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Une gueule d'argent en plomb
Métallurgie
expérimentale et virtuelle
pour redécouvrir un procédé d'argenture antique
Benoît Mille
Patrick Callet
Anna Zymla
Agnès Benoit
Lorsqu'en 1998, le département des Antiquités orientales
du musée du Louvre avait confié au Centre de recherche et
de restauration des musées de France une statuette de taureau de
style séleucide ou parthe, rien ne laissait supposer que cette
étude de routine déboucherait sur la mise en évidence
d'un procédé métallurgique totalement inédit
(Mille et al., 1998). Le cadre d'un projet en équipe d'élèves-ingénieurs
de l'École centrale de Paris a fourni l'occasion de pousser bien
au-delà les investigations : métallurgie expérimentale
pour comprendre le procédé métallurgique appliqué,
mesure de la couleur et synthèse d'images pour prédire l'apparence
visuelle des alliages et pour produire des répliques tant virtuelles
que réelles de l'objet. La mise en commun de nos compétences
en histoire de l'art et des techniques, métallurgie, physique et
infographie scientifique nous invite ainsi à partir à la
redécouverte des gestes et secrets de l'artisan ayant produit cette
statuette.
Un objet
archéologique surprenant
Présentation
de la statuette
Selon son propriétaire, cette statuette de taureau aurait été
découverte en Irak dans la région de Sulemaniyah, zone montagneuse
du Kurdistan actuel, à environ deux cets kilomètres à
l'est de la Mésopotamie. La datation présumée, entre
le IIe siècle avant J.-C. et le IIe siècle de notre ère,
fait remonter cet objet à la fin de la période séleucide
ou à la période parthe. Le taureau est représenté
debout, ses dimensions sont relativement modestes : 5 cm de hauteur et
6,9 cm de longueur (figure 1). La statuette est en assez mauvais état
de conservation, elle présente en particulier de nombreuses fractures
(les pattes sont toutes fragmentaires, la queue est absente, la corne
droite détachée, mais ce dernier fragment est conservé).
Le métal paraît de l'argent fortement altéré
: la surface est constellée de piqûres, à tel point
qu'elle semble poreuse ; de plus des concrétions jaunâtres
en recouvrent une bonne partie.
Examens et
analyses
La radiographie X montre un objet massif et sans assemblage. Le fragment
de corne détaché a été introduit dans la chambre
du microscope électronique à balayage (MEB). Un examen préliminaire
de la surface de la cassure de la corne montre la présence de nombreuses
cavités sphériques dont les diamètres s'échelonnent
entre 100 et 500 micromètres (figure 2a). Ces cavités, témoignant
de la formation de petites bulles, établissent que le matériau
est passé par un état liquide ou tout du moins semi-liquide
: la statuette est donc indubitablement un objet mis en forme par fonderie
(fonte à la cire perdue, fonte au sable
).
Le MEB est couplé à un système d'analyse X dispersif
en énergie (EDXS), ce qui permet de déterminer la composition
élémentaire des zones observées. Les résultats
de ces analyses (cf. tableau 1, figure 2a & b) révèlent
très clairement l'existence d'une argenture :
- le matériau interne est un alliage d'argent et de plomb (zones
1, 2, 3, 5 et 6). Les teneurs en plomb et argent paraissent sensiblement
équivalentes, mais varient selon les zones analysées (de
25 à 50 %)
- une fine pellicule d'argent métallique d'épaisseur assez
irrégulière (entre 20 et 100 micromètres d'épaisseur)
qui enveloppe l'objet ne contient pratiquement pas de plomb (zone 4).
Zone O Cu Zn Ag Sb Pb Ag/Pb
1 17 8 2 25 1 47 0,5
2 14 18 4 33 1 30 1,1
À
cur 3 17 8 2 25 1 48 0,5
5 7 7 3 48 1 34 1,4
6 5 8 3 52 1 30 1,7
Moyenne 12 10 3 37 1 38 1,1
Surface 4 0 3 4 89 1 1 89
Tableau 1
: Résultats en pourcentage massique des analyses effectuées
par EDXS. La fracture de la corne a été observée
sans que la surface soit préparée, les résultats
sont donc semi-quantitatifs. Une analyse par diffraction X a confirmé
que plomb et argent sont métalliques et non pas sous une forme
oxydée. L'oxygène détecté par EDXS correspond
à une oxydation superficielle de la surface de la cassure.
Une métallurgie
du plomb et de l'argent
Cette utilisation d'alliages de plomb et d'argent pour la fabrication
d'objets manufacturés n'a pas équivalents à notre
connaissance. Pour autant, ces alliages, bien connus durant toute l'Antiquité,
évoquent immanquablement le procédé de coupellation,
principale voie d'obtention de l'argent dans ces périodes. La coupellation
revient en effet à progressivement enrichir en argent un alliage
de plomb et d'argent à l'état liquide, grâce à
l'oxydation ménagée du plomb (Craddock, 1995). De plus,
l'Arménie et le Kurdistan recèlent de très riches
gisements de galène (PbS) argentifère dont l'exploitation
très ancienne est attestée (Forbes, 1971 : 216). Cette métallurgie
du plomb et de l'argent était donc très développée
dans la région d'où provient la statuette de taureau.
Si l'utilisation d'un tel alliage est déjà étonnante,
la technique d'argenture est encore plus déroutante. En effet,
les objets argentés ne renferment habituellement pas d'argent à
l'intérieur. Pourquoi ne pas avoir poussé l'économie
plus loin ? L'alliage argent-plomb ne trouve sa justification que s'il
est à l'origine de la formation de la pellicule externe d'argent.
Métallurgie
expérimentale : comprendre le procédé d'argenture
SI nous ne
connaissons pas d'autres exemples d'une surface argentée obtenue
à partir d'un alliage argent-plomb, les caractéristiques
intrinsèques de cet alliage semblent néanmoins propices
à la formation d'une telle argenture. Nous avons ainsi tenté
d'explorer par l'expérimentation deux voies qui exploitent du mieux
possible les potentialités offertes par l'alliage argent-plomb.
Ces deux types d'essais métallurgiques s'inspirent de techniques
de décor par revêtement métallique attestées
aux périodes anciennes pour d'autres alliages (pour une description
de ces procédés, voir par exemple Craddock & La Niece,
1993 ; ou Aucouturier, ce volume, p. ?).
Ségrégation
au cours de la solidification ?
Au cours de la solidification d'un alliage à 50 % en masse d'argent
et de plomb, la phase riche en argent (teneur supérieure à
95 % en masse d'argent) est la première à solidifier (figure
3). Le liquide restant s'appauvrit donc progressivement en argent, jusqu'à
ne plus en contenir que 2,5 %. À cette composition, et à
la température de 327°C, le mélange eutectique se solidifie
et vient combler les espaces vacants entre les dendrites.
En variant les vitesses de refroidissement, et notamment en essayant de
créer le gradient thermique le plus important possible, il devrait
donc être possible de provoquer la ségrégation en
surface de la première phase à se solidifier, c'est-à-dire
de l'argent pur à plus de 95 %. De telles techniques, exploitant
la ségrégation chimique au cours du refroidissement d'un
alliage biphasé, voire polyphasé, sont attestées
dans le cas des bronzes et des cuivres à l'arsenic (tin sweat,
arsenic sweat), mais il s'agit dans ces deux cas de ségrégation
dite " inverse " : par un refroidissement lent, on provoque
l'exsudation en surface de la dernière phase qui se solidifie (Meeks,
1993).
Pour nos expérimentations, des moules en sable ont été
façonnés, et un alliage à 50 % d'argent et de plomb
a été coulé. Le diamètre des lingots obtenus
correspond à celui de la petite corne du taureau étudié.
Pour varier la vitesse de refroidissement, nous avons utilisé des
moules à la température ambiante, préchauffés
(à 200°C et 450°C), ou refroidis à -20°C. Les
observations microscopiques ont montré que conformément
à ce que l'on peut prévoir à partir du diagramme
de phases, la structure de tous les alliages étudiés est
composée de dendrites d'argent et d'un eutectique plomb-argent.
Par contre, quelles que soient les conditions de refroidissement choisies,
nous n'avons pas réussi à provoquer la ségrégation
de la phase riche en argent (figure 4).
Dissolution
sélective du plomb ?
En prenant pour modèle les tumbagas, ces alliages cuivre-or utilisés
en Amérique précolombienne qui permettent d'obtenir une
surface dorée après attaque d'acide (également qualifié
de depletion gilding, Bray, 1993), nous avons essayé de dissoudre
sélectivement le plomb en surface en plongeant les lingots précédemment
coulés dans une solution aqueuse d'acide acétique. Le suivi
de la dissolution du plomb a été effectué en dosant
le plomb passé dans la solution d'acide acétique au cours
de l'expérience. Ces mesures, effectuées par ICP-AES ont
permis de vérifier que la vitesse de dissolution du plomb était
constante. Après cent cinquante heures d'attaque, on peut observer
une couche très poreuse de 50 micromètres d'épaisseur,
uniquement constituée d'argent (figure 5a). Le brunissage de la
surface, effectué au moyen d'une pierre d'agate, permet d'obtenir
une couche d'argent relativement dense d'environ 30 micromètres
d'épaisseur (figure 5b).
Interprétation
des résultats expérimentaux
Nos essais confirment donc que la surface argentée est bien issue
de l'alliage argent-plomb utilisé comme matériau interne.
Nous n'avons pas réussi à provoquer la ségrégation
de l'argent en surface au cours de la solidification. Cela ne constitue
bien sûr pas la preuve de l'impossibilité d'un tel phénomène,
mais montre au moins que son exploitation volontaire à fins d'argenture
doit être extrêmement délicate à mettre en uvre.
Nous montrons en revanche que cette argenture peut être très
facilement élaborée par immersion de l'objet dans une solution
d'acide acétique (vinaigre). Cette couche, dont l'épaisseur
peut être réglée par la durée d'immersion,
donne l'aspect d'une surface argentée après le brunissage.
Métallurgie
virtuelle : visualisation et représentations de la statuette.
Cette partie
de l'étude vise à donner naissance à une forme de
métallurgie et d'archéologie virtuelle étayée
par les études d'objets réels. L'idée de restauration
virtuelle d'objets métalliques semble assez naturelle, puisque
l'objet d'art aujourd'hui confié ne doit être altéré
par aucun procédé. Pas question donc d'enlever patines ou
couches de corrosion pour retrouver l'aspect originel que lui ont donné
ses créateurs. La démarche, pluridisciplinaire, comporte
les étapes suivantes :
- numérisation en 3 dimensions par des procédés optiques
sans contact ; prototypage de la statuette en résine stéréophotolithographique
;
- mesure des constantes optiques des alliages reformulés par ellipsométrie
spectroscopique avec le laboratoire d'Optique des solides (université
Paris VI) ;
- simulation spectrale en synthèse d'image de divers alliages reconstitués
;
- techniques de moulage à la cire perdue et réalisation
avec la fonderie d'art Susse en alliage argent-plomb et en bronze ;
- coulée d'une réplique du vase-taureau en alliage argent-plomb
par les élèves-ingénieurs et traitements de surface
pour obtenir une pellicule d'argent ;
- patine à chaud pour la réplique en bronze.
Nous nous limitons à la description rapide des aspects optiques,
technologiques et infographiques, pour plus de précisions voir
(Roussillon, 2003). La notion essentielle et fondamentale à considérer
pour la représentation de l'apparence visuelle d'un objet en milieu
de propagation de la lumière est celle de fonction diélectrique
complexe (Born & Wolf, 1975). C'est là du concentré
de couleur, véritable lien entre propriétés fondamentales
de la matière et propriétés visuelles, c'est elle
qui est employée tout au long du projet, elle apparaît souvent
sous la forme de l'indice de réfraction complexe. Schématiquement,
on peut représenter la partie réelle de l'indice de réfraction
comme contribution des électrons liés et des effets de polarisation
interne du milieu. La partie imaginaire de l'indice traduisant la contribution
des électrons ou charges libres du milieu en général,
et les phénomènes d'absorption (Mathewson & Myers, 1971).
La réflexion
métallique
La réflexion de la lumière suit les lois de Descartes et
de Fresnel ; essentiellement spéculaire, elle peut être modélisée
à l'aide de la seule notion d'indice de réfraction complexe
et de quelques paramètres géométriques décrivant
l'état de surface macroscopique ou microscopique (ondulation, rugosité,
etc.). Nous calculons alors une réflectance moyenne pour un éclairage
en lumière naturelle ou artificielle non polarisée. Les
indices de réfraction complexes des matériaux et même
ceux des éléments, sont difficiles à obtenir, ce
qui explique aussi le peu de travaux effectués en infographie avec
ces données trop rares.
Facteurs
influençant les constantes optiques
Les constantes optiques dépendent de la façon même
de les mesurer, c'est-à-dire de l'état de surface des échantillons
utilisés (couche superficielle, rugosité, dégazage
et qualité du vide obtenu, régularité du film pour
les films minces, etc.). La température à laquelle sont
effectuées ces mesures intervient également, de même
que la perméabilité magnétique suivant les éléments
étudiés (état paramagnétique ou ferro-magnétique).
Dans nos applications de visualisation en synthèse d'image, il
sera supposé le plus souvent que la perméabilité
magnétique du matériau est la même que celle du vide
et n'a pas d'influence sur l'aspect visuel du corps.
Prévoir
l'aspect des alliages ?
La physique permet de prévoir la couleur et l'éclat d'un
alliage métallique (binaire, par exemple) à partir de la
seule connaissance de ses constituants et de leurs proportions moyennant
un modèle ad hoc. Seuls les indices de réfraction complexes
des constituants de l'alliage sont garants d'une représentativité
des structures électroniques. Il est donc tentant d'essayer de
décrire l'aspect coloré d'un alliage à partir de
la seule connaissance des indices de réfraction complexes des constituants
(Callet, 1998).
Constantes
optiques-Formule de Drude
La fonction diélectrique du gaz d'électrons libres peut
être exprimée par la formule de dispersion de Drude qui fait
intervenir la densité électronique, la masse de l'électron,
sa charge électrique, un temps de relaxation associé au
mécanisme de diffusion interne (collisions électron-électron,
électron-ion, dislocations, anomalies, impuretés, vibrations
de réseau, etc.) correspondant à des variations lentes en
fonction de la fréquence. Les métaux polyvalents suivent
assez bien cette formule, car ils adhèrent plutôt bien au
modèle d'électrons libres ; le temps de relaxation est alors
fourni par des processus de transition interbande.
Résultats
des mesurages ellipsométriques
L'ellipsométrie spectroscopique est une technique permettant d'extraire
les constantes optiques n et k d'un corps à partir de la mesure
de spectres de réflexion pour les deux états de polarisation
(parallèle et perpendiculaire au plan d'incidence sur l'échantillon
utilisé) en fonction de la longueur d'onde. La partie réelle
n de l'indice de réfraction complexe décrit la contribution
des électrons de la bande de valence ; n plus petit que l'unité
traduit un phénomène d'évanescence. Ce cas d'interaction
optique fait intervenir les plasmons de surface et ne concerne que de
très faibles épaisseurs de métal. L'évanescence
est une caractéristique des métaux nobles pour lesquels
la réflectivité est élevée. Les résultats
de ces mesures sont présentés sur la figure 6. L'un des
deux alliages reconstitués a un indice n très proche de
celui de l'argent, tandis que l'autre, moins riche en argent, possède
un indice proche de celui du plomb. La partie imaginaire suit le même
type de comportement. L'argent possède une réflectivité
élevée alors que celle du plomb (qui occupe la même
colonne que le silicium et le germanium dans la classification périodique
des éléments) est nettement plus faible. Les variations
de n et de k sont donc contraires pour le plomb et pour l'argent. Les
constantes optiques des alliages suivent assez bien cette évolution
en fonction de la concentration x des composants. Dans le cas présent,
la taille des grains et celle des joints de grains de l'alliage interviennent
comme facteurs atténuateurs de la réflectivité pour
les alliages binaires Ag(x)-Pb(100-x) étudiés.
De la numérisation
3D sans contact aux répliques physiques et numériques
L'objet initialement confié au C2RMF n'étant plus accessible
pour servir de modèle, nous nous sommes reportés sur un
flacon en forme de taureau provenant de Bactriane conservé au département
des Antiquités orientales du musée du Louvre, dont les dimensions
restent assez proches de celles du taureau séleucide. À
l'aide d'un capteur optique (sans contact) le petit vase taureau a été
numérisé avec précision (figure 7). Ensuite, la forme
fidèle de l'uvre étant acquise, la méthode
OCRE (Optical Constants for Rendering Evaluation) est utilisée
pour en créer la réplique virtuelle. Il s'agit d'une méthode
de calcul originale, basée sur l'utilisation exclusive des constantes
optiques (Callet & Sève, 2001), et appliquée dans le
cadre d'un programme de tracé spectral de rayons parallélisés
appelé Virtuelium. Les images présentées ici ont
été calculées avec une résolution spectrale
de 81 longueurs d'onde réparties uniformément sur le spectre
visible. L'observateur colorimétrique de référence
supplémentaire 1964 (10° d'ouverture du champ visuel), les
sources de lumière virtuelles (illuminants normalisés à
spectres lumière du jour, c'est-à-dire de type D65, température
de couleur de 6500K) sont définis par la Commission internationale
de l'éclairage. Toutes ces données sont fournies au programme
par des fichiers-textes. L'état de surface des métaux simulés
comporte une rugosité isotrope et gaussienne faible si bien que
l'aspect spéculaire, encore très dominant, des surfaces
métalliques est adouci par un terme de diffusion en surface. Le
calcul de l'aspect optique fait donc intervenir un terme de réflexion
spéculaire élargi par la rugosité optique (Beckmann
& Spizzichino, 1963) et un terme de pure diffusion surfacique. Le
maillage des 500.000 points prélevés sur l'objet est obtenu
par une triangulation. L'aspect optique de la surface reconstruite par
les triangles est adouci, sorte d'illusion visuelle, par l'interpolation
bilinéaire des normales des triangles adjacents intervenant dans
le calcul de l'éclairement (algorithme de lissage de Phong, Callet
& Sève, 2001). Tous les points d'échantillonnage de
la surface sont regroupés dans des boîtes englobantes, elles-mêmes
contenues les unes dans les autres, récursivement. Cette structure
hiérarchique permet d'accélérer considérablement
les calculs de tri des intersections entre un rayon incident et l'ensemble
des triangles susceptibles d'être affichés. Quelques images
calculées et des photographies des répliques matérielles
sont données dans les figures 8 et 9.
Conclusion
Cette statuette
de taureau est riche d'enseignements relatifs à la métallurgie
du plomb et de l'argent au Moyen-Orient pour les périodes antiques.
L'usage des alliages argent-plomb ne se limitait pas aux opérations
de métallurgie extractive de l'argent, des objets manufacturés
ont également été produits, exploitant en cela un
procédé d'argenture totalement inédit. Comme dans
le cas de la coupellation, ce procédé d'argenture revient
très probablement à oxyder sélectivement le plomb
au sein de l'alliage argent-plomb. Mais il ne s'agit pas cette fois-ci
d'une oxydation de l'alliage argent-plomb à haute température
et à l'état liquide (coupellation), mais d'une attaque acide
en phase aqueuse. Par analogie avec les alliages cuivre-or (tumbagas),
nous pouvons qualifier ce procédé d'argenture par déplétion.
Il reste encore à comprendre la raison de l'utilisation d'un alliage
contenant une teneur aussi importante d'argent : en dessous de quelle
teneur d'argent devient-il impossible de brunir la couche d'argent formée
en surface de l'objet après dissolution du plomb ?
Mais nous pouvons aller plus loin encore dans la compréhension
de l'objet, et proposer sa reconstruction tant virtuelle que matérielle
grâce à la physique, laquelle permet d'expliquer la réflexion
métallique, et grâce à l'infographie scientifique,
qui aide à rendre compte de l'aspect visuel des métaux ou
alliages (Callet et al., 2002). Nous avons ainsi montré qu'il était
possible, non de voir ce qu'ont vu nos prédécesseurs de
l'Antiquité, mais de voir autrement ce qui a pu être offert
à leurs regards. Le plausible de la reconstitution virtuelle côtoie
ainsi le vrai et le faux de l'Antiquité, l'original et la réplique,
le réel d'hier et l'imaginaire d'aujourd'hui... ou alors l'inverse.
L'exemple présenté, qui illustre ce que nous avons dénommé
" métallurgie expérimentale et virtuelle ", nous
a permis de mettre ensemble des savoirs, des moyens techniques et humains
pour l'étude d'un objet d'art ancien. Notre démarche collective
pluridisciplinaire a été pour nous une remarquable occasion
de collaboration entre art, science et technologie. Notre enrichissement
est aussi celui des élèves-ingénieurs, qui ont, comme
nous, appris à voir autant qu'à faire. Mais cette uvre
est également un véritable trait d'union entre passé
et futur, technologie ancienne et contemporaine, qui nous entraîne
à visiter des sculptures numériques, un musée virtuel,
deux chaînons d'exception pour le Musée imaginaire.
" ...mais
combien de sculptures nous touchent moins que leurs photos, combien ont
été révélées par celles-ci ? À
tel point que le musée commence à ressembler au Musée
imaginaire : les statues y sont de moins en moins groupées, de
mieux en mieux éclairées, et la Pietà Rondanini de
Michel-Ange, au château Sforza (isolée, elle aussi) semble
- admirablement - attendre ses photographes. Elle appartient à
la fois au monde réel des statues, et à un monde irréel
qui le prolonge... "
André Malraux, Les voix du silence - Le Musée imaginaire,
Gallimard, 1965, p. 110
Bibliographie
- M. Aucouturier,
(ce volume), Métallurgie du patrimoine et science des surfaces.
- P. Beckmann, & A. (Spizzicchino, The Scattering of Electromagnetic
Waves from Rough Surfaces, Pergamon Press, London, 1963.
- M. Born, & E. Wolf, Principles of Optics--Electromagnetic Theory
of Propagation, Interference and Diffraction of Light, Pergamon Press,
Oxford, 1975.
- W. Bray, " Techniques of gilding and surface-enrichment in pre-hispanic
american metallurgy ", in Metal Plating and Patination, S. La Niece,
P. Craddock (eds), Butterworth Heinemann, chap. 16, pp. 182-192, 1993.
- P. Callet, Couleur-lumière, couleur-matière, Diderot Multimedia,
Paris, 320 pp., cédérom d'images inclus, 1998.
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to Color and Visual Appearance Representation, AIC'01 Proceedings, SPIE,
2001, AIC 01 congress, Rochester, É-U, 2001.
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Virtual Metallurgy and Archaeology, ICCVG'02 Proceedings, Machine Graphics
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Pologne.
- P. T. Craddock, Early Metal Mining and Production, Edinburgh University
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- P. Craddock & S. La Niece, Metal Plating and Patination, S. La Niece,
P. Craddock (eds), Butterworth Heinemann, p. 305, 1993.
- R. J. Forbes, Studies in Ancient Technology, vol. VIII, 2nd and revised
edition, Leiden, Brill, 1971.
- A. G. Mathewson, & H. P. Myers, Absolute Values of the Optical Constants
of some pure metals, Physica Scripta, vol. 4, 1971.
- N. D. Meeks, " Surface characterization of tinned bronze high-tin
bronze, tinned iron and arsenical bronze ", in Metal Plating and
Patination, S. La Niece, P. Craddock (eds.), Butterworth Heinemann, chap.
21, pp. 247-275, 1993.
- Metals Handbook, Metallography and Phases Diagrams, 8th edition, American
Society for Metals, 1973.
- B. Mille, T. Borel, Bagault, Étude d'une statuette de taureau
en métal séleucide ou parthe, Irak, région de Sulemaniyah,
rapport du C2RMF n°2194, 1998.
- Roussillon, Cours de l'école thématique interdisciplinaire
sur la couleur des matériaux : le métal, ancienne Usine
Mathieu, Roussillon, 2003.
- H. Weaver, C. Krafka, D. W. Lynch & E. E. Koch, Optical Properties
of Metals, Fachinformationzentrum, vol. 18-1 et 18-2, Karlsruhe, Germany,
1980.
Les auteurs ont été grandement aidés dans cette étude
par le groupe d'élèves de l'École centrale de Paris,
constitué de : Virginie Bonnet, Thibault Bourdon, Frédéric
Cogordan, Amans Defossez, Vincent Grégis, Magali Laurence, Julien
Le Tyrant, Philippe Minot, Stéphane Soppera. Mathieu Tournadre,
François-Xavier de Contencin et Arthur Mofakhami du CREATE ont
mis tous leurs talents et expériences en matière de prototypage
rapide au service du projet, nous les en remercions chaleureusement. Nous
remercions M. Manuel Deletre de la Fonderie d'art Susse pour son enthousiasme,
son aide précieuse et les moyens mis à notre disposition,
et M. Jean-Marc Frigerio du laboratoire d'Optique des Solides de l'université
Pierre-et-Marie-Curie pour avoir conduit les mesurages ellipsométriques.
Légende
des figures :
Figure 1
: Profil gauche de la statuette de taureau séleucide ou parthe.
Notez les nombreuses fractures et l'altération de la surface, ©
D. Bagault, C2RMF.
Figure 2
: A : Observation de la corne fracturée avec ses cavités
hémisphériques caractéristiques. Localisation des
zones analysées. B : Détail, la couche externe d'argent
est d'épaisseur très irrégulière. La zone
de contact entre cette couche et l'alliage argent-plomb sous-jacent est
marquée par un important développement de porosités.
Micrographies électroniques, électrons rétrodiffusés.
Figure 3 : Diagramme de phase Ag-Pb (extrait de Metals Handbook, 1973).
Figure 4
: A : Coupe métallographique d'une éprouvette expérimentale
(Ag50-Pb50 en masse), pas de ségrégation en surface, quelles
que soient les conditions de refroidissement testées. En gris foncé
: dendrites d'argent ; en gris clair : mélange eutectique. B :
Détail des dendrites d'argent. C : Détail du mélange
eutectique. Micrographies électroniques, électrons rétrodiffusés.
Figure 5
: A : Coupe métallographique d'une éprouvette expérimentale
(Ag50-Pb50) après cent cinquante heures d'attaque à l'acide
acétique. B : Même éprouvette, après brunissage.
Formation d'une couche d'argent d'aspect similaire à celle de l'objet
archéologique. Micrographies électroniques, électrons
rétrodiffusés.
Figure 6
: Comparaison des constantes optiques mesurées sur les alliages
binaires fabriqués à celles des éléments constitutifs.
En haut, la partie réelle de l'indice de réfraction et en
bas la partie imaginaire. Notez les variations contraires pour Pb et Ag
et les évolutions similaires des constantes optiques des alliages
qui suivent le comportement de l'espèce majoritaire. Alliage 1
: Ag75-Pb25, alliage 2 : Ag30-Pb70.
Figure 7
: Dispositif de numérisation 3D avec les repères dimensionnels.
Figure 8
: Quelques étapes de la réplication de la statuette, de
gauche à droite : résine stéréophotolithographique,
bronze brut après nettoyage, bronze patiné, alliage argent-plomb
argenté par déplétion.
Figure 9
: Métallurgie virtuelle. Simulation d'alliages reconstitués.
A : Ag non allié ; B : Pb non allié ; C : Ag30-Pb70 ; D
: Ag60-Pb40.
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