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Alliage
53-54 courriel
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Culture,
Science et Technique
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Les
trois mondes de Noël Dolla
Entretien avec Alliage Membre fondateur
du groupe Support/Surface, l'un des mouvements artistiques les plus importants
des années 60-70, Noël Dolla en fut " le plus jeune,
le plus ambivalent, en tout cas le plus polymorphe et souvent le plus
imprévisible. (
) Dolla ne s'est jamais longtemps tenu à
une manière de peindre et, plus généralement, aux
pratiques artistiques, comme on disait au temps militants de ses débuts.
Le chaud-froid, la relance par déplacement, le détour biographique,
l'écart saugrenu, le clivage en abîme, le retour subreptice
sont chez lui des procédés constants. Mais ce qui aurait
pu s'avérer le handicap d'une instabilité et d'une dispersion
est curieusement devenu le moteur et l'objet de son travail - du travail
même de l'uvre. " (Christian Bernard, 2003). Comment t'es-tu mis à travailler le métal ? Le métal
est fascinant, parce qu'il est facile à travailler, dans le sens
où il se plie vraiment, au sens propre et au sens figuré,
avec une relative facilité. Pour faire tenir deux pièces
ensemble il suffit de les souder. Devenir un très bon soudeur ou
un excellent chalumiste, ça nécessite un véritable
apprentissage car ce sont des métiers très précis,
mais souder ou découper moyennement, ça s'apprend assez
vite. Pour un sculpteur, le métal, le fer en tout cas, se travaille
aisément. On peut très vite calculer le poids, le prix.
Donc on peut rapidement évaluer l'ensemble des problèmes. Les Leurres, c'est du métal en tringles, en tiges, tu ne travailles pas à cette époque le métal plan. Non, le métal
plan est arrivé avec la dimension, en 85-86, avec cette sculpture
des trois flèches, issue des peintures de flèches que je
faisais à l'époque. J'avais fait une série d'études
de structures relativement simples en métal - j'ai encore ces pièces-là.
J'avais fait aussi des pièces en néon de récupération,
je construisais autour de la lumière : un façonnier d'enseignes
en néon me donnait des vieux tubes de formes particulières,
et je faisais mes sculptures autour de la lumière. Au lieu de faire
une pièce en métal entourée ou éclairée
par un néon, c'était le tube de récupération
en néon, bleu ou rouge ou vert, qui déterminait la forme
autour de laquelle je construisais une pièce en métal. Pourquoi La Ciotat ? Il n'y avait rien ici à Nice qui permette de travailler sur de telles dimensions. La pièce est faite dans une tôle de quatre centimètres, elle mesure six mètres trente sur quatre mètres quatre-vingt, elle pèse six tonnes et il n'y avait que ce chantier où je pouvais réaliser une pièce de cette importance, dans des conditions à peu près honnêtes. Là, ce n'est pas toi qui as travaillé directement le fer. Le plus drôle en arrivant à La Ciotat, avec une maquette des trois flèches en volume qui mesurait soixante-dix centimètres de hauteur, cinquante de large, en aluminium, découpée dans des plaques de lithographie, on me demande les plans. Je dis : " il n'y a pas de plans, la sculpture c'est ça " ; on me demande alors comment je vais la dessiner, je réponds : " c'est simple, vous mettez la plaque par terre et moi je dessine ". Je me suis retrouvé avec des tôles de douze mètres de long sur deux mètres cinquante de large, quatre centimètres d'épaisseur et de la craie. J'ai posé ma maquette au bout de ces plaques et j'ai dessiné à même la tôle chacune des flèches en intégrant dans ma tête le galbe de la sculpture et les découpes afin que tout se raccorde. Ensuite est arrivé un chalumiste qui a découpé suivant mon dessin. J'avais inventé un code qui donnait l'angle de découpe : la pièce n'était pas découpée perpendiculairement à la plaque mais suivant les biais que j'avais codés, soit rentrants, soit sortants, de manière que les quatre centimètres d'épaisseur deviennent un véritable dessin. Combien de temps pour la découpe ? Plusieurs journées de découpe pour chacune des flèches, longues, fastidieuses, il faut un chalumiste de qualité avec cette histoire des biais sortants, rentrants, plus ou moins larges, qu'il comprenne bien le dessin, les marques à la craie. J'étais présent de manière à contrôler le travail de découpe, cette sorte de dentelle métallique qui me semblait importante. Je me souviens que tu avais parlé de déchirure. Voilà,
je voulais que ce soit déchiré et que lorsque l'angle du
biais s'ouvre l'impression d'épaisseur en soit augmentée.
Et quand on reprend en contrepoint le biais dans l'autre sens, on a une
lumière qui change. Ensuite les plaques ont été pliées,
puis mises à la verticale. Il fallait que ça se raccorde
en chaque point et ce qui les a beaucoup étonnés, c'est
que le dessin était assez juste - il n'y avait qu'une seule coupe
d'un centimètre à refaire pour que tout se raccorde dans
l'espace après pliage. Et ça, ils n'ont jamais compris comment
c'était possible. J'ai travaillé au feeling, et c'est ce
qui m'a le plus intéressé : intégrer un plan, en
le pensant en volume, donc dans l'espace, intégrer les déformations
que les contraintes du pliage allaient produire, le fait que la pièce
reposait sur trois pieds et que les plaques étaient raboutées
par trois endroits dans l'espace. Combien de galbe, de cintrage pour la grande pièce ? À
la verticale, elle est très légèrement cintrée,
à l'horizontale entre les deux points extrêmes, il y a pratiquement
un mètre cinquante de galbe entre les éléments pliés.
L'idée est que ce soit comme un corps : quand on voit un corps
en silhouette, on le voit plan, mais plus on approche, plus le volume
apparaît et tout ce qui en fait les qualités apparaît,
alors que de loin on a une silhouette reconnaissable mais sur un seul
plan. Sauf que pour ma pièce c'est à l'envers, puisqu'elle
est concave. Tiendraient-elles debout non soudées au sol ? À
mon avis ça tient. Le problème, c'est qu'une flèche
pointe vers le sol, celle du milieu, puisque c'est Les trois mondes. Elle
est raboutée là et les deux autres se rejoignent sur la
queue de la flèche centrale, c'est une question d'équilibre
entre les deux queues de droite et de gauche qui fait que tout doit tenir
dans l'espace. C'est simple et compliqué à la fois, comme
souvent les choses simples, pour que ça tienne debout. Plus les
contraintes relatives au poids de la pièce - six tonnes -, en extérieur,
qui subit donc des intempéries. Ce qui me trouble, c'est que tu aies travaillé dans un chantier naval qui allait fermer. C'est l'inverse du côté industriel efficace, productif. Et ta manière de faire appartient aussi à un autre monde. J'ai pu faire ça au chantier naval de la Ciotat parce qu'il était mourant, j'ai eu une liberté de fin de règne, de quelque chose qui se délite, et qui permettait l'expérimentation. Ils n'avaient pas de grand navire à construire, pas de pétrolier de trois cent mille tonnes. Peut-être que nous les artistes, nous sommes faits pour travailler dans les interstices, un peu tordus, où le profit immédiat n'est pas là. Nous sommes toujours un peu en décalage, c'est notre liberté, notre force. Quel a été l'intérêt des ouvriers pour les problèmes techniques que tu posais ? Étonnés, du peu de considération que j'ai eu pour les techniques super sophistiquées de découpe mécanique par ordinateur, et que je travaille au feeling, que les choses se sont faites hors des normes habituelles des ateliers. Intrigués aussi, parce que pour eux un artiste, c'est un rigolo qui arrive avec sa maquette ; ils pensent qu'il va planter. Après, il suffit de prouver qu'on sait où on va, et de par mes origines ça m'a facilité le rapport avec les gens de métiers. J'ai travaillé sur des chantiers de bâtiment pendant des années. J'ai plus de facilités que d'autres, déjà en 68 j'allais distribuer mes tracts anars en usine alors que d'autres ne passaient pas. Et après, quand le travail a été terminé ? Ça n'a pas été toujours évident, pour des tas de raisons, un jour un ouvrier était là, le lendemain c'était un autre. Moi j'allais là-bas, je prenais mon train, ça m'a coûté beaucoup de temps, beaucoup d'argent, beaucoup de difficultés. Ça n'a pas été un moment formidablement heureux, à la vérité, pas en totale sympathie : des moments bien, d'autres assez pénibles. À la fin, ce qui a réconcilié, c'est que ça a fonctionné, ça a tenu la route. Ils étaient étonnés que ça marche. Jusqu'au bout, jusqu'au moment où la pièce a été dressée à la verticale, mise en espace et raccordée, ils étaient sceptiques. La vérité c'est ça. Les soudures ont été faites à la verticale et sont tombées juste ? Oui, parce que j'avais intégré dans mon dessin le fait du cintrage : les diminutions ont été faites à l'intuition, comme quand je prépare de la peinture. Quand je peins, si je regarde une couleur, la prépare dans ma boîte, pose le pinceau et que c'est pile poil, qu'il n'y a pas un quart de ton de différence, c'est qu'entre mon cerveau qui a vu avant et mon cerveau qui regarde après, il y a une chose qui marche juste et si en plus j'ai la quantité exacte pour peindre la surface que j'avais dessinée, là je sais que je suis bon. Si la couleur est juste et la quantité est juste, ça veut dire qu'on a su tout faire. Il y a là quelque chose d'exceptionnel qui ne réussit pas à tous les coups, c'est les jours où ça va bien. Juste, c'est comme une partie d'échecs. Chaque décision absolue induit tout le devenir du tableau, chaque geste à la fois dans la matière, dans le dessin, dans la mise en place, est un acte définitif donc pertinent par rapport aux questions que je me pose et à ce que je veux obtenir - que je ne connais pas au préalable. C'est ce qui est angoissant avant de commencer : il y a tellement peu de raisons de commencer et tellement peu de raisons de finir. La complexité est telle que ça marche comme la poésie : qu'est-ce qui fait que ça sonne juste, que le sens est juste, la longueur est juste, le rythme est juste, avec les mêmes mots de tout le monde ? C'est ça qui se joue, chacun des éléments contribue à advenir un moment où on peut difficilement passer le cap pour aller plus loin, où on a le sentiment qu'on est arrivé à ce qu'il fallait par rapport à ce qu'on peut faire. C'est le rapport entre ce qu'on veut faire et ce qu'on est capable de faire, comment la partie va se régler. On joue aux échecs contre soi-même sans trop savoir, avec des coups qui sont à la limite de l'échec.
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