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Culture, Science et Technique

La danse jubilante, ou Cortázar critique de science

Andrée Bergeron


Certains soutiennent que l'on peut douter de l'intérêt d'une question qui n'aurait pas déjà été posée par les Grecs. Sans remonter ainsi aux calendes, on est parfois surpris, au détour de textes déjà anciens, de voir surgir des questions ou des prises de position qui, loin d'avoir perdu de leur pertinence, semblent au contraire avoir, avec le temps, gagné en actualité. On les relit aujourd'hui, étonné qu'ils n'aient pas rencontré plus d'échos hier.
Il en est ainsi, me semble-t-il, de Prose de l'observatoire, texte méconnu d'un critique de science inattendu : Julio Cortázar, écrivain fantaisiste et multiforme, Argentin de Paris, amateur de passages, de jazz et de correspondances. Le texte a été écrit en 1971, en réaction à la lecture d'un article du Monde qui relatait les recherches qu'une équipe du Muséum national d'histoire naturelle menait sur les anguilles. Trois ans auparavant, Julio Cortázar avait visité l'observatoire astronomique construit au XVIIIe siècle par le sultan Jai Singh à Jaipur, en Inde ; il en avait rapporté quelques clichés des instruments de marbre. Ces photographies, obtenues à partir d'une pellicule de mauvaise qualité, ont été retravaillées pour publication par Antonio Gálvez ; éloignement dans le temps, traitements techniques, dégradation des édifices et désaffection des lieux concourent à donner à ces images l'aspect irréel de la fresque qui s'efface à mesure qu'on la met au jour. Dans Prose de l'observatoire, Cortázar entremêle photos et texte, et donc ces deux histoires de science : une science contemporaine, et la façon dont elle nous parle des anguilles et de leurs migrations ; une science d'un autre temps et d'un autre lieu, érigeant des instruments de marbre et de bronze pour " dialoguer debout avec les astres ". En relisant ce texte plus de trente ans plus tard, on est obligé de constater que l'écrivain, sans jamais quitter son ancrage dans la littérature, posait alors à la science des questions dont l'acuité n'a cessé de croître.

Ce n'est probablement pas un hasard si c'est au sujet des anguilles et de leur si singulière histoire qu'a réagi Cortázar. On connaît sa nouvelle Axolotl, qui se déroule au Muséum et dans laquelle un homme se retrouve transféré dans l'une de ces larves d'amphibien. L'histoire des anguilles, Prose de l'observatoire le montre amplement, est riche de questions ouvertes pour quelqu'un dont l'œuvre est marquée par une interrogation sur la possibilité d'articuler liberté/destin individuel et action/destin collectif, ou encore qui recherchait dans l'hétérogène, dans le rapprochement de phénomènes a priori sans rapport, le spectacle d'" un monde qui accéderait à la cohérence ". *

Qu'y a-t-il donc de si particulier chez les anguilles ? Nous savons - et nous le savons parce que des scientifiques, aujourd'hui et hier, les ont étudiées - que toutes celles qui vivent en Europe et dans le bassin méditerranéen naissent au même endroit, dans la mer des Sargasses. Elles font ainsi deux fois la traversée de l'Atlantique : six mille kilomètres une première fois, pour venir vivre dans les rivières d'Europe et de Méditerranée - où elles resteront parfois dix-huit ans - et six mille kilomètres une seconde fois, pour retourner frayer dans la mer des Sargasses, et y mourir. Nous connaissons aussi le détail des deux métamorphoses qu'elles subissent au cours de leur cycle de vie et au fil de leurs migrations, et qui les font passer de la larve de mer (leptocéphale) à l'alevin (civelle ou pibale), puis du poisson des rivières (anguille jaune) au poisson des abysses (anguille argentée). On nous dit aussi que, si dans nos rivières l'anguille vit plutôt solitaire, les deux migrations s'effectuent en groupe : par millions, au printemps, les civelles remontent les cours d'eau, formant parfois un ruban continu de plusieurs kilomètres ; par milliers, à l'automne, les anguilles argentées font le voyage inverse. Si nous savons, depuis 1915 et les recherches biométriques de Johannes Schmidt, que toutes les anguilles d'Europe ont la même moyenne vertébrale et donc qu'il y a une forte présomption en faveur d'un lieu de ponte unique, si les limites de répartition des leptocéphales convergent - pour les longueurs minimales - vers la mer des Sargasse, aucune anguille adulte ni aucun œuf n'y ont jamais été capturés…

Ce qui faisait réagir Julio Cortázar, n'est pas tant ce que la science nous dit de tout cela, mais la façon dont elle le dit. Prose de l'observatoire a pour figure centrale le ruban de Möbius, cette surface sur laquelle on passe continûment d'une face à l'autre, qui n'a ni avers, ni revers, mais aussi une surface non orientable, c'est-à-dire à partir de laquelle il n'est pas possible de séparer un espace extérieur d'un espace intérieur. C'est là un point-clé pour Cortázar : il n'a rien contre la science, mais il souhaite une science (et cela vaut plus largement pour chaque champ de l'activité humaine) qui ne cherche pas à circonscrire un intérieur, celui du point de vue légitime, et un extérieur, celui des points de vue exclus.

La science porte sur le monde un regard dont il admet tout à fait la pertinence
(" Que Dame Science en son jardin se promène, qu'elle chante et qu'elle brode, belle est sa prestance et nécessaire son rouet téléguidé et son luth électronique, nous ne sommes pas les Béotiens du siècle, le brontosaure est bel et bien mort ")*
mais, si pertinent soit-il, ce regard n'épuise pas le réel et ne devrait en conséquence pas prétendre à le faire. Sauf à confondre l'acte de recherche avec celui consistant à " donner un autre tour d'écrou à une nature encore mal colonisée ".*

Car que savons-nous de " l'ultime danse de mort et de renaissance "* des anguilles qui
" replongent dans les ténèbres à quatre cents mètres de profondeur et, cachées par un demi-kilomètre de lente épaisseur silencieuse, pondent leurs œufs et se dissolvent en une mort par millions de millions, molécules du plancton que les premières larves déjà absorbent dans la palpitation de la vie incorruptible " ?* Peut-on dire " l'assaut du serpent contre les rochers, l'avancée vers les estuaires, l'irrésistible invasion des fleuves "* par les " leptocéphales qui, après avoir atteint huit centimètres en trois ans, ne savent pas que leur entrée dans des eaux plus douces déclenche quelque mécanisme de la thyroïde et ignorent qu'ils commencent à s'appeler civelle " ?* Ou même seulement " où, à quelle heure profonde, la tête informe, toute yeux, toute bouches et cheveux, amorcera le glissement vers l'amont " ?*

La description des phénomènes et de leurs mécanismes, ce que la science fait si bien, ne suffit pas à clore toutes les questions. Pourquoi les anguilles ont-elles ces singulières habitudes de reproduction ? Même en faisant appel à une mémoire ancestrale encodée dans les molécules d'ADN, cette question, comme les autres " pourquoi ? ", n'est pas accessible à partir de la science. Sauf si " ce qu'on cherche dans la réponse c'est de boucher un trou, de mettre un couvercle à la marmite scandaleuse qui bout et rebout pour personne. "*

C'est contre cette tentation que se dresse ce texte. Que s'est-il passé, se demande Cortázar, pour que la science qui, par pédiatres