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Des vices littéraires et de quelques frontières.
Richard Powers et les technologies de la représentation
Bertrand
Gervais
" Le
romancier est le seul menteur
qui ne tait pas le fait qu'il ment. "
Pascal Quignard
Que savons-nous
de la science qui nous entoure ? Je ne parle pas de la science qui se
pratique dans les laboratoires militaires ou gouvernementaux, avec des
équipements intimidants, du moins pour le profane, et dont les
résultats défient l'entendement ; non, je parle plutôt
de cette science qui nous est proche, présente dans notre vie par
la technologie, par ces objets qui nous entourent et dont il a bien fallu,
dans un premier temps, imaginer scientifiquement les principes : machines,
réseaux, ordinateurs.
Que savons-nous de cette science qui nous entoure ? Sommes-nous capables
de faire la différence entre ce qui relève de la science
et ce qui appartient aux fictions qu'elles suscitent ? Que savons-nous
de l'ordinateur, dont la présence se fait de plus en plus grande
dans nos vies ? Que savons-nous des principes d'internet ou du cyberespace
? De cet immense réseau qui se déploie à la grandeur
de la planète ?
Rien ou si peu. Nous sommes face à ces outils bien souvent comme
des apprentis sorciers, incapables de distinguer le vrai du faux, le probable
de l'invraisemblable, la science du canular, voire la véritable
recherche scientifique et universitaire des pseudo sciences, qui clament
haut et fort leurs réalisations, du clonage raélien aux
dernières hypothèses des théories créationnistes.
Nous avons investi massivement dans des compagnies qui n'avaient réussi
à produire que des écrans de fumée, du waporware,
c'est-à-dire des logiciels à vapeur, des simulacres bon
marché, susceptibles de se faire désirer, mais incapables
de générer quoi que ce soit sur nos écrans. Rien
d'étonnant si tout s'est écroulé, emportant nos bourses
avec elles.
Quelle est la frontière entre la science et la fiction ? À
quel moment la technologie devient-elle une simple illusion, nous transformant
de la sorte en don Quichotte contemporain, prenant des vessies pour des
lanternes et des subterfuges pour des inventions. Mais cette question
ne concerne pas que les résultats probables ou improbables de la
science, de la technologie, et leur mise en récit, elle englobe
aussi le statut même des textes que nous lisons. Sommes-nous en
présence de textes littéraires ou non, de discours fictionnels
ou de discours d'usage ? Les faits présentés renvoient-ils
à des événements et à des situations réelles
ou ne font-ils référence qu'à des objets de pensée
sans aucune actualité ? Maîtrisons-nous vraiment les signes
par lesquels nous croyons comprendre le monde ?
Les séquences
de signes binaires sont entièrement fongibles
À
ces questions, le récit de Richard Powers, " Literacy Devices
", paru à l'hiver 2002, donne un tour nouveau, mettant en
scène une situation à la limite du possible jouant sur l'indétermination
du statut des textes en contexte d'hypertextualité et de cyberculture.
Le récit met en scène, à la première personne,
un dénommé Richard Powers. À la fois auteur, narrateur
et personnage de son texte, Richard Powers s'engage dans une quête
existentielle face au développement de l'intelligence artificielle
et des structures de données. Il renoue ainsi avec la matière
et la manière de son roman de 1995, Galatea 2.2. Mais cette fois-ci,
il ne s'agit pas d'une machine à programmer pour qu'elle puisse
assimiler une liste de textes littéraires et répondre à
un test de lecture aussi bien qu'un étudiant de baccalauréat,
mais d'un logiciel présent dans le cyberespace, en mesure de lire
et surtout de produire des fictions.
Le premier de l'an 2001, que d'aucuns considèrent comme le tout
premier jour du vingt et unième siècle - signe évident
que nous sommes au début d'une ère nouvelle -, Richard Powers
raconte avoir reçu un courriel quelque peu insolent d'un dénommé
Bart. Powers se fait narguer parce que, lors d'une conférence à
l'université de Cincinnati, il aurait dit craindre que la principale
forme artistique de l'avenir soit la structure de données ("
the data structure "). La critique de ce Bart n'est pas dénuée
de fondement. Powers s'était bel et bien prononcé sur les
frontières de plus en plus floues entre l'être et le paraître,
le monde et ses représentations, dans le contexte actuel de numérisation
de la culture et du texte. Il avait d'ailleurs observé que ce processus
vient transformer le multiple et l'hétérogène en
un seul et même langage, extraordinairement polymorphe, avant d'ajouter
que :
" Le point de départ de cette singulière mise à
niveau de la numérisation est qu'elle rend équivalents l'opérateur
et l'opérande. Quand l'information et la fonction qui porte sur
cette information sont faites de la même chose et que rien ne peut
les distinguer, la voie est libre pour une infinité de manipulations
sur les représentations, inimaginable jusqu'à présent
en dehors du cerveau humain. "
Même si les lignes se confondent de plus en plus, mêlant l'authentique
et l'artificiel, l'humain et la machine, les intentions et les algorithmes,
Powers n'en avait pas moins conclu qu'avec le temps, cependant, une fois
dissipée l'attrait de la nouveauté, chacun saurait y retrouver
son chat. Les frontières ne restent jamais indéfiniment
brouillées et un monde dépeint, même avec les moyens
techniques les plus élaborés, n'est jamais qu'une représentation
:
" Aucun changement de médium ne modifiera jamais la |