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Art
et science, une expérience pratique
Jean-Baptiste
Joly
" La
lune était en son plein, le ciel était découvert,
et neuf heures du soir étaient sonnées lorsque nous revenions
d'une maison proche de Paris, quatre de mes amis et moi. Les diverses
pensées que nous donna la vue de cette boule de safran nous défrayèrent
sur le chemin. Les yeux noyés dans ce grand astre, tantôt
l'un le prenait pour une lucarne du ciel par où l'on entrevoyait
la gloire des bienheureux ; tantôt l'autre protestait que c'était
la platine où Diane dresse les rabats d'Apollon ; tantôt
un autre s'écriait que ce pourrait bien être le soleil lui-même,
qui s'étant au soir dépouillé de ses rayons regardait
par un trou ce qu'on faisait au monde quand il n'y était plus.
"
Cyrano de Bergerac, L'Autre Monde ou les États et Empires de la
Lune
Les propos
que tiennent les scientifiques sur le monde de l'art, et réciproquement
les artistes sur le monde des sciences, ressemblent en bien des points
aux inventions humoristiques que Cyrano de Bergerac prête à
ses amis pour introduire son fameux L'Autre Monde ou les États
et Empires de la Lune. Le couple art et sciences est l'objet de toutes
les attentions, on lui consacre aujourd'hui colloques, publications, expositions,
voire des programmes entiers de recherche et de formation. Malgré
cette proximité, recherchée autant par le monde de l'art
que par celui des sciences, ce sont souvent des préjugés
anciens qui dominent les discours de l'un sur l'autre. Les sciences envient
à l'art son public, " la liberté artistique qui permet
aux artistes d'explorer des modes de communication que les scientifiques
ne sont pas en mesure de suivre "1 et confondent l'art avec la communication,
notamment lorsqu'il s'agit, comme si souvent, de faire appel aux artistes
pour visualiser de manière plus séduisante les résultats
de leurs recherches. De son côté, l'art envie à la
science sa respectabilité, l'autorité que lui reconnait
la société en échange des vérités qu'elle
produit et de la contribution qu'elle apporte au progrès technique.
Le lieu idéal de création artistique n'est plus l'atelier
de Courbet, où l'artiste produisait et rencontrait une avant-garde
capable de le comprendre et de faire entrer la création artistitique
par le débat dans une histoire générale de la pensée
; ce lieu idéal, c'est maintenant le laboratoire, dont l'accès
est restreint pour raison de sécurité et où ne travaillent
plus des artistes, mais des chercheurs, comme sont appelés les
étudiants post-graduates de la Jan Van Eyck Academie de Maastricht,
laquelle se présente d'ailleurs comme " Post Academic Institute
for research and production in fine art, design and theory".
Pour si naïves que soient ces tentatives de s'approprier les vertus
supposées de " l'autre monde ", elles n'en traduisent
pas moins un besoin réel pour l'art comme pour les sciences de
se soutenir mutuellement afin de mieux se penser comme discipline et comme
champ d'activité dans la société. C'est aussi pour
cette raison que depuis bientôt deux ans, l'Akademie Schloss Solitude
de Stuttgart a ouvert son programme de résidence d'artistes à
de jeunes scientifiques de niveau post-doc, qu'elle accueille pour des
séjours de trois à douze mois dans un environnement propice
à la fois au travail individuel et à la réalisation
de projets interdisciplinaires avec les artistes de l'académie.
Deux groupes de travail interdisciplinaires, comprenant des artistes et
des scientifiques mais aussi des cadres d'entreprise, se sont attachés,
lors de six rencontres entre novembre 2002 et mai 2003, à raison
d'un week-end par mois, à la question de " l'erreur et ses
conséquences " et à celle de " la solitude des
réseaux ". Au-delà des résultats concrets de
ces rencontres, présentés au public sous la forme de trois
expositions, de plusieurs lectures, tables rondes ou conférences,
d'une installation vidéo et d'une publication, ce sont les échanges
et la rencontre elle-même qui ont été considérés
par tous les participants comme le principal bénéfice de
ces projets. Ces groupes de travail avaient pour objectif d'offrir aux
participants, quels qu'ils soient la possibilité de faire le détour
de l'abstraction pour mieux appréhender le réel dans lequel
ils vivent, pensent et agissent. Pour les non-artistes, c'était
l'occasion unique de s'approcher de l'art contemporain en échappant
aux règles de la consommation culturelle qui figent chacun dans
son rôle et laisse le spectateur seul face à ses préjugés
ou à son incompréhension. Pour les non-scientifiques, c'était
l'occasion rare d'entrer dans un mode de pensée qui n'utilisait
ni la métaphore ni la vulgarisation pour être compris, mais
reprenait pas à pas toutes les étapes d'un raisonnement
scientifique.2 En cela, artistes et scientifiques ont pu percevoir au
cours de ces rencontres cet élément commun à l'art
et aux sciences, capable par des voies différentes de rattacher
chaque objet à son principe : le raisonnement scientifique d'un
côté, qui permet de passer de l'occurrence à la règle
générale, la transcendance artistique de l'autre, qui fait
qu'une oeuvre d'art est un objet singulier et qu'elle exprime dans le
même temps son universalité. Mais au-delà de cette
nécessaire constatation les participants ont surtout regretté
" qu'il n'y ait pas eu de véritables relations entre les différents
langages, qu'il n'ait pas été possible de développer
un langage commun. "3 Cette question d'un langage commun a longtemps
laissé perplexes les organisateurs de ce programme ; certaines
disciplines scientifiques sont certes plus aptes au dialogue avec le monde
de l'art, la physique quantique, par exemple, ou la neurobiologie vers
lesquelles se tournent certaines institutions d'art contemporain (comme,
par exemple, la nouvelle Kunsthalle de Graz ou le ZKM de Karlsruhe), mais
ces hypothèses ne fournissent pas de réponse vraiment convaincante
à la question d'un possible langage commun entre art et sciences.
À force de tâtonnements empiriques, notamment en direction
des sciences humaines, nous avons fini par trouver un espace de dialogue
entre art et sciences : parmi nos contacts avec le monde scientifique,
nous avons été amenés à accueillir en résidence
une jeune chercheuse en histoire des sciences (Max Planck Institute für
Wissenschaftsgeschichte, Berlin), venue travailler à l'Akademie
Schloss Solitude sur " les coupures de presse et leur influence sur
le développement des sciences ". Le lien de ses recherches
avec l'histoire de l'art, d'une part, l'intérêt des artistes
de la jeune génération pour la question de l'archive, d'autre
part, ont fait immédiatement apparaître ce champ commun où
les différents langages de la science, de l'art et de l'histoire
pouvaient se retrouver et s'enrichir, tout simplement parce qu'ils avaient
quelque chose à échanger. Nous en avons eu notamment la
preuve lors d'un colloque organisé en octobre 2003 et intitulé
" opérations dans le papier, journaux découpés
"4 auquel participaient historiens des sciences et historiens d'art,
artistes, écrivains et responsables de bureaux de presse. Contrairement
aux historiens d'art, qui souffrent parfois du poids idéologique
de leur discipline (c'est surtout vrai dans la tradition allemande), les
historiens des sciences ont dans l'ensemble une approche assez libre des
phénomènes qu'ils étudient : en donnant une perspective
historique à la vérité scientifique, ils remettent
en question, comme les artistes, les idées préconçues
et les opinions généralement admises. Par ailleurs, leur
position stratégique à la frontière entre les sciences
réflexives, les sciences dures et les sciences humaines leur permet
d'intégrer les scientifiques des disciplines qu'ils étudient
dans le dialogue avec les artistes de l'Akademie Schloss Solitude. En
2004, l'Akademie poursuivra cette prometteuse coopération avec
les historiens des sciences et abordera, au cours de projets et de colloques
interdisciplinaires (entre autres), la question des stratégies
de prises de parole et des mises en scène de présentation
scientifique (rhétorique, gestique, utilisation de moyens techniques
audio-visuels). Un autre projet sera consacré à l'influence
des programmes des premiers ordinateurs sur le raisonnement scientifique
et la création artistique dans les années soixante.5
Associer
des scientifiques, voire des cadres d'entreprise, à un programme
d'échanges avec des artistes n'implique pas forcément que
l'on croie à un melting pot interdisciplinaire ou à une
quelconque fusion entre arts et sciences, bien au contraire. À
une époque où l'art tend à disparaître derrière
le spectaculaire, il est temps d'inventer de nouvelles stratégies
qui permettent de sortir de l'impasse de la consommation culturelle. C'est
dans cette logique qu'a été pensé le nouveau programme
de l'Akademie Schloss Solitude, qui offre à de jeunes scientifiques
la possibilité d'aborder autrement l'univers de la création
artistique, de le percevoir non pas en consommateurs, mais en acteurs
à part entière d'un échange, au même titre
que les artistes, en transmettant leur savoir et leur savoir-faire.
Légende
Anke te Heesen,
travaillant à l'Akademie Schloss Solitude sur les coupures de presse
et leur influence sur le développement des sciences au début
du XXe siècle, a étudié la collection d'Ernst Gehrcke,
un physicien berlinois, dont cette page est extraite (vol. XII, 1921)
(bibliothèque de l'Institut Max Planck pour l'histoire des sciences,
Berlin).
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