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Le charpentier et le fondeur
Bruno
Jacomy
Dans une exposition de peintures, l'art du conservateur ou du galeriste
s'exerce dans le choix des uvres, mais aussi la manière de
disposer les toiles les unes par rapport aux autres, qui permet de faire
sentir au visiteur des apparentements, des oppositions, de lui suggérer
des harmonies de couleurs, de faire ressortir les intentions mêmes
des artistes. Ces rapprochements d'uvres de styles ou de dimensions
différents, ces dispositions en paquets ou en uvres isolées
ne sont jamais neutres, même si souvent le visiteur n'en a pas vraiment
conscience.
Ce patient et minutieux exercice du conservateur n'est heureusement pas
réservé aux seuls détenteurs d'objets d'art. Nombre
de vitrines du musée des Arts et Métiers ont été
aménagées dans cet esprit de composition où, jusqu'au
dernier moment, le conservateur doit pouvoir se réserver la possibilité
d'intervertir, de déplacer, de présenter différemment
tel ou tel objet. J'inviterai ici le lecteur à découvrir
deux objets techniques dont la proximité physique, à quelques
mètres de distance, peut susciter une réflexion sur les
systèmes techniques de notre société occidentale
à une période riche en mutations : la fin du XVIIIe siècle.
Pour commencer, je profiterai de l'opportunité de ne pas être
dans le musée lui-même mais devant un lecteur inconnu et
invisible pour lui poser une petite devinette : quel est l'objet ci-dessous
et quelle en est la fonction ?
Ill. 1. Machine de Périer
Je me suis
déjà livré à ce petit exercice , et sa solution
n'est pas évidente du tout, étant donné la méconnaissance
que nous avons généralement des objets techniques anciens.
En tout cas, nombre personnes ayant déjà vu, par exemple,
des planches de l'Encyclopédie de Diderot optent pour un métier
à tisser ou une sorte de moulin. En effet, ce qui marque le plus
au vu de cet objet, c'est son robuste châssis de bois dessinant
une structure parallélépipédique, des poutres de
dimensions importantes, classiques de l'univers des techniques traditionnelles,
enserrant à l'intérieur du châssis un ensemble de
fonctions mécaniques variées.
Bien évidemment, le visiteur du musée des Arts et Métiers
qui découvre ce modèle réduit dans le domaine consacré
au thème de l'énergie a moins de chances de se tromper.
Compte tenu de l'environnement de l'objet, le doute n'est plus permis.
Ce modèle représente bien une machine à vapeur, et
en l'occurrence, une machine à balancier de l'ingénieur-mécanicien
Jacques-Constantin Périer, datant de 1780 environ. Il s'agit là
d'un modèle réduit, construit par Périer lui-même
vers 1785.
Si j'ai parlé au départ de deux objets, c'est parce qu'une
vitrine adjacente présente un autre modèle de machine à
vapeur : celle de Watt.
Ill. 2. Machine
de Watt
Ce dernier
modèle à l'échelle 1/10 représente une machine
à vapeur de Watt à balancier datant probablement des premières
années du XIXe siècle, mais semblable, en ce qui concerne
les matériaux, la structure et les formes, aux toutes premières
machines de Watt et Boulton mises au point vers 1776, puis largement diffusées
dès les années 1780.
Attachons-nous à faire un peu de " technologie comparée
", et tâchons de dégager les leçons de cette
confrontation des machines de Watt et de Périer. La première
impression, la plus forte, est due à la différence de matériaux
utilisés pour la construction des machines et à la différence
des structures qui en découlent. La machine de Périer ressemble,
par son aspect général, on l'a vu, à un métier
à tisser traditionnel, tel qu'on peut en voir ailleurs au musée
des Arts et Métiers, ou dans les planches de l'Encyclopédie
Ill. 3. Planche
" Tisserand " de l'Encyclopédie
Sa construction
est directement dérivée des techniques en usage depuis des
siècles et largement répandues dans les moulins, dont la
diffusion depuis la fin du Moyen Âge est considérable. C'est
une technique sûre, donnant une robustesse sans faille, démontable,
facilement réparable, etc.
À l'intérieur du châssis de bois, des bielles, parallélogrammes,
cylindre, piston, canalisations, enfin de nombreux organes métalliques
et hydrauliques, permettent à la machine de remplir son office,
c'est-à-dire de transformer en énergie mécanique
l'énergie contenue dans la vapeur sous pression.
De l'autre côté, la machine de Watt est construite en fonte
; elle donne une impression de légèreté et de modernité
qui renforce immanquablement le côté archaïque de la
machine de Périer. En fait, le recours au métal comme matériau
constructif induit des changements profonds dans la structure même
de la machine, mais aussi dans sa fiabilité, son style, et surtout,
sa reproductibilité. Ces qualités sont toutes intimement
liées au matériau mis en uvre. Continuons notre approche
comparative. Un châssis de bois peut être aisément
réalisé par un bon charpentier disposant d'un cahier des
charges suffisamment précis, et ne nécessite comme outillage
que les classiques scies, perçoirs, ciseaux, maillets
Inconvénient
du bois : il travaille - ou il joue, c'est selon
- et donc, sujet
aux variations de température et de pression, il n'est pas toujours
bien adapté à des appareils de haute précision.
Un châssis de fonte, par contre, ne peut être réalisé
sans un ensemble de savoir-faire, d'outillage et d'organisation tout à
fait particulier. Même si les artisans fondeurs fabriquent, depuis
l'avènement du haut fourneau il y a plus de cinq siècles,
des cloches, canons et autres grosses pièces de fonte, la construction
des pièces nombreuses et variées constituant une machine
à vapeur exige une organisation industrielle avec un bureau d'études
pour concevoir les pièces, un atelier de modelage pour fabriquer
les modèles en bois, une fonderie avec fours ou cubilots, une réserve
de sables aux caractéristiques bien définies, des châssis
et, bien sûr, beaucoup d'hommes -- ouvriers, agents de maîtrise,
ingénieurs - aux talents et savoir-faire adaptés aux différentes
tâches.
On se rend
bien compte que ce considérable investissement n'est envisageable
que s'il est assorti d'une production en série. C'est dans ces
conditions que la fonte révèle alors ses meilleurs atouts.
Une fois les modèles prêts, la réalisation, par exemple,
de l'une des colonnes de la machine de Watt peut être effectuée
à un coût concurrentiel par rapport au bois. Et le style
si particulier de ces machines, qui marquera le monde de l'industrie du
XIXe siècle, avec ses colonnes cannelées, ses chapiteaux
à l'antique et autres décors néo-classiques, peut
être reproduit à l'identique des milliers de fois sans problème
ni surcoût, alors que pour un décor de bois, chaque pièce
doit être sculptée ou usinée à l'unité.
Cette différence fondamentale de système de production induit
une rupture profonde dans le style des machines et leur structure même.
Le paradoxe suprême, dans la confrontation de nos deux machines,
réside dans leur chronologie. En fait, la machine en bois de Périer
est plus jeune que la machine en fonte de Watt, et nous allons voir comment
s'est fait ce " transfert de technologie ", qui tient d'ailleurs
plutôt de l'espionnage industriel. Depuis le milieu du siècle,
les techniques anglaises ont pris la tête des pays européens.
Les nouveaux industriels français, tels les frères Périer
à Paris, savent que c'est outre-Manche que se trouve la modernité,
et le succès des machines anglaises ne manque pas d'attiser leur
curiosité. Alors même qu'il vient d'obtenir le privilège
de l'alimentation en eau de la ville de Paris, Jacques-Constantin Périer
veut mettre à profit la force motrice du feu que maîtrisent
les ingénieurs anglais, et se rend donc dans l'atelier de John
Wilkinson,, près de Birmingham en 1777. La vue de la toute nouvelle
machine de Watt attire immédiatement son attention, mais celle-ci
est bien protégée par la législation britannique.
Il faudra à Périer bien des tractations afin d'obtenir,
en 1779, un accord avec Watt et Boulton pour l'utilisation de la machine.
Malgré la guerre opposant les deux pays, il parvient à en
importer deux exemplaires, qu'il installe à Chaillot pour pomper
l'eau de la Seine. C'est là que, bravant les brevets anglais, il
attaque la fabrication de machines à simple effet. Malheureusement
pour lui, les machines qu'il copie ne sont pas du dernier cri. Entre-temps
en effet, Watt et Boulton ont continué leurs améliorations,
et la machine à double effet, capable de faire tourner une roue,
est entrée en fabrication.
Ill. 4 L'usine de Soho
Un espion
industriel, le marquis Augustin de Béthancourt, est envoyé
en mission d'exploration fin 1789 pour rapporter les recettes de la machine
rotative. Périer se lance aussitôt dans la fabrication de
ces nouvelles machines dans ses ateliers de Chaillot. La morale industrielle
est bafouée, mais l'innovation technique sauve, car les machines
françaises ne sont que de pâles copies des originales de
Soho. Les machines de Périer comportent bien les innovations de
Watt, mais elles sont en bois et n'apportent aucun perfectionnement par
rapport à leurs homologues britanniques.
La France est en pleine Révolution, alors que la Grande-Bretagne
est entrée dans une révolution moins violente et plus pratique
: celle de l'industrie. Le " système technique " anglais
est prêt à développer de nouveaux moteurs, construits
en série avec des matériaux modernes : le fer et la fonte.
La France lui a emboîté le pas, mais le système économique
y est encore très conservateur, et il faudra des décennies
pour qu'elle parvienne à combler le retard.
La mise en
regard de nos deux machines à vapeur est une illustration de la
profonde mutation que subit alors l'Europe. L'innovation franchit les
frontières, mais les systèmes techniques sont encore bien
différents d'un pays à l'autre. L'exemple choisi ici est
particulièrement clair, car il reflète des modifications
en profondeur, qui vont demander des décennies avant de retrouver
une certaine stabilité. Il nous montre notamment que les matériaux
sont, avec l'énergie, les moteurs fondamentaux des grandes révolutions
techniques : pierre à la préhistoire, métallurgie
et moulin au moyen âge, fonte et vapeur à la fin du XVIIIe
siècle. Plus près de nous, il est bien difficile, comme
nous manquons un peu de recul, de déceler de telles mutations profondes,
mais l'avènement de matériaux synthétiques jouera,
au cours du XXe siècle, un rôle central. Je ne prendrai ici
qu'un exemple de cette place prise par les matériaux dérivés
du pétrole : le réservoir d'essence de la Renault Clio,
exposé lui aussi au musée des Arts et Métiers, dans
la dernière partie du domaine des matériaux.
Le recours
au plastique pour ces réservoirs a permis notamment d'en accroître
la capacité en leur donnant des formes complexes s'immisçant
dans tous les vides disponibles sous le véhicule. Ces formes alambiquées
ne pouvaient être obtenues avec la tôle d'acier. Pour des
raisons de coût, les métaux ont cédé une place
grandissante aux matériaux synthétiques dans les véhicules
automobiles. Mais c'est peut-être aussi pour des raisons de coût
que le métal risque de reprendre bientôt sa revanche. Comme
le verre, le métal est depuis ses origines un matériau fondamentalement
recyclable. C'est avec la ferraille qu'on fait de l'acier, et c'est notamment
avec les porte-avions désarmés qu'on fabrique les automobiles.
Si l'on fait entrer dans le coût d'un produit celui engendré
par son incidence sur l'environnement à long terme, les données
s'en trouvent changées, et c'est inéluctablement dans cette
voie que les matériaux de l'avenir risquent fort d'être les
matériaux les plus anciens.
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