|
Un art du bras de fer
Bernar
Venet, entretien avec Jean-François Ramon
Au début
des années 60, dans la mouvance de l'Ecole de Nice, Bernar Venet
s'est engagé dans une contestation radicale des valeurs du modernisme
représenté à cette époque par l'Ecole de Paris.
À la fin de cette même décennie, il s'est imposé
comme l'un des chefs de file de l'art conceptuel. Après une période
d'arrêt (1971-1976) correspondant à une étape de "
conversion du regard ", le travail de Bernar Venet s'est progressivement
orienté, pour une grande part, vers la production de sculptures
monumentales en métal. Aujourd'hui, ses aciers courbés ou
ayant subi des torsions (réalisées le plus souvent à
froid et en usine) figurent dans les plus grands musées et sont
exposés régulièrement dans les espaces publics de
nombreuses villes en Europe, en Amérique ou au Japon.
Vous avez produit vos premières sculptures en métal en 1979,
c'est-à-dire trois ans après ce que vous avez appelé
votre " nouveau départ ".
Comment en êtes-vous venu à travailler le métal, alors
que vous aviez auparavant utilisé des matériaux apparemment
plus pauvres (carton, par exemple) ?
Dans un premier
temps, tout au début des années soixante, ces matériaux
peu nobles étaient choisis en fonction de leur adéquation
parfaite avec mes intentions. Ces matériaux n'étaient pas
transformés dans le but de réaliser une uvre "
en soi ". Leurs propriétés intrinsèques suffisaient.
Elles faisaient la démonstration de mon propos. Mon intervention
était réduite au minimum. Le " Tas de charbon "
de 1963 en est une illustration parmi les plus convaincantes : un matériau
déposé sur le sol, sans agencement particulier. Il a la
forme d'un tas car c'est ainsi que - très naturellement - la loi
de la gravité finit par agencer une grande quantité de morceaux
de charbons. Durant cette même période, j'ai utilisé
des goudrons, qui appartiennent aussi à cette catégorie
des matériaux pauvres dont vous parlez.
Concernant l'acier, la présentation de barres rouillées,
présentées telles quelles (accidents) ou brutalement travaillées,
ne s'éloigne pas beaucoup de cette sobriété que l'on
trouve dans mes uvres les plus anciennes.
Vous avez
déclaré : " L'acier a permis à mon travail de
prendre une autre dimension et une identité plus forte. "
Pouvez-vous préciser le rôle que le métal - et singulièrement
l'acier - a joué dans votre parcours créatif ?
Les sculptures
en acier réalisées en 1983 font suite aux reliefs réalisés
en bois et couverts de graphite. Simples formes élémentaires
(arcs, angles, diagonales) au départ, ces uvres étaient
devenues de plus en plus complexes (lignes indéterminées),
volumineuses et épaisses. Leurs lignes plus ou moins spiralées
se superposaient et cherchaient à se désolidariser du mur.
Mes premières maquettes en acier m'ont aidé à concevoir
enfin la possibilité de réaliser des uvres inscrites
dans l'espace, libérées de la contrainte murale. J'ai pu
ainsi m'engager avec davantage de conviction dans le champ de la sculpture.
La technique tout à fait unique que j'ai développée,
et que j'utilise toujours pour tordre mes barres d'acier m'a permis de
produire un travail très éloigné de la tradition
constructiviste aussi bien que des solutions adoptées par les artistes
de l'art minimal, comme les géométries à caractère
sériel ou les progressions mathématiques.
Vous réalisez
vous-même vos sculptures dans une usine des Vosges, les ateliers
Marioni. Quel est votre rôle dans le processus et votre relation
avec les ingénieurs et les ouvriers ?
Lorsque je
suis dans l'atelier des Vosges et que je travaille sur les " lignes
indéterminées ", cela se passe toujours dans un processus
d'improvisation permanent. Les ingénieurs n'ont aucun rôle
dans la réalisation de mes pièces. Un ouvrier de l'entreprise
me facilite la tâche quand je dois soulever des cales ou des broches
d'acier, tout un outillage trop lourd que j'utilise en permanence. Cet
ouvrier m'aide également s'il est nécessaire de chauffer
un point précis de la barre d'acier.
Les ingénieurs n'ont véritablement un rôle à
jouer que pour des sculptures de très grande dimension. Des problèmes
de poids, de fondations, de prises au vent doivent alors être pris
en considération, et leurs études s'avèrent indispensables
à la solidité de l'ensemble.
J'utilise également les services de techniciens spécialisés
pour tout ce qui ne concerne pas " l'indéterminé ",
c'est-à-dire plus particulièrement les lignes droites, les
angles et les arcs. Ces pièces sont réalisées en
grand, à partir de maquettes d'abord improvisées à
mon atelier, dans des dimensions relativement modestes (de quarante à
quatre-vingt centimètres de hauteur). La réalisation des
grandes pièces est ensuite confiée à une équipe
avec laquelle je collabore depuis quelques années et qui maîtrise
parfaitement toutes les techniques de l'acier. La réalisation de
ces maquettes me permet de découvrir de nouvelles directions dans
mon travail.
Comment se passe concrètement la fabrication des lignes indéterminées
sur lesquelles vous travaillez directement ? Qu'en est-il de votre technique
de torsion à froid ?
Je ne peux
tordre les barres qu'à froid. Ceci malgré leur grande résistance,
puisqu'il s'agit, pour les plus épaisses, d'acier plein de sections
carrées de onze centimètres. Je perdrais beaucoup trop de
temps si je devais les chauffer. L'acier XC10 que j'utilise a la particularité
d'être plus doux que les autres, c'est-à-dire qu'on peut
le tordre jusqu'à un certain point sans prendre le risque de le
voir se casser. Cette propriété lui vient de ce qu'il contient
très peu de carbone. On le trouve difficilement dans l'industrie,
et je dois faire des commandes d'une centaine de tonnes afin de pouvoir
être livré.
Mes séjours dans les Vosges durent chaque fois une semaine. C'est
le temps minimum qu'il me faut y passer pour obtenir des résultats
concrets. Je dois souvent attendre trois ou quatre jours avant de tirer
quelque satisfaction du travail produit. Au début, je m'aventure
un peu à l'aveuglette. J'improvise toujours ; il est rare que je
prenne une maquette pour modèle. Les barres sont roulées
sans idées préconçues. C'est plus tard que des solutions
souvent imprévues émergent, susceptibles de me satisfaire.
Cela s'est produit lors de mon dernier séjour, quand j'ai réalisé
une sculpture composée de trois " lignes indéterminées
". Je venais de finir une ligne unique. Par manque d'espace, je l'avais
appuyée contre une uvre que je considérais comme achevée,
composée de deux lignes. Tout à coup, j'ai découvert
que l'effet obtenu par cette addition était infiniment plus riche.
Cette complexité, ce désordre que je recherchais étaient
démultipliés et le hasard venait de me faire découvrir
une solution inédite bien plus efficace que la précédente.
Il me faut une grande discipline pour réaliser ces sculptures,
neuf à dix heures d'un travail épuisant dans une dynamique
maximale non-stop.
Je me souviens de cette réflexion de Matisse sur " le plaisir
de la peinture ". Personnellement, j'éprouve plutôt
une véritable souffrance physique.
Le processus de fabrication est lent et répétitif. Rien
n'y est spectaculaire. Chaque étape m'impose une série de
gestes et d'efforts qui demandent une grande concentration pour éviter
l'accident potentiel omniprésent. Chaque barre de huit mètres
de long pèse huit cents kilos, et il m'en faut en moyenne quatre
par ligne. Je les tords, cinquante centimètres par cinquante centimètres,
avec un pont élévateur qui peut soulever vingt tonnes, sur
un châssis spécialement conçu à cet effet.
Les gestes sont répétés à longueur de journée
: placement de la barre, calage toujours improvisé sur le châssis,
à la limite du déséquilibre. Accrochage des chaînes
pour contrecarrer les tensions. Placement du chariot élévateur
qu'il faut bouger chaque fois et qui accompagne un autre pont pour soutenir
- la plupart du temps dans des positions très instables - la partie
de la sculpture déjà réalisée.
Non sans difficulté, il faut faire glisser une plaque de cinquante
kilos sur la barre. C'est elle qui permet le vrillement de la ligne en
servant de levier. Tandis que j'appuie sur le bouton de commande du pont
élévateur pour tordre la barre, il me faut surveiller la
position exacte du câble afin d'éviter que tout s'écroule.
Une mauvaise estimation et tout est à recommencer. Je dois me tenir
à distance, car il arrive que les câbles ou les barres cassent
sous les efforts extrêmes nécessaires pour les tordre à
froid.
Les chauffes, réalisées avec deux puissants chalumeaux à
la fois, ne sont nécessaires que pour créer des cassures
et donner ainsi du nerf aux courbes réalisées, ce qui évite
une impression de mollesse .
Lorsque la courbure est suffisante, on détend les câbles
pour déplacer la ligne et l'on répète tout le processus.
Si tout va bien, je peux rouler cinq barres par jour. Il y aura bientôt
vingt ans que j'utilise cette technique pour réaliser les lignes
indéterminées, une technique que j'ai appris à maîtriser
progressivement, mais avec des moyens qui sont restés les mêmes.
Très éloignée de la précision scientifique
de certaines techniques à notre disposition aujourd'hui, cette
activité m'impose des improvisations constantes.
C'est pour moi un véritable bras de fer avec un matériau
dont la maîtrise exige une connaissance approfondie et une grande
souplesse dans les différentes options choisies pour le travailler.
L'écrivain Jean-Louis Sheffer est venu passer deux jours à
l'usine. Son texte, " La ligne à vif ", décrit
l'atmosphère de l'atelier. Un travail d'écriture précis,
inspiré, brillant qui - il me faut le confesser - fait apparaître
mes propres explications très incomplètes et maladroites.
A propos
du " combat " que vous menez avec les barres d'acier, l'historien
d'art Thomas McEvilly a évoqué " une sorte d'action
painting au ralenti ".
Acceptez-vous cette référence à Pollock, si éloignée
des préoccupations qui étaient les vôtres à
l'époque où vous souhaitiez radicalement " rediriger
l'activité esthétique vers l'esprit " ?
Ce genre
d'association est concevable si l'on considère en priorité
l'investissement du corps dans cette lutte avec le matériau, dans
cette multitude de mouvements qui interviennent dans la fabrication de
mes uvres.
À propos de mon travail, Catherine Millet parlait dans Art Press
d' " action sculpture ", toujours en référence
à Pollock. Personnellement, je trouve préférable
de tenter de définir les paramètres nouveaux qui donnent
un sens différent, inédit, à une uvre, plutôt
que de proposer en priorité les relations que cette uvre
entretient avec les gestes du passé.
Mes sculptures sont des investigations sur le thème de la ligne
mais il faut avant tout les définir comme des sculptures de concept.
Si, au premier abord, on découvre leur originalité formelle,
c'est dans leur relation avec des concepts précis que leur identité
s'impose. Ce sont des concepts basés sur des notions d'opposition,
mais je préfère les définir comme complémentaires.
C'est le cas lorsque mes sculptures obéissent à des principes
tels que le déterminé et l'indéterminé, ou
l'ordre et l'aléatoire. C'est encore le cas avec le principe d'incomplétude
à l'origine de mon exposition au musée de Budapest en 1999,
lorsque j'ai pris la décision de présenter mes uvres
dans un état manifeste d'inachèvement. Les pièces
exposées étaient en effet abandonnées contre les
murs et à l'envers. Certaines étaient posées au sol
sur des palettes au milieu d'engins de levage et de portiques à
palan.
Un autre exemple est celui de mes sculptures " accident ", qui
m'ont permis d'introduire l'imprévisible et l'inattendu.
|