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La
danse jubilante, ou Cortázar critique de science
Andrée Bergeron
Ce n'est probablement pas un hasard si c'est au sujet des anguilles et de leur si singulière histoire qu'a réagi Cortázar. On connaît sa nouvelle Axolotl, qui se déroule au Muséum et dans laquelle un homme se retrouve transféré dans l'une de ces larves d'amphibien. L'histoire des anguilles, Prose de l'observatoire le montre amplement, est riche de questions ouvertes pour quelqu'un dont l'uvre est marquée par une interrogation sur la possibilité d'articuler liberté/destin individuel et action/destin collectif, ou encore qui recherchait dans l'hétérogène, dans le rapprochement de phénomènes a priori sans rapport, le spectacle d'" un monde qui accéderait à la cohérence ". * Qu'y a-t-il donc de si particulier chez les anguilles ? Nous savons - et nous le savons parce que des scientifiques, aujourd'hui et hier, les ont étudiées - que toutes celles qui vivent en Europe et dans le bassin méditerranéen naissent au même endroit, dans la mer des Sargasses. Elles font ainsi deux fois la traversée de l'Atlantique : six mille kilomètres une première fois, pour venir vivre dans les rivières d'Europe et de Méditerranée - où elles resteront parfois dix-huit ans - et six mille kilomètres une seconde fois, pour retourner frayer dans la mer des Sargasses, et y mourir. Nous connaissons aussi le détail des deux métamorphoses qu'elles subissent au cours de leur cycle de vie et au fil de leurs migrations, et qui les font passer de la larve de mer (leptocéphale) à l'alevin (civelle ou pibale), puis du poisson des rivières (anguille jaune) au poisson des abysses (anguille argentée). On nous dit aussi que, si dans nos rivières l'anguille vit plutôt solitaire, les deux migrations s'effectuent en groupe : par millions, au printemps, les civelles remontent les cours d'eau, formant parfois un ruban continu de plusieurs kilomètres ; par milliers, à l'automne, les anguilles argentées font le voyage inverse. Si nous savons, depuis 1915 et les recherches biométriques de Johannes Schmidt, que toutes les anguilles d'Europe ont la même moyenne vertébrale et donc qu'il y a une forte présomption en faveur d'un lieu de ponte unique, si les limites de répartition des leptocéphales convergent - pour les longueurs minimales - vers la mer des Sargasse, aucune anguille adulte ni aucun uf n'y ont jamais été capturés Ce qui faisait réagir Julio Cortázar, n'est pas tant ce que la science nous dit de tout cela, mais la façon dont elle le dit. Prose de l'observatoire a pour figure centrale le ruban de Möbius, cette surface sur laquelle on passe continûment d'une face à l'autre, qui n'a ni avers, ni revers, mais aussi une surface non orientable, c'est-à-dire à partir de laquelle il n'est pas possible de séparer un espace extérieur d'un espace intérieur. C'est là un point-clé pour Cortázar : il n'a rien contre la science, mais il souhaite une science (et cela vaut plus largement pour chaque champ de l'activité humaine) qui ne cherche pas à circonscrire un intérieur, celui du point de vue légitime, et un extérieur, celui des points de vue exclus. La science
porte sur le monde un regard dont il admet tout à fait la pertinence Car que savons-nous
de " l'ultime danse de mort et de renaissance "* des anguilles
qui La description des phénomènes et de leurs mécanismes, ce que la science fait si bien, ne suffit pas à clore toutes les questions. Pourquoi les anguilles ont-elles ces singulières habitudes de reproduction ? Même en faisant appel à une mémoire ancestrale encodée dans les molécules d'ADN, cette question, comme les autres " pourquoi ? ", n'est pas accessible à partir de la science. Sauf si " ce qu'on cherche dans la réponse c'est de boucher un trou, de mettre un couvercle à la marmite scandaleuse qui bout et rebout pour personne. "* C'est contre cette tentation que se dresse ce texte. Que s'est-il passé, se demande Cortázar, pour que la science qui, par pédiatres |