Pour une encyclopédie transculturelle du xxie siècle
 
Pierre Varrod
 
Il y a deux siècles, l’Encyclopédie dirigée par Diderot et d’Alembert marquait le premier pas, dans l’histoire des grands dictionnaires, vers une description complète du monde. Son originalité, à l’échelle des siècles, consiste à ne pas se contenter de répondre aux questions, mais à interroger les concepts, les notions. Le décapage général est effectué par la stimulante réflexion philosophique d’esprits tels Diderot, Voltaire, Rousseau, et bien d’autres représentants méconnus de l’esprit des Lumières. Le regard était cependant européen, si ce n’est français. Depuis, toutes les encyclopédies, produites pays par pays, peuvent se comparer à celle-ci, pas toujours à leur avantage en matière d’ouverture d’esprit.
Il manque aujourd’hui un ensemble de textes ayant comme ambition de décrire le monde en prenant véritablement la diversité culturelle pour point de départ, et non pas seulement pour paramètre parmi d’autres dans le contenu. L’ambition doit se focaliser sur les mots à forte connotation culturelle (la description du laser, du déclenchement des avalanches ou des pompes à vélo ne provoquant pas de réels écarts entre les cultures).
Deux critiques peuvent être adressées aux dictionnaires et encyclopédies : la description des mots culturels est insuffisante. Elle est sous-développée par rapport à la description de type soit encyclopédique (ex. : schéma du cœur, cartes du ciel, classifications du monde animal…), soit linguistique (étymologie, historique, arborescence sémantique, des mots cœur, ciel, animal…). Les rares projets en cours s’insèrent dans des approches relativement élitistes, en termes de prix (Le Robert culturel en trois volumes) ou en termes de rédacteurs (projet Le Robert-Le Seuil des concepts, intraduisibles, en philosophie européenne).
 
La nécessité géopolitique
 
L’automne de guerre qui a suivi les événements de septembre 2001 aura été le révélateur d’écarts déjà existants mais non pris en compte : d’abord depuis au moins dix ans (depuis le moment de l’effondrement soviétique), écart d’influence entre l’hyper-puissance étatsunienne — géant économique, militaire et culturel — et le reste du monde. L’Europe et le Japon sont des géants économiques, mais restent des nains politiques et militaires. La Russie, l’Inde et la Chine sont des puissances moyennes (à chacune, il manque au moins un critère-clé de la puissance majeure) et leur coopération, prévisible à moyen terme, n’est pas encore source de rééquilibrage du monde. Écart persistant, côté étatsunien, entre la puissance objective et la capacité subjective à prendre en compte les autres cultures. Depuis le xixe siècle, les États-Unis oscillent entre isolationnisme et souverain mépris pour le reste du monde. L’isolationnisme, c’est s’enfermer dans son île-continent de dix millions de kilomètres-carrés : l’implication tardive dans les deux guerres mondiales en fut un indice majeur, en 1917 et fin 1941. La douce négligence — traduction habituelle du benign neglect — c’est le souverain mépris pour les petits problèmes des autres, telle la situation des Noirs américains à l’origine de l’expression : indifférence généralisée aux problèmes planétaires (de la destruction du système monétaire international en 1971 par Nixon, au refus du protocole de Kyoto sur la lutte contre la pollution en 2001, par Bush, en passant par les réticences chroniques à verser les cotisations à l’onu, l’Unesco, etc.).
L’Europe semble aujourd’hui la seule à pouvoir jouer un rôle équilibrant sur la planète, que les États-Unis ne sont pas prêts à prendre en charge : la compréhension des « autres » civilisations. D’un côté, le regard géopolitique américain est situé au centre d’un triangle qui fait disparaître l’importance des autres comme interlocuteurs valables. La « fin de l’histoire » à la Francis Fukuyama signerait le triomphe pour l’éternité de la démocratie occidentale sur une planète pacifiée par l’absence de puissances « autres » : premier sommet de ce triangle aveugle à ce qui n’est pas soi ; l’indifférence est moralement justifiée, puisqu’il n’y aurait plus à se battre pour faire respecter les principes démocratiques, partout diffusés d’ici peu. En fait, cette indifférence justifie l’isolationnisme traditionnel de l’île nord-américaine. Le deuxième sommet est symétrique et solidaire.
Le « choc des civilisations » à la Samuel Huntington décrit des oppositions irréductibles, figeant pour l’éternité les différences culturelles : l’argument est symétrique mais convergent avec celui de Fukuyama — et justifie encore l’isolationnisme américain (en fait, une pénétration économique de l’autre, colonisation complète par les infrastructures bien plus efficace que la colonisation politique des superstructures). Le troisième sommet du triangle aveugle tient aux capacités d’attraction des États-Unis sur les chercheurs issus d’autres cultures qui les rejoignent ; devenant Américains, ils oublient de conserver leur voix à ceux qui sont restés sur place. Le chercheur migrant s’est très vite acclimaté au modèle étatsunien, mélange de bonne conscience innocente et de foi quasi religieuse dans un libéralisme confinant au « monnaie-théisme » (selon la formule d’une journaliste singapourienne).
En face, l’Europe a tout récemment pris conscience de ce qu’elle peut apporter dans le concert des nations ; celui-ci était strictement concentré entre les mains des Européens au xixe siècle, il a changé d’échelle depuis. Opportunité historique. Au lieu de proposer un regard sur le monde qui serait européen (ou occidental), elle peut offrir autre chose, à elle-même et au monde. Elle proposera un regard sur le monde qui ne sera plus européo-centré. Les regards croisés permettront à tous de comprendre les autres, grâce à l’impulsion du vieux continent. Le génie de la nouvelle puissance — culturelle autant qu’économique — serait de faire surgir une nouvelle forme de regard, engendrant un nouveau contenu.
 
Travailler et publier ensemble
 
Des équipes internationales seraient associées pour confronter (enfin un combat positif) leurs analyses concernant des notions qui traversent tous les peuples et qui pourtant mettent en jeu des significations chaque fois différentes. Chacune des équipes assumerait la description qui vaut pour sa culture, et les réactions–commentaires-analyses des uns sur les textes des autres aideraient encore à percevoir ce qu’il y a de choquant dans une culture, pour une autre.
Autant de pays que d’équipes de chercheurs, et même davantage : le principe d’un relais éditorial qui serait pris dans les différents pays d’origine et au-delà laisse imaginer la fécondité du processus enclenché. L’objectif n’est rien d’autre que de poser les tout premiers jalons d’une encyclopédie culturelle du xxie siècle.
L’enjeu est de publier une série d’ouvrages de deux cent cinquante pages. Chaque ouvrage est consacré à l’examen de deux ou trois mots-notions engageant le quotidien (cœur, argent, mort, je, etc.). Ils sont pourtant susceptibles de diviser le monde, malgré les évidences qu’ils semblent présenter pour chaque culture. Format et mise en page doivent permettre de faire apparaître la confrontation des cultures. Le texte produit par l’équipe de chercheurs d’un pays est commenté par une autre équipe selon deux modalités. De façon classique, la succession des articles produit un effet de confrontation. Mais surtout, de façon moins classique, la confrontation peut dans certains cas s’effectuer sur les marges mêmes du texte, par le biais d’annotations imprimées dans un corps et une typo spécifiques. L’architecture des livres permet de faire raisonner ensemble les équipes de chercheurs, et aussi de faire résonner leurs réflexions pour proposer au lecteur des textes qui se répondent selon ces deux modalités.