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Culture, Science et Technique

Forces pures

Philippe Chartron


L'univers n'est pas en ensembles, mais d'éléments irréductibles qui se combinent pour enfanter des choses et des corps - sans véritable parenté.

La parenté peut durer, pour hommes et femmes, un grand temps de vie ; puis leur trajectoire chaotique les emmène aux frontières du non-humain, tout près d'une stase où espace et temps ont été mis en relation - et dans leur ultime moment, ils sont ôtés à l'Histoire, dans des durées suspendues.

La vie biologique et terrestre, la vie des sentiments et de l'affect, la vie du corps, un instant hors de ses limites, s'accorde, dans le lointain le plus lointain, à des dimensions d'elle-mêmes présentes en une éternité dont quelques naïves photographies d'un ciel d'été donnent une pieuse image.

L'été permet de retrouver le torrent, les galets sous la mince pellicule d'eau transparente, et son bruit linéaire, plat comme l'éclaboussure d'étoiles qui reste immobile.

L'été, tout se passe dans le dehors brûlant qui ouate les sons des enfants, des mobylettes, et des bavardages des vacanciers.

Tout ceci forme l'enveloppe d'une matrice qui bien qu'exposée au grand ciel vide, contient toujours le corps dans un monde familier, biologique, temporel, où des micas, des pétales, et les molécules du vent scintillent en un rythme homogène.

L'excès du son de la rivière, tenu, prolongé, infatigable, forme un ou des signes qui traversent le corps et la matrice, et des lignes qu'un simple coup de crayon, appuyé et long, figure sur un plus grand dessin représentant la campagne, la rivière, les peupliers avec leurs millions de feuilles clignotant les unes dans les autres.

Il y a, si l'on reste assez longtemps dans le paysage conforme et domestiqué, d'autres grands traits de crayon ; certains apparents, tels les fins panaches des avions au sommet du ciel, ou les chemins qui accèdent aux collines, ou encore, très loin sur les pentes reboisées par l'ONF, les coupe-feu dans lesquels, par synergie, s'engouffrent les pylônes des lignes à haute tension.

La perception d'autres traits invisibles dépend d'une disposition de la pensée, prête à tout mais ne s'exerçant à rien. D'immenses gribouillages peuvent ainsi advenir par le vide même du regard, toujours dirigé dans l'intérieur du paysage.

De l'énergie en route, en tournoiements soudains, en ondes rassemblées, figure, un instant sans vraie fin, des objets naïfs, les champs, les routes, de petits immeubles cubiques aux fenêtres carrées ; ces tourbillons s'annulent avant que toute histoire ne commence ni ne s'achève.

L'on peut alors s'installer dans les turbulences, les rayures, les pointillements qui animent l'air, l'eau et la pierre. Dans leurs densités dissemblables, les volumes s'animent en tornades infimes, en vortex à peine visibles. Dans l'air, rapides, imprévisibles, dans l'eau, lents et lourds, dans la terre, immobiles et solides, ces mouvements recueillent les particules de matière, les fragments des choses passées, les embryons de corps futurs pour les faire se compénétrer. Il en sort les collines couvertes de genêts, les camions minuscules au bord des lacs de barrage, et des animaux dispersés sur le plateau.

Puis les traits des forces pures, à la fois dispersés et réunis, en confluence et en désordre, en désunions et regroupements, arpentent l'univers bien au-delà du monde présent ; et en reculent les limites, pas seulement vers la fin du temps, mais aussi vers le creux même de son être permanent.


 






 

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