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Deux ou trois choses que nous savons d'eux : les physiciens et les
métaux
Pablo Jensen
Autrefois, la physique était la reine des sciences, et les métaux
les rois des matériaux. D'ailleurs, la physique de la matière
condensée, branche qui essaye de comprendre les propriétés
de la matière à l'échelle humaine, est issue de l'ancienne
physique des métaux. La bible du domaine, le manuel Solid State
Physics de Neil Ashcroft et David Mermin (1976), garde la trace de cette
histoire. Elle débute en effet par ce paragraphe : " Les métaux
occupent une place assez particulière dans l'étude des solides,
partageant un grand nombre de propriétés étonnantes
que d'autres solides (comme le quartz, le soufre ou le sel de table) ne
possèdent pas. Ils sont excellents conducteurs de chaleur et d'électricité,
ductiles et malléables, et exhibent un étonnant éclat.
Le défi d'expliquer ces caractéristiques des métaux
donna l'élan initial à la théorie moderne des solides
".
On s'en doute, le poids économique de la métallurgie à
la fin du siècle dernier n'est pas étranger à l'ascendant
pris par les métaux...
Aujourd'hui, d'autres têtes couronnées ont remplacé
les anciens monarques : la physique est largement supplantée par
la biologie, et les métaux par les semi-conducteurs, maîtres
de l'électronique. Ces derniers présentent un avantage considérable
aux yeux des physiciens : ils sont beaucoup plus faciles à purifier
que les métaux. Ainsi débarrassés des " imperfections
" du réel, les semi-conducteurs se rapprochent de la perfection
mathématique permettant aux physiciens de calculer leurs propriétés
et d'inventer des dispositifs efficaces et originaux.
En partant de questions naïves posées par des participants
à MAI 2003, je vais évoquer quelques facettes du comportement
des métaux que les physiciens savent, ou ne savent pas, expliquer.
Par ricochet, cela nous permettra de comprendre un peu mieux les forces
et les faiblesses de l'approche physicienne du monde.
Qu'est-ce
qu'un métal ?
Comment s'explique l'éclat métallique ?
Avant de
commencer à répondre à ces questions précises,
j'ai besoin de donner quelques éléments généraux
de la vision qu'ont les physiciens de la matière. Comment peut-on
expliquer les caractéristiques des solides en partant des atomes
(composés d'un noyau positif et d'un cortège d'électrons)
qui les constituent ?
En reprenant le mot du célèbre joueur d'échecs français
du XVIIIe siècle, François Philidor, à l'égard
des humbles pions qui constitueraient " l'âme du jeu d'échecs
", on peut dire que les électrons sont la véritable
âme des matériaux. Si les noyaux des atomes définissent
la structure géométrique de l'échiquier, c'est bien
le mouvement des électrons et leurs interactions qui vont déterminer
la plupart des propriétés des matériaux. Ainsi, la
conductivité électrique ou l'éclat métallique
s'expliquent par les réponses des électrons à des
excitations extérieures, champ électrique ou onde électromagnétique
respectivement.
Mais comment les électrons immergés dans les solides répondent-ils
à une telle sollicitation ? Si dans le vide, par exemple dans un
tube de télévision, un électron peut être guidé
par un champ électrique, la situation est bien plus complexe dans
un solide. En effet, le dense réseau des noyaux (qui, étant
chargés positivement, attirent cet électron) et l'ensemble
des autres électrons (qui le repoussent) modifient profondément
son comportement. Le problème est d'ailleurs tellement complexe
que je devrai me limiter ici à des analogies - assez grossières
- des véritables réponses, trop mathématiques.
Pour comprendre
la spécificité des métaux, partons d'une expérience
de pensée. Prenons des atomes éloignés les uns des
autres et rapprochons-les jusqu'à la distance observée dans
les matériaux (soit quelques angströms, ou une fraction de
nanomètre, le milliardième de mètre). Alors que dans
beaucoup de solides, les électrons restent confinés au voisinage
de leur noyau atomique d'origine (matériaux isolants comme le quartz),
ou sont transférés à l'atome le plus proche (solides
ioniques, comme le sel de table), leur sort dans les métaux est
bien plus complexe. La plupart des électrons restent bloqués
au voisinage de leur noyau, mais une élite se délocalise
dans l'ensemble du solide, constituant une mer d'électrons, sorte
de fluide baignant l'ensemble des atomes. Il s'agit d'un fluide d'une
nature très particulière, puisque entièrement dominé
par des lois quantiques.
Aux yeux des physiciens, les métaux sont donc définis comme
des solides possédant une certaine quantité d'électrons
mobiles. Les conséquences de cette liberté furent tirées
par l'un des premiers modèles relativement satisfaisants des propriétés
des solides. Il s'agit du modèle des électrons " libres
", proposé par Paul Drude au tout début du 20e siècle
(Annalen der Physik, vol. 1, 1900). Drude eut l'idée de conjuguer
deux avancées scientifiques récentes : la mise en évidence
des électrons comme particules chargées négativement
par Joseph Thompson (1897), et la théorie cinétique des
gaz (autour de 1850), qui expliquait les propriétés des
gaz en partant du mouvement incessant des atomes. Il supposa que les électrons
se promènent librement à l'intérieur des métaux,
tout comme les atomes le font dans une pièce. Pourtant, on savait
bien que les électrons étaient repoussés par les
autres électrons, et attirés par les noyaux. La véritable
justification de la tentative de Drude est que ce modèle simpliste
représentait le seul espoir d'arriver à des prédictions
théoriques. Quand on ne dispose que d'un marteau, il faut faire
comme si tout ressemblait à un clou !
Toujours est-il que Drude, en copiant les résultats obtenus par
Boltzmann pour les gaz parfaits, parvient à un résultat
qui fait sensation parmi les physiciens : la justification microscopique
d'une loi expérimentale fort connue mais inexpliquée, établissant
que les métaux bons conducteurs électriques sont aussi de
bons conducteurs thermiques. Physiquement, le modèle de Drude explique
cette loi en supposant que le transport du courant et de la chaleur est
assuré dans les deux cas par les électrons libres.
Pour ne pas
laisser le lecteur avec l'impression d'un miracle théorique, ou
d'un tour de passe-passe, il me faut éclaircir cette idée
d'électrons libres. En fait, ces particules ne sont pas les électrons
ordinaires, ceux que l'on sait manipuler dans le vide. Il s'agit d'entités
autrement plus complexes, que les physiciens appellent des " quasi-particules
". Très sommairement, chacune de ces quasi-particules comprend
un " vrai " électron, auquel on ajoute (que l'on "
habille " par, en jargon) une charge positive prélevée
sur les noyaux. On obtient du coup un objet plus neutre, qui interagit
peu avec son environnement. Mais les quasi-particules ne sont pas des
entités statiques : ce sont, en fait les corrélations dynamiques
entre le mouvement d'un électron et les autres particules proches
(électrons et ions du réseau) qui créent cette entité
un peu fantomatique et très difficile à construire rigoureusement,
à l'aide des mathématiques.
On pourra donc assimiler un métal à un gaz parfait, non
pas d'électrons mais de quasi-particules, justifiant a posteriori
l'intuition de Drude. Bien sûr, il ne faut pas espérer ces
particules auront les mêmes propriétés que des électrons.
Ainsi, elles ont une masse (dite effective) souvent différente
de celle du véritable électron : pour l'arséniure
de gallium, matériau très utilisé dans l'industrie
électronique, elle n'en vaut que le dixième. Pour certains
composés un peu exotiques, les quasi-particules peuvent même
être mille fois plus lourdes que les électrons habituels
- de vrais hippopotames -, bonne indication du pesant habillage auquel
il faut les soumettre pour les rendre indépendants !
Le modèle
des électrons libres est cependant toujours utilisé comme
une première étape dans la compréhension des caractéristiques
des métaux. Testons-le sur les deux questions posées : l'éclat
des métaux par rapport aux autres matériaux, et l'explication
de cet éclat.
N'en déplaise au physicien, qui n'aime pas ce type de complications,
la réflexion de la lumière ne dépend pas seulement
des qualités intrinsèques du matériau, mais aussi
de l'état de la surface. Ainsi, les métaux peuvent-ils paraître
ternes suite à des réactions chimiques de surface (ah, l'argenterie),
et d'autres matériaux rendus plus ou moins brillants en polissant
suffisamment leur surface (chaussures cirées). De plus, si tous
les métaux peuvent être rendus brillants, ils ne sont pas
les seuls, comme ont pu le vérifier ceux qui ont vu des gaufrettes
(wafers) de silicium, véritables miroirs. En réalité,
toute surface suffisamment lisse réfléchit une partie de
la lumière incidente.
L'effet est cependant plus marqué dans les métaux, grâce
à l'une de leurs caractéristiques intrinsèques, le
coefficient de réflectivité le plus important de tous les
matériaux. Cela peut se comprendre grâce à notre modèle.
La lumière est une onde électromagnétique, et les
électrons libres des métaux peuvent osciller pour suivre
l'excitation de l'onde. Ce faisant, ils absorbent la lumière puis
la re-émettent, en lui conservant les mêmes caractéristiques,
car leur mouvement n'est pas perturbé par le reste du solide. Dans
les autres matériaux, les interactions des électrons avec
les autres électrons ou les noyaux affectent leur mouvement. Du
coup, une partie de la lumière incidente est transformée
en chaleur ou en lumière diffuse, le corps renvoie une plus faible
fraction de la lumière incidente et ne paraît pas aussi brillant.
Pourquoi
y a-t-il, parmi les éléments chimiques, si peu de non-métaux
?
Quand on
considère la table de Mendeleev, ou sont classés tous les
éléments, on constate que ce sont des métaux dans
leur très grande majorité (fig. 1). Seuls quelques
éléments (non des moins importants certes : azote, oxygène,
chlore, etc., et les gaz rares) échappent à toute forme
de métallicité. Pour comprendre cet état de choses,
il faut aussi comprendre pourquoi autant d'espèces atomiques donnent
naissance au fluide électronique, dont nous avons vu qu'il caractérisait
les solides métalliques.
Examinons de plus près la manière dont les électrons
sont affectés par la proximité des atomes. Dans un atome
isolé, les électrons sont assignés à des niveaux
d'énergie précis, l'analogue (très approximatif)
des orbites planétaires. L'existence de niveaux précis rend
compte d'un étrange phénomène. On pourrait en principe
accélérer légèrement la Terre à un
moment donné, la plaçant sur une orbite un peu plus éloignée
du Soleil. Rien de tel n'est observé dans les atomes isolés
: l'électron est bloqué dans son orbite, et il est impossible
de l'accélérer faiblement. Pour changer son état,
il faut le propulser sur le niveau d'énergie disponible supérieur,
ce qui demande en général beaucoup d'énergie.
Revenons maintenant au solide. Si l'on rapproche les atomes, les électrons
de l'un vont être tentés de partir vers le noyau de l'autre,
qui les attire aussi. Du coup, les électrons les plus faiblement
liés pourront sauter d'un atome à l'autre. Au niveau quantique,
cela se traduit par la transformation des niveaux atomiques en un grand
nombre de niveaux d'énergie très rapprochés. Quand
les électrons sont poussés par un champ électrique,
on comprend qu'ils soient en principe capables, de proche en proche, de
se propager d'un bout à l'autre du solide. Cependant, comme dans
le cas atomique, une condition nécessaire est qu'il existe des
niveaux d'énergie disponibles, juste au-dessus des derniers niveaux
occupés, sur lesquels pourraient être transférés
les électrons ainsi accélérés. Si oui, alors
les électrons pourront accepter le surplus d'énergie fourni
par le champ électrique et conduire le courant, sinon le corps
sera isolant.
Nous sommes maintenant capables de répondre à la question.
En effet, un point crucial est que l'examen des états disponibles
doit s'effectuer dans toutes les directions de l'arrangement cristallin
des atomes. Il est très peu probable que toutes soient bloquées,
autrement dit que dans toutes les directions, l'état disponible
le plus proche soit très distant en énergie, et donc inaccessible.
Cela ne se produit que pour quelques éléments situés
tout à droite du tableau périodique, pour des raisons assez
complexes.
En poussant
la question un peu plus loin, on peut se demander pourquoi il existe dans
la nature aussi peu de composés métalliques. C'est que les
atomes ont la liberté de réagir chimiquement pour stabiliser
au mieux leurs électrons en les combinant avec ceux d'autres espèces
complémentaires (la fameuse " règle de l'octet ").
Les électrons ont alors moins tendance à se propager dans
l'ensemble du solide. De plus, les atomes de la plupart des substances
naturelles ne sont pas ordonnés sur de longues distances, ce qui
perturbe énormément la propagation des électrons.
Pour d'autres explications plus rigoureuses et relativement simples, je
renvoie le lecteur à l'excellent livre de Goodstein.
Il est amusant de noter que cette omniprésence des métaux
au sein des éléments constitua, au XIXe siècle, un
argument contre la théorie atomique. Sir Humphry Davy, qui le premier
isola sodium et potassium, soutenait non sans raison que vingt-six métaux
parmi les quarante éléments connus à ce jour, cela
faisait trop pour ne pas imaginer un principe commun de métallicité.
Cela contredisait à ses yeux la théorie de Dalton d'espèces
atomiques aux propriétés spécifiques, irréductibles.
Nous avons vu comment la structure interne des atomes, semblable d'un
élément à l'autre, permet de réconcilier les
deux points de vue.
Pourquoi
de telles différences de conductivité thermique et de densité
entre les métaux ?
Les métaux
conduisent chaleur et électricité, mais avec un forte variabilité,
ce qui a de quoi surprendre, puisque les caractéristiques de tous
les métaux sont déterminées par la mer d'électrons.
Mais le nombre de quasi-particules ainsi que leurs caractéristiques
(masse effective
) dépendent fortement de la nature chimique
de l'atome considéré. Un exemple simple en est donné
par la densité des métaux alcalins (première colonne
du tableau de Mendeleïev). Le modèle des électrons
libres prédit une distance constante entre atomes, car la seule
grandeur qu'il intègre est le nombre d'électrons libres
par noyau (soit un électron). Pourtant, l'on constate expérimentalement
que cette distance est multipliée par deux en passant du lithium
au césium. D'évidence, la taille du " cur "
électronique (ces électrons qui restent liés aux
noyaux et ne participent pas au fluide de conduction) joue un rôle
important expliquer ces différences. La conductivité thermique
est aussi influencée par les collisions des porteurs de la chaleur,
les électrons, entre eux et avec les autres particules. Il s'agit
là d'un phénomène complexe que l'on ne sait pas encore
bien modéliser.
Comment aller au-delà du modèle simple des électrons
libres ? Les physiciens utilisent actuellement la puissance des ordinateurs
pour résoudre directement l'équation de base de la mécanique
quantique, l'équation de Schrödinger. Il s'agit d'une approche
assez récente, qui valut en 1998 le prix Nobel de chimie à
son inventeur, Walter Kohn. Grâce à cette méthode,
on peut calculer de manière assez précise les caractéristiques
des solides en connaissant uniquement leur composition atomique. Ainsi,
des chercheurs danois ont récemment exploré in silico les
propriétés de 192 016 alliages ternaires obtenus en mélangeant
les trente-deux métaux, Cela permet de limiter l'exploration expérimentale,
longue et coûteuse, aux meilleurs candidats virtuellement identifiés.
Pourquoi
les métaux résistent-ils à la cassure ?
Quiconque
a, par un geste malheureux, laissé tomber sur le carrelage une
tasse et sa petite cuillère s'est aperçu que les deux objets
réagissent fort différemment. Pourquoi la tasse, qui semble
aussi solide que le couteau, ne résiste-t-elle pas à une
petite chute ? Quelle est la différence au niveau microscopique
expliquant la résistance des métaux ?
La question n'est pas simple, et les physiciens ne l'ont pas totalement
résolue, même en ayant quelques idées sur la manière
dont se passent les choses. Précisons d'abord que la fragilité
n'est pas directement liée à la rigidité : un verre
épais est aussi difficile à déformer ou à
tordre qu'un bout de métal, mais casse bien plus facilement que
ce dernier. Pourtant, les liaisons entre les atomes sont à peu
près aussi fortes dans les deux cas. Le niveau atomique seul ne
permet donc pas de comprendre ces phénomènes, et il faut
se pencher sur les mécanismes précis en vertu desquels un
solide peut casser. Ces mécanismes sont en fait assez proches de
ceux expliquant la malléabilité des matériaux, c'est-à-dire
la possibilité de les déformer sans les casser. Ainsi, peut-on
tordre ou déformer les métaux (trombone, fil de fer) mais
pas le verre ou la pierre : les corps malléables sont en général
assez résistants aux chocs, tandis que les indéformables
sont fragiles.
La différence cruciale de comportement entre une clé et
un verre qui tombent concerne la manière dont l'énergie
de l'impact avec le sol va pouvoir être transférée
à la tête de fissure essayant de se propager dans le matériau.
Dans les verres, toute cette énergie va servir à ouvrir
la fermeture éclair constituée par les liaisons atomiques,
alors que dans les métaux, cette énergie sera gaspillée
à d'autres tâches, rendant du coup très difficile
la cassure complète du matériau. Les métaux sont
protégés par des défauts appelés dislocations,
rangées atomiques décalées par rapport au réseau
cristallin. Quand une force est exercée, ce sont d'abord les dislocations
qui bougent, car c'est ce mécanisme qui exige le moins d'énergie.
Du coup, la fissure dépensera une partie de son énergie
à déplacer ces dislocations, provoquant une déformation
au sein du matériau. Plutôt qu'à les casser, l'énergie
d'un choc sert à déformer les métaux, qui garderont
des bosses comme trace de leur mécanisme de défense.
Pourquoi les dislocations défendent-elles les métaux et
pas les verres ? Encore et toujours à cause de la mer d'électrons
mobiles qui rend les liaisons entre atomes moins directionnelles. Du coup,
l'existence des dislocations et leur déplacement sont moins coûteux
en énergie. Dans les verres aux liaisons atomiques directionnelles
telles de petits bâtonnets, décaler une rangée atomique
revient à casser toutes ces liaisons. L'importance du mouvement
des dislocations est confirmée par le fait que les métaux
deviennent très cassants à basse température : celles-ci
ne sont alors plus assez mobiles et la fissure peut alors se propager.
Les effets peuvent en être très spectaculaires : pendant
la seconde guerre mondiale, les Liberty Ships, bateaux américains
en acier, se sont carrément brisés en deux dans les eaux
très froides de l'océan Arctique... Les métaux sont
aussi sensibles à la fatigue. Si on les soumet à des forces
relativement faibles (insuffisantes pour les casser) mais de manière
répétitive, les métaux peuvent finir par se fracturer.
Voici ce qui arrive au niveau microscopique : chaque petite agression
déplace quelques dislocations, qui finissent par s'organiser en
réseaux et s'emmêler complètement, ce qui ne leur
permet plus de bouger, rendant du coup le matériau fragile. Cette
fatigue des métaux peut parfois avoir des conséquences catastrophiques,
comme dans le cas des roues du train à grande vitesse allemand
qui finirent par casser, entraînant la mort de dizaines de passagers.
Pourquoi
le mercure fond-il si exceptionnellement bas et le tungstène si
haut ?
Et pourquoi le carbone, un non-métal, fond-il encore plus haut
?
Il n'existe
pas à l'heure actuelle une théorie satisfaisante de la fusion
des solides. On sait que la température de fusion est reliée
à la solidité des liens qui unissent les atomes : plus ce
lien est fort, plus il résiste à l'agitation thermique entraînant
à distendre ces liaisons et à faire fondre le matériau.
Mais on n'a pas encore compris comment se fait la transition entre le
solide et le liquide.
Il existe néanmoins un critère simple permettant de calculer
la température de fusion si l'on connaît la manière
dont vibrent les atomes du solide. Il s'agit d'une relation proposée
en 1910 par le chercheur anglais Frederick Lindemann. Selon ce critère
empirique, la fusion du solide a lieu quand l'amplitude de vibration des
atomes est de l'ordre de quinze pour cent de la distance interatomique.
Comme la vibration des atomes et sa dépendance en température
sont relativement bien connues, on peut calculer assez facilement la température
de fusion prédite par le critère de Lindemann. Cependant,
la température ainsi calculée est seulement approchée,
et le modèle ne rend pas compte de la physique de la fusion. On
sait en effet qu'il s'agit d'un phénomène collectif, inexplicable
par la vibration d'atomes considérés individuellement.
Bibliographie
:
- N. W. Ashcroft
et D. Mermin, Solid State Physics, 1976, Saunders College.
- J.-M. Dorlot, J. P. Baïlon et J. Masounave, Des matériaux,
École polytechnique de Montréal, 1986.
- D. Goodstein, States of Matter, Dover, 1975
- P. Jensen, Entrer en matière : les atomes expliquent-ils le monde
?, Seuil, 2001.
- P. Jensen et X. Blase, " La matière fantôme ",
La Recherche, avril 2002.
- G. H. Jóhannesson & al., " Combined Electronic Structure
and Evolutionary Search Approach to Materials Design ", Phys. Rev.
Lett., 24 juin 2002.
Légendes
Fig 1 Le tableau de Mendeleev montrant la nature métallique ou
non des différents éléments
Fig 2 Un
timbre soviétique commémorant la découverte du tableau
de Mendeleev, avec un fac-similé du manuscrit de la version originale
du tableau, datant de 1869.
Fig 3 Fusion
de surface : simulations atomiques de la fusion d'un solide. On constate
que la fusion commence toujours par la surface. Cette couche liquide se
propage ensuite dans le reste du matériau.
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