|
Élémentaire
mon cher (James D.) Watson.
Harry Mulisch et les dilemmes de la génétique
Jean-François
Chassay
Cet article repose sur la lecture de deux ouvrages de nature différente
mais qui, l'un et l'autre, conduisent à s'interroger sur la manière
d'écrire la science, et sur les effets, au plan de la réception,
d'un texte à caractère scientifique : comment lire un texte
dont un certain nombre d'informations échappent à notre
compréhension ? Et comment faut-il considérer l'importance
réelle de ce qui nous échappe ?
Ces questions concernent ici aussi bien une fiction romanesque qu'un ouvrage
hybride, à mi-chemin entre l'autobiographie et l'histoire des sciences.
D'une part, un roman du prolifique écrivain néerlandais
Harry Mulisch, La procédure ; d'autre part, l'essai de James Watson,
The Double Helix,2 paru en 1968 et centré sur la rencontre de l'auteur
avec Francis Crick et les deux années de travail ayant abouti à
la découverte de la structure de la molécule de l'ADN. Le
narrateur de La procédure considère la lecture de l'ouvrage
de Watson comme le grand choc qui détermine sa vie professionnelle
et même personnelle.
Ce narrateur se nomme Victor Werker. Chimiste de formation mais fasciné
par la biologie, il a réussi l'impossible : créer, à
l'image de Dieu, donner vie à la matière inanimée,
une matière qu'il a nommé " éobiont ".
Une forme de vie autonome, extrêmement simple, ne ressemblant en
rien à un clone d'humain, une vie autonome plutôt de la taille
d'un virus, mais néanmoins créée artificiellement.
Nous ne sommes manifestement pas dans de la science-fiction et, si je
ne peux juger de la valeur scientifique de cette découverte, il
reste que dans le cadre du roman elle semble à tout le moins crédible.
Ce remarquable travail lui attire l'admiration de nombreux chercheurs,
mais aussi la haine de confrères jaloux, en particulier de son
assistant Brock, et de nombreux individus scandalisés par cette
volonté de se prendre pour Dieu.
" Le nom éobiont dérive du mot grec heoss, apprend-on
dans le roman, d'où vient aussi la déesse grecque Eos. Chez
les Romains, cette déesse s'appelait Aurora. " (150)
C'est ce dernier prénom que sa conjointe Clara et lui prévoyaient
de donner à leur fille. Mais celle-ci meurt dans le ventre de sa
mère, trois semaines avant la naissance, étouffée
par le cordon ombilical. La mère doit accoucher du bébé
naturellement, mais au moment où l'opération doit avoir
lieu, Victor ne peut rester dans la salle et prend la fuite.
" Les médecins savaient naturellement qui j'étais :
le fabricant de l'éobiont, le créateur de la vie mondialement
connu qui, lorsqu'il est question de mort, prend la fuite. " (192)
Cette erreur va lourdement peser sur son avenir. Peu de temps après
cet événement morbide, son épouse ne peut plus vivre
avec le souvenir de cette fuite et part, définitivement, l'enjoignant
de ne pas tenter de reprendre contact avec elle. Un an plus tard, alors
que le bruit court que l'on s'apprête à lui accorder le prix
Nobel, sa vie privée part à vau-l'eau. S'interrogeant sur
le sens de son existence, il écrit à sa fille mort-née
- ou plutôt : morte avant d'être née, troublant cas
de figure -, trois longues lettres, relevant à la fois du journal
intime, de la vulgarisation scientifique et de la lettre d'amour à
Clara. Puis, par hasard, il surprend une conversation téléphonique
annonçant le meurtre imminent de quelqu'un. Des bribes de ce qu'il
a entendu le lancent sur diverses pistes pour empêcher ce crime
et il rencontrera son destin, qui semble aussi inéluctable que
l'ADN d'un individu. Car ce meurtre, il en est la victime désignée.
La procédure tisse avec une habileté redoutable des liens
entre science et religion, mythe et littérature, génétique
et éthique, vie privé et professionnelle d'un chercheur
scientifique de renom. À défaut de pouvoir développer
ces liens de manière détaillée, je m'arrêterai
aux éléments qui me conduiront au livre de James Watson.
Disons quand même que cette narration d'un scientifique, justement
parce qu'elle refuse d'envisager l'idée de création selon
des perspectives épistémologiques qui seraient clairement
cloisonnées, permet de penser de manière subtile la question
de l'éthique comme une exploration de l'univers moral contemporain,
indissociable de l'exploration de l'univers physique au moyen de nouveaux
développements scientifiques.
Les premiers chapitres font passer le lecteur d'une réflexion sur
la Bible (en particulier, la création de l'être humain) à
une autre sur le personnage dans la littérature, puis à
une sorte de vision de Werker à l'égard de la légende
du Golem (longue scène formant un chapitre un peu à part
sur le plan énonciatif, mais s'insèrant avec intelligence
dans la toile que forme La procédure), et enfin, à un passage
autobiographique sur sa propre conception, à partir de ce qu'il
sait de l'étrange couple que formaient ses parents. Dans tous les
cas, cela signale l'importance de la lettre. En effet, le premier chapitre
insiste sur la présence dans la Bible de Lilith, cette première
femme qui, pour s'être révoltée en jurant (en prononçant
le " nom de soixante-douze lettres de YHWH ", 13), fut transformée
en démon, posant le premier acte de subversion de la Création
: bien avant le monstre de Frankenstein, elle se révolte contre
son créateur, s'attaquant à un monde qui la refuse telle
qu'elle est. On sait par ailleurs que l'histoire du Golem est intimement
liée à la lettre : en inscrivant les lettres EMET sur son
front (vérité), on lui donne vie. En cas de danger, il suffit
d'effacer le E, pour que le mot MET (mort) place le Golem dans un sommeil
aussi long que son créateur en déciderait (mais ajoutons
que Mulisch propose une lecture très particulière de la
légende). La littérature, elle, est bien sûr affaire
de mots (et par conséquent, de lettres).
Ainsi, dans le roman, la création du monde s'abîme-t-elle
dans la création littéraire, puis dans celle du Golem et
enfin, celle-ci dans la création de l'éobiont. L'ADN est
lui-même, évidemment, affaire de lettres : A, T, G, C, premières
lettres des substances chimiques qui le composent (pour adenine, thymine,
guanine et cytosine).
" Les plus petites créatures que nous connaissions actuellement,
énonce Werker à sa fille rêvée, sont des Archéas
extrémophiles [
] Leur ADN est tout de même composé
d'environ six cent mille lettres, réparties sur à peu près
cinq cents gènes qui encodent des protéines. Cela fait un
roman de trois cents pages [
]. " (151)
Par ailleurs, celui qui veut mettre au monde un Golem dans la légende
qui nous est contée se voit saisi de vertige devant des
" combinaisons infinies et des permutations, des vingt-deux lettres,
des trois mères, des deux cent trente et une portes, des sept doubles,
des douze simples
",
tout cela étant issu de la kabbale (53). Les problèmes sont
du même ordre pour l'équipe de chercheurs voulant créer
un éobiont, alors qu'ils doivent " résoudre des problèmes
sémantiques d'une complexité folle " (153) à
partir d'un cristal d'argile organique, très enrichi chimiquement,
d'une nature semblable au proto-ARN (de l'argile, on l'aura compris, comme
le Golem lui-même) .
À partir de ces bases, de ces lettres, les recherches de Werker
ont conduit à des résultats dont l'incidence sur les valeurs
scientifiques, sociales et spirituelles des sociétés occidentales
suscite une profonde controverse et l'on comprendra sans trop d'insistance
qu'elle apparaît d'actualité. À un bout du spectre
temporel, Dieu a mis en scène la vie ; à l'autre extrémité,
Victor Werker réalise la même chose. Et si cette vie n'est
pas un miroir de lui-même - il dit clairement que son travail n'a
rien en commun avec le clonage -, il demeure qu'elle pose Werker comme
maître du monde : créer de la vie grâce à la
science signifie venir bousculer l'ordre naturel des choses et le propulser
dans l'ordre du symbolique. Utilisant une métonymie forte, Werker
affirme : " Je suis la microbiologie moderne, en quelque sorte "
(114), puisqu'il en est l'avant-garde conceptuelle. On comprend, dès
lors, que ses travaux provoquent, de même que dans l'encyclique
réelle de Jean-Paul II, en 1995, qui stigmatisait la recherche
scientifique ayant à voir de près ou de loin avec le vivant,3
les foudres du pape :
" Si mes prétentions démoniaques étaient vraies,
écrivait l'Osservatore Romano [
], les fondements du respect
sacré de la vie seraient renversés ; on s'enfoncerait dans
le tunnel de la folie encore plus irrévocablement qu'avec les pratiques
impies de l'avortement et de l'euthanasie. [
] À une autre
époque, j'aurais fini irrémédiablement sur un bûcher,
mais à ce moment-là aussi, des réactions plus dangereuses
survinrent. Un fanatique religieux tenta de mettre le feu au laboratoire
où l'éobiont ne cesse de se multiplier dans sa couveuse.
Je reçois pour ma part encore des lettres de menaces. " (154)
Dans ce contexte,
où il joue un rôle de premier plan qui lui ressemble peu,
lui qui apparaît à bien des points de vue pusillanime, contexte
où les valeurs sont remises en question, tout fait signe, tout
fait sens. Selon Werker, pour comprendre le sens de la vie, il faut déchiffrer
des lettres. Comprendre sa vie, c'est comprendre le fonctionnement de
l'ADN ; dans ce cas singulier, cela signifie aussi écrire à
sa fille, qui n'a jamais vécu et qui pourtant a existé,
pour tenter de mettre de l'ordre dans sa propre existence. Entre la Bible
et la Torah, entre le Golem et la microbiologie, entre Dieu et Lilith,
entre l'hébreu et le néerlandais, Victor Werker tente de
trouver, par la vertu des lettres et des mots, ce qui l'anime vraiment,
dans un monde où tout lui apparaît comme un écheveau
inextricablement mêlé. En cela, on pourrait dire que Werker,
par sa position particulière de chercheur scientifique qui s'intéresse
aujourd'hui au vivant, cristallise un phénomène propre aux
sociétés occidentales contemporaines. Comme l'écrivait,
dans un ouvrage récent, Margaret Sommerville :
" Depuis quelque temps, la quête de l'éthique semble
omniprésente. Il suffit de jeter un coup d'il sur les journaux
pour constater le recours fréquent au discours éthique pour
la plupart des sujets qui ont trait à notre vie individuelle et
collective. [...] On peut concevoir cette quête généralisée
de l'éthique comme une révolution de la conscience en ce
début de millénaire, qui se traduit par le besoin de poser
la question : est-ce bon ? dans les contextes les plus variés.
[...] Pourquoi assistons-nous à une telle explosion de la quête
de l'éthique ? Les sociétés postmodernes se caractérisent
par leur pluralisme, leur multiculturalisme et leur laïcité.
Ces mêmes traits dénotent l'absence d'un récit collectif
synthétisant l'ensemble des valeurs fondamentales, des principes,
des comportements, des croyances, des mythes et des engagements auxquels
nous adhérons afin de fonctionner en tant que société,
et qui nous servent de repères pour donner un sens à notre
vie. "4
Au milieu
de ces bouleversements socioculturels, la double hélice - à
double titre : découverte scientifique et titre éponyme
de l'ouvrage de Watson - apparaît à Werker comme le seul
réel point d'ancrage, fondement des valeurs, fondement d'une éthique.
La double hélice devient pour Werker le fondement de ce récit
collectif, là où tout commence.
Ironiquement, d'un point de vue génétique, la conception
de Victor Werker est elle-même étonnante, puisqu'il est issu
d'un père militaire dans la plus pure tradition, conçu sous
la bataille de Verdun et entré dans un mouvement de résistants
monarchistes pendant l'Occupation, et d'une mère peintre et sculpteur
anarchiste, fille d'un encadreur trotskiste. Dans ces conditions, on ne
s'étonne pas d'apprendre que Victor " a été
conçu un samedi soir orageux de la fin de novembre 1951 "
(74), à la manière du monstre de Frankenstein, autre aberration.
Comment pourrait-il en être autrement ? Des années plus tard,
sa mère lui dira :
" La plus grande erreur de ma vie, c'est d'avoir épousé
ton père ; la plus grande erreur que j'aie commise après,
c'est d'avoir divorcé. "
Cette liaison étonnante n'est pas sans rappeler celle que formaient
les propres parents de Mulisch (lui-même né en 1927), tôt
séparés, on le comprendra aisément, dont la mère
juive faisait de la résistance pendant que son père occupait
un poste important aux Pays-Bas dans une banque allemande qui récoltait
les biens confisqués aux juifs pendant l'occupation. De la même
manière que Werker s'écrie " Je suis la microbiologie
moderne ! ", Mulisch a déjà affirmé en entrevue
: " Je suis la Deuxième Guerre mondiale ". Comme si ce
n'était pas suffisant, sa mère a eu la vie sauve grâce
à son père qui a demandé aux nazis avec lesquels
il se trouvait en si bons termes, de l'épargner. On ne s'étonnera
pas dès lors que l'oeuvre de Mulisch soit pleine de paradoxes et
qu'il soit devenu écrivain
Si la naissance biologique de Werker remonte à 1952, sa "
véritable " naissance, selon ses mots, doit être reportée
à l'année suivante.
" Ma vie s'est déroulée presque parallèlement
à l'évolution de mon propre domaine de recherches - du moins,
si je la fais commencer au moment où j'ai appris à prononcer
mes premiers mots. Cela peut sans doute aussi se justifier d'un point
de vue philosophique : la vie commence par la parole, sachant que c'est
ce qui distingue l'homme de l'animal. Je suis né en 1952, mais
ma naissance philosophique a par conséquent eu lieu en 1953 : année
cruciale pour la microbiologie. Cette année-là, Watson et
Crick élaborèrent leur modèle de la molécule
d'ADN, la fameuse double hélice. " (113)
Il écrit ces mots de Berkeley, où il dit croiser parfois
Watson lui-même, insistant ainsi sur la dimension réaliste
du roman, s'appuyant sur le hors-texte et rendant d'autant plus vraisemblable
son invention (au cours du même passage, il avoue avoir acheté
une Cadillac blanche à
Chomsky).
Ainsi, Werker fait-il coïncider sa vie avec le développement
de l'acide désoxyribonucléique, qu'il nomme d'ailleurs "
essence de toute vie ". On peut entendre derrière cette formule,
" l'essence de ma vie ". D'ailleurs, la narration de la découverte
de l'éobiont n'est pas sans rappeler, sur le plan institutionnel,
une version lamentable de la découverte de la molécule d'ADN.
En effet, Werker, comme Watson, est le narrateur de son histoire. L'un
et l'autre ont travaillé en collaboration avec un autre individu
de près de dix ans leur aîné, au caractère
plutôt imprévisible (Brock dans la fiction, Crick dans la
réalité). Quand on sait l'importance qu'ont les lettres
dans le roman de Mulisch, on peut difficilement tenir pour un hasard le
fait que les deux narrateurs ont un patrony |