Éditorial
 
Alain le Pichon & Yue Dayun
 
« Chacun tourne en réalités
Autant qu’il peut ses propres songes »
La Fontaine
 
 
Près de trois siècles avant Wittgenstein, La Fontaine mettait en scène dans ses fables quelques-uns des principes très simples du Tractatus logico philosophicus. Il ajoute ailleurs : « Tout en tout est divers, ôtez-vous de l’esprit qu’aucun être ait été composé sur le vôtre. »
 
Ces questions fort anciennes sont au centre des débats dont rend compte ce nouveau numéro d’Alliage consacré à la connaissance réciproque. Sa nouveauté est la détermination des auteurs de ces contributions à faire apparaître la diversité des modalités et des normes mêmes de la connaissance, selon les cultures, et enfin poser la question épistémologique sous-jacente au débat.
Pour ce faire, nous  sommes dans la situation que décrit Neurath, reprise à son compte par Quine : « Il s’agit de construire ce bateau (de la connaissance) qui, si nous avons à le réparer, doit l’être planche par planche tandis que nous naviguons à son bord. »
 
Dans quelle mesure les modèles de la connaissance scientifique reflètent-ils les jeux de langage spécifiques propres à chaque culture, en l’occurrence, à nos cultures occidentales ? Quine nous met en garde contre l’erreur d’Aristote : énoncer comme catégories universelles ce qui n’est que catégories d’un langage.
Ne sommes-nous pas tombés, plus gravement, aujourd’hui, de la situation créée par cette erreur, d’une catégorisation du monde selon les modes de la langue grecque, à une catégorisation infiniment plus perverse, résultant de la suprématie de la langue anglaise, redoutable idiome de cette culture de marché qu’ont édifiée nos cultures occidentales, telle que l’impose actuellement au monde le mLeodèle américain : Weltansicht et Weltanschaung (aspect du monde, point de vue sur le monde) dérivant des catégories de cette langue et de leur propension à un traitement du monde technologique, commercial et agressif ?
 
L’interrogation actuelle des sciences exactes sur elles-mêmes, sur la relativité des modèles du savoir et des principes de la connaissance expérimentale, n’a peut-être pas encore été suffisamment appliquée par les sciences humaines à leur propre démarche. Qu’ont-elles gagné, qu’ont-elles perdu à vouloir soumettre la condition humaine au principe d’autopsie dont Vico disait déjà : « Épicure fut entraîné à poser perversement l’autopsie, c’est-à-dire l’évidence sensible comme critérium du vrai… »
 
Voilà l’entreprise à laquelle nous sommes aujourd’hui confrontés, l’objectif que nous nous donnons, un objectif de refondation. Refondation de l’anthropologie,  de la connaissance réciproque, qui passe par un travail d’équilibriste procédant, sur ce bateau qui nous porte, le bateau du langage, le bateau des cultures, planche par planche, où il nous faut reprendre, identifier les mots et les concepts, retrouver les mots et nous mettre à la tâche d’une reconnaissance de nos jeux de langage. Cette tâche, nous nous proposons de l’engager en lançant, petit à petit le projet d’une Encyclopédie transculturelle des mots et concepts-clés.
 
À la recherche d’une mesure de la mesure, dans ce travail de mise en perspective, suscitant des réseaux de relations nouvelles, et de nouveaux réseaux de ces réseaux, il nous faut prendre conscience de l’immensité des configurations possibles. Dans cet espace de « conscience de réflexion », de même ordre, peut-être, et de même nature que celui du contrepoint, et qui peut être infinitésimal, se jouerait alors le déploiement créateur d’une nouvelle universalité de la connaissance.
 
Puissent contribuer à cette perspective les articles rassemblés dans ce numéro d’Alliage, le troisième de la série Dialogue transculturel  (après les n° 41-42 et 45-46). La plupart de ces textes sont issus des Assises de la connaissance réciproque (Tombouctou-Paris-Bruxelles, 2002).