La science est-elle universelle ?
 
Jean-Marc Lévy-Leblond
 
 
« La science étant un des éléments vrais de l’Humanité, elle est indépendante de toute forme sociale, et éternelle comme la nature humaine », écrivait en 1848 Ernest Renan, dans L’Avenir de la science. Si le scientisme du dix-neuvième siècle a beaucoup cédé de terrain à la fin du vingtième, il s’en faut que toutes ses idées reçues aient disparu. L’universalité de la science reste aujourd’hui une conviction largement partagée. En un monde où systèmes sociaux, valeurs spirituelles, formes esthétiques connaissent d’incessants bouleversements, il serait rassurant que la science au moins offre un point fixe auquel se référer dans le relativisme ambiant. La science au moins, et sans doute au plus : si Renan écrit la considérer comme « un des éléments vrais de l’Humanité », tout son livre laisse à penser qu’il s’agit d’une clause de style et que la science est pour lui le seul « élément vrai ». De fait, un siècle après Renan, le physicien Frédéric Joliot-Curie, pouvait écrire en toute bonne conscience progressiste :
 « La pure connaissance scientifique doit apporter la paix dans nos âmes en chassant les superstitions, les terreurs invisibles, et aussi en nous donnant une conscience plus claire de notre situation dans l’univers. Et c’est peut-être l’un de ses plus hauts titres : elle est l’élément fondamental — et peut-être le seul élément — d’unité de pensée entre les hommes dispersés sur le globe. »
De fait, il est difficile de disputer que tous les autres éléments de la culture — formes d’organisation politique, structures de parenté, mythes fondateurs, us et coutumes, religions et spiritualités, arts et lettres — appartiennent à des cultures, au sens ethnologique du terme. Mais la science n’offre-t-elle pas des connaissances objectives, vérifiables, reproductibles ? Le vrai ne peut-il raisonnablement prétendre à une universalité que le beau et le bon se verraient non moins raisonnablement refuser, ou à tout le moins discuter ? Le théorème de Pythagore, le principe d’Archimède, les lois de Kepler, la théorie d’Einstein, s’ils sont vrais ici et maintenant, comme là-bas et hier, ne le sont-ils pas par essence partout et toujours ? Un premier doute néanmoins devrait nous saisir à la pensée que ces exemples, si probants puissent-ils paraître, appartiennent tous à une tradition somme toute assez provinciale, celle de l’Europe occidentale et de la culture gréco-judéo-chrétienne. On serait bien en peine de citer à l’appui de l’assertion d’universalité une panoplie d’exemples elle-même universelle, qui convoquerait des savoirs communément partagés et référés à des origines tibétaines, maories ou aztèques.
Au niveau fondamental, la thèse de l’universalité de la science, comme on serait tenté d’écrire, ne peut être soutenue sans se référer à son unicité et à son unité — non moins problématiques. Depuis le xixe siècle, qui tenait sans aucun doute la science occidentale pour la seule existante, unicité qui la destinait tout naturellement à l’universalité, les historiens des sciences ont montré l’importance et la richesse d’autres traditions scientifiques — indienne, chinoise, arabo-islamique. Mais cette reconnaissance est souvent perçue comme celle de sources, qui auraient finalement convergé pour alimenter le grand fleuve unique de la science, sources dont on concédera qu’elles ont été trop longtemps négligées, mais pour mieux en sous-estimer finalement l’historicité spécifique. Quant à l’unité de la science, si ardemment projetée jusqu’au début du xxe siècle, elle est finalement restée pure pétition de principe devant la spécialisation croissante des domaines scientifiques, en ce qui concerne tant leurs modes d’organisation que leurs méthodes d’investigation.
Certes, la science dont il s’agira ici se réduit pour l’essentiel aux mathématiques et aux sciences de la nature. La prise en compte des sciences sociales et humaines rendrait beaucoup plus aisée la critique de la prétention à l’universalité. Sans porter le moindre jugement de valeur sur la scientificité des unes et des autres, et pour ne pas me faciliter indûment la tâche, je limiterai donc mon argumentation aux sciences asociales et inhumaines.
 
Une expérience d’altérité mathématique
 
Lors d’une visite au Japon, dans l’un des multiples temples shintoïstes ou bouddhistes, étapes obligées des touristes, vous voyez de nombreuses tablettes suspendues en offrande aux divinités du lieu, gravées ou peintes de divers motifs — paysages marins, vues du Fuji-Yama, chevaux au galop ou pures calligraphies. Soudain, votre regard s’arrête sur l’un de ces ex-votos ; non, vous ne rêvez pas, c’est bien une figure géométrique, arrangement particulier et énigmatique de cercles, triangles et autres ellipses. Sollicité, un ami ou un guide vous expliquera que le texte qui accompagne la figure est bien celui d’un énoncé mathématique, donné le plus souvent sans sa démonstration. Ces sangaku, ou tablettes mathématiques, remontent à l’époque Edo (xviie, xviiie et xixe siècles), où le Japon s’est volontairement isolé et coupé des influences extérieures, occidentales en particulier. Replié sur lui-même, c’est alors qu’il développe certaines de ses plus originales créations culturelles, le théâtre nô, la poésie des haïku — et une mathématique spécifique, le wasan, dont les sangaku constituent une forme publique.
 
Figure 1
 
 
Principalement intéressé par les propriétés métriques ou projectives de figures planes et tridimensionnelles, mais aussi par certaines considérations sur les nombres entiers, le wasan ne se présente pas comme un corps de doctrine axiomatique, du type adopté par la mathématique occidentale depuis Euclide. Il s’agit plutôt d’une collection de résultats dont certains cependant peuvent être fort élaborés. On trouve ainsi sur certains sangaku des énoncés qui précèdent parfois d’un à deux siècles les théorèmes occidentaux équivalents.
Mais plus que les contenus mathématiques des sangaku, c’est leur présentation et leur fonction qui nous interrogent. Imagine-t-on découvrir à Lourdes ou au Sacré-Cœur un ex-voto qui représenterait, plutôt que la Vierge sauvant un enfant malade ou un marin naufragé, la figure illustrant la droite d’Euler ou le triangle de Pascal ? Véritables œuvres d’art, soigneusement peintes et calligraphiées, souvent dues à des amateurs éclairés, ces tablettes témoignent d’une conception d’abord esthétique des mathématiques : ce qu’on offre aux divinités, c’est du Beau, qu’il revête la forme d’un cheval admirablement peint ou celle d’un élégant résultat géométrique. Ces trop brèves indications ne signifient nullement que la fonction des sangaku était purement esthétique. Ils jouaient également un rôle que l’on pourrait dire publicitaire, dans la constitution et la rivalité des écoles de mathématiques, et revêtait même un aspect sportif, exprimant sous forme de défis l’émulation entre maîtres de mathématiques ou amateurs éclairés. Il n’en demeure pas moins que, même de ce point de vue, leur localisation dans les temples reste en tout cas singulière. À la différence profonde des mathématiques connues dans la tradition occidentale, les mathématiques des sangaku ne peuvent se comprendre pleinement ni dans la perspective d’applications techniques, ni dans celle d’une conception philosophique, ni même, malgré leur contexte sacré, dans celle d’interprétations mystiques (telle la numérologie de la kabbale, par exemple).
 
La science prise au mot
 
Une première indication probante de la diversité culturelle qui sous-tend l’idée de science découle d’une brève enquête sur les termes utilisés dans plusieurs langues, dont les étymologies variées connotent des associations de pensée et des représentations mentales fort différentes.
Il est remarquable que le mot science lui-même, utilisé en français, mais aussi sous des formes proches, dans les autres langues romanes, ainsi qu’en anglais, n’est lié que secondairement au savoir ou à la connaissance. Le verbe latin dont il provient, scire, semble avoir eu initialement le sens de trancher, fendre, puis décider, décréter ; scire est relié à secare, couper, qui a donné scier (si l’Histoire a sa grande hache, la science a sa grande scie…). Le latin finit par donner à scientia le sens de connaissance théorique, mais le français du XIe siècle désignera par science d’abord le savoir-faire et l’habileté, nuance qui persistera longtemps dans l’usage populaire (voir Raymond-la-Science), avant que l’acception moderne s’impose.
En allemand, Wissenschaft dérive du verbe wissen = connaître, au sens d’un savoir assuré, mais aussi d’un pouvoir (voir le belgicisme « Sais-tu parler anglais ? »). Jusqu’au début du XVIIe siècle, l’idée de connaissance objective se traduit par Wissenheit, où l’affixe heit exprime une idée plus abstraite (heissen = dire, régir) que schaft (schaffen = faire, réaliser). Ce n’est qu’au XIXe siècle que Wissenschaft prend le sens moderne de connaissance scientifique.
En japonais, le mot est kagaku, écrit avec les deux caractères ka, et gaku = étude (que nous avons déjà rencontré avec les sangaku). Étymologiquement, ka signifie matière au sens concret de matière scolaire, et plus généralement d’une unité cohérente qu’il convient de maîtriser. Ainsi, le mot japonais ne porte pas directement l’idée de savoir, mais plutôt celle d’apprentissage. A fortiori, la nuance epistémè/tekhnè lui est étrangère. Le mot kagaku date de la Restauration de Meiji, lorsque le Japon s’est brusquement occidentalisé, et n’a donc guère que cent trente ans. À la même époque, le mot (avec une autre prononciation, évidemment) sera emprunté par le chinois, qui ne disposait donc pas, avant la fin du 19è siècle, de mot à la fois spécifique et général, pour ce que nous appelons aujourd’hui la science chinoise.
En russe, de même, nauka vient (au XVIIe siècle seulement) d’une racine qui signifie étudier ou enseigner, sans relation immédiate avec l’idée de savoir, même si son sens moderne est plus proche du terme allemand Wissenschaft. En arabe aussi, ‘ilm, qui désigne la science, vient de la racine ‘alima = apprendre. C’est un autre mot qui est utilisé plus spécifiquement pour savoir et connaissance : ma’rifa, de la racine trilitère ‘arafa = connaître.
En basque, zienzia est une simple translittération du terme espagnol, procédé d’importation linguistique courant, que l’on retrouve pour ce terme dans plusieurs langues, mais qui souligne son caractère exogène et prive le mot de toute association étymologique.
Il vaudrait la peine de prolonger cette enquête, qui, étendue à d’autres langues, donnerait sans nul doute des résultats plus divers encore. Mais il est frappant que, même dans le seul domaine indo-européen, la variabilité étymologique et donc sémantique soit aussi notable.
On ne résistera pas au plaisir de donner encore un exemple, tiré d’une langue non parlée, la langue internationale des signes, pratiquée par les sourds-muets. science s’y signifie par le geste qui consiste à ramener les deux mains, doigts repliés, vers la poitrine, puis à ouvrir les bras, comme si l’on écartait les pans d’une veste ; c’est, en fait, l’ouverture du thorax incisé par le scalpel de l’anatomiste qui est ainsi représentée. On conviendra que la référence physiologique et le renvoi direct au sujet de l’investigation scientifique donne à la notion de science un contenu pour le moins original.
 
Des protosciences…
 
En interrogeant la notion d’universalité de la science, il n’est évidemment pas question de réhabiliter, fût-ce de façon implicite ou inconsciente, l’idée d’une supériorité consubstantielle de la civilisation occidentale, qui l’aurait seule conduite à développer cette forme de connaissance. Aussi, doit-on commencer par donner acte que toutes les cultures humaines disposent des outils intellectuels servant à permettre l’émergence de savoirs scientifiques. Il n’existe pas de groupe humain, bien avant les sociétés marchandes ou industrielles, dont les activités ne requièrent pas déjà des aptitudes que j’appellerai « protoscientifiques » (je m’en expliquerai plus loin).
L’exploitation de la nature, tant par les chasseurs-cueilleurs que par les pasteurs et agriculteurs, demande une classification pertinente des espèces animales et végétales et des savoirs détaillés concernant leurs comportements et propriétés — une protobotanique, une protozoologie. Que ce soit à des fins d’orientation ou de divination (ou les deux), doit se développer une connaissance du ciel, des objets qui le peuplent et de leurs mouvements — une protoastronomie. Le dénombrement des troupeaux, la gestion des récoltes exigent des capacités élaborées de dénombrement et de calcul — une protoarithmétique. Les structures de parenté obéissent à des règles parfois extrêmement complexes — une protoalgèbre. La décoration de l’habitat aussi bien que les coutumes ornementales conduisent à des pratiques de tracés graphiques souvent subtiles — une protogéométrie. Il n’est pas jusqu’aux jeux et divertissements qui ne mettent au jour des compétences de raisonnement raffinées — une protologique. Les techniques de façonnage du bois, du métal, de la céramique reposent sur une connaissance précise des matériaux — une protophysique.
 
Figure 2
Figure 3
 
 
Pour autant, cette universalité de fond se concrétise dans des formes d’une étonnante variabilité. Contentons-nous de l’illustrer sur les systèmes de numération. La base 10 qui sert aux systèmes modernes, bien qu’elle corresponde vraisemblablement à la décadactylie humaine, n’est pas générale pour autant. Ainsi les Youkis, une ethnie amérindienne de Californie, utilisent-ils un système à base 8 (préfigurant nos octets informatiques), car ils comptent non pas sur leurs doigts, mais entre. Les Babyloniens, quant à eux, recouraient aux bases 12 ou 60, dont nous voyons encore la trace dans les 60 minutes de l’heure ou les 360 degrés du cercle. La terminologie additive des nombres à laquelle nous sommes habitués (vingt-cinq = vingt plus cinq), n’est pas plus inéluctable ; en chol, une langue maya du Chiapas, le comptage se fait par vingtaine mais rapportée à l’unité supérieure : ainsi, 25 sera énoncé comme « cinq vers deux fois vingt» (que l’on peut expliciter en 5 à partir de 20 vers 40), et 500 comme « cinq fois vingt vers deux fois quatre cents » (soit 100 à partir de 400 vers 800). À un niveau plus profond que la simple terminologie, on trouve dans de très nombreuses langues des classificateurs numériques, chargés de fournir une information qualitative sur les objets dénombrés : le mot désignant le nombre sera marqué différemment (grâce à un jeu de suffixes ou d’affixes, par exemple) suivant la classe à laquelle il se réfère. Le maori connaît ainsi deux classes, suivant que l’on compte des humains ou non. Mais certaines langues ont plusieurs dizaines de classificateurs numéraux ; ainsi, la langue dioi (Chine du Sud) n’en possède-t-elle pas moins de 55, dont voici quelques-unes des classes correspondantes : a/ dettes, crédits, comptabilité, b/montagne, murs, territoires, c/pipes à opium, sifflets, etc., d/rizières, e/vêtements, couvertures, f/ potions, médicaments, g/ esprits, hommes, travailleurs, voleurs, h/filles, jeunes femmes, i/routes, rivières, cordes, j/enfants, piécettes, petits cailloux, k/paire de choses, etc. — liste bien supérieure à celle évoquée par Borges et reprise par Foucault. L’ethnologie paternaliste du dix-neuvième siècle voyait dans de tels systèmes une étape archaïque d’une pensée primitive qui n’aurait pas encore accès à l’abstraction totale d’un nombre indépendant de ce qu’il dénombre. Mais on peut légitimement arguer que ces classificateurs correspondent à des distinctions d’une extrême pertinence pour les pratiques spécifiques de cette société. Au moins, n’est-il pas nécessaire d’inculquer aux enfants que l’addition n’a de sens que pour des objets de même nature, la langue même ne permettant pas d’ajouter des pommes et des poires (et des scoubidous).
Pour illustrer la variabilité culturelle des formes prises par les connaissances protoscientifiques, on pourrait également convoquer les descriptions du ciel nocturne. Si toute protoastronomie semble savoir distinguer les planètes (errantes) des étoiles (fixes), et reconnaître la bande zodiacale, il s’en faut de beaucoup que les regroupements d’étoiles permettant de structurer le ciel soient universels. Sans doute, la Grande Ourse et Orion offrent-elles des figures assez marquantes pour être généralement reconnues comme telles — mais sous des appellations bien différentes, liées aux récits mythiques autochtones. Cependant la plus grande partie de la voûte céleste est décrite de façon fort diverse. Ainsi, là où la tradition moyen-orientale puis occidentale identifie et nomme des ensembles stellaires assez amples, les constellations, la tradition chinoise considère des structures souvent moins étendues et regroupées différemment (dénommées astérismes). Quant on sait la prégnance du découpage en constellations depuis l’Antiquité jusqu’à l’astronomie moderne, on voit déjà à quel point un contexte culturel donné marque de sa contingence les connaissances scientifiques les plus récentes.
 
 
Figure 4
 
…aux sciences
 
Le terme de science est d’une polysémie porteuse de profondes confusions, dont témoigne le vague des définitions proposées par les dictionnaires de langue usuels. De fait, à considérer de près l’astronomie des prêtres babyloniens, liée avant tout à des préoccupations divinatoires, ou la géométrie grecque, d’essence plus philosophique que pratique, on voit bien que ce même mot de science peut désigner des pratiques fort différentes, tant par les formes d’organisation de la production de connaissances nouvelles que par les fonctions sociales de ces connaissances. C’est pourquoi nous avons choisi d’appeler « protosciences » des savoirs certes efficaces et objectivables, mais non-autonomes, intrinsèquement liés à telle ou telle activité technique, économique, mythique ou ludique. On réservera le terme de science à des formes de savoir abstraites, détachées au moins en large partie de leur origine pratique et de leur utilisation concrète.
En ce sens, la mathématique grecque est bien un exemple canonique de science. La civilisation égyptienne possède des méthodes permettant, à partir de mesures d’arpentage, de calculer les aires de terrains de diverses formes ; ces méthodes empiriques, à buts directement utilitaires, sont parfois exactes, parfois approchées, quelquefois tout simplement erronées, en tout cas jamais démontrées. Mais les Grecs, en revanche, élaborent un corps de doctrines qui transcende toute application pratique et se fonde sur la notion essentielle de preuve, culminant avec les Éléments d’Euclide. C’est cette mathématique que nous reconnaissons encore aujourd’hui comme une science archétypique.
Le miracle grec ne constitue pas pour autant une rupture inaugurale irréversible, qui ferait définitivement entrer la culture occidentale dans l’ère de la science. Il n’est que de considérer le peu d’intérêt des Romains pour ce savoir abstrait, et la faiblesse de leurs contributions, lors même que sur le plan de la littérature et de la philosophie ils empruntent tant aux Grecs. Cet exemple, par le contraste entre deux sociétés pourtant si proches qu’il met en évidence, suffit sans doute déjà à révoquer en doute la notion d’universalité.
C’est la civilisation arabo-islamique qui redonnera à la culture une dimension scientifique majeure. Loin de se borner, comme on l’a trop dit, à transmettre la science antique grecque ou indienne, elle donnera, à partir du huitième siècle, un prodigieux essor à nombre de disciplines scientifiques. Mathématiques, optique, astronomie, géographie, médecine, les connaissances nouvelles s’écriront pour l’essentiel, de Samarcande à Saragosse, en arabe. Des mathématiciens comme al-Khwarizmi (ixe siècle) ou Omar al-Khayyam (le grand poète du xie siècle), des physiciens comme Ibn-al-Haytham (x-xie siècles) auront une avance, en algèbre comme en optique, de plusieurs siècles sur leurs successeurs européens. Mais, si novatrice soit-elle, cette science arabo-islamique opère dans des conditions idéologiques et politiques bien différentes de ce que sera la science européenne.
Les mêmes remarques vaudraient pour les sciences chinoises, dont le développement, autonome jusqu’à l’arrivée massive des Européens (et des jésuites en particulier) au xviie siècle, montre de profondes spécificités, tant par ses thématiques de recherches que par ses formes d’organisation.
La science moderne, quant à elle, naît au début du xviie siècle en Europe (la coupure galiléenne) et se caractérise par des traits originaux, étroitement liés à ceux de la société européenne. D’une part, l’émancipation et la montée en puissance des couches urbaines d’artisans confèrent au travail manuel et aux activités pratiques une légitimité et une dignité nouvelles ; de là, comme en témoigne le fameux texte de Galilée sur l’arsenal de Venise, l’ancrage nouveau de la science dans la technique, pour y puiser tant des thèmes de recherche (les principes de fonctionnement des machines simples) que des moyens d’investigation révolutionnaires : l’expérimentation active relayant la simple observation passive. D’autre part, le contexte idéologique et religieux fournit d’efficaces représentations métaphoriques du savoir ; l’idée de la nature comme un « Grand Livre » (Galilée encore) et la notion reliée, a priori si étrange, de lois de la Nature trouvent évidemment leurs sources dans l’organisation politique et religieuse de la société. Mieux encore, le programme manifeste de mise en œuvre pratique à grande échelle du savoir théorique (Bacon : « Knowledge is power », et Descartes : « Devenir comme maîtres et possesseurs de la nature ») s’articule explicitement avec la mécanisation puis l’industrialisation du capitalisme naissant.
Ces divers épisodes du développement scientifique ne peuvent en aucune manière être traités comme les phases successives d’un progrès continu et homogène. Les épisodes de culture scientifique, aussi intenses et variés soient-ils, se terminent en règle générale avant que d’être, plus tard, relayés ailleurs. Les ruptures et les décalages y sont plus marqués que les passages de relais — et souvent non moins féconds. Si un Needham a pu, dans sa monumentale entreprise de résurrection des sciences chinoises, être guidé par le souci de mettre en évidence leur caractère précurseur et leur apport à la science occidentale, ce point de vue, si bien intentionné soit-il, se révèle aujourd’hui trop réducteur : les pratiques scientifiques chinoises ont des caractéristiques propres, épistémologiques aussi bien que sociologiques, qui ne permettent nullement de les considérer comme un simple affluent du grand fleuve de la science. Il en va de même pour les sciences arabo-islamiques : la reconnaissance des dettes considérables de la science occidentale à leur égard n’autorise nullement à nier leur spécificité et à ne les valoriser que pour ces apports.
Il y a des sciences, non pas seulement au sens élémentaire où il existe des disciplines scientifiques diverses, mais surtout au sens où les modes de production, d’énonciation et d’application des connaissances diffèrent radicalement en fonction des lieux et des époques. On pourrait d’ailleurs arguer que l’une des meilleures preuves de la pluralité irréductible de ces différents épisodes est fournie par leur finitude temporelle. Tant la science gréco-alexandrine que la science chinoise et la science arabo-islamique ont connu le déclin, et pour des raisons spécifiques largement internes aux sociétés dans lesquelles elles se développaient. Il en va d’ailleurs pour les monuments intellectuels de la connaissance scientifique comme pour ceux, matériels, de nos cités : c’est souvent leur ruine et leur abandon qui permet l’irrespect avec lequel ils peuvent être pillés et leurs matériaux réemployés dans des structures et à des fins souvent bien différentes de leur destination initiale.
Pour achever de dissiper la conception commune d’une science universelle qui transcenderait les formes concrètes dans lesquelles elle s’incarnerait au gré des vicissitudes historiques grâce à la continuité temporelle qu’assurerait une transmission d’héritage successifs, il n’est que de constater l’existence de civilisations sans pratiques scientifiques propres, mais non moins développées pour autant. L’exemple princeps ici est celui de Rome, comme il est aisé de le constater. Tout un chacun peut sans mal citer un nombre conséquent de savants grecs, entre Ionie et Alexandrie, de Pythagore à Hypatie, de Thalès à Euclide, d’Archimède à Héron, de Hipparque à Ptolémée, et tant d’autres. Mais quels noms viennent à l’esprit si l’on convoque des scientifiques latins de renom ? Un naturaliste compilateur et crédule, Pline l’Ancien (et son neveu), un architecte, Vitruve, un agronome, Columelle, et puis ? Les Romains qui empruntèrent tellement aux Grecs conquis, en philosophie, en poésie, en mythologie, en sculpture, en architecture, n’assumèrent nullement leur héritage scientifique. Cela n’empêcha nullement la domination, longue et prospère, qu’ils exercèrent sur l’Europe occidentale et la Méditerranée.
 
La science d’e.t.
 
L’une des questions scientifiques les plus passionnantes d’aujourd’hui est celle de l’existence de formes de vie extra-terrestres, et par-delà, de formes intelligentes. Déjà, certaines sondes spatiales, destinées à sortir du Système solaire, emportent des messages à destination d’éventuels collègues extra-terrestres.  Aussi abstrait qu’en soit le codage, il suppose quand même chez leur récipiendaire des modes de connaissance commmensurables avec les nôtres, et donc une forme maximale d’universalité de la science, au sens propre du mot, puisque concernant l’Univers tout entier. Mais imaginons une espèce vivante et pensante tout à fait étrangère à la nôtre — sans pour autant reposer sur des principes biologiques radicalement différents (comme la science-fiction a pu en inventer, à l’instar du « nuage noir » de Hoyle, de nature électromagnétique). Soit donc, dans le cadre d’une biochimie voisine  de celle qui nous anime, un genre d’invertébrés vivant dans les grand fonds océaniques de la planète qui les héberge. On peut concevoir que l’évolution conduise de tels êtres à développer des capacités de communication, une organisation collective et une connaissance active de leur milieu — une civilisation, en quelque sorte ; après tout, les céphalopodes terrestres n’ont-ils pas la réputation d’avoir une intelligence animale assez subtile déjà ?
Les sens mis en œuvre par de tels êtres seraient hiérarchisés d’une façon bien différente de celle que nous connaissons : dans l’obscurité abyssale, la vision serait seconde, et le toucher, sans doute évolué en sensations chimiotactiles subtiles et diversifiées, serait premier. En seraient affectés tant les dispositifs communicationnels que les perceptions du monde. Le développement des savoirs de tels êtres procéderait évidemment dans un ordre complètement différent du nôtre. Dans ce monde fluide et plein, une mathématique du continu devrait précéder l’arithmétique du discret, la chimie viendrait bien avant la physique, la mécanique des fluides devancerait celle des solides, etc. Le développement d’une astronomie serait des plus tardifs et demanderait des moyens d’investigation de très haute technicité. Mais surtout, le langage utilisé (quel qu’en soit le support physique, probablement pas sonore) fournirait aux savoirs scientifiques des représentations métaphoriques, des associations mentales, des structures épistémiques si différentes des nôtres que l’effectivité d’échanges avec une telle civilisation, à supposer même qu’ils soient rendus matériellement possibles, poseraient de très redoutables problèmes de traduction, à côté desquels ceux que nous avons eu à affronter sur Terre entre cultures différentes ne seraient que bagatelles. Rien ne garantit à l’avance la possibilité d’une telle intercompréhension.
Laissons là une expérience de pensée quelque peu hasardeuse. Mais, en portant à son acmé la question de l’universalité de la science, elle n’est peut-être pas totalement inutile.
 
Aujourd’hui, la science, demain, la technoscience
 
Il faut bien pourtant convenir que la science, aujourd’hui, est, au moins sur notre planète, universalisée. Les physiciens travaillent sur les mêmes sujets et avec les mêmes accélérateurs à Genève et à Chicago, les biologistes font les mêmes expériences à Tokyo et à Paris, les astronomes utilisent les mêmes télescopes au Chili et à Hawaii. Mais cette mondialisation n’est autre que la victoire d’un certain type de science occidentale, initialement européenne, puis états-unienne. De cet état de fait, sans doute irréversible, on ne saurait tirer un jugement de valeur intrinsèque. La raison du plus fort est toujours la meilleure, quand bien même il s’agirait de la raison scientifique.
Cette domination spatiale n’implique pourtant aucun privilège temporel. Tout comme les sciences grecque, chinoise, arabe, il se pourrait bien que la science occidentale (ou mondiale, c’est désormais la même chose) soit mortelle, et même, au terme de quatre siècles de développement, déjà moribonde. Son efficacité même, qui lui a permis, à partir du xixe siècle, de réaliser le programme baconien et cartésien, se retourne maintenant contre elle. La commande sociale, ou, plus précisément, marchande, place le développement scientifique sous l’empire de contraintes de productivité et de rentabilité à court terme. La possibilité de recherches spéculatives fondamentales sans garantie de succès immédiat devient de plus en plus illusoire. Ainsi se dénoue de façon insidieuse la conjonction, assez étonnante après tout et historiquement très particulière, entre la spéculation et l’action, qui a caractérisé la science occidentale pendant deux siècles. Le régime de la technoscience, dans lequel nous sommes entrés, concrétise, sans doute pour assez longtemps, un nouvel avatar de cette activité décidément pluriverselle qu’est la science.
Mais si d’autres lieux et d’autres temps ont pu donner aux connaissances que nous considérons comme scientifiques des fonctions intellectuelles et matérielles si différentes de celles d’aujourd’hui, comment ne pas laisser ouverte la question de leur statut dans la (les) civilisation(s) de l’avenir ?
 
Légendes
 
Fig. 1
Un sangaku
 
Fig. 2
Dessins sona. Chez les Tchokoués (Afrique équatoriale), de telles figures sont tracées sur le sable pour accompagner les récits mythiques ; ils obéissent à des rèfgles géométriques précises.
Un arbre muyombo
Un labyrinthe en usage pour la sorcellerie
(D’après M. Ascher, ref. 6)
 
Fig. 3
Dessins nitus, ayant une fonction rituelle à Malekula (Vanuatu, Océanie)
Le nid de l’aigle
Deux poissons tête-bêche
(D’après M. Ascher, ref. 6)
 
Fig. 4
Carte du ciel chinoise (d’après G. Schlegel, ref. 7)