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La
comédie de l'Oxygène
Carl
Djerassi & Roald Hoffmann
Chaque année, la désignation et la proclamation des prix
Nobel de physique, de chimie, et de médecine, orientent l'attention
des médias et de l'opinion publique vers les découvertes
scientifiques. Comme pour légitimer la foule, plus ou moins anonyme,
des dizaines de milliers de chercheurs, les comités des trois Nobel
scientifiques font émerger chaque année quelques noms de
découvreurs, aussitôt exposés à l'admiration
publique. Cette récompense scientifique suprême, instaurée
par les exécuteurs testamentaires d'Alfred Nobel en 1901, couronne
- de son (leur) vivant - les travaux d'un, d'une ou plusieurs scientifique(s),
trois au maximum, pour chaque prix La récompense pour les lauréats
ne consiste pas seulement en une somme rondelette, mais aussi en une clef
en or, qui ouvre miraculeusement la voie aux crédits publics et
privés, et l'accès aux médias, aux prises de parole
publique. Certes, l'annonce des noms des lauréats des prix Nobel
peut déchaîner les passions.2 Mouvements d'humeur ou sursauts
de fierté nationaliste viennent périodiquement troubler
l'image convenue de la froide et impartiale objectivité de la science.
Mais les vaguelettes de protestation n'altèrent pas le prestige
de ces rites annuels. Tout comme l'onction prêtait aux rois des
pouvoirs quasi surnaturels, le prix est supposé conférer
à l'élu une sagesse universelle et le droit de parler de
tout sujet. La puissance de ce rituel dans les sociétés
modernes présuppose une définition tacite de la découverte
scientifique. Mais en quoi consiste-t-elle au juste ? Plutôt que
d'analyser en un long traité pédant les difficultés
que pose une telle définition, pourquoi ne pas recourir aux vertus
du théâtre : tel est le propos de deux chimistes, Carl Djerassi
et Roald Hoffmann, tous deux auteurs de multiples découvertes qui
leur ont valu des canapés de médailles et récompenses
- y compris le Nobel pour le second.
Dans leur pièce, sobrement intitulée Oxygène, Carl
Djerassi et Roald Hoffmann ont choisi de construire délibérément
une double fiction aux actions consciencieusement imbriquées l'une
dans l'autre et font rebondir la réflexion sur deux thèmes
intrinsèquement liés : la découverte et la priorité.
La première fiction se déploie dans le monde contemporain.
2001. À l'occasion du centenaire de la création des prix
Nobel, la Fondation Nobel décide d'octroyer un " rétro-Nobel
" pour couronner une découverte particulièrement remarquable
réalisée dans le passé. Ce genre de rétrospective
était courant au tournant du XXe siècle, à l'époque
où furent institués les prix Nobel. Ainsi, malgré
son côté évidemment fantaisiste, la fiction de Carl
Djerassi et Roald Hoffmann se situe dans la droite ligne de cette tradition
d'héroïsme scientifique qui fut le berceau de la vulgarisation
scientifique comme de l'institution Nobel, et que celles-ci entretiennent.
Le comité restreint du rétro-Nobel de chimie parcourt donc
à grands pas l'histoire de la chimie : Gibbs, Mendeleïev,
Dalton
Il veut récompenser une découverte qui fait
coupure et marque l'envol victorieux de la science moderne. Astrid Rosenqvist,
présidente de ce comité dans la pièce, pose comme
principe : " Pas de rétro-Nobel pour les alchimistes ",
excluant d'entrée de jeu tous ceux qui ont participé à
la lente émergence d'une discipline à la croisée
de l'art, de l'occultisme, des techniques et de la science. Un accord
se dessine très vite autour de l'épisode de la révolution
chimique accomplie à la fin du XVIIIe siècle, parce qu'il
est généralement considéré comme l'acte de
naissance de la chimie moderne et scientifique. De cette époque,
en effet, datent la décomposition de l'air et de l'eau, l'idée
des trois états de la matière et la nomenclature chimique
moderne. L'épisode est prioritaire parce que fondateur.
Reste à identifier dans ce changement - désigné comme
" révolution " par l'un des protagonistes, Lavoisier
- la découverte qui en fut le catalyseur. Le choix n'est pas difficile,
à vrai dire, étant donné que ladite révolution
suscita une controverse cristallisée sur l'alternative entre phlogistique
(ou principe igné, c'est-à-dire du feu) et oxygène.
On interprète la combustion, la calcination lente des métaux
(qui les couvre de rouille), ou bien comme une libération du phlogistique
contenu dans les corps combustibles et les métaux, ou bien comme
une combinaison avec une partie de l'air atmosphérique, qualifiée
" air vital ". Cet élément fut rebaptisé
" oxygène ", c'est-à-dire générateur
d'acide, dans la nomenclature forgée en 1787, car selon Lavoisier,
tous les acides en contenaient. Dans le camp de la chimie de l'oxygène,
on trouve au départ de la bataille, vers 1785 ou 87, une petite
poignée de chimistes français.3 Le camp des phlogisticiens
rassemble la majorité des chimistes qui, par toute l'Europe, d'Edimbourg
à Cadix et de Berlin à Coïmbra, se passionnent pour
l'étude des gaz. La quête des " airs " parfois
nommée " chimie pneumatique ", bien qu'elle croise aussi
la médecine, la physiologie et la météorologie, fait
fureur dans les années 1770. L'oxygène n'est ni le premier
ni le dernier des gaz isolés et caractérisés par
les chimistes pneumatiques mais, dans la théorie lavoisienne, il
est primordial, car il assume - à l'envers - la plupart des rôles
alors prêtés au phlogistique dans l'interprétation
des phénomènes chimiques. Il est comme l'image inversée
du phlogistique. L'accord sur la découverte de l'oxygène
comme événement digne d'un rétro-Nobel est donc pleinement
justifié au regard de l'historien comme des chimistes actuels.
Mais qui a découvert l'oxygène ? Trois noms surgissent,
Scheele, Lavoisier et Priestley, munis chacun des titres historiques requis
pour prétendre à la récompense posthume. Ces trois
chimistes vécurent à la même époque et travaillèrent
de manière plus ou moins indépendante : Carl Wilhelm Scheele
(1742-1786) était apothicaire en Suède. Il n'était
membre d'aucune académie et ne disposait pas de moyens très
importants, mais la Suède était un centre très actif
de recherches à la fois minéralogiques et chimiques. Scheele
a isolé et caractérisé une bonne douzaine de gaz
nouveaux - dont le chlore -, interprétant toutes ses découvertes
dans le cadre de la théorie régnante du phlogistique. Lavoisier
(1743-1794) n'a jamais rencontré Scheele puisqu'il n'a pas, semble-t-il,
voyagé hors de France. Il n'était pas non plus chimiste
à plein temps, sa fonction principale, source d'une belle fortune,
étant celle de fermier général. Lavoisier se trouvait
cependant au cur de la vie scientifique de l'époque, en raison
de son appartenance à l'Académie royale des sciences de
Paris. Cette prestigieuse institution lui conférait, outre des
contacts avec les savants du monde entier, des instruments scientifiques,
un public régulier, enfin une certaine autorité. Quant à
Joseph Priestley (1733-1804), il vivait en Angleterre où il était
pasteur. Dans les années 1770, tandis qu'il gagne sa vie comme
secrétaire de Lord Shelburne, il pratique de multiples expériences
sur les gaz et en isole un tel nombre qu'il est reconnu dans toute l'Europe
savante comme le champion de la chimie pneumatique. Priestley se donnait
lui-même le titre de aerial philosopher. Jusqu'à la fin de
sa vie, il défend la théorie du phlogistique et conteste
la chimie lavoisienne de l'oxygène. Ces trois chimistes se connaissaient
par leurs travaux mutuels, ont communiqué par lettres - Priestley
et Lavoisier se sont rencontrés à Paris, mais n'ont jamais
organisé une réunion pour convenir ensemble de celui qui
le premier avait découvert l'oxygène.
Cette rencontre
imaginaire, située en 1777, forme la trame de la deuxième
fiction imaginée par Djerassi et Hoffmann. La date choisie est-elle
même fictive : en 1777, le terme d'oxygène n'est pas encore
établi, et l'eau pas encore un corps composé, mais cette
invraisemblance est voulue parce qu'elle saisit un moment précis
où Scheele, contrairement à ses deux rivaux, n'a pas encore
publié. À l'invitation du roi de Suède Gustave III,
Scheele, Priestley et Lavoisier se retrouvent à la cour de Stockholm
: celui qui, à l'assentiment des deux autres, sera reconnu comme
le premier découvreur de l'oxygène remportera une médaille
à l'effigie du souverain. Pour établir cette priorité,
point de tribunal, ni d'observateurs extérieurs. Gustave III fait
confiance à l'esprit éclairé des trois savants qui,
sous les yeux de la cour, réaliseront chacun l'expérience
d'un des deux autres, afin de documenter et d'établir cette priorité.
Mais au risque de décevoir les chercheurs contemporains qui se
consolent des rigueurs de la compétition actuelle en invoquant
l'âge d'or d'une science sans frontières ni rivalités,
les trois prétendants au titre ne parviennent pas à se mettre
d'accord, pas plus que les membres du comité du rétro-Nobel
chargés chacun de défendre le dossier de l'un de ces glorieux
prédécesseurs.
Le rideau
tombe et la question demeure.
On trouvera ci-après la scène 6 de la pièce, qui
met elle-même en scène un impromptu chimique monté
par les protagonistes.
[Extrait
de la préface de Bernadette Bensaude-Vincent & Brigitte Van
Tiggelen ; Oxygène, traduction française d'Aimée
et Jean-Michel Kornprobst, Presses universitaires du Mirail, 2004]
Scène
6. Une pièce nue, &ag |