L’Europe, laboratoire de l’« unidiversité » ?
 
Éloi Laurent
 
 
Face à l’irruption d’identités multiples et souvent symboliques dans le champ politique, le continent européen, historiquement construit autour de la dialectique de l’unité et de la diversité, est un espace politique bien disposé à trouver un moyen terme entre l’unification à marche forcée et l’atomisation à l’infini des communautés nationales. En s’engageant dans cette voie étroite, l’Europe doit cependant rompre avec l’idée qu’elle se fait de l’unité politique, pour choisir de devenir le laboratoire de l’« unidiversité ».
 
Les deux voies de l’Europe
 
Dans le débat contemporain sur l’identité du sujet de la société civile, l’Union européenne semble avoir choisi un camp : l’Européen est un individu abstrait, sujet de droit. Sur cette base, le sommet de Nice a vu l’adoption, dans une belle unanimité, de la « Charte européenne des droits fondamentaux », digne héritière de l’esprit de 1789.1
 
Cette démarche absolutiste mène à deux voies, qui se prolongent toutes deux en impasse. D’un côté, « la voie hégélienne de l’Europe », ou la reconnaissance de droits toujours plus fondamentaux aux individus européens animés du « patriotisme constitutionnel » défini par Habermas. On sait que, par cette expression, le philosophe allemand appelle de ses vœux, à juste titre, l’adhésion des Européens aux valeurs de la démocratie et de l’État de droit. Mais il postule dans le même temps, et cette fois à tort, l’antériorité et la primauté de ces valeurs (liberté, justice, solidarité, égalité) sur le pluralisme culturel de la société civile, dont elles seraient les garanties. Ce qu’aurait l’Europe à offrir aux Européens et au monde serait donc le seul postulat de son unité juridique et la seule certitude de l’universalité de ses principes.
 
De l’autre côté, « la voie impériale de l’Europe », ou le traitement institutionnel de la différence dans une Europe à géométrie variable. C’est l’idée qui motive les modèles d’intégration différenciée proposés, autour du principe des « coopérations renforcées », par un certain nombre de leaders pragmatiques, après Jacques Delors. Il est loisible de relier ce pragmatisme européen à l’idée de « l’unité dynamique », par laquelle Montesquieu se propose, dans les Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence, de caractériser la pluralité des conflits dans la République romaine, en opposition à l’uniformité des gouvernements despotiques. À cette aune, l’intégration différenciée dans les modèles « centre-périphérie » ou « avant-garde » permet assurément un traitement institutionnel de la différence entre ces communautés institutionnelles que sont les États-Nations. Elle laisse par contre à l’abandon les différences entre individus, groupes ou peuples, communautés humaines. Ce que l’Europe aurait à offrir aux États, elle ne pourrait le donner aux Européens.
 
L’Europe de « l’unidiversité »
 
Il importe pourtant de souligner que l’Europe, en dépit de son goût pour le nominalisme binaire de répétition qui oppose à perte de vue l’Europe puissance à L’Europe espace et l’approfondissement à l’élargissement, est, comme le dit Fernand Braudel, dans la Grammaire des civilisations, à la fois unité et diversité : « Pourquoi faudrait-il choisir, une fois pour toutes, entre l’ensemble et le détail ? Les deux vérités ne s’excluent pas. » L’« unidiversité » est le mot qui vient logiquement à l’esprit lorsque l’on tente de concilier ces deux vérités. Mais au-delà de la simple agrégation verbale, c’est surtout l’alliage qui permet visuellement d’unir ces deux faces de la monnaie européenne. Autant il est vrai que, comme le disait Victor Hugo, « sans le a, Paris est pris », autant il est vrai qu’avec l’unidiversité, le divers s’inscrit au cœur de l’unité.
 
Construire un véritable espace public européen, c’est substituer au choc des identités unitaires — et il faut entendre par là non seulement les identités nationales mais aussi l’identité européenne de la « Charte des droits fondamentaux » — ce que Fernand Braudel, encore lui, a nommé « jeux de l’échange ».
Ainsi balisée, l’unidiversité européenne repose sur trois piliers connexes : le principe de reconnaissance mutuelle, la mobilité des individus et la double appartenance civique. Pour comprendre l’articulation possible entre ces trois « nouveaux piliers » et l’émergence d’une citoyenneté européenne, il importe de se référer au modèle romain.
 
À Rome, avant 212, les étrangers-résidents, ou pérégrins, bénéficiaient d’une législation particulière qui protégeaient leurs droits : dans les « cités pérégrines » de l’empire, en fonction des conditions de leur soumission, les hommes libres conservaient le statut de leur cité d’origine, ce qui en faisait des étrangers aux yeux des Romains. Le pérégrin ne disposait ainsi ni du droit latin, ni de la citoyenneté romaine, et se voyait par exemple imposer le versement du tributum, dont étaient exemptés les citoyens. Or, il est intéressant d’observer le passage historique, en 212, pour tous les hommes libres de l’empire, du statut de « migrant protégé » à celui de citoyen romain. « Je donne à tous les pérégrins qui habitent dans l’Empire le droit de cité romaine, tout en conservant les droits des cités. » Par ces mots, l’édit de Caracalla autorise la double appartenance civique et crée les conditions de la reconnaissance mutuelle.
 
Cette double exigence devra définir la future citoyenneté européenne, structurer la société civile du vieux continent et éviter ainsi à la fois l’abstraction et l’éclatement, Charybde et Sylla de la modernité politique. Faisons le pari que les individus circulant en Europe auront demain deux droits : un droit européen harmonisé, radical commun, et un droit national, déclinaison et valeur d’échange sur le territoire d’adoption, équivalant aux autres droits nationaux parce que reconnu comme tel. Chacun deviendra porteur, en même temps que de son capital humain et culturel, d’un capital social et juridique recouvrant l’ensemble des lois et règlements de son État d’origine.
Alors le pouvoir européen ne sera plus cristallisé sur un territoire, l’individu s’en saisira et par le libre jeu de la réciprocité, la reconnaissance mutuelle imposera cette séparation : hier, par le vecteur de la marchandise, demain, par celui du travailleur, la loi en vigueur dans un État membre ne connaîtra de frontières qu’européennes. De ce point de vue, l’« unidiversité » dessine des perspectives exactement opposées à celles que proposent les mouvements identitaires régionaux, résurgences archaïques de l’équation pouvoir=territoire.
 
Or, n’est-ce pas précisément la cristallisation identitaire qui a plongé le continent dans les abîmes de ce que certains historiens ont appelé « guerres civiles européennes » de 1914 et 1945 ? Ne faut-il pas se souvenir que lorsque le projet européen émergea après la seconde guerre mondiale, ce fut en réaction à l’exaltation de l’État unitaire à l’œuvre dans les impérialismes, puis les totalitarismes, qui avaient ensanglanté la première partie du siècle ? C’est la lecture qu’il convient de faire de la fameuse phrase extraite de la Déclaration de Robert Schuman du 9 mai 1950 : « L’Europe ne se fera pas d’un seul coup, ni dans une construction d’ensemble : elle se fera par des réalisations concrètes créant d’abord une solidarité de fait. »
Le projet européen fut ainsi placé sous deux auspices par ses fondateurs. D’un côté, les démocrates-chrétiens, guidés par la philosophie personnaliste d’Emmanuel Mounier, croyaient en une métaphysique sociale dont la justice et la solidarité étaient les exigences premières. De l’autre, les libéraux, attachés au rationalisme de Tocqueville, postulaient l’existence d’une société d’individus rendus politiquement libres par l’exercice de leur autonomie économique.
 
L’unidiversité se présente comme un retour au libéralisme initial du projet européen dans la mesure où c’est une harmonie a posteriori qu’elle propose, dans la lignée de l’école classique anglaise. C’est aussi un retour à l’humanisme anti-étatique des origines, comme le montre par exemple l’opposition entre principe de subsidiarité et principe de reconnaissance mutuelle. C’est enfin la prise en compte au plan européen de la relecture de la doctrine libérale par les philosophes anglo-saxons qui se sont efforcés de répondre à Rawls depuis 1971. L’unidiversité reprend l’idée, chère notamment à Charles Taylor, selon laquelle l’entrée de l’individu dans l’espace public ne doit pas s’opérer aux dépens de son identité privée. Au contraire, l’individu prendra sa place parmi ses « autres semblables » au titre de cette identité privée. »
La reconnaissance mutuelle, la mobilité spatiale et la double appartenance civique peuvent rendre possible l’avènement de l’unidiversité européenne, c’est-à-dire la construction à l’échelle du continent d’appartenances citoyennes multiples par l’attribution de nouveaux droits dans le cadre d’une unité civile rénovée. Cicéron n’écrit-il pas dans le dialogue avec Atticus tiré Des Lois : « Il y a deux patries : une patrie de nature et une patrie de citoyenneté […] une patrie géographique et une patrie de droit […] La patrie qui nous a enfantés ne nous est guère moins douce que celle qui nous a accueillis. » ?