Le nouveau concept de citoyenneté et la compréhension interculturelle
 
José Antonio Fernandez de Rota y Montaner
 
La littérature traditionnelle relative à la mondialisation tend à souligner un point qui sert particulièrement bien les intérêts de l’anthropologie culturelle. Quand nous parlons de mondialisation, nous entendons habituellement que les processus contemporains de développement de l’industrie et des techniques, de globalisation du marché, l’établissement d’immenses entreprises transnationales ainsi que l’invention de nouveaux systèmes de communication vont de pair avec une puissante homogénéisation culturelle de l’ensemble de la planète. Cette image, largement acceptée et répétée avec insistance, a été adoptée dans les années 80 par de nombreux chercheurs en sciences sociales. Toutefois, dans les années 90, cette vision a été vigoureusement critiquée. Une telle réaction, qui prend en compte les résultats de recherches spécifiques et mène une réflexion approfondie, permet une représentation différente et plus claire de cette question.
 
Une homogénéisation limitée
 
Il est vrai que quiconque se rend dans un pays réputé lointain ou exotique en quête d’une aventure touristique ou culturelle, est bien souvent déçu d’y retrouver, solidement implantés, les mêmes produits, les mêmes processus techniques et les mêmes activités commerciales dans son propre pays. Nous sommes agressés visuellement par certains types de restaurants, de sodas, de voitures, de programmes télévisuels, d’entreprises, par l’usage de mannequins à des fins publicitaires, par l’impact croissant de l’informatique, et ainsi de suite. Ces éléments semblent prendre plus de place dans le travail et les loisirs quotidiens des habitants du pays visité que ceux, recherchés par les touristes, qui font la spécificité et l’originalité d’une culture. L’occidentalisation ou l’américanisation de cultures différentes y apparaissent comme l’élément le plus palpable. Beaucoup de ces visiteurs ont une vision simplificatrice et objectivante de la culture, qui les mène à conclure que des caractéristiques imposées par la culture dominante envahissent graduellement mais inexorablement les cultures différentes.
Ce processus apparent d’homogénéisation paraît aplanir les différences caractéristiques perçues comme signes diacritiques ou marqueurs de l’individualité de certains groupes humains. Les identités collectives, comme le droit à sa propre tradition, semblent éclipsés par une modernisation qu’imposent des pays hégémoniques, dont les caractéristiques, popularisées, définissent la nouvelle mode universelle. Confrontés à cette uniformisation des spécificités humaines, des mouvements ethniques, des nationalismes et des ethno-nationalismes passent pour les champions de la diversité et de la résistance à la mondialisation par invasion culturelle.
Contrastant avec ces déclarations qu’appuient des arguments qui, pour beaucoup, paraissent relever du sens commun, nombre de chercheurs maintiennent que notre planète fait toujours montre d’une extraordinaire diversité culturelle. Celle-ci est sans aucun doute distincte de la diversité géographique ou ethnologique traditionnellement évoquée, présentée et mise en forme par les cartes. Cette manière de penser permet de dire que les effets de la mondialisation ne sont pas tant l’homogénéisation qu’une forme de diversité culturelle de plus en plus interconnectée.
 
Empires et diversité culturelle
 
Le processus de mondialisation et ses conséquences ont sans aucun doute écrit un nouveau chapitre dans l’histoire de l’humanité. Un chapitre dans lequel rien ne se répète du passé, mais où chaque tendance pointe vers depuis des horizons nouveaux. Il reste cependant vrai que ce processus entretient avec d’autres mouvements historiques de grande envergure des similarités significatives. Contempler les analogies entre ces processus permet d’éclairer et d’approfondir notre compréhension de la situation actuelle. De nombreuses évidences archéologiques et documentaires montrent l’énorme impact de la régionalisation issue de six siècles d’Empire romain ou chinois. Certes, ce ne furent pas des phénomènes mondiaux comme celui dont nous sommes témoins aujourd’hui. Cependant, ils ont influencé une aire géographique immense où, autrefois, le temps et la distance comptaient bien plus qu’aujourd’hui.  De plus, ce territoire recouvrait, aux yeux de ses habitants, quasiment tout l’espace géographique connu.
La puissante organisation institutionnelle ayant succédé à l’hégémonie romaine est née dans la même ville. Elle a élargi ses limites par sa vocation universelle. Elle porte le nom de christianisme. Le pouvoir de son influence religieuse est de pair avec des implications notables aux niveaux politique et économique. L’Islam s’imposa progressivement comme un contre-pouvoir et un rival. L’énorme potentiel homogénéisateur de ces deux religions nous invite à examiner posément les faits que nous connaissons déjà : la communication et les échanges commerciaux, les systèmes de contrôle et de distribution en matière de santé, la machinerie qui organise l’établissement du pouvoir. Tout ceci prend corps dans des styles de construction, des codes moraux, des façons d’agir, des symboles, dont la visibilité ostensible nous frappe partout où nous allons. Bien que nous en soyons conscients, nous nous étonnons sans cesse de retrouver les traits précis du style roman en architecture, en sculpture, en peinture, reproduits à l’envi dans une vaste aire géographique. C’est à peine si, sur un siècle, nous pouvons rencontrer de maigres variantes ou de rares exceptions. Nous pourrions dire la même chose du style architectural des mosquées, où est prohibée toute reproduction artistique de l’humain, lequel s’étend sur des siècles et se retrouve sur les immenses territoires de l’Islam. Les signes officiels les mieux connus ne sont pas seuls à nous rappeler les énormes efforts de mondialisation développés par ces deux énormes institutions religieuses ; de nombreux traits et détails décoratifs se retrouvent ainsi dans des motifs ornementaux comme sur la manière dont est vêtu le corps humain.
Et pourtant, une analyse détaillée des différents environnements des mondes romain, puis chrétien et musulman, confirmerait l’existence en leur sein d’une extraordinaire diversité culturelle. D’une manière ou d’une autre, ces géants qui ont imposé leur contrôle à la société et se sont faits les promoteurs de tant d’aspects de l’homogénéisation, ont traversé des moments d’extrême flexibilité en vue d’adapter et adopter en leur sein de nombreuses variantes, promouvoir et renforcer des éléments issus d’une diversité préexistante. L’Empire romain a incorporé des divinités et les religions de nombreux peuples. Même le christianisme s’est arrangé pour se paganiser en baptisant des divinités et en christianisant des philosophies intellectuelles païennes. Mais, je souhaite avant tout mettre en valeur l’extraordinaire capacité de ces mondes régionalisés à générer de nouvelles entreprises et alternatives dans nombre de domaines, se transformant du même coup en catalyseurs de la diversité culturelle.
 
Une conception dynamique de la culture
 
La difficulté à comprendre ces problèmes s’explique sans aucun doute par notre appréhension de la culture et des traditions culturelles comme devant être identifiées, puis classifiées. En les réduisant à des stéréotypes, nous essentialisons les phénomènes culturels. L’anthropologie critique s’est efforcée, cette dernière décennie, de penser des outils de base permettant l’analyse et la remise en question de notre manière d’ordonner l’histoire et les processus historiques où nous sommes engagés. J’aimerais présenter un bilan synthétique et orienté de quelques-uns des éléments fondamentaux du concept de culture.
Confrontés à une image de la culture comme un tout que partage une population humaine, nous remarquons davantage, aujourd’hui, les conflits internes, malentendus  et stratégies qui se développent au sein même d’une culture pensée comme telle. Nous ne pouvons plus appliquer à un groupe social quel qu’il soit une image homogène faites de caractéristiques culturelles. Même les plus petits groupes, autrefois qualifiés de tribaux, font montre d’une remarquable diversité et d’une tendance affirmée aux changements internes. En ce qui concerne le monde industriel dans sa complexité, ses pays et ses régions, grands ou petits, témoignent aujourd’hui d’une culture contrastée et d’une extraordinaire hétérogénéité. De même, n’importe quelle frontière divisant le monde de la culture en plus petites unités relève d’une excessive artificialité. La culture, chaque culture étant conçue comme un tout intégré, partagé, homogène et séparé, relève aujourd’hui d’une conception en crise. Nous nous trouvons donc contraints de réfléchir selon des modèles considérablement différents.
De nos jours, nous avons tendance à souligner le caractère social inhérent au monde de la culture, tenu à un dynamisme vital et aux mutations continues des processus sociaux. Nous tendons également à penser que la vie culturelle est dotée d’une flexibilité infinie. Ceci apparaît d’autant plus quand nous nous intéressons davantage au sens qu’aux mœurs ou aux diverses composantes culturelles. La diversité intrinsèque à un groupe est mieux comprise si la culture est envisagée comme créatrice de diversité. Au lieu de dire que quelqu’un appartient à une culture donnée, nous devrions plutôt comprendre que cette personne mène sa vie sociale en fonction de potentialités culturelles.
Complétons cette vision en définissant la culture comme un procès de transmission intergénérationnelle. Nous devons comprendre l’expérience d’un groupe social comme la somme de l’expérience et des interactions de ses membres. Le passage d’une génération à l’autre implique parfois une rupture avec ce que veut transmettre la génération précédente, ou, à tout le moins, la possibilité d’une nouvelle façon de recevoir, d’interpréter, et de recréer. Si nous ajoutons à cela que des actions et des expressions, mêmes soumises aux modèles les plus rigides, ne se répètent jamais à l’identique, nous pouvons commencer à entrevoir le degré d’invention qui est nécessaire à une tradition pour perdurer ou sembler perdurer. Nous devrions donc cesser de voir en la culture un espace commun, sémantique et dynamique, qui donne parfois lieu à des cosmogonies intégrantes. La culture devrait être comprise comme une force mouvante génératrice de diversité, de tension, de stratégies.
 
De nouvelles formes de diversité culturelle
 
À partir de là, il devient plus facile de saisir que le processus de globalisation ne conduit pas nécessairement à une homogénéisation globale. L’humanité agit dans un espace que l’on peut concevoir comme ouvert, mais qui n’est pas vide. Le monde de l’avenir ne sera pas sans frontières, mais ses frontières ne seront pas infranchissables.
Plusieurs éléments peuvent nous aider à comprendre la relation entre le procès de la mondialisation et l’apparition de nouvelles formes de diversité. En premier lieu, ce sont des regards culturels différents qui voient les influences culturelles produites par la mondialisation. Le même film ou la même série télévisée peuvent être perçues de diverses façons par des groupes de spectateurs différents, qui opèrent leur propre sélection sur un arrière-plan pour eux dénué de sens. Parmi les occurrences d’intégration de formes nouvelles réinterprétées dans un cadre cognitif ancien, figure le cas de la sorcellerie en Afrique. Des éléments organisationnels nouveaux sont interprétés le plus fidèlement possible selon le modèle explicatif fourni par la sorcellerie dans cette région. Deuxièmement, le réseau commercial lui-même valorise les différences de manière à attirer les touristes ou à vendre des produits typiques, de la gastronomie locale, etc. Ce sont alors les vendeurs eux-mêmes qui cherchent la différenciation. La structure de l’économie mondiale elle-même génère de nouvelles différences, imaginant des distinctions à partir d’éléments pensés comme traditionnels. Dans une large mesure, les mouvements de population, qu’il s’agisse de touristes ou d’émigrants, et l’accueil en tous lieux de marchandises jusqu’alors inconnues, sont susceptible de créer une source de matériel nouveau qui ne  correspond pas à nos fantasmes, mais peut être utilisé avec créativité. Ces nouvelles sources d’imagination ne vont pas toujours dans le bon sens. Bien qu’elles puissent engendrer de nouvelles opportunités, elles soulèvent également de nouveaux risques et laissent souvent les gens perplexes, confus ou anxieux. Finalement, nous pourrions dire que l’impression même de se sentir envahi par des éléments homogénéisants pousse fréquemment à réagir en sens inverse. Certains aspects de l’uniformité génèrent de la différence culturelle sous d’autres aspects.  
Ces processus sont au cœur des stratégies identitaires de bien des groupes ; ils sont utilisés pour affirmer des différences perçues comme génératrices de légitimité. Tout ceci crée un sentiment de fluidité sociale, et pourtant, à d’autres moments, cela peut conduire à un repli du groupe sur lui-même, avec radicalisation des frontières. Notre sentiment d’identité collective (tel que le soulignent depuis longtemps les sciences sociales) est éminemment relatif. Il doit être comparé à autre chose. Nous savons que nous sommes en opposition à ce que nous ne sommes pas. En d’autres temps, il était plus rare que des groupes puissent se comparer les uns aux autres comme ils le font aujourd’hui. De nos jours, dans de nombreuses villes, nous avons une multitude de voisins différents, nos voyages engendrent des rencontres et les mass-médias nous fournissent pour information des images pittoresques. Tout ceci aide à constituer une image complexe de l’identité que nous souhaitons nous construire par contraste avec les autres.
J’ai insisté sur le renforcement et la création de nouveaux groupes ethniques. Une vision simplificatrice serait de considérer que les groupes ethniques traditionnels ont toujours été définis par leur appartenance à un territoire, par leurs coutumes et par leur langue. En un sens, tenus pour des groupes plus naturels, on comprenait leur identité comme quelque chose d’ancien et de fondamental. Beaucoup de groupes ethniques actuels vivent loin de leur terres ancestrales. Ils tentent de re-conceptualiser leur existence en tant que culture dans un nouvel environnement. Ils essaient, délibérément, de cultiver leur culture et de mettre en valeur leurs différences. De tels groupes ethniques se rapprochent de ce que nous pourrions appeler une association volontaire. Dans ces circonstances, la culture s’apparente de plus en plus à une  idéologie véhiculant de nouvelles formes d’identités politiques. La culture devient une arme stratégique.
On a utilisé le terme multiculturalisme pour parler du droit à l’auto-définition culturelle. Le terme lui-même ainsi que les projets spécifiques qu’il recouvre, sont l’objets de multiples controverses. Quoi qu’on en dise, l’acceptation de plus en plus grande du droit des minorités à une identité collective et à défendre une culture différente, contribue à la fois au processus de dé-légitimation de l’État-nation et à l’érosion de l’hégémonie culturelle. Je voudrais répéter que le processus de mondialisation affecte directement à la fois la fluidité des mouvements dans les relations interculturelles et les attitudes menant à l’isolation.
Les mouvements de défense d’une identité culturelle spécifique ne se réduisent pas seulement à une opposition à la possibilité d’une mondialisation totale. Les mouvements identitaires, nouveaux ou conçus comme revitalisation d’identités anciennes, sont directement liés à la fascination qu’exercent les nouveaux objectifs et horizons du processus de mondialisation. Dans tous les cas, nous assistons à un mouvement mondial qui vise au renforcement de certaines identités définies selon des similitudes significatives, repérables dans des aires géographiques distantes. Certains se réclament encore d’une identité fondée sur une appartenance à un territoire, une race ou une religion. D’autres tirent le meilleur parti d’éléments différents, tout en s’appuyant sur des conceptions identitaires non territoriales. Quoi qu’il en soit, le processus de déterritorialisation de la culture et de l’identité est indéniablement en pleine expansion. Tout ceci donne naissance à un nouveau monde et, ce qui est plus important, une nouvelle manière de comprendre le monde. Nous pourrions dire que, les circonstances ayant changé, nous devons transformer la manière dont nous concevons la culture. Ceci nous aide à mieux comprendre ce qui a changé, mais aussi de quoi était fait le passé. En temps de crise, il semble nécessaire de comprendre et de faire la critique d’une époque où les théories essentialistes et l’objectivisme culturel produisaient une définition opaque  des unités sociales en termes de culture, de race, de nation ou d’ethnies. Dans l’esprit de la plupart des gens qui étudient ces questions, l’idée d’une communauté culturelle fondée sur la nation ne tient plus la route.
 
La résurgence de la cité
 
Le nouveau foyer des doutes, de la crise des idées et du besoin de nouvelles formulations, est le concept de citoyenneté. Il s’agit évidemment d’un vieux concept, dérivé de l’idée de la cité. Ce dernier millénaire, les cités ont joué un rôle extraordinairement décisif dans l’histoire d’une grande partie de notre monde. La cité est à l’origine du jeu de relations sociales ayant permis le développement d’une vie culturellement, économiquement et politiquement dynamique. Être citoyen en Grèce donnait accès aux droits les plus significatifs ; la définition conceptuelle et juridique de la citoyenneté se trouvait au cœur d’importantes analyses philosophiques. La citoyenneté a pris de nouvelles dimensions pendant la période romaine, mais est restée l’élément organisateur fondamental de l’Empire.  
La naissance des États-nations modernes, cependant, coïncide avec une minimisation du rôle de la cité et de la citoyenneté, tous les membres de la nation étant considérés comme des citoyens. L’État moderne privilégie son unité au détriment d’une conception pluraliste de la cité. La primauté historique du concept de citoyenneté urbaine laisse place à la primauté nouvelle d’un territoire national compact. Même le processus de construction des nations exalte, symboliquement du moins, le milieu rural comme creuset des valeurs fondamentales de la nation, alors que le milieu urbain subit une relative condamnation. Et pourtant, de toute évidence, le concept de cité n’a pas abandonné sa validité et sa force. Ce sont justement les nouvelles cités qui ouvrent la voie vers des stratégies innovantes en matière de citoyenneté. La cité semble s’interposer entre le national et le global. En un sens, les cités modernes remettent en cause voire remplacent la Nation.
Beaucoup de cités des temps présents rassemblent des quartiers notoirement pluriethniques. Elles sont le lieu de formation de nouvelles territorialisations. Au cours d’une promenade dans une cité moderne, nous traversons des quartiers dont les traits ethniques et culturels dérivent de plusieurs pays d’origine. Prenons, par exemple, la ville de Chicago. En quittant l’université pour descendre la 45ème rue, nous traversons sur plusieurs kilomètres un quartier densément peuplé, principalement de gens de couleur, et de quelques Blancs américains. Nous arrivons ensuite dans un quartier d’immigrants polonais et lituaniens (plus de cent cinquante mille) qui affichent ostensiblement leur origine en ornant leurs maisons d’images religieuses et autres symboles. Après avoir quitté ce quartier, des signes et des noms d’institutions en espagnol nous apprennent que nous sommes dans Pilsen, où vivent de nombreux Mexicains. Dans la première moitié du vingtième siècle, comme l’indiquent son nom et son style architectural, c’était un quartier tchèque. Ensuite, nous passons sous une majestueuse arcade de style oriental pour entrer dans Chinatown, qui fourmille de restaurants, de boutiques et de temples typiques. Notre voyage se termine dans Little Italy et le petit quartier grec. La reterritorialisation typique des quartiers des grandes cités nord-américaines commence à se constater dans plusieurs grandes villes européennes. Ces microcosmes urbains ont aussi besoin de lieux de rencontre tels la rue, des places publiques, de gigantesques centres commerciaux, des centres sportifs où l’on se rassemble pour des festivals ethniques, etc.
C’est la cité qui organise ses mécanismes relationnels et de vie commune. Ce caractère pluraliste est revendiqué et s’exprime symboliquement dans les domaines les plus significatifs des représentations culturelles. Le sport, capable de rassembler les foules et d’être montré à la télévision à des millions de personnes en est un bon exemple. Dans les cités multiethniques, mais aussi dans les plus petites villes, les équipes représentant la cité sont pluriethniques et plurinationales tout au moins d’origine. L’équipe d’une  cité européenne de dimension moyenne (et même celle d’une plus petite ville encore) peut comprendre des joueurs brésiliens, argentins, marocains ou nigériens, voire de quatre ou cinq pays européens. Il s’agit de l’un des symboles les plus puissants de la cité. En un sens, peu de personnes  représentent la cité aussi bien que les joueurs. Si l’un d’eux fait partie de l’équipe depuis six ou sept ans, de nombreux citoyens peuvent voir en lui l’un des meilleurs représentants de la cité.
On peut transférer cet exemple tiré du sport aux domaines du spectacle et de l’art. Plus de la moitié d’un orchestre symphonique dont une pittoresque petite ville espagnole tire sa fierté peut être composée de musiciens venant d’Europe de l’Est. On peut décliner des mouvements similaires et de plus en plus fréquents dans les champs de l’idéologie, de la religion ou de la participation politique. Tout ceci témoigne d’une nouvelle manière d’appréhender la cité et la citoyenneté. Certains auteurs ont comparé les caractéristiques de la cité au concept traditionnel des nationalismes, suggérant qu’elle se rapproche davantage d’une société médiévale que de la société typique des états-nations modernes. Il s’agit de sociétés hétérogènes, où l’on atteint difficilement à une uniformité minimale et dont les caractéristiques sont partagées, de manière relativement chaotique, avec des groupes sociaux variés qui se recoupent partiellement. Les membres d’organisations ou d’associations privées assument de plus en plus le rôle et les fonctions qui étaient auparavant le monopole de l’État. La sécurité des citoyens repose de plus en plus entre les mains de compagnies privées. De multiples fonctions et besoins sont fréquemment assumés par des organisations non gouvernementales de volontaires.
 
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Le nouveau  concept de citoyenneté introduit de nouvelles formes d’identités et de nouvelles manières d’interagir. Il y a des confrontations et des rencontres, mais la solidarité n’est jamais absente. De nouvelles possibilités de dialogue et de compréhension s’ouvrent dans des champs nouveaux. S’il est vrai que la culture est devenue une arme politique, la politique peut se donner pour objectif de rompre l’isolement des différents groupes et de devenir une manière d’élargir les horizons. Compte tenu des inégalités statutaires et économiques, des procédés injustes de la hiérarchie et du pouvoir qui fleurissent dans les cités, ce ne sera jamais chose facile. Les dynamiques culturelles y sont toutes liées. Là se trouvent le point de départ et les fondations à l’établissement de règles permettant aux citoyens de se comprendre et de vivre ensemble selon de nouvelles modalités dans un esprit créatif.
 
Traduit de l’anglais par Natacha Collomb
 
 
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