Alliage 57-58 courriel
Culture, Science et Technique


Des vices littéraires et de quelques frontières.
Richard Powers et les technologies de la représentation

Bertrand Gervais

" Le romancier est le seul menteur
qui ne tait pas le fait qu'il ment. "
Pascal Quignard

Que savons-nous de la science qui nous entoure ? Je ne parle pas de la science qui se pratique dans les laboratoires militaires ou gouvernementaux, avec des équipements intimidants, du moins pour le profane, et dont les résultats défient l'entendement ; non, je parle plutôt de cette science qui nous est proche, présente dans notre vie par la technologie, par ces objets qui nous entourent et dont il a bien fallu, dans un premier temps, imaginer scientifiquement les principes : machines, réseaux, ordinateurs.
Que savons-nous de cette science qui nous entoure ? Sommes-nous capables de faire la différence entre ce qui relève de la science et ce qui appartient aux fictions qu'elles suscitent ? Que savons-nous de l'ordinateur, dont la présence se fait de plus en plus grande dans nos vies ? Que savons-nous des principes d'internet ou du cyberespace ? De cet immense réseau qui se déploie à la grandeur de la planète ?
Rien ou si peu. Nous sommes face à ces outils bien souvent comme des apprentis sorciers, incapables de distinguer le vrai du faux, le probable de l'invraisemblable, la science du canular, voire la véritable recherche scientifique et universitaire des pseudo sciences, qui clament haut et fort leurs réalisations, du clonage raélien aux dernières hypothèses des théories créationnistes. Nous avons investi massivement dans des compagnies qui n'avaient réussi à produire que des écrans de fumée, du waporware, c'est-à-dire des logiciels à vapeur, des simulacres bon marché, susceptibles de se faire désirer, mais incapables de générer quoi que ce soit sur nos écrans. Rien d'étonnant si tout s'est écroulé, emportant nos bourses avec elles.
Quelle est la frontière entre la science et la fiction ? À quel moment la technologie devient-elle une simple illusion, nous transformant de la sorte en don Quichotte contemporain, prenant des vessies pour des lanternes et des subterfuges pour des inventions. Mais cette question ne concerne pas que les résultats probables ou improbables de la science, de la technologie, et leur mise en récit, elle englobe aussi le statut même des textes que nous lisons. Sommes-nous en présence de textes littéraires ou non, de discours fictionnels ou de discours d'usage ? Les faits présentés renvoient-ils à des événements et à des situations réelles ou ne font-ils référence qu'à des objets de pensée sans aucune actualité ? Maîtrisons-nous vraiment les signes par lesquels nous croyons comprendre le monde ?

Les séquences de signes binaires sont entièrement fongibles

À ces questions, le récit de Richard Powers, " Literacy Devices ", paru à l'hiver 2002, donne un tour nouveau, mettant en scène une situation à la limite du possible jouant sur l'indétermination du statut des textes en contexte d'hypertextualité et de cyberculture. Le récit met en scène, à la première personne, un dénommé Richard Powers. À la fois auteur, narrateur et personnage de son texte, Richard Powers s'engage dans une quête existentielle face au développement de l'intelligence artificielle et des structures de données. Il renoue ainsi avec la matière et la manière de son roman de 1995, Galatea 2.2. Mais cette fois-ci, il ne s'agit pas d'une machine à programmer pour qu'elle puisse assimiler une liste de textes littéraires et répondre à un test de lecture aussi bien qu'un étudiant de baccalauréat, mais d'un logiciel présent dans le cyberespace, en mesure de lire et surtout de produire des fictions.
Le premier de l'an 2001, que d'aucuns considèrent comme le tout premier jour du vingt et unième siècle - signe évident que nous sommes au début d'une ère nouvelle -, Richard Powers raconte avoir reçu un courriel quelque peu insolent d'un dénommé Bart. Powers se fait narguer parce que, lors d'une conférence à l'université de Cincinnati, il aurait dit craindre que la principale forme artistique de l'avenir soit la structure de données (" the data structure "). La critique de ce Bart n'est pas dénuée de fondement. Powers s'était bel et bien prononcé sur les frontières de plus en plus floues entre l'être et le paraître, le monde et ses représentations, dans le contexte actuel de numérisation de la culture et du texte. Il avait d'ailleurs observé que ce processus vient transformer le multiple et l'hétérogène en un seul et même langage, extraordinairement polymorphe, avant d'ajouter que :
" Le point de départ de cette singulière mise à niveau de la numérisation est qu'elle rend équivalents l'opérateur et l'opérande. Quand l'information et la fonction qui porte sur cette information sont faites de la même chose et que rien ne peut les distinguer, la voie est libre pour une infinité de manipulations sur les représentations, inimaginable jusqu'à présent en dehors du cerveau humain. "
Même si les lignes se confondent de plus en plus, mêlant l'authentique et l'artificiel, l'humain et la machine, les intentions et les algorithmes, Powers n'en avait pas moins conclu qu'avec le temps, cependant, une fois dissipée l'attrait de la nouveauté, chacun saurait y retrouver son chat. Les frontières ne restent jamais indéfiniment brouillées et un monde dépeint, même avec les moyens techniques les plus élaborés, n'est jamais qu'une représentation :
" Aucun changement de médium ne modifiera jamais la