire du deuxième niveau, relevant de la logique et de la méthodologie des mathématiques, pour ne pas dire de la métamathématique : problème, preuve, prouver, résoudre, démonstration, règle, formule, énoncé, proposition, hypothèse, axiome, théorème, vérité, analyse, analytique, synthétique. Peu nombreux dans les deux premiers Chants, ces termes prennent à partir du quatrième Chant une importance de plus en plus manifeste.

Quelques passages particulièrement remarquables :
" N'est il pas vrai, mon ami, que, jusqu'à un certain point, ta sympathie est acquise à mes chants ? Or qui t'empêche de franchir les autres degrés ? La frontière entre ton goût et le mien est invisible, tu ne pourras jamais la saisir : preuve que cette frontière elle-même n'existe pas […]. Si je ne savais pas que tu n'étais pas un sot, je ne te ferais pas un semblable reproche. Il n'est pas utile pour toi que tu t'encroûtes dans la cartilagineuse carapace d'un axiome que tu crois inébranlable. Il y a d'autres axiomes aussi qui sont inébranlables, et qui marchent parallèlement avec le tien… ",35
et arrachés, pour faire court, de l'ouverture du sixième chant :
" ... Il est préférable de prouver par des faits les propositions que l'on avance. […] Les cinq premiers récits n'ont pas été inutiles ; ils étaient le frontispice de mon ouvrage, le fondement de la construction, l'explication préalable de ma poétique future. […] En conséquence, mon opinion est que, maintenant, la partie synthétique de mon œuvre est complète et suffisamment paraphrasée. [...] Il résulte des observations qui précèdent, que mon intention est d'entreprendre, désormais, la partie analytique ; […] Il faut, je le sais, étayer d'un grand nombre de preuves l'argumentation qui se trouve comprise dans mon théorème. "36

Il apparaît maintenant - sous réserve d'une lecture intégrale du premier paragraphe du sixième Chant - combien l'évocation du travail accompli dans les cinq premiers Chants renvoie directement à l'argument de surface de la " Stance aux mathématiques ", celui développé dans le segment S8, le combat contre " l'homme, le Créateur et moi même, en même temps qu'il vient révéler l'intention la plus profonde, théorique, ou plus précisément métapoétique :
" Prétendriez vous donc que, parce que j'aurais insulté, comme en me jouant, l'homme, le Créateur et moi même, dans mes explicables hyperboles, ma mission fût complète ? Non : la partie la plus importante de mon travail n'en subsiste pas moins, comme tâche qui reste à faire. Désormais, les ficelles du roman remueront les trois personnages nommés plus haut : il leur sera ainsi communiqué une puissance abstraite. "37
Il me semble alors possible et nécessaire de revenir sur un passage de la " Stance aux mathématiques ", le segment S9 :
" Le penseur Descartes38 faisait, une fois, cette réflexion que rien de solide n'avait été bâti sur vous. C'était une manière ingénieuse de faire comprendre que le premier venu ne pouvait pas sur le coup découvrir votre valeur inestimable. En effet, quoi de plus solide que les trois qualités principales déjà nommées qui s'élèvent, entrelacées comme une couronne unique, sur le sommet auguste de votre architecture colossale ? Monument qui grandit sans cesse de découvertes quotidiennes, dans vos mines de diamant, et d'explorations scientifiques, dans vos superbes domaines. "
Cette référence, apparemment si énigmatique et " d'une tournure si gauche " qu'elle peut paraître " exprimer mê