Jardins classiques en France et en Chine
 
 Song Zheng-Shi
 
 
 
Le jardin classique français et le jardin classique chinois figurent, l’un comme l’autre, parmi les plus importantes réalisations artistiques dans l’histoire des jardins du monde, tout en présentant chacun un style systématiquement caractérisé (c’est-à-dire une modalité paysagère), constituant donc un authentique exotisme pour l’autre.
Notre objectif est de rechercher les contrastes stylistiques entre les deux jardins classiques, au moyen de comparaisons pouvant nous aider de définir plus pertinemment les particularités de l’un et de l’autre, ainsi que leurs points communs, grâce auxquels nous trouverons davantage de généralités sur l’art des jardins.
 
Deux paysages stylisés
 
Le jardin classique français et le jardin classique chinois nous offrent deux paysages très stylisés.
Dans le jardin à la française, l’allée axiale se déploie depuis le château et définit un paysage typiquement symétrique. Tout accident de terrain y est aplani et les vastes secteurs géométriques se divisent par des chemins réguliers et le plus souvent rectilignes. Des arbres alignés bordent ces chemins des deux côtés desquels s’étendent d’immenses pelouses ornées de parterres de broderies où les fleurs composent des motifs multicolores. Avec haies taillées, berceaux de verdure et treillages, les arbustes prennent diverses formes topiaires. Entourés de sculptures en marbre, les bassins sont des corps hydrauliques très présents, les uns reflètant sereinement le ciel, tandis qu’au milieu des autres jaillissent des fontaines très plaisantes à l’œil. L’eau éblouissante, le marbre blanc et le vert feuillage composent une scène grandiose. Les architectures jardinières, majestueuses comme le Trianon, ou gracieuses comme la Rotonde, sont dans leur grande majorité construites principalement en pierre, et soulignées par l’ordre des colonnes, motif emblématique de l’architecture classique occidentale...
 
Dans le jardin à la chinoise, la composition est asymétrique et non-géométrique ; la configuration topographique est modulée par les éléments orographiques : on y conserve les monts naturels, ou bien on élève des monticules artificiels de forme irrégulière. Au fond des vallons, entre les élévations de terrain, des ruisseaux ondoyants coulent, passant par-dessous un pont en zigzag, vers des étangs ou lacs bordés de roches aux formes biscornues. Les chemins sont habituellement sinueux. Des arbres de diverses essences se plantent en assemblage et des fleurs de différentes espèces sont éparses çà et là. Mais on n’y connaît ni plantations alignées ni topiaires. La pelouse aussi en est absente mais les bambous fréquents. Les architectures jardinières, dont la plupart essentiellement construites en bois, se distinguent par leur toiture incurvée, motif symbolique de l’architecture traditionnelle chinoise...
Voilà donc ces deux styles jardiniers, si différents l’un de l’autre, qui nous démontrent conjointement quelle amplitude peut déployer la diversité culturelle.
 
Deux théorisations parallèles
 
La création de paysages et l’aménagement de jardins, s’effectuent suivant certains référentiels techno-esthétiques consignés dans les ouvrages théoriques spécialisés.
Les jardins classiques français et chinois, en tant que systèmes, ne sont pas seulement constitués de réalisations matérielles, mais aussi de théorisation noétique. Dans une certaine mesure, la stylisation d’un jardin est déterminée par sa théorisation, dont les résultats sont présentés dans les ouvrages théoriques. Le xviie siècle est une période de théorisation commune aux deux styles de jardins, à ce moment historique ont paru la majorité des plus importants ouvrages théoriques sur le jardin classique français et le jardin classique chinois.
Concernant le jardin classique français, quelques-uns des plus représentatifs :
La Théorie et la Pratique du Jardin (paru en 1709 ; IIe édition en 1713) par Joseph Dezallier d’Argenville (1680-1765) ;
Traité du Jardin selon les Raisons de la Nature et de l’Art (paru en 1638) par Jacques Boyceau (?-1635?) ;
Le Jardin de Plaisir (paru en 1651) par André Mollet (?-1665) ;
Théâtre des Plans et Jardins (paru en 1652) par Claude Mollet (1563-1650) ;
Le Théâtre d’Agriculture (paru en 1600) par Olivier de Serres (1539-1619) ;
Recepte véritable (paru en 1563) par Bernard Palissy (1510-1590).
Et le jardin classique chinois :
Le Traité du Jardin (Yuanye, paru en 1634) par Ji Cheng (1582-?) ;
Traité sur les Choses superflues (Zhangwuzhi, paru vers 1644) par Wen Zhen-Heng (1585-1645) ;
Envois fortuits des Passions oisives (Xianqing’ouji, paru en 1671) par Li Yu (1611-1680) ;
Monographie sur les Plantations (Qunfangpu, paru en 1621) par Wang Xiang-Jin (1561?-1653) ;
Miroir des Fleurs (Huajing, paru en 1688) par Chen Fu-Yao (1611-?).
 
Une étude basée sur  ces ouvrages nous permet de nous rendre compte des différences dues non seulement aux conditions historiques dans lesquelles se sont développés les deux systèmes, mais aussi à l’environnement culturel où se sont formés leurs référentiels techno-esthétiques. Les œuvres théoriques sur le jardin classique français visent à l’essentiel l’édification des jardins royaux. Ce phénomène est lié à une condition historique : l’évolution stylistique du jardin français a évolué en synchronisme avec le développement du régime centralisateur — processus de consolidation des droits régaliens conduit par la royauté française, et qui a connu son âge d’or sous la règne de Louis xiv (règne 1643-1715). Les œuvres théoriques sur le jardin classique chinois concernent plutôt l’édification  de jardins privés. Le développement de ceux-ci a été favorisé par le mode de vie retiré à la campagne, sous l’influence du taoïsme (Daojiao) et du bouddhisme (Fojiao).
Dans le cas du jardin classique français et des jardins classiques d’autres pays, c’est le jardin royal ou impérial qui conduit le plus souvent l’évolution du style, alors que pour le jardin classique chinois, le précurseur de sa stylisation est le jardin privé. L’ensemble des jardins impériaux imitait le style représentatif des jardins privés, phénomène particulier au jardin classique chinois et exceptionnel dans l’histoire des jardins du monde.
Quant aux caractéristiques des référentiels techno-esthétiques des deux systèmes jardiniers, nous les comparerons sous divers aspects, dont les plus substantiels sont le plan (ou composition), la topographie, l’eau, la végétation et l’architecture jardinière.
 
Au sujet du plan (ou composition)
 
Lorsque l’on construit ou étudie le jardin, le plan ou la composition sont analysés en priorité. Dans les jardins à la française, la géométrisation caractérise non seulement la disposition du plan global, mais aussi la répartition de leurs composants. De plus, leurs pelouses, gazons, compartiments, parterres de broderies, bocages topiaires, plans d’eau, nous offre une grande richesse de formes géométriques : carré, rectangle, rond, ellipse, demi-lune, losange, trapèze, ovale, éventail et arc, ainsi que des polygones, comme pentagone, hexagone, octogone, décagone et dodécagone. Ces motifs artistiques dans le jardin sont communément délimités par des chemins réguliers, et les secteurs du jardin circonscrits par les allées rectilignes, curvilignes, paraboliques, annulaires et arquées.
Quand nous nous promenons dans le jardin classique français, ses motifs et ses secteurs nous rappellent qu’il s’agit d’un vrai royaume de géométrie, dans le paysage duquel sont réunis ses critères esthétiques — régularité, ordre, alignement, proportion, axe, symétrie, correspondance, équilibre, perspective, cohérence, etc. Par leurs effets paysagers, ces catégorèmes confirment le principe géométrique du jardin classique français, que Jacques Boyceau a indiqué dans son ouvrage théorique :
 « Toutes lesquelles choses, si belles que les puissions choisir, seront defectueuses, & moins agreables, si elles ne sont ordonnées & placées auec symmetrie, & bonne correspondance  (...) »1
Parmi les motifs paysagers dans l’organisation du terrain pour l’aménagement du jardin à la française, le carré et le rectangle sont les formes les plus fréquentes ; ils dessinent, des chemins rectilignes :
« Le jardin régulier, dit aussi jardin à la française, est conçu selon un plan géométrique ; les allées qui le divisent se nomment allée de front pour celle qui est perpendiculaire à une façade de bâtiment, allées de traverse pour celles qui sont perpendiculaires à l’allée de front, allées de côté pour celles qui sont parallèles à cette dernière. »2
Les coordonnées cartésiennes des chemins figurent un paysage entièrement et parfaitement symétrisé ; c’est le cas d’un certain nombre de jardins français créés ou réaménagés au cours du XVIIe siècle, tels les Tuileries, Vaux-le-Vicomte et le Palais-Royal. C’est pourquoi des spécialistes français font un tel bilan des jardins à la française :
« Ce sont des jardins faits pour l’esprit, d’où il émane une logique toute cartésienne : géométrie, symétrie, perspectives sont des constantes dans ces compositions équilibrées, magistralement menées, où les promenades suivent des allées rectilignes et des axes grandioses qui se coupent à angle droit et rejoignent le ciel sur la ligne d’horizon. Avec élégance, emphase, ordre ou mesure, ces jardins ont grande allure. »3
 
Les facteurs artistiques du jardin classique chinois, tels que rochers biscornus, eaux sinueuses, plantation atopiaire et non-alignée, composent un paysage irrégulier souligné par des chemins serpentant à flanc de mont, affleurant le bord de l’eau, coupant au travers des boqueteaux. Les Chinois choisissent de beaux endroits et objets dans la nature, puis les imitent, les recréent et les réorganisent dans le jardin, sans tenir compte de leur réelle dimension. William Chambers (1726-1796) architecte anglais, après son voyage au Sud de Chine, commente ainsi sur l’art du jardin à la chinoise : « Les jardiniers chinois prennent la nature pour modèle, et leur but est d’imiter toutes ses belles irrégularités. »4 Ce principe non-géométrique est résumé par Ji Cheng en termes suivants : « Bien qu’étant aménagé par l’Homme, tout apparaît créé par la Nature. »5
Dans sa lettre datée du 1er novembre 1743 et expédiée de Pékin (Beijing), Jean-Denis Attiret (nom chinois Wang Zhi-Cheng, 1702-1768), missionnaire jésuite et peintre français, décrit le paysage du jardin chinois (impérial) en le comparant àcelui du jardin européen :
 « On sort d’un vallon non par de belles allées droites comme en Europe ; mais par des zig-zags, par des circuits, qui sont eux-mêmes ornés de petits pavillons, de petites grottes, (...) Les canaux ne sont point, comme chez nous, bordés de pierres de taille tirées au cordeau ; mais tout rustiquement, avec des morceaux de roche, dont les uns avancent, les autres reculent, & qui sont posés avec tant d’art, qu’on diroit que c’est l’ouvrage de la nature. » Il nous apprend que dans le jardin chinois, « (...) presque partout il regne un beau désordre, une anti-symmétrie. Tout roule sur ce principe : c’est une campagne rustique & naturelle, qu’on veut représenter ; une solitude, non pas un Palais bien ordonné dans toutes les regles de la symmétrie & du rapport. »6
La comparaison ci-dessus nous montre, à propos du plan ou composition, deux conceptions d’aménagement qui composent bilatéralement un contraste stylistique très impressionnant : le jardin français qui a pour principe la régularité est conçu en forme géométrique, alors que le jardin chinois qui part du point de vue de l’irrégularité en forme non-géométrique. Pour cause de cela, on peut considérer le jardin à la française comme un royaume où règne « une logique cartésienne »,7 et le jardin à la chinoise comme un domaine où domine « un beau désordre ».8
 
À propos de la topographie
 
Il semble que la différence la plus remarquable entre les jardins classiques français et chinois est leur configuration topographique ou le traitement du terrain : celui du jardin à la française est aplani, celui du jardin à la chinoise accidenté. Ji Cheng, comme pour d’autres jardiniers chinois, préfère pour construire un jardin, un terrain vallonné couvert de forêts — une dénivellation quasiment prête ; sur les terrains plats, il faudrait ériger des monts artificiels afin que la topographie du jardin soit accidentée.
L’aménagement du terrain du jardin classique français, est l’antithèse de celui du jardin classique chinois. D’après Dezallier d’Argenville, pour créer « les jardins de niveau parfait »9, le terrain de plaine, qui n’a guère besoin de nivelage est idéal ; le terrain accidenté n’étant pas propice au tracé de chemins rectilignes, ni à la composition géométrisée.
Cette comparaison ci-dessus montre qu’au niveau technique, les deux modes d’aménagement respectent un même critère quant au choix du terrain — terrain au moindre terrassement, pour l’efficience des travaux et suivant le principe économique ; et qu’au niveau artistique ou esthétique, les deux normes observées sont à l’inverse l’une de l’autre — planéité pour le jardin classique français et montuosité pour le jardin classique chinois. Dans le jardin à la française, la planéité se présente répétitivement comme un gène stylistique dominant et la montuosité rarement comme un gène stylistique récessif ; tandis que dans le jardin à la chinoise, c’est juste le contraire.
 
L’étude historique des deux jardins classiques nous montre que c’est sous des contextes culturels différents que se sont respectivement formés deux idéals paysagers : plaine édénique et montagne érémitique.
Dans leurs jardins Les chinois élèvent des monts artificiels de forme irrégulière ou disposent d’étranges figures orographiques. L’anachorétisme est la principale raison de cette tradition. Remarquablement influencé par le taoïsme et le bouddhisme sous les Six-Dynasties (Liuchao, 222-589) et largement pratiqué par les ermites qui étaient ex-fonctionnaires, l’anachorétisme jouait un rôle très important pour engendrer une prédilection pour envers la montagne dans le jardin. L’autorité impériale chinoise employait nombre d’intellectuels comme fonctionnaires (mandarins) ; néanmoins, ce système despotique ne permit point à ceux-ci de réaliser librement leur vocation dans divers domaines, et notamment leur interdit de tenir à une « conscience d’intellectuel », comme on dit de nos jours. Après avoir démissionné ou été destituées pour cause de disgrâce, ces élites culturelles ont fait, de génération en génération, évoluer l’art de construire un mont artificiel dans leur ermitage ou jardin privé.
C’est ainsi que s’est formé dans l’art du jardin chinois un idéal paysager — montagne érémitique, du fait que dans la culture classique chinoise, la montagne implique souvent l’ermitage, le jardin (privé) devint à un certain degré le support ou l’entité matérialisée de l’indépendance mentale ou spirituelle des lettrés. C’est aussi pourquoi dans la Monographie sur les Plantations de Wang Xiang-Jin, le premier chapitre, « Traces aromatiques des Sages du passé »(Wangzhe-fangzong), est composé d’anecdotes ou de notices biographiques de trente-deux ermites des différentes époques antérieures à celle de l’auteur.10
Issu de la création des jardins privés, l’art du mont artificiel a néanmoins beaucoup influencé la stylisation des jardins impériaux. Aménagée dans un site montagneux de la banlieue de Chengde, à deux cents de kilomètres de Pékin, la « Villégiature de montagne pour Fuir la Chaleur » (Bishu-shanzhuang) est un parc impérial dont 75 % sont montagneux.
 
Avec quelque prédilection pour le terrain plat, lors de l’édification de jardins, les Français ouvrent de vastes propriétés agencées en plaines. Ce mode s’est stylisé en  raison  de la situation géographique (du nord de la France et notamment de l’Ile-de-France), de la tradition de l’aménagement aux temps médiévaux, de la préférence personnelle du monarque (surtout Louis xvi), du goût esthétique d’André le Nôtre (1613-1700), créateur de nombreux jardins à la française, ainsi que de celui de ses contemporains, du psychisme social du xviie siècle, etc. ; et aussi du christianisme et du rationalisme de René Descartes (1596-1650). Et la communion de la philosophie cartésienne et de la religion chrétienne, communion interprétée par un langage géométrique dans l’art du jardin, a pour objectif de représenter une nature rationalisée.
Dans la pratique d’aménagement du jardin classique français, sa configuration topographique plane ou unie comme sa composition symétrique et sa disposition régulière ont été dans une grande mesure définies par des allées rectilignes se croisant au milieu du jardin (quelquefois à la croisée de deux cours d’eau rectilignes et perpendiculaires, tel le Grand Canal de Versailles). Cette disposition rappelle et même symbolise la croix — emblème du christianisme, et qui signifie métaphoriquement le paradis, l’Eden. En même temps ce corps hydraulique présente des coordonnées cartésiennes : l’ordonnée en est son cours longitudinal et l’abscisse son cours transversal. Cette composition cruciforme entraîne le besoin d’un terrain plat ou d’un faible relief, pour pouvoir se réaliser plus aisément et être admirée des différents coins d’une propriété en forme de plaine.
En profitant d’une situation de plaine naturelle ou en créant une plaine artificielle, les créateurs de jardins classiques français ont ainsi exprimé leur idéal paysager, par la réalisation d’un paradis terrestre perdu mais retrouvé, ou plus précisément d’une plaine édénique recréée.
 
Concernant les eaux
 
Dans l’art du jardin, l’eau est un motif vivifiant. Esthétiquement, l’ensemble des eaux de jardin peut se classer en quatre états :
    eau stagnante  (bassins miroitants à Chantilly),
    eau coulante  (cours d’eau pétillants à Courances),
    eau tombante  (cascades à Saint-Cloud),
    eau jaillissante  (fontaines de Versailles).
En comparant le critère commun de ces quatre morphologies, les eaux de jardin à la française et celles à la chinoise, on trouvera, au moins trois différences :
— Géométrisation et non-géométrisation de la surface aquatique : traitement différent du bord ou du rivage, géométrisé dans le jardin français et irrégulier dans le chinois. Pour les eaux géométrisées à la française, on peut énumérer à propos du bassin, par exemple : le carré à Fontainebleau, le rond dans le jardin du Palais-Royal, le décagonal à Courances, l’octogonal et le rond aux Tuileries, le quadrangulaire et l’octogonal au Luxembourg, le circulaire et l’oblong à Chantilly. À Versailles, les divers plans d’eau géométriques se multiplient à profusion. Quant aux eaux non-géométriques à la chinoise, on peut citer les petits lacs, étangs et ruisseaux aménagés dans les jardins privés de Suzhou, tels le jardin du Politicien malhabile (Zhuozhengyuan), le Bosquet des Lions (Shizilin), le jardin du Maître des filets de pêche (Wangshiyuan), etc.
— Séparation et intégration des installations hydrauliques. Dans le jardin chinois, les eaux s’intègrent à un tout pour former un hydro-réseau uni, parce que les Chinois trouvaient les eaux plus belles quand elles se rejoignent. Les Français ont appliqué d’autres règles esthétiques en aménageant les eaux séparément ou de façon indépendante en vue de mieux présenter la beauté particulière de chaque hydraulique.
À Pékin, le Jardin impérial de l’Ouest (Xiyuan) a ses fameuses « Trois Mers » (Sanhai) — la mer du Nord (Beihai), la mer du Milieu (Zhonghai) et la mer du Sud (Nanhai). Ces trois lacs sont reliés par des cours d’eau. Sis dans la banlieue pékinoise, le nouveau Palais d’Été (Yiheyuan) présente une autre intégration aquatique : en se joignant l’un à l’autre, le lac Kunming (Kunminghu) et la rivière Suzhou (Suzhouhe) embrassent, de deux côtés, la montagne de la Longévité de dix mille-ans (Wanshoushan) — la rivière coule au pied de la pente nord de cette montagne de par ses méandres et le lac s’étend depuis le bas de la pente sud par sa vaste surface.
À Versailles, le Parterre d’Eau, le Théâtre d’Eau de Latone, le Bassin d’Apollon et le Grand Canal successivement étalés le long de l’axe central du domaine, le Bassin de Neptune scintillant dans sa partie nord, la Pièce d’Eau des Suisses miroitant dans sa partie sud... tous ces systèmes aquatiques, aménagés chacun séparément des autres diffèrent des eaux à la chinoise qui s’intègrent en un tout.
— Présence et absence de l’eau jaillissante. La plus artificielle des quatre morphologies hydrauliques, l’eau jaillissante, est absente du jardin classique chinois fondé sur un paysage de forme naturelle. En revanche, le jardin classique français présente un paysage dont les formes artistiques se rapportent plus amplement à l’artifice. C’est l’une des raisons pour lesquelles l’eau jaillissante s’y aménage en quantité et devient le motif paysager le plus éclatant : à Versailles, plus d’un millier de gerbes d’eau s’élançant vers le firmament composent une magnifique « Cité des Eaux »,11 où s’est réalisé la plus grande concentration des eaux jaillissantes dans l’histoire mondiale des jardins.
 
De la végétation
 
Matière vivante et écologique, la végétation est le noumène de vie du jardin.
Les morphologies des plantes jardinières sont extrêmement riches et variées — ligneuses et herbacées, sempervirentes et caduques, conifères et latifoliées, phanérogames et cryptogames, annuelles et vivaces... Une telle diversité nous permet de proposer l’expression métaphorique « symphonie végétale », pour louer de la beauté de la végétation du jardin classique français ainsi que du jardin classique chinois.
Pour comparer les deux symphonies polymorphes, on peut non seulement préciser le diapason de l’une et celui de l’autre, mais aussi découvrir, entre elles, quatre différences en composition horticole :
 
 Priorité pour les arbres et les fleurs.
Dans le jardin à la française, les arbres sont plus favorables pour stabiliser la morphologie figurative d’« architecture verte » ; dans le jardin à la chinoise, les fleurs sont plus accentuées , afin de multiplier les couleurs dans le paysage et de signaler l’alternance des saisons. La priorité accordées aux arbres ne signifie point que l’on nie l’importance des fleurs ; et vice-versa. Dans les jardins à la française, où règne une grande variété d’essences d’arbres, on peut également admirer une multitude de fleurs ainsi que le mariage de leurs couleurs et de leurs parfums. Dans les jardins à la chinoise, où les fleurs sont davantage appréciées, on voit souvent quelques arbres centenaires comme les marmenteaux.
 
Plantations alignée et non-alignée.
C’est la plus remarquable différence entre les deux compositions horticoles. L’alignement est exigé par le système des chemins rectilignes qui se déroulent sur le terrain plat ou aplani — condition parfaitement fournie par l’aménagement du jardin à la française. Dans le jardin à la chinoise, le terrain vallonné, les monticules dressés, les eaux serpentines et les chemins sinueux rendent la plantation alignée quasiment impossible et surtout non-nécessaire pour la composition du paysage.
 
Présence et absence de topiaires.
 Le jardin à la française a adopté la tradition de l’ars topiaria (art topiaire), qui a embelli la plantation jardinière par la géométrie de ses formes depuis l’époque romaine.12  Afin de « faire prendre autre forme que la naturelle »,13 comme dit Jacques Boyceau, les feuillages, taillés en diverses formes géométriques, telles que boule, cône, pyramide et obélisque, se présentent çà et là dans les jardins français, dont le cas le plus typique est la plantation topiaire d’Eyrignac. Par contre, cet art topiaire est totalement absent des jardins chinois, qui ont pour principe l’irrégularité.
 
Séparation et combinaison d’espèces.
Dans le jardin classique français, on compose très souvent la communauté horticole avec des plantes de même espèce ; c’est-à-dire que les diverses espèces y sont séparées chacune au sein de sa communauté. En revanche, dans le jardin classique chinois, on compose habituellement la communauté horticole avec des plantes d’espèces différentes, autrement dit, de plusieurs espèces y sont combinées en diverses communautés.
 
La tonalité de la symphonie végétale à la française est plutôt architectonique. En France, ainsi que dans tout l’Occident, l’architecture a offert au jardin la source théorique, la référence artistique et l’étymologie terminologique. Le double effet, de la priorité accordée aux arbres et de la séparation d’espèces, permet d’unifier ou de contrôler la vitesse et le rythme de la croissance des plantes dans la communauté horticole, afin d’assurer l’homogénéité, la permanence et la stabilité de diverses formes d’architecture verte. La plantation alignée et les feuillages topiaires sont aussi des preuves d’une beauté géométrique étroitement liée à l’art architectural.
Les jardiniers chinois ont employé certains procédés de l’art pictural pour interpréter leur symphonie végétale : la priorité donnée aux fleurs est motivée par leurs couleurs ; la combinaison d’espèces dans la communauté horticole est destinée à assurer la diversité chromatique de près ou aux premiers plans, et à favoriser les nuances saisonnières de la verdure de loin ou aux plans éloignés. Il est évident que cette composition horticole possède une tonalité plutôt picturale.
 
Sur l’Architecture
 
L’architecture est l’élément le plus artificiel dans l’art du jardin.
Les architectures jardinières, tant françaises que chinoises, sont géométrisées. La différence fondamentale entre les jardins classiques français et chinois — le contraste de géométrisation et de non-géométrisation — ne concerne donc pas l’architecture, bien que cette différence se marque par toutes les autres composantes structurales de jardin — plan, topographie, eaux et végétation.
Au niveau de la technique, la différence primordiale entre les architectures classiques française (ainsi que d’Europe occidentale) et chinoise (ainsi que d’Asie orientale) réside à la fois dans la structure et dans le choix des matériaux — construction en pierre et construction en bois. Au niveau de l’esthétique, l’architecture classique d’Europe occidentale est symbolisée par l’ordre des colonnes et celle d’Asie orientale par la toiture incurvée. On peut donc dire : la pierre est la vedette des matériaux dans l’architecture classique française et le bois la star des matières dans l’architecture classique chinoise. La toiture incurvée, motif couronnant, est le diadème d’un royaume architectural d’Orient et l’ordre des colonnes, motif trônant, est le sceptre d’un royaume architectural d’Occident.
 
À part les différences générales entre architectures classiques française et chinoise, il existe au moins trois différences particulières entre les architectures jardinières à la française et à la chinoise :
 
Murage et non-murage.
Dans le jardin à la française, la majorité des édifices sont murés, et dans le jardin à la chinoise, la plupart sont non-murés. Dans la construction en pierre, cas des architectures jardinières à la française, ce sont principalement les murs qui portent l’édifice. L’absence de mur est donc quasiment impossible pour ce litho-système en maçonnerie. En revanche, dans la construction en bois, cas des architectures jardinières à la chinoise, ce sont, essentiellement les poteaux, et non les murs, qui portent l’édifice. Pour ce xylo-système en cadre, très souvent, le mur, n’est pas indispensable. La différence de murage et de non-murage relève d’ailleurs des conditions climatiques, de l’usage du verre — matériau transparent — dans l’architecture française et occidentale, etc.
 
Le grandiose et la gracilité.
Dans le jardin classique français, la majorité des édifices sont de grande taille ; tandis que la plupart des constructions du jardin classique chinois sont de petites dimensions. Cette différence est engendrée par des fonctions différentes. Les jardins classiques français sont surtout conçus pour la vie royale, dont la scène typique est Versailles ; les somptueuses fêtes diurnes et nocturnes exigeaient de majestueuses architectures jardinières pour faciliter la transition et l’alternance des diverses sortes d’activités de la Cour. Les jardins privés chinois ont pris dans la nature de simples ermitages comme prototypes de leurs fabriques. Ceci demande un style modeste et comme conçu pour des ermites. À l’instar des fabriques des jardins privés, les jardins impériaux chinois ont amplement adopté des dimensions assez petites pour la majorité de leurs édifices, qui servent aux façons ou modes de quelque pseudo-anachorétisme des empereurs. C’est ainsi que les fabriques des jardins privés, avec leurs faibles dimensions, sont devenues l’élément principal de l’architecture jardinière à la chinoise.
 
Maîtrise et ornement.
Dans le jardin classique français, le château contrôle l’axe, et l’axe maîtrise le jardin. Le château est donc effectivement le repère du jardin. Car, historiquement, c’est l’architecture, surtout le château, qui a constitué le point de départ du jardin, aménagé ensuite ou plus tard. Tout différemment, dans le jardin à la chinoise, « Le mont et l’eau y dominent, l’architecture s’y conforme ».14 Pour représenter un paysage de forme naturelle, les monts et eaux, objets prépondérants, y sont très accentués. Ne faisant pas ressortir les éléments de forme artificielle, l’architecture y joue alors un rôle plutôt ornemental du fait de leurs petites dimensions.
 
Modalités paysagères et vue planétaire
 
Les différences sur les divers motifs des jardins à la française et à la chinoise peuvent s’exprimer par deux langages et s’interpréter grâce à leur intéressant contraste :
— composition : symétrique et asymétrique,
—  disposition : géométrique et non-géométrique,
— répétitions : régulières et irrégulières,
— chemins : rectilignes et sinueux,
— relief du terrain : aplani et accidenté,
— mont (ou montagne) : récessif et dominant,
— eaux : bordées de pierres de taille et de roches biscornues,
— plantation : alignée et non-alignée,
— feuillage topiaire : accentué et à éviter,
—  architectures : de grande dimension et de petite dimension...
Une telle analyse des langages modaux se guide sur l’assertion de Georg Wilhelm Friedrich Hegel (1770-1831). Dans son ouvrage Esthétique (Aesthetica, 1835), ce philosophe allemand nous en propose une méthode comme suit :
« En ce qui concerne l’art des jardins proprement dit, nous devons y distinguer l’élément pictural et l’élément architectonique. »15
Ses commentaires au sujet des jardins chinois et français révèlent clairement ces deux sortes d’éléments ou langages artistiques :
 « (...) Un effort pictural qui laisse les objets dans leur état naturel et cherche à imiter la grande et libre nature, en réunissant dans un espace plus ou moins limité, de façon à en faire un tout complet, tout ce qui est susceptible de nous réjouir dans un paysage : rochers et leurs grandes masses sauvages, vallées, bois et bosquets, prairies, herbes, ruisseaux qui serpentent, vastes fleuves aux rives animées, lacs tranquilles entourés d’arbres, torrents tumultueux, etc. En tant que reproduction de la nature, l’art des jardins avait atteint chez les Chinois un degré de perfection remarquable. »16
« Mais le principe architectonique a trouvé son application la plus parfaite dans l’art des jardins français. Plantés, eux aussi, comme dépendances de palais, les jardins français se composent de grandes allées régulières, bordées des deux côtés d’arbres régulièrement taillés, alignés au cordeau, et de buissons également taillés et formant de véritables murs droits, la nature se trouvant ainsi transformée en une vaste demeure sous le ciel ouvert. »17
En s’appuyant sur la méthode hégélienne, la comparaison entre les motifs représentatifs des deux jardins permet de conclure la modalité paysagère du jardin classique français est architectonique et celle du jardin classique chinois picturale.
Qualifiée d’« architecture végétale »,18 « architecture verte »19 ou « architecture de la verdure », la modalité paysagère architectonique est surtout orientée par le cartésianisme — la pensée représentative de l’époque du classicisme français, dont la base axiomatique est l’esprit de géométrie euclidienne, qui part du point de vue de l’esthétique du corps humain. C’est sur quoi Protagore (481 av. J.-C.? - 411 av. J.-C.?), philosophe hellénique, estime que « l’homme constitue le critère des êtres ».20 Décrite comme « peinture naturelle »21 ou « peinture de la nature », la modalité paysagère picturale s’est notamment formée sous l’influence de la pensée taoïste, dont « observer le beau du ciel et de la terre » (termes de Zhuangzi, 369 av. J.-C.? -- 286 av. J.-C., penseur chinois)22 est une importante proposition pour les arts de la Chine, y compris son jardin.
D’une manière générale, nous pouvons dire : l’effet de la modalité paysagère du jardin classique français est un embellissement écologique suivant un principe architecturo-géométrique à partir d’un beau modelé du corps humain ; l’effet de la modalité paysagère du jardin classique chinois est une recréation artistique d’un beau émanant de la nature, exercée au moyen de procédés picturaux.
La méditation et la contemplation devant la Nature, ainsi que l’adoration et l’admiration de ses beaux paysages, ont créé, dans le jardin classique chinois une relation intime ou une harmonisation réciproque entre l’Homme et la Nature. C’est ainsi que la modalité paysagère picturale du jardin classique chinois évoque plus immédiatement le sentiment de la nature et sollicite de manière plus concréte une sensation ou une perception de la beauté du paysage naturel.
À partir du rationnel et estimé « Jardin de l’intelligence »,23 le jardin classique français nous a offert par sa pratique aménagementale un autre exemple d’embellissement de la nature : le jardin d’envergure sur une immense étendue, suivant une planification géométrisée en parfaite régularité. Cette stylisation nous éclaire donc plus formellement le sublime de l’humanité.
L’autre fruit de cette stylisation, les œuvres théoriques du jardin classique français, ont largement circulé.
« Comme Boyceau nous avait fait connaître l’art du jardin français à ses débuts, Dézallier d’Argenville fera connaître à l’Europe l’art de Le Nôtre en publiant La Théorie et la Pratique du Jardin, en 1709. Ce livre, (...) devint la bible du jardin à la française dans toute l’Europe. »24
Il est constaté qu’antérieurement à la Révolution industrielle et d’entre les jardins classiques de par le monde, c’est le jardin classique français qui, bénéficiant d’une façon particulièrement exhaustive de l’esprit géométrique et de la pensée architectonique, a réalisé sa théorisation qui est la plus systématique.
 
Le développement isolé d’un système jardinier n’est plus possible depuis le XVIIIe siècle, ou plus exactement, depuis la Révolution industrielle. La communication internationale de plus en plus fréquente a aussi évoqué les échanges dans le domaine du jardin. En portant une vue historique sur les échanges entre les deux jardins classiques, on doit envisager, en même temps, les autres systèmes jardiniers du monde ; avec lesquels les jardins à la française et à la chinoise participeront à l’édification d’un « Jardin planétaire ».25 Planétaire, parce que « une commune mesure s’impose maintenant au paysage et à l’environnement : l’échelle de la Terre. »26 C’est pour que notre planète soit, à quelque degré, aménagée comme un jardin avec une immensité sans précédent.
 
Dans les villes de demain, auraient été construites quantité d’architectures vertes qui composeront nombre de « quartiers végétaux », pour assurer efficacement un parfait effet paysager et une haute qualité écologique, afin que les gens puissent y jouir d’une vie urbaine plus agréable qu’aujourd’hui. En joignant l’agréable à l’utile, Villandry peut nous donner une référence liée à la proposition de l’agriculture dans la ville future. On peut aussi prévoir que toutes les stations du métro parisien seraient jardinées avant la fin du xxie siècle. Les jardins sous-marins, de même que les jardins souterrains, pourront nous offrir un nouvel espace. Dans l’exploitation du cosmos — autre frontière à explorer pour l’humanité, s’il faudra d’établir quelque micro-écosystème à l’intérieur du satellite géostationnaire, du vaisseau cosmique ou de la station spatiale, la miniaturisation — procédé qu’a employé le jardin privé chinois, pourrait en devenir l’un des référentiels. La proposition de la philosophie chinoise : « Communion de la nature et de l’homme » (Tianrenheyi) soutient d’une façon spécifique la notion de la protection de la Nature. Étant donné ce qu’elles ont fait pour la science moderne, la systématisation rigoureuse et la rectitude géométrique, issues de la théorie du jardin classique français, auraient offert une infrastructure axiomatique pour l’édification d’une théorie de Jardin planétaire.
 
Bien sûr, la discussion sur les jardins à la française et à la chinoise ne signifie ni négligence ni exclusion des autres systèmes jardiniers, qui ont chacun leurs valeurs spécifiques. En effet, une diversité (même une diversification) culturelle de plusieurs niveaux est toujours indispensable à la construction du Jardin planétaire.
Le jardin à l’anglaise et le jardin à la japonaise ont gagné leur altitude artistique par leur aptitude créative ainsi que par leur attitude exemplairement ouverte au jardin des autres civilisations. De l’Alhambra au Taj Mahal, ou bien égaillés dans une large zone à partir de l’Espagne jusqu’en Inde, les jardins à l’islamique témoignent d’une lutte persévérante contre l’aridité voire la désertification. L’esprit novateur du jardin brésilien se prouve plus particulièrement par son exploitation active des nouvelles ressources floristiques. La modernité du jardin américain (des États-Unis) offre un très important référentiel contemporain. Utilisant les patrimoines de l’Antiquité pour créer le nouveau style de la Renaissance, le jardin italien comporte toujours des valeurs de référence qui serviraient la transition du classique à l’avenir via le présent...
Pour mieux envisager l’avenir, il faut que nous cherchions en même temps les paradis perdus. Bien sûr, il ne s’agit pas simplement du modèle de l’Eden, mais également des jardins édéniques disparus comme les civilisations qui les avaient créés — Angkor, Maya, et bien d’autres encore, qui pourraient aussi fournir des inspirations artistiques à l’édification du Jardin planétaire.
 
Sans aucun doute, dans l’édification d’un Jardin planétaire les jardins classiques français et chinois pourront jouer respectivement leur rôle spécifique, par l’offre des divers référentiels techno-artistiques constitués de leurs patrimoines créés et accumulés dans un long processus historique, avec lesquels on combinera les référentiels des jardins classiques des autres civilisations, ainsi que ceux des jardins contemporains des autres pays, tout en respectant leurs particularités respectives qui témoignent, collectivement et sous l’aspect de l’art du jardin, bien sûr, de la diversité culturelle — l’un des substantifiques trésors que possède notre monde et l’un des précieux dons de l’humanité.