L’Europe, une « terre sans ancêtres » ?
 
Wang Mingming
 
 
 
Depuis ces dernières années, j’ai le désir d’étudier et d’observer l’Europe avec un regard chinois, ceci afin d’explorer les possibilités d’un dialogue transculturel des deux continents. En été 2001, avec le soutien de l’Institut Transcultura de Paris et en collaboration avec le philosophe chinois Zhao Tingyang, je suis venu en France mettre en œuvre le projet dit « Voyage vers l’Ouest ». L’idée de départ est de faire une étude anthropologique de terrain sur un petit village, Puy-Saint-André, près de Briançon. J’avais l’intention de comparer des villages chinois que je connais bien à ce village français afin de tourner un film documentaire ethnographique. Le principe sur lequel je m’appuie est celui de la disposition mutuelle (mutual disposition, cf. Le Pichon 1993) de l’anthropologie réciproque. Ce ne sont pas les résultats de ce travail que je voudrais développer ici, mais plutôt des désirs et des idées qui ont mûri au cours de cette étude. Quant à savoir si cette recherche peut aboutir à des résultats positifs, seul le temps pourra nous le dire.
 
Pour un regard chinois sur le monde
 
En 1997, j’ai publié un ouvrage dans lequel j’ai avancé la proposition de mener des recherches anthropologiques chinoises à l’extérieur. L’anthropologie chinoise, tout comme l’ensemble des sciences sociales, est entrée dans une phase où il y a nécessité d’entamer des recherches sur l’Occident avec un regard chinois sur le monde. En faisant une rétrospective des recherches anthropologiques chinoises au sein de la Chine et hors de la Chine, j’ai mis en cause le centrisme-nationaliste en vogue dans le monde des sciences sociales. Depuis ces dernières années, dans le monde chinois de la recherche est apparue une tendance à étudier l’histoire, la société, la culture et la politique en prenant la Chine comme centre. Cela relève d’une bonne volonté post-colonialiste, mais on ne voit pas la pertinence et l’originalité des analyses, des explications et des jugements de ce sino-centrisme.
À mon sens, en vue de mener une réflexion à l’échelle mondiale sur une époque donnée, nous avons besoin de constituer, sur le plan culturel, un mécanisme de réciprocité. L’anthropologie réciproque proposée par les chercheurs français est une bonne base pour ce type de recherche. Néanmoins, pour constituer un mécanisme de réciprocité anthropologique, j’estime que les anthropologues doivent d’abord réfléchir à quelques questions-clés exposées ci-dessous :
— Pourquoi les concepts tenus d’une manière erronée depuis de plus de quatre siècles pour dotés d’une capacité d’explication universelle sont-ils tous issus des théories relatives aux religions et visions cosmologiques ?
— Comment ces mêmes concepts ont-ils pu devenir au cours de l’histoire des principes universels, qui influencent fortement nos modes d’échanges transculturels ?
— Si l’on doit développer des concepts réellement dotés d’une capacité d’explication universelle, faudrait-il nécessairement et inlassablement, ainsi que le préconisent les post-colonialistes, faire la démonstration des connaissances qu’a développé l’impérialisme occidental sur les sociétés non-occidentales ?
— De nombreux chercheurs en sciences sociales au Moyen-Orient, en Inde et en Asie orientale sont conscients des problèmes relatifs aux connaissances/pouvoirs de l’Occident, et ont souligné la nécessité de sciences sociales locales. Mais qu’est-ce qui définit des sciences sociales locales ?
Les recherches anthropologiques en Occident ont tenté, depuis les années 1970, de répondre à ces questions. Cependant, les publications parues en Europe et en Amérique se contentent de critiquer l’européocentrisme, et ne les ont pas envisagées avec un regard vraiment universel. Ce qui donne aux anthropologues chinois une excellente occasion d’intervenir dans le domaine des théories culturelles. Néanmoins cela ne signifie pas que l’anthropologie chinoise puisse fournir un mode susceptible de remplacer le modèle occidental. Car depuis longtemps existe aussi, dans notre discipline le problème d’auto-limitance du regard.
 
Le « Voyage vers l’ouest » et la question des ancêtres
 
C’est dans cette problématique que s’inscrit mon projet de Voyage vers l’Ouest, comprenant l’étude anthropologique à Puy-Saint-André. Mon projet initial était un film documentaire ethnographique. Notre voyage en France, l’été dernier devait préparer le terrain. Le projet d’étude, que j’ai nommé « sans ancêtres », consiste à utiliser la méthodologie de l’ethnographie en anthropologie afin de mener une expérience de réciprocité conceptuelle (conceptual reciprocity) dans une zone centrale de la civilisation européenne. À terme, cette expérience devrait avoir une influence positive sur la connaissance réciproque de l’Orient et de l’Occident.
Mon étude sur Puy-Saint-André tourne autour du concept de l’absence de l’ancêtre. Pourquoi ce sujet ? Je ne prétends nullement que les Européens sont dépourvus d’ancêtres, je suis simplement parti de l’idée selon laquelle, puisque les rites de commémoration des ancêtres représentent un trait caractéristique de la culture chinoise par rapport à la culture occidentale, il serait intéressant d’utiliser ce concept pour élargir nos connaissances transculturelles.
On sait que longtemps la conscience des ancêtres a été considérée par les Chinois comme l’élément-clé permettant de distinguer l’humain des animaux. Dans le même temps, les Chinois estiment avec fierté que le culte des ancêtres distingue la culture chinoise de la culture occidentale. Le paradoxe est que, depuis le siècle dernier, penseurs et politologues n’ont cessé de réfléchir à cette question, certains considérant même cette ancienne croyance comme un obstacle à la modernisation de la société chinoise.
Si nous essayons aujourd’hui de dresser une carte ethnographique du monde à l’aide du concept d’ancêtre, nous pourrons constater que contrairement aux régions comme l’Afrique, l’Asie orientale, les îles du Pacifique et l’Amérique à l’époque des Indiens, ce concept est quasi inexistant sur le continent européen. Ces peuples non-occidentaux, non-européens, vivent « sous l’ombre de leurs ancêtres » (cf. M. Xu Langguang), ce qui n’est pas du tout le cas en Occident. Dans le domaine de l’anthropologie sinologique, la recherche sur le culte des ancêtres a toujours fait l’objet, de Maurice Freedman jusqu’à présent, d’une attention particulière. Depuis 1974, les recherches sur les religions et rites populaires chinois ont étudié sous un autre angle la question du culte des ancêtres. Selon certains chercheurs, les ancêtres et la croyance chez les Chinois aux esprits, aux mânes constituent la délimitation des communautés paysannes. Les ancêtres délimitent la communauté de l’intérieur, tandis que esprits et mânes délimitent de l’extérieur l’unité de l’espace social commun (cf. Feuchtwang, 1974). Bien que ces anthropologues sinologues ne précisent pas si cette communauté socio-économico-religio-culturelle relève d’un phénomène particulier propre à la Chine, leurs thèses sous-entendent que cette communauté paysanne, ayant comme noyau interne le culte des ancêtres, est totalement dépourvue d’un mécanisme unifiant propre à la société moderne.
 
Ayant mené des recherches sur le terrain depuis une dizaine d’années dans une Chine où la pratique du culte des ancêtres est largement répandue, j’ai une meilleure connaissance et une opinion personnelle concernant la vie sociale et les rites dans les régions rurales du sud de la Chine. Aujourd’hui dans ce village du sud de la France, quelle connaissance mon étude pourra-t-elle apporter ? La comparaison entre avoir ou ne pas avoir d’ancêtres n’est qu’un paramètre de référence. Mais celui-ci est extrêmement important, car nous avons depuis longtemps interprété la différence entre avoir des ancêtres et ne pas avoir d’ancêtres comme une différence entre groupe et société, entre clan et nation, entre réciprocité interactive et connaissance universelle (cf. Gellner, 1983). J’ai beau avoir tendance à refuser toute théorie de différence absolue, pour pouvoir ouvrir un dialogue transculturel, la question à laquelle je dois répondre au préalable est : dans un lieu où le culte des ancêtres est absent, comment la vie sociale peut-elle être possible ? Comment ces gens peuvent-ils être compris de nous, pratiquants du culte des ancêtres ?
Les enquêtes réalisées sur le terrain à Puy-Saint-André laissent entrevoir une similitude entre villages chinois et villages français. Par exemple, le sentiment d’appartenance à un terroir, l’attachement accordé par les villageois aux fontaines, prairies, habitats et fours à pain traditionnels, par ailleurs symboles sémiotiques chargés de mémoire et d’histoire. Les vestiges historiques que j’ai visités à Puy-Saint-André font la fierté des villageois et l’admiration des visiteurs, mais derrière eux se cache l’histoire de la campagne française, qui mérite une étude approfondie. Certes, les Français sont de croyance catholique, et ne pratiquent pas le culte des ancêtres au sein du clan, mais les symboles sémiotiques cités plus haut démontrent l’existence des communautés paysanne basée sur le noyau du clan, et cela a eu une grande influence dans l’histoire de la campagne française. Marc Bloch, dans son ouvrage Caractères originaux de l’histoire rurale française, ne dit pas le contraire.
L’excellent ouvrage d’Emmanuel Le Roy Ladurie, Montaillou, village occitan, de 1294 à 1324, nous aide à mieux comprendre l’histoire de la campagne française, et nous révèle des aspects cachés de l’histoire de la société rurale française. On peut dire que la campagne méridionale française a vécu une période de transition d’une culture de croyance paysanne à la culture catholique. Certaines pratiques païennes subsistent jusqu’à nos jours. J’en veux pour preuve le pèlerinage des villageois de Puy-Saint-André à Notre-Dame-des-Neiges. Notre-Dame-des-Neiges est une déesse que l’on peut qualifier de déesse locale. Elle était la déesse du Grand lac, vénérée par les gens de Puy-Saint-André. Derrière la chapelle de Notre-Dame-des–Neiges se trouve effectivement un grand lac, presque à sec aujourd’hui. Croyances et pratiques religieuses de Puy-Saint-André dénotent des caractéristiques à la fois locales et translocales.
 
She et Hui à Puy-Saint-André
 
Ceci me permet de discuter d’un problème de choix de termes pour la traduction en chinois de concepts tels que communauté et société. Le concept de la société est rendu en chinois par le terme binaire Shehui. Or, que sous-tendent, à l’origine, les termes She et Hui ? Peuvent-ils exprimer pleinement l’idée du concept société ? D’un point de vue philologique, les deux caractères chinois She et Hui connotent une idée fondamentalement différente du terme société. En Europe, la société a une origine évidemment urbaine, et désignait les associations, regroupements et confédérations formés de citadins. Par la suite seulement Ferdinand Tönnies et Émile Durkheim utilisent le terme pour qualifier la société nationale, unitaire, réunissant un espace géographique et politique donné et une nation donnée, par opposition à la notion de communauté. Petit à petit, ce concept se distingue des représentations collectives, pour désigner les faits sociaux qui déterminent la pensée, la mémoire, le récit et le dialogue collectifs.
 
En chinois classique, She désigne des rites relatifs au culte du dieu du sol. Le terme binaire Sheji désigne le pays (territoire), protégé par les Esprits protecteurs du sol et des céréales, soulignant ainsi l’importance de l’agriculture dans la Chine antique. Le terme Hui, lui, désigne des relations sociales au-delà du sol et d’une concentration agricole donnée ; il exprime l’idée d’une assemblée, d’une réunion, voire de manifestations collectives rendant hommage aux différentes divinités et aux mânes. Ainsi, dans la culture chinoise, les termes She et Hui connotent-ils plutôt une vision cosmologique des rites et des symboles. La société, dans la vision chinoise, insiste plutôt sur l’aspect de la constitution cérémoniale de la société. Il n’y a pas lieu de développer ces idées ici ; cependant, j’ose affirmer que, d’un point de vue étymologique, She et Hui, expriment bien la signification et les relations sociales entre l’église et la chapelle dans la campagne française.
Si dans la campagne française, les gens ne pratiquent pas le culte des ancêtres, cela ne signifie pas pour autant que qu’ils soient dépourvus d’ancêtres. Bien que les villageois de Puy-Saint-André n’aient pas une pratique collective du culte des ancêtres, avec les messes à l’église du village et le pèlerinage à Notre-Dame-des-Neiges, ils manifestent une identification et une cohésion locale semblables à celle qu’expriment les concepts She et Hui des Chinois.