|
Échapper
au temps ?
Science, technologie et éthique dans
" Memories of the Space Age " " de J.-G. Ballard
Laurent
Lepaludier
À
propos des origines de la science-fiction, Jean Gattégno explique
:
" Chronologiquement, Jules Verne a fondé l'anticipation scientifique
; en fait, c'est plutôt de Wells que procède toute la science-fiction
actuelle. L'un et l'autre , en tout cas, presque contemporains, réellement
imprégnés de pensée scientifique (connaissance et
mode de raisonnement), romanciers en même temps que prophètes,
ont su réaliser un équilibre entre l'illusion fabulative
et la vraisemblance scientifique. "
C'est donc sur la plausibilité scientifique que repose la science-fiction,
c'est-à-dire la forte probabilité des faits racontés
étant donné l'évolution attendue ou possible de la
science. Le " merveilleux scientifique " de Rosny ou la "
scientific romance " de Wells combinent en effet l'imaginaire et
le plausible scientifique à venir. " La science-fiction, écrit
plus loin Jean Gattégno, ne se comprend que dans la dimension temporelle
" , pas simplement d'ailleurs par la technique de l'anticipation,
mais par la conquête du temps. Temps accéléré,
immobilisé, revisité, c'est en fait le continuum espace-temps
tel que nous le pensons habituellement qui est mis en question.
Dans " Memories of the Space Age ", nouvelle publiée
en 1982 dans la collection Firebird 3, J.-G. Ballard, célèbre
auteur britannique de science-fiction, imagine les conséquences
d'un ralentissement du temps en Floride, après l'ère de
la conquête spatiale. On en voit les effets dans une intrigue qui
regroupe à Cap Kennedy le docteur Mallory, ancien médecin
de la NASA, son épouse Anne, Hinton, ancien physicien-astronaute,
et Nightingale, fille de l'astronaute Alan Shepley, que Hinton, à
la recherche de l'au-delà du temps, a poussé dans l'espace.
Finalement, Hinton et Anne se jetteront ensemble dans la lumière,
du haut d'une plateforme de lancement, et Mallory s'avancera vers la cage
d'un tigre pour s'allonger auprès de lui dans un monde au-delà
du temps.
Le titre même de la nouvelle de J.-G. Ballard, " Memories of
the Space Age ", place l'intrigue dans le domaine de l'anticipation,
puisqu'il la situe dans un âge postérieur à la conquête
spatiale. Mais, bien davantage, la nouvelle joue sur des paradoxes temporels.
La conception du temps véhiculée interroge les rapports
entre subjectivité et objectivité temporelles. Quelle est
la part de l'imaginaire et celle de la scientificité dans cette
conception du temps ? À quoi rêve Ballard et quelles conceptions
du temps son écriture traduit-elle ? En réponse à
ce questionnement, on se penchera d'abord sur les formes données
au temps dans ce laboratoire qu'est la science fiction. On s'attachera
ensuite à l'analyse de la quête des personnages et du récit.
Enfin, parce que le texte construit un savoir composite sur le temps,
on tentera d'en dégager les aspects essentiels et les articulations.
Les formes
du temps
L'expression
peut étonner, car le temps, stricto sensu, n'a pas de forme. On
pourra cependant objecter que l'homme a cherché à donner
des formes spatiales au temps : horloges, repères, schémas,
etc. La fiction ne fait pas exception. On se souvient de la série
d'ouvrages de Georges Poulet, Études sur le temps humain, qui abordent
cette question. Si la fiction ne peut se passer des représentations
temporelles, la science-fiction encore moins, car la question de la temporalité,
on l'a vu, se situe au cur même de ce genre littéraire.
Elle fait uvre de laboratoire, puisqu'elle est le lieu où
tout - du moins tout ce que la science pourrait probablement expliquer
ou réaliser à l'avenir - est possible.
Dans la Floride d'après la conquête spatiale, le temps se
meurt. Le phénomène ne se produit qu'au-dessous du 31e parallèle
et se limite pour l'heure à la Floride - que presque tous ses habitants
ont abandonnée - et au personnel qui a participé à
la conquête de l'espace à Cap Kennedy. Le ralentissement
du temps a attaqué le mécanisme des montres et des horloges.
Il s'est propagé, donnant lieu à une véritable panique
des habitants : ces montres et horloges abandonnées emplissent
les magasins désertés.
Si le temps est mouvement - Aristote ne disait-il pas que le temps est
le nombre du mouvement ? -, le ralentissement du temps s'observe dans
celui du mouvement. Ainsi fallu a-t-il des mois à Anne et Mallory
pour se rendre en voiture de Vancouver à Cap Kennedy. La sensation
liée au temps ralenti lors du voyage le long de la côte de
Floride est celle du gluant. L'instant s'étire maintenant en minutes,
tandis que Mallory regarde tomber une feuille de fougère :
" A single moment was a small instalment of forever [une brève
livraison d'éternité] - he plucked a fern leaf and watched
it for minutes as it fell slowly to the ground, deferring to gravity in
the most elegant way. " (242)
Dans cet espace où le temps se ralentit, un guépard s'élance
vers Mallory, qui sait qu'il ne l'atteindra jamais :
" (
) It was twenty feet away and Mallory knew it would ever
reach him. "(243)
Mallory attend l'arrêt complet du temps. Déjà les
vagues n'avancent plus vers la plage, et poissons et dauphins se trouvent
suspendus dans le ciel. La fontaine se fige pour former un parasol de
verre. Seul le guépard - on sait qu'il est le plus rapide des animaux
- est encore capable de dépasser le temps :
" Only the cheetah was moving, still able to outrun time. It was
now ten feet from him (
) Without time it could never reach him."
(243)
Ballard traduit aussi l'écoulement irrégulier, saccadé,
erratique, du temps, ses arrêts et ses reprises, à l'aide
de la métaphore d'un projecteur de cinéma défectueux,
objet technologique illustrant cette vision du temps qui ne passe plus
très bien :
" Time, like a film reel running through a faulty projector, was
moving at an erratic pace, at moments backing up and almost coming to
a halt, then speeding on again. One day it would stop, freeze for ever
on one frame. "(235)
L'arrêt
du temps prendra donc les formes du figé. Image fixe de la pellicule,
scène de personnages de cire dans un musée, ou tableau de
peinture semblable à ceux d'Edward Hopper, par exemple :
" Nothing moved. For a moment Mallory felt they were waxworks in
a museum tableau, or in a painting by Edward Hopper of a tired couple
in a provincial hotel." (238).
Référence est aussi faite au Douanier Rousseau (le tableau
Les Joyeux Farceurs) et à Max Ernst (" These motionless trees
were as insane as anything in the vision of Max Ernst " 240). Ce
sont, à la fin du récit, des séries de tableaux vivants
qui se présentent à Mallory, comme des scènes qui
se figent sous ses yeux :
" (
) The light-filled world had transformed itself into a series
if tableaux from a pageant that celebrated the founding days of Creation.
In the finale every element in the universe, however humble, would take
its place on the stage in front of him." (261)
La stase est donc l'aboutissement du ralentissement temporel. La mémoire
n'échappe pas à ce phénomène : elle est parfois
atteinte dans ses capacités à dominer l'écoulement
du temps. Elle s'évapore progressivement, comme le temps. Le corps
s'allège aussi : Anne et Mallory ont perdu quinze kilos en deux
mois, comme si leurs corps procédaient à une renaissance
en préparation du monde atemporel en devenir.
S'agit-il de perceptions individuelles, limitées à certains
individus, ou de véritables phénomènes physiques
? La perturbation des catégories temporelles est-elle illusion
psychique ou réalité ? La question est d'importance : en
effet, s'il s'agit d'impressions subjectives, il n'y a plus ici de science-fiction
véritable, mais de simple récit de malaise. Le point de
vue du récit conditionne la réponse à ces questions.
Il s'agit, essentiellement (8 parties sur 9), d'un récit à
la troisième personne, au ton objectif. Parfois cependant, la focalisation
interne traduit la perspective du docteur Mallory. Mais le récit
décrit habituellement les phénomènes comme avérés
: la Floride a bien été désertée ; le temps
ne s'écoule plus comme avant. Cela ne fait guère de doute
pour le lecteur, d'autant que le personnage de Mallory est un médecin
de la NASA et Hinton, un physicien astronaute, deux professions de haut
niveau, qui renforcent la scientificité des phénomènes
observés. Il semble que les perturbations atteignant les personnages,
la fissure psychique spatio-temporelle, proviennent de phénomènes
objectifs du monde :
" Time was different here, as it had been at Alamagordo and Eniwetok,
a psychic fissure had riven both time and space, then run deep into the
minds of the people who worked here. "
Mais la perturbation ne s'arrête pas là : elle s'étend
aussi depuis le crâne de Mallory jusque dans l'eau :
" Through that new suture in his skull time leaked into the slack
water below the car. " (240)
Nightingale, la fille d'Alan Shepley, certifie, elle aussi, le ralentissement
du temps et sa fin prochaine :
" Take your wife and leave - any moment now all the clocks are going
to stop. "(245)
De plus, l'explication donnée sur l'origine du phénomène
ne porte pas de signe évident de focalisation interne et semble
ainsi digne de foi : c'est le meurtre de l'astronaute Shepley, vu en direct
par les téléspectateurs, qui a perturbé les repères
de l'humain, a généré la prise de conscience d'une
sorte de crime contre l'humanité, d'un saut impardonnable dans
son évolution, dont l'une des conséquences a été
la perte du sens du temps :
" The murder of the astronaut and the public unease that followed
had marked the end of the space age, an awareness that man had committed
an evolutionary crime by travelling into space, that he was tampering
with the elements of his own consciousness. The fracture of that fragile
continuum erected by the human psyche through millions of years had soon
showed itself, in the confused sense of time displayed by the astronauts
and NASA personnel, and then by the inhabitants of the towns near the
centre. Cape Kennedy and the whole of Florida itself became a poisoned
land to be for ever avoided like the nuclear testing grounds of Nevada
and Utah. " (248)
Tout ceci témoignerait du caractère objectif de la perturbation
temporelle. Pourtant, elle n'est pas sans variation d'un personnage à
l'autre. Ils souffrent en effet d'attaques, à des fréquences
et des intensités différentes. Mallory et Anne manquent
de temps, littéralement (" running out of time "), mais
c'est à celle-ci que le temps manque le plus. Et dans l'enregistrement
du 17 août, Mallory mentionne chez elle de longues périodes
où elle se trouve dans un monde presque stationnaire, une série
à peine changeante de tableaux de théâtre quasi statiques,
et que, pour elle, le temps s'est pratiquement arrêté. Nightingale
souffre beaucoup moins souvent de ces attaques. Quant à Mallory,
il se rend bien compte qu'il entre dans le temps du rêve, mais s'agit-il
d'illusion onirique ou de réalité ? La sensation de voir
le guépard s'élancer vers lui au ralenti est-elle pure illusion
? Le bond s'achève sans qu'on le sache et la troisième partie
du récit laisse le guépard pour ainsi dire en plein vol.
On apprend plus tard qu'il y a eu collision entre le guépard et
Mallory et que Nightingale éloigne, en le tirant, l'exubérant
animal. La fin - si souvent éclairante dans les nouvelles - ne
nous dit pas si Hinton et Anne, qui s'élancent dans la lumière,
s'écrasent ou pas en bas de la rampe de lancement. Elle ne nous
dit pas non plus si Mallory atteint son monde atemporel, alors qu'il s'allonge
dans la cage du tigre, ou s'il se fait dévorer. Avec cette hésitation
entre explication rationnelle et illusion subjective, on touche au fantastique.
Ce que suggère la nouvelle, c'est que le clivage entre objectivité
et subjectivité n'est peut-être pas aussi net qu'on le pense
souvent. Le temps intérieur, existentiel, affectif (celui de la
durée vécue personnellement) et le temps cosmique, opératoire
(celui du monde), ne sont pas diamétralement opposés. On
peut imaginer que le temps cosmique n'est pas homogène et que la
relation à ce temps n'est pas asymétrique et transitive.
Ce que la nouvelle imagine, c'est au fond, en raison d'un seuil franchi,
une extension des propriétés du temps humain (celui de la
durée bergsonienne et celui des phénoménologues comme
Husserl), du temps subjectif de la pensée et même du rêve,
au temps du monde, qui perd sa valeur, considérée jusque-là
comme absolue. Une quelconque prétention scientifique de Ballard
n'est pas véritablement l'enjeu de la nouvelle, qui interroge plutôt
le désir humain, en lui donnant comme assise la plausibilité
scientifique. Ce désir prend deux directions, correspondant à
la double quête des personnages de Hinton et de Mallory.
Échapper
au temps : la double quête
L'époque
de la conquête de l'espace étant alors révolue, c'est
à la conquête du temps que s'attachent le physicien et le
médecin. C'était d'ailleurs l'objectif du dernier programme
spatial :
" We had to get out of time - that's what the space programme was
all about
" (251)
Hinton, l'astronaute physicien, cherche à atteindre l'au-delà
du temps par le vol. Le vol et le temps, déclare-t-il, sont liés.
Non pas le vol à bord de fusée ou de navette ultra-rapide,
mais le vol qui s'inspire de celui des oiseaux. L'apprentissage se fera
à rebours du progrès technologique, au moyen d'avions de
plus en plus anciens, pour tenter finalement de voler sans ailes. Mallory
voit Hinton voler sur un Fokker (241) et sur un Wright. (249) Il découvre
ensuite toute une collection d'avions et de planeurs rassemblés
par Hinton à Cap Kennedy :
" Lines of antique aircraft were drawn up on the runway before the
crawler - a Lilienthal glider lying on its side like an ornate fan window,
a Mignet Flying Flea, the Fokker, Spad and Sopwith Camel, and a Wright
Flyer that went back to the earliest days of aviation. " (250)
Hinton le dira lui-même : le Lilienthal, le Wright, le Curtiss,
le Blériot et le vieux Mignet sont là pour cette quête
des débuts, bien avant que l'aviation ne mène l'homme sur
la mauvaise piste. Quand le temps s'arrêtera, il s'envolera, dit-il,
vers le soleil. C'est pourquoi, il encourage Mallory à sauter de
la rampe de lancement. Pour la même raison, il a poussé Shepley
dans l'espace, ce qu'il fera finalement en compagnie d'Anne. Le but de
sa quête est de détruire le temps et, en se libérant
de l'objet technologique, de parvenir à une forme pure de vol absolu,
affranchi du temps. Il vole donc sur des avions de plus en plus anciens,
mal conçus de préférence. Il abandonne ceux de la
première guerre mondiale pour un Santos-Dumont qui ressemble à
un cerf-volant, puis pour un autogire. Cependant la fin ouverte ne révèle
pas, au lecteur si cette quête permet effectivement de franchir
une étape dans l'évolution de l'homme. Pour s'en faire une
idée, il aura tendance à se fier à Mallory plutôt
qu'à Hinton, car le système de caractérisation oppose
la folie apparente du physicien, son agressivité, son fanatisme,
à un Mallory plus humain, soucieux des autres, et dont les pensées
et sentiments se révèlent soit par la focalisation dans
la partie du récit à la troisième personne, soit
par la voix, dans la section de récit à la première
personne, techniques rendant ce personnage plus proche et plus acceptable.
Mallory l'avoue : ce n'est pas Hinton qui a enclenché le processus
de destruction du temps, c'est lui, en tant que médecin de la NASA
et partie prenante du projet. Mallory est un chercheur de pointe, contesté
par ses collègues, mais peut-être génial. Pour lui,
le temps se détériore et contamine les êtres humains
en créant chez eux des dysfonctionnements du sens de la temporalité.
Il pense néanmoins que s'il y a une échappatoire, c'est
à Cap Kennedy qu'elle se trouve. Il rêve d'un monde nouveau,
atemporel. Il a l'impression que ce monde est à sa portée
: l'épisode du guépard porterait à le croire. Mais
après avoir évité de sauter le pas, son idée
est finalement de tuer Hinton, ce qui reproduirait ironiquement le geste
de celui-ci. Mallory désire une suspension du temps qui offrirait
la perfection du rêve :
" He was moving in slow motion, his weak legs carrying him across
the leafy ground with the grace of an Olympic athlete. "(243)
Il est en quête d'éternité :
" I'd like to spend forever here. To tell you the truth, I've just
had a small taste of what forever is going to be like. "(245)
Il est venu, accompagné de son épouse affaiblie et désormais
mourante, chercher une solution pour lui épargner la mort dont
l'image est le tigre, symbole thériomorphe du Cronos dévorant
:
" If there's a solution it's here, somewhere between Hinton's obsessions
and Shepley's orbiting coffin, between the space centre and those bright,
eerie transits that are all too visible at night. I hope I don't go out
just as it arrives, spend the rest of eternity looking at the vaporizing
corpse of the man I helped to die in space. I keep thinking of that tiger.
Somehow I can calm it. "(255)
Cet extrait fait partie du texte des bandes magnétiques enregistrées
par Mallory à six dates différentes, documents retraçant
les événements ainsi que les pensées du médecin,
et témoignant de sa volonté de marquer le flux temporel
et de laisser des traces du passé. La quête de Mallory n'a
rien d'absolu ni de certain. Elle n'échappe ni aux hésitations
ni aux envies. Plus humaine que celle de Hinton, parce que moins parfaite
et moins absolue, elle est aussi plus éthique, sans pour autant
échapper aux contradictions et à l'ironie. En effet, c'est
loin des certitudes que la nouvelle construit un savoir sur le temps.
Construire
et déconstruire le temps
Écrire
le temps et sa fin, c'est passer de l'ère de la conquête
à celle de l'enquête. Ce faisant, la nouvelle compose un
savoir qui ne s'avoue pas. Ballard procède par suggestion, allusion,
implicite. L'auteur fait appel, toujours indirectement - par suggestion
-, à un certain nombre de mythes. Le mythique unit le futur de
la science-fiction et l'in illo tempore dans un même au-delà
du temps, une même intemporalité.
La conquête spatiale et temporelle suit les traces du mythe prométhéen.
Hinton, Prométhée moderne, cherche à échapper
à sa condition et à franchir un seuil interdit. Le feu sacré
dérobé aux dieux, c'est la maîtrise du temps. L'hybris
tragique qui motive son geste, c'est la contestation de sa temporalité,
le refus de son état. L'acte fondateur (le meurtre d'Alan Shepley
dans l'espace), qu'il perçoit comme un acte libérateur,
a inauguré la fin de l'ère spatiale et le début d'une
ère nouvelle, d'un monde nouveau, où le temps peut ralentir
et finalement s'arrêter :
" (
) They couldn't grasp that I was opening the door to a new
world ", dit-il (251).
Le meurtre fondateur peut se lire dans une perspective girardienne : il
est secret mythique, " chose cachée depuis la fondation du
monde " et acte coupable. En effet, la figure de Prométhée
se double de celle de Caïn, qui sacrifie son frère. Il faut
noter aussi que Hinton tente d'abord de forcer ou de convaincre, ses collègues
à sauter dans le vide (Shepley, Mallory), avant de s'y jeter lui-même,
en compagnie d'Anne Mallory est lui aussi associé à la figure
de Prométhée et de Caïn, parce qu'il a participé
au projet et avoue en avoir été l'origine : il en porte
donc aussi la responsabilité (" In point of fact, I started
it all ", dit-il, p. 236) C'est donc à tout le programme spatial
- et donc à l'institution humaine - que doit être attribuée
la responsabilité du changement :
" We had to get out of time - that's what the space programme was
all about
" (251)
L'aboutissement de la conquête est la connaissance du mal - autre
thème biblique -, qui fait basculer l'homme dans sa nouvelle condition.
Mallory - et avec lui toute l'équipe de la NASA - réactualise
aussi la figure de l'apprenti sorcier, autre mythe favori de la science-fiction
avec celui de Prométhée. En effet, il a joué avec
les lois de la nature, pour enclencher finalement un désordre qu'il
ne peut plus contrôler. Toutefois, il cherche à s'accommoder
de ce nouveau désordre et n'oublie pas sa quête originelle.
Il ne tente pas de fuir la catastrophe, mais vient en chercher un bénéfice.
En s'adaptant aux nouvelles données de son existence, il tente
ainsi de transcender la condition humaine.
Ballard reprend aussi implicitement le mythe d'Icare. Le vol symbolise
pour Hinton la possibilité de maîtriser le temps :
" Flight and time, Mallory, they're bound together (
) To get
out of time we first need to fly. That's why I'm here. I'm teaching myself
to fly, going back through all these old planes to the beginning. I want
to fly without wings
" (252)
Hinton cherche
le passage à une autre ère, non plus dans le perfectionnement
technologique, mais dans le retour - mythique - aux origines (" to
the beginning "). D'une certaine manière, il réactive
le mythe d'Icare. Comme Icare, c'est vers la lumière (" into
the light ") que Hinton et Anne s'avanceront en sautant de la plateforme.
Toutefois, le désir du physicien ne le porte pas dans le sens du
progrès technologique mais dans une direction archaïque puisqu'il
s'agit de voler sans aile. On sait ce qui advint à Icare lorsqu'il
s'approcha trop près du soleil. Le mythe d'Icare ne porte-t-il
pas en lui-même l'échec du progrès scientifique et
technologique ? Qu'en serait-il d'une recherche inversée, explorée
par Hinton ? Le récit ne nous en dit pas davantage.
Pour Mallory, l'arrêt du temps fournit la possibilité d'un
retour au Jardin d'Eden, à un état paradisiaque. Sous la
fontaine, qu'il voit se transformer en arbre de verre et qui déverse
sur ses épaules et ses mains un fruit opalescent, Mallory incarne
une figure adamique, au pied de l'arbre de la connaissance nouvelle. Le
temps devient celui du rêve (" dream-time "), le temps
onirique, mais aussi mythique, l'intemporalité, où tout
était et sera autrement, le temps de l'Eden et le temps messianique
à venir, quand le lion et l'agneau peuvent se coucher l'un près
de l'autre. Face au guépard, Mallory pense, en effet :
" Without time, it could never reach him, without time, the lion
could at last lie down with the lamb, the eagle with the vole. "
(243-4)
On se souvient que dans le récit yahviste de la Genèse,
les animaux sont tous herbivores et ne se dévorent point entre
eux. L'intertexte renvoie plus directement à un poème messianique
du livre d'Isaïe où le prophète annonce la paix et
la fraternité en ces termes:
" Le loup habite avec l'agneau,
La panthère se couche près du chevreau,
Veau et lionceau paissent ensemble sous la conduite d'un petit garçon.
La vache et l'ours lient amitié,
Leurs petits gîtent ensemble.
Le lion mange de la paille comme le buf (
) "
C'est sur ce même désir du temps mythique chez Mallory que
la nouvelle s'achève, lorsqu'il marche vers la cage du tigre :
" He would unlock the door soon, embrace these flames, lie down with
this beast in a world beyond time. " (261)
Le mythique, l'archaïque, le primitif ouvriraient paradoxalement
la voie de cette ère nouvelle.
Dans l'enregistrement
26 (du 25 août), Mallory diagnostique la tentative de Hinton comme
recherche du vol absolu, poétique plutôt qu'aéronautique,
dit-il. La perfection que recherche Mallory se situe dans le statique.
Les statues de cire, les tableaux d'Edward Hopper et ceux du Douanier
Rousseau ou de Max Ernst lui font toucher la perfection de l'emblème,
lorsque plus rien ne se meut et que le sens se fige pour toujours. Devant
lui, fontaine, planeur, vent et guépards participent de ce monde
emblématique, arrêté (" elements of an emblematic
and glowing world "- 260). Dans l'emblème, le temps est instant
et éternité, puisqu'il se saisit dans l'instant et que sa
pure symbolique le débarrasse de toute contingence temporelle.
Rien ne nous dit si Hinton et Anne atteignent l'absolu dans la lumière,
ou la mort au pied de la rampe de lancement. Rien ne nous dit non plus
si Mallory trouvera l'éternité ou la mort : la nouvelle
se termine comme en suspension sur son intention (" He would unlock
the door (
) " (261) La thématique du passage et du franchissement
s'arrête l&agrav |