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Science
darwiniste et fiction spéculative :
L'exemple de J.-H. Rosny aîné
Philippe Clermont
Communiquées aux scientifiques londoniens dès 1858, popularisées
à partir de 1859 (L'Origine des espèces), les idées
de Charles Darwin ont constitué un socle poétique pour l'imaginaire
littéraire. Ce fut plus particulièrement le cas pour les
récits de fiction spéculative, qui, dans la deuxième
moitié du XIXe siècle, préfigurent ce qui allait,
après 1929, s'appeler science-fiction. La controverse, de nature
scientifique, philosophique et religieuse liée à la publication
des théories de Darwin a suscité bien des émotions.
Ces émotions, mais aussi la nature même de la théorie
ont alimenté l'imaginaire des écrivains ouverts aux extrapolations
relatives à la nature et le devenir de l'Homme. Le darwinisme n'a
pas seulement un caractère explicatif (tel le point essentiel du
mécanisme de la sélection naturelle). Cette théorie
de l'évolution possède également une dimension prédictive
(la possibilité pour une espèce de varier au plan physiologique,
ou bien la possibilité de la fin d'une espèce). Il y a donc
par là même un important substrat propre à alimenter
un genre littéraire au caractère fondamentalement spéculatif.
Que la théorie indique des possibilités permet à
la fiction littéraire de demander et si cela advenait
? Par
ailleurs, la science peut aussi apporter une caution rationnelle, un effet
de vraisemblance, au récit spéculatif. Ainsi, vaut-il la
peine d'étudier comment les écrivains perçus en tant
que fondateurs de la science-fiction moderne ont pu, dans leurs récits,
reprendre à leur compte le darwinisme. Parmi ceux-ci, et à
côté de Verne et Wells, on oublie peut-être trop souvent
Rosny aîné.
J.-H. Rosny
aîné est le pseudonyme de l'écrivain belge francophone
Joseph-Henri Boëx (1856-1940), frère aîné de
Rosny jeune (Justin-François Boëx, 1859-1948), également
écrivain, avec lequel il a co-signé, entre 1893 et 1907,
quelques récits, sous le nom de J.-H. Rosny. Membre en 1903 de
la première académie Goncourt qu'il présida plus
tard, Rosny aîné est un écrivain reconnu de son temps
et on peut le rattacher au naturalisme, même s'il a cherché
à prendre ses distances avec Zola. En même temps que des
romans réalistes, Rosny a écrit une trentaine de récits,
romans ou nouvelles, dans la veine spéculative. Aujourd'hui, de
cette uvre importante, seuls quatre récits, réédités
dans la dernière décennie, sont disponibles dans des éditions
de poche : La guerre du feu (1909), La mort de la Terre (1910), La force
mystérieuse (1913) et Les navigateurs de l'infini (1925).
S'agissant des rapports à établir entre science et littérature,
nous proposons d'aborder, d'une part, les éléments constitutifs
du projet littéraire propre à Rosny aîné, pour
considérer ensuite deux récits spéculatifs, en particulier,
dans leurs liens avec l'influence du darwinisme.
Un poète
scientifique
Rosny aîné,
comme Wells débutant à la même période (Les
Xipéhuz, 1887 ; The Time Machine, 1888), a eu pour souci plus ou
moins explicite de se démarquer de Verne qui, en 1886 (Robur le
conquérant), a déjà fait paraître l'essentiel
des Voyages extraordinaires et rencontré un large public. Moins
(re)connue aujourd'hui, l'uvre spéculative de Rosny aîné,
et la poétique de l'altérité, qui en est le ressort
essentiel, inaugurent pourtant quelques-uns des principaux thèmes
de la science-fiction du XXe siècle : extraterrestres, voyage spatial,
espèces concurrentes de l'humanité, êtres mutants...
En ce sens, Rosny aîné se rapproche plus de Wells que de
Verne, dont l'uvre est davantage circonscrite aux voyages terrestres
(à deux exceptions près) et à la technique. Mais
sans doute, Rosny, plus que Wells, sera novateur par la dimension systématique
de son uvre, centrée sur la mise en scène et la description
de " vies différentes ". Bien des récits rosnyens
donnent ainsi à voir une altérité biologique spéculative
très variée, thématisant des rencontres souvent malheureuses
entre l'homme et les autres.
Pour J.-M. Gouanvic, l'intérêt et la puissance de l'uvre
de Rosny résident essentiellement dans cette forte cohérence
thématique, à laquelle il nous semble important d'ajouter
des traits d'une écriture poétique. Cette cohérence
suit trois axes principaux :
" La survie de l'espèce, le sensualisme investi dans le contact
avec l'altérité et la pastorale utopique. "
La survie de l'espèce renvoie, bien sûr, au thème
général du darwinisme qui nous occupe. Cependant, alors
que J.-M. Gouanvic voit à l'uvre chez Rosny essentiellement
un darwinisme social d'origine spencerienne, nous montrerons plus loin
que le transformisme biologique est également une référence
importante pour un écrivain qui possédait une solide culture
scientifique. Sur ce point, nous rappellerons que Rosny aîné,
de formation scientifique, est l'auteur d'un ouvrage de philosophie des
sciences et a fréquenté des cercles de physiciens et mathématiciens,
auprès desquels il jouissait d'une véritable reconnaissance.
Il a contribué, avec R. Esnault-Pelterie, à forger le nom
d'une discipline nouvelle, l'astronautique. La présence de connaissances
positives en préhistoire dans ses romans préhistoriques
est bien un premier témoignage d'utilisation par l'auteur d'un
savoir scientifique. Cependant, son grand intérêt pour la
science ne bridait pas son imagination créatrice, bien au contraire.
Et pour préciser les rapports de la science et de la fiction dans
son uvre, Rosny a ainsi pu écrire :
" La science est pour moi une passion poétique ; elle m'ouvre
par myriades des défilés ou des pertuis dans l'univers ;
elle ne m'apparaît jamais morte. Ne croyez point, comme on l'a écrit,
que j'ai pour elle une vénération mystique : je la dépasse,
je la réforme, (...) ce sont les possibilités de la science
qui me saisissent et sont la pâture de mes chimères. "
On comprend ainsi que, la science devenant effectivement sujet et matière
à création littéraire, la vraisemblance scientifique
totale ne sera jamais le propos de cet écrivain-scientifique. Dans
de telles conditions, on ne s'étonnera donc pas que le darwinisme
ait fait l'objet de transpositions dans les romans de Rosny. Pour autant,
on ne saurait réduire son projet d'auteur à un usage poétique
de la science. L'uvre de Rosny s'est avérée protéiforme,
au sens où l'écrivain s'est inscrit dans une pluralité
de genres romanesques, parfois en les faisant se côtoyer au sein
d'un même récit.5 En effet, roman social ou roman de murs
à l'ancrage réaliste sont une composante de cette uvre,
au même titre que le roman préhistorique, le récit
d'aventure ou encore le merveilleux scientifique. Et c'est même
dans un sens naturaliste, plus proche peut-être du projet de roman
expérimental de Zola, que se situe, par ailleurs, l'écriture
de Rosny. On pourrait y voir une nouvelle jonction de la littérature
avec la science, comme le signale Gérard Klein à propos
des romans sociaux de Rosny :
" Ainsi le romancier tel que se veut Rosny aîné est-il,
tel le botaniste Linné ou l'entomologiste Fabre, un naturaliste
qui rapporte ses observations, en déduit une classification, et
propose, à travers une histoire synthétique, une ou des
théories du changement social [
]. Dans un avertissement [
]
l'auteur indique que " ce qu'il apporte est le fruit d'une enquête
difficile "
"6
Roman naturaliste et fiction spéculative, chacun pour sa part,
veut ainsi rejoindre la démarche scientifique dans deux de ses
étapes au moins : l'observation objective, ou prétendue
telle (l'écriture se veut réaliste), et l'expérimentation
à partir d'hypothèse (mais pour la littérature, il
ne peut s'agir que d'une expérience de pensée). Nous avons
déjà indiqué plus haut en quoi le darwinisme apportait
un matériau privilégié à ce type de démarche
d'écriture.
Pour aller
plus loin, nous avons retenu l'étude de deux récits pour
leur exemplarité. Les profondeurs de Kyamo (1896) et La mort de
la Terre (1910) nous semblent en effet exemplaires pour deux raisons,
essentiellement :
- ils sont deux exemples, parmi les plus explicites, des récits
faisant référence à la fois au darwinisme social
et au darwinisme biologique ;
- ils sont représentatifs de deux séries distinctes dont
l'auteur est Rosny aîné : respectivement des récits
d'exploration et de découverte,7 et des récits de la fin
de l'homme.8
Vamireh (1892) ou bien La guerre du feu (1911, en volume) représentent,
par ailleurs, une troisième série : celle, plus connue,
des romans préhistoriques.9
Sur le plan scientifique, on peut synthétiser les caractéristiques10
de l'évolutionnisme darwiniste de la façon suivante : sélection
naturelle et ses attributs (lutte pour la vie, survie du mieux adapté),
évolution progrès ou évolution régression,
ancêtre et instincts communs à l'homme et à l'animal,
variabilité (mutabilité, en terme moderne) des espèces
et des individus, contingence (l'adaptation résulte d'une éventualité
qui aurait pu ne pas être). Tels sont les vecteurs du système
darwiniste dont le lecteur est susceptible de retrouver des traits dans
les récits fictionnels, notamment ceux de Rosny. On verra qu'ils
sont rarement tous convoqués dans une même fiction littéraire.
À cette source scientifique, il faut ajouter le darwinisme social
issu des travaux d'un autre anglais, Spencer (1872, The Study of Sociology),
qui influencera durablement la pensée économique et sociale
aux États-Unis, et, au-delà, également la production
littéraire. À partir de ces éléments, une
analyse des deux récits proposés va permettre d'éclairer
un peu plus les rapports de la fiction rosnyenne avec le darwinisme.
Les profondeurs
de Kyamo (1896)11
Ce premier
récit étudié attribué à Rosny aîné
date, par ailleurs, de la période de collaboration des deux frères
Rosny. Dans une Afrique qui fait encore figure de " continent mystérieux
" et dans une forêt inexplorée, Alglave, courageux savant
et découvreur solitaire, fait la rencontre d'un peuple d'anthropoïdes
connu jusqu'alors uniquement par ouï-dire.
Les profondeurs de Kyamo s'inscrit dans la veine des mondes perdus - même
si la civilisation des hommes des bois y est peu décrite, et l'on
trouvera quelques échos exotiques et aventureux de la forêt
inquiétante et impénétrable de Kyamo dans celle du
Village aérien de Verne12 (1901). D'emblée, ce récit
se rattache d'abord au darwinisme biologique, dans la mesure où
la découverte d'un monde (ou peuple) " perdu " est une
forme de remontée aux origines de l'homme, surtout quand l'espèce
rencontrée est assimilée au fameux chaînon manquant
:
" Là vivait l'analogue de ce qu'avait été l'homme
à l'époque tertiaire, un animal qui, pour des raisons mystérieuses,
avait échoué où son émule avait réussi.
Là vivait la genèse de l'humanité [...] " (p.
252).
Analogie, équivalence entre " homme à l'époque
tertiaire " et " animal ", " genèse ",
... autant de termes qui renvoient nettement à l'idée d'évolution
naturelle, ainsi qu'au motif de l'ascendance commune. La proximité
homme-animal, au sein de cette espèce, est renforcée lorsque
le scientifique rencontre effectivement les hommes des bois, confirmant
ainsi les dires des indigènes :
" C'étaient bien des hommes des bois géants, les terribles
gorilles de Kyamo [...]. En ces bêtes athlétiques, il fut
heureux de reconnaître le prototype de l'homme primitif. "
(p. 255).
" Hommes-gorilles
", " bêtes athlétiques " qui sont des "
colosses ", faisant " trois fois le poids d'un homme ",
possédant " bras " et " jambes "... : l'alliance
dans la description de deux champs sémantiques (humain-animal)
indique ici une ambivalence toute positive, suggérée par
le point de vue de la narration aligné sur le savant admiratif.
En effet, chez Rosny, l'animalité est vécue de façon
heureuse, et souvent thématisée sous l'angle d'une prise
de conscience de l'homme en faveur d'une harmonie possible entre hommes
et animaux.
Bien que ne possédant pas la parole articulée symbolique,
ces prototypes d'humanité n'en usent pas moins d'un langage élaboré
(gestes et sons). Alglave constate et argumente en ce sens, pour lui-même
et pour le lecteur, en observant des retours de séquences, des
combinaisons dans ce langage jugé plus complexe que " tout
ce qu'on observe parmi les mammifères supérieurs "
(p. 256). Preuve, dans l'histoire de Kyamo, que ces êtres sont intelligents,
ils conçoivent. Ce sont " de vrais hommes, après tout
[...] car l'idée du pont existe en eux " (p. 260) : l'intelligence
technique semble donc une marque d'humanité. La relative humanité
de ces êtres ayant ainsi été établie, cette
espèce nouvellement découverte est ensuite évaluée
à l'aune de sa capacité à survivre. Et c'est dès
lors dans l'optique spencerienne du darwinisme social, qu'est placée
la persistance des hommes des bois de Kyamo. S'ils n'ont pas évolué
" pour des raisons mystérieuses ", les hommes-gorilles
ont cependant survécu parce qu'ils étaient les plus forts
- l'accent de la description a été mis sur leur grande force
-, les plus intelligents, en un territoire isolé. La suprématie
de l'homme occidental du XIXe siècle sur ce peuple est néanmoins
rappelée par le sauvetage de femmes et enfants de la tribu qu'effectue
Alglave grâce à ses propres connaissances techniques.
De ce fait, Les profondeurs de Kyamo est avant tout le récit d'une
rencontre entre les deux espèces, les hommes étant représentés
par le seul savant. C'est également l'occasion pour Rosny de dresser
le portrait d'une figure de savant positif et éclairé, que
l'on retrouve d'ailleurs dans d'autres récits.13 Alglave est un
zoologue passionné, qui prend position contre " les meurtres
inconsidérés de l'animal " (p. 251). Seul le plaisir
pur de la connaissance compte pour ce scientifique, lequel pratique de
" l'observation participative " avant le terme, en décidant
de vivre avec les hommes des bois pour mieux les comprendre. Cet acte
paraît d'ailleurs gratuit, dans la mesure où, à l'issue
de son expérience, Alglave décide de ne rien communiquer
de ses observations afin de préserver les habitants et
" les profondeurs de Kyamo contre l'envahissement des explorateurs,
contre la rage conquistadore des Européens. " (p. 262 ; fin).
Avec Alglave, Rosny aîné donne à voir une figure de
savant à la raison triomphante. La raison l'emporte d'abord dans
le domaine des sciences et des techniques : c'est la découverte
d'un chaînon manquant possible, c'est la construction d'un radeau
qui permet à l'humain d'effectuer un sauvetage. La raison humaniste
triomphe ensuite dans l'attitude de respect, de modestie, de sauvegarde
de la part du scientifique à l'égard de créatures
différentes. Finalement, la rencontre de cette altérité-là
tient à l'écart toute vision colonialiste, et tout socio-darwinisme
vainqueur, du point de vue de l'homme ; en cela, l'idéologie spencerienne
diffère quelque peu des conceptions perceptibles dans la fiction
de Rosny.
La mort de
la Terre (1910)
Après
Le cataclysme (1896), La mort de la Terre est un récit post-cataclysmique
d'une agonie généralisée de l'humanité, menant
à une fin de l'homme radicale. Dans un avenir éloigné
d'environ trente mille ans, et après un cataclysme planétaire
que l'homme semble avoir causé, les poignées d'humains survivants
s'étiolent peu à peu, par manque d'eau, dans les rares oasis
qui subsistent à la surface de la Terre. Après un sursaut
de lutte pour la survie, notamment contre le fatalisme coutumier des autres
Oasites, Targ et sa sur Arva sont les derniers représentants
de l'espèce humaine, finalement supplantée par celle des
Ferromagnétaux, une nouvelle forme de vie apparue sur la planète.
Dans ce récit d'une survie vouée à l'échec,
le motif darwiniste de l'adaptation, à la fois biologique et sociologique,
est celui qui s'impose tout d'abord. Le cataclysme initial a fait disparaître
toute vie animale, à l'exception, sans que le lecteur sache pourquoi,
des humains et des oiseaux. Les deux espèces ont évolué
pour s'adapter aux nouvelles conditions, et ne sont pas concurrentes,
vivant au contraire en harmonie, communiquant ensemble, car les oiseaux
ont développé une forme de langage articulé, leur
tête étant légèrement humanisée. Avant
d'arriver à ce stade, l'ensemble des espèces animales a
connu des formes variées d'involution, des " dégradations
" des espèces, qui se sont notamment manifestées chez
l'homme par des dégénérescences physiques ou de l'anthropophagisme...
Là encore, et dans un premier temps de cette histoire du futur,
la lutte pour la survie s'accompagne de régression. La régression
s'est ensuite arrêtée chez l'homme, et s'est inversée
jusqu'à donner une nouvelle civilisation humaine, toujours de plus
en plus réduite du fait de la sécheresse et des séquelles
sismiques régulières, conséquences du cataclysme.
Et c'est sur le plan social que l'évolution de l'homme s'avère
la plus spectaculaire. Ce que les hommes ont alors gagné en sagesse
:
" L'horreur pénétra les âmes, peu à peu,
on cessa de brutaliser les compagnons [bêtes ou hommes] de planète
et de s'en repaître " (p. 147) ;
ils l'ont finalement perdu en énergie de combat:
" Après trente mille ans de lutte, nos ancêtres comprirent
que le minéral [...] prenait une revanche définitive. "
(p. 147).
La " revanche du minéral " désigne à la
fois le désert qui gagne sans cesse du terrain, et les Ferromagnétaux,
êtres essentiellement composés de fer, créatures organisées
et dotées d'une " conscience élémentaire ".
La fatalité face aux éléments et la limitation de
la population par euthanasie caractérisent la société
des survivants humains. Les règles de vie de chaque communauté
font que le nombre de bouches à nourrir est adapté et réajusté,
artificiellement au besoin, en fonction de la quantité des ressources
disponibles. Un raisonnement malthusien conduit ainsi à limiter
les naissances, et pour les Oasites, il s'agit, en plus, de limiter expressément
le nombre des vivants ! A contrario, le regain de lutte et le refus signifiés
par Targ à sa communauté symbolisent l'énergie créatrice
de l'homme : Targ est un explorateur qui prend des risques ; lors de sa
fuite de l'oasis des Terres-Rouges, il constitue, avec sa famille, une
nouvelle cellule originelle. Mais ce sursaut d'énergie vitale s'avère
dérisoire : on peut en effet considérer là, au milieu
du récit, que l'assoupissement de Targ, entouré de Ferromagnétaux,
préfigure la fin de l'histoire. Le fatalisme et le pessimisme colorent
définitivement le récit. Le motif de la " survie du
plus fort " du socio-darwinisme se fait ainsi prépondérant
dans la Mort de la Terre. Il s'agit, d'une part, des règles d'euthanasie
des Oasistes, qui visent d'abord les vieillards, puis les jeunes enfants,
puis encore les adultes chêtifs... D'autre part, la disparition
de l'homme voit se développer à sa place les Ferromagnétaux,
prédateurs indirects de l'humanité (les nouveaux êtres
se nourrissent de ''fer humain'') et occasionnellement prédateurs
directs (à leur contact, les hommes s'anémient). On peut
penser que le fer, élément naturel, a été
retenu par l'auteur pour mieux signifier la perte par l'espèce
humaine de son contrôle (prométhéen) de l'élément
nécessaire à la fabrication de ses outils, donc indispensable
à sa civilisation. Les humains périssent car le désert
s'étend et que les Ferromagnétaux se multiplient, c'est
à la fois le plus apte et le plus fort qui est vainqueur. Mais
il s'agit d'une victoire non-triomphante, atténuée par la
volonté de Rosny, selon J.-M. Gouanvic, de sortir :
" des apories dans lesquelles l'idéologie socio-darwinienne
l'enferme tout entier. "14
Cela est figuré par la mise en scène d'une continuité
des êtres à travers l'évolution ou bien d'une réconciliation.
Cette issue est représentée dans La mort de la Terre par
la fusion15 du dernier homme, Targ, avec les Ferromagnétaux :
" Ensuite, humblement, quelques parcelles de la dernière vie
humaine entrèrent dans la vie Nouvelle. " (p. 188, clôture
du texte).
Un peu comme chez Wells dans La machine à explorer le temps, on
peut ainsi percevoir chez Rosny une sorte d'intention morale pessimiste
: l'homme se condamne lui-même à disparaître quand,
pendant un temps,
" la planète laissa prospérer l'homme : son règne
fut le plus féroce, le plus puissant - et le dernier. Il fut le
destructeur prodigieux de la vie. " (p. 187).
C'est là un écho de la fin de l'homme que l'on trouve dans
d'autres récits de Rosny aîné.
Un évolutionnisme
pessimiste
L'étude
des deux récits proposés comme exemplaires nous autorise
à tirer quelques traits généraux de l'utilisation
du darwinisme par Rosny aîné. Si, avec J.-M. Gouanvic, on
peut préciser
" qu' avant H. G. Wells, Rosny fait pénétrer le socio-darwinisme
dans la science-fiction en imaginant des guerres entre l'humanité
et des espèces intelligentes venues de l'espace ",16
nous soulignons un recours au darwinisme biologique qui dépasse
la seule intention du vraisemblable scientifique. Les motifs darwiniens
opèrent de façon constante dans les deux récits de
Rosny. En effet, Les profondeurs de Kyamo sont bien à rattacher
à l'évolutionnisme par la référence à
l'ascendance commune et au chaînon manquant qui font de l'homme
un " parent " du grand singe, cela en plus de la sélection
naturelle. Ce dernier motif est central dans La mort de la Terre, où
l'on retrouve également ascendance commune et variabilité
des espèces
La combinaison de ces motifs fait apparaître dans les récits
de Rosny une conception à caractère utopique d'une nature
souveraine, d'une évolution continue, au sein desquelles l'homme
n'a pas de place prépondérante, sinon de façon éphémère
à l'échelle planétaire. En ce sens, et cela justifie
un certain pessimisme du point de vue strictement humain, Rosny rejoint
les conséquences matérialistes d'un darwinisme biologique
mené jusqu'au bout de sa logique : quelle(s) que soi(en)t sa forme
(ses formes), la " |