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Culture,
Science et Technique
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Métallurgie du Patrimoine et Science des surfaces
Le rôle du scientifique par rapport à cette richesse artistique va donc être d'essayer de retrouver les démarches et techniques ayant mené les artisans à tant de beauté ; mais il est aussi d'identifier et comprendre les altérations des traitements et des surfaces au cours du temps, pour retrouver, si possible, l'aspect des uvres au moment de leur conception ; il est enfin de proposer des moyens de préserver les surfaces de ces uvres pour les générations futures. Ce travail ne peut s'effectuer qu'en partenariat entre conservateurs et historiens d'art ou archéologues, d'une part, laboratoires d'autre part. Les uns possèdent la connaissance de l'histoire de l'uvre et de sa situation dans l'ensemble patrimonial qui les concerne ; ils ont pour principal souci de compléter cette connaissance et de documenter le mieux possible la lecture des uvres ; les autres doivent décortiquer la nature des traitements, les procédés employés, les mécanismes d'altération, le progrès des techniques, l'action des agents extérieurs, celle des procédés de restauration. Pour cela, le scientifique dispose maintenant de moyens de caractérisations puissants et modernes, il peut tenter des reconstitutions en laboratoire, mais est amené à toucher l'uvre, voire, éventuellement, à en prélever une petite partie. Il doit donc négocier avec le conservateur, qui ne voit pas toujours d'un bon il les risques d'atteinte à l'intégrité de l'objet encourus du fait de l'intervention du laboratoire. Il s'agit d'un véritable contrat : jusqu'à quel point les caractérisations de laboratoire peuvent-elles, en employant des moyens d'analyse non destructifs, répondre aux attentes du conservateur, de l'historien d'art ou de l'archéologue ? À quel prélèvement le conservateur est-il prêt à consentir pour répondre à une interrogation essentielle à la compréhension de l'uvre et de son histoire ? Nous voyons ainsi que la démarche de recherche en science des surfaces du patrimoine est fondamentalement différente de celle du métallurgiste classique. Nous allons tenter d'illustrer cette démarche par un ou deux exemples tirés des travaux du Centre de Recherche et de Restauration des musées de France. Les bronzes noirs : de l'Égypte antique aux Shakudo japonais Parmi les traitements de surface des objets métalliques, nous savons que les traitements chimiques volontaires, les patines, ont très tôt été utilisés pour colorer les objets et les incrustations en alliage de cuivre. L'une de ces recettes, la plus étudiée par les archéologues des métaux (cf référence 1), consiste à oxyder chimiquement un alliage cuivre-or à faible teneur en or, contenant parfois aussi de l'argent, pour faire apparaître une coloration pouvant aller du noir profond au brun. L'intérêt des travaux sur ce type de patine est que le procédé, attesté depuis l'Égypte antique dés la XVIIIe dynastie (1500 avant J.-C., et même sans doute bien avant, au Moyen Empire), est apparu aussi à Mycènes au second millénaire avant J.-C., puis s'est propagé (ou a été réinventé ?) dans le monde romain sous l'appellation de " bronzes de Corinthe " au premier millénaire avant J.-C., pour réapparaître au Japon au XIVe siècle où il est encore utilisé pour patiner en noir des gardes d'épées ou les incrustations d'objets d'art divers en alliage Shakudo. Les chercheurs signalent même la présence de tels alliages Cu-Au patinés en noir en Inde au 1er millénaire avant J.-C. et en Chine au 1er millénaire après J.-C.
La figure 1 montre quelques-uns des objets élaborés à différentes époques et en différents lieux. L'universalité historique et géographique est donc la caractéristique la plus passionnante de ce procédé. Sa nature physico-chimique ne l'est pas moins : cette patine noire est formée de cuprite (oxyde de cuivre Cu2O), dont la couleur naturelle est rouge, et la présence d'or dans l'alliage de base est nécessaire à la coloration noire désirée, et à l'adhérence de la couche ( cf. référence 2). En laboratoire, nous avons pu fournir quelques précisions sur la composition et la structure de ces patines, tout en expérimentant la démarche décrite ci-dessus de différenciation entre caractérisation non destructive et intervention destructive. Partant d'un Tsuba japonais tel que celui de la figure 1, pour lequel il n'est donc pas possible d'envisager des analyses destructives, mais aussi d'échantillons en alliage cuivre-or modernes et patinés volontairement par procédés thermique ou chimique, il a été possible de préciser quels types d'informations sur la structure et la composition de la patine et de son substrat métallique il est possible d'obtenir sans prélever ni couper les échantillons. Figure 2.
" Aglaé ", accélérateur tandem 2 MV Les méthodes d'analyse non destructives se sont principalement basées sur l'utilisation de l'accélérateur de particules à faisceau extrait du laboratoire, " Aglaé ", qui permet, grâce à la méthode PIXE (particle-induced X-ray emission, spectroscopie d'émission X sous faisceau de particules) et aux méthodes RBS (Rutherford backscattering spectrometry, spectrométrie de rétrodiffusion élastique des particules de haute énergie) et NRA (nuclear réaction analysis, analyse par réactions nucléaires) de fournir d'une part la composition globale des couches de surface, d'autre part la distribution des éléments dans ces couches (cf. référence 3).]. La structure et la nature de ces mêmes couches ont été obtenues par diffraction des rayons X (DRX), également de façon non destructive. Figure 3.
Construction de la méthodologie de caractérisation non destructive Figure 4.
Résultats des caractérisations de différents types
de patines noires La figure
3 résume la démarche expérimentale adoptée,
et la figure 4 le résultat des caractérisations. On y voit
que l'or du substrat est présent et même enrichi dans la
couche de patine, uniquement pour l'échantillon patiné chimiquement
en laboratoire et pour l'échantillon authentique, mais pas dans
l'échantillon patiné thermiquement. Pour aller plus loin
dans la connaissance des épaisseurs vraies des couches et de la
distribution fine des éléments en profondeur, il a fallu
recourir à des méthodes destructives : les échantillons
de laboratoire et un fragment de Tsuba sacrifiable ont été
découpés et observés en coupe au microscope électronique
à balayage et aussi analysés par spectrométrie de
masse d'ions secondaire (SIMS). Seule cette dernière technique
a permis de montrer avec certitude que la couche de chlorure en surface
de l'échantillon chimique moderne ne contient pas d'or. La couche
noire obtenue thermiquement, elle, est facile à reconnaître
: constituée de ténorite (CuO) et non de cuprite (Cu2O),
elle ne contient pas d'or. Celui-ci a pu migrer vers le substrat pendant
l'oxydation ; il y est d'ailleurs enrichi sur le premier micron. Le bronze doré au mercure, une technique ancienne, des altérations complexes
La plupart des objets d'art dorés des périodes historiques l'ont été par cette technique, et lorsqu'une telle pièce est apportée au laboratoire pour en vérifier l'état, il n'est évidemment pas question de découper une partie pour observer l'interface de la couche d'or et du substrat. Or, nous avons pu constater que cette interface risque bel et bien d'être altérée par des produits de corrosion de l'alliage sous-jacent, qui ont pu se propager grâce au caractère poreux du film d'or ou à partir de zones dédorées par les nettoyages successifs de l'uvre. Ces produits de corrosion, intrinsèquement dangereux, peuvent en outre être dissous lors d'un nettoyage trop énergique de la pièce par des solvants puissants, laissant ainsi le film d'or sans support et donc très fragile. Il est donc très important de pouvoir détecter, de façon totalement non destructive, la présence d'une telle corrosion. La figure 6 montre quelques-uns des objets soumis à ce genre d'examens (cf. référence 7).
Pour valider ce type d'observation et vérifier l'action des produits de nettoyage sur les produits de corrosion, on a dû recourir à des études destructives. Pour cela, le laboratoire a pu sacrifier des fragments d'un autre uvre, fournis par le Laboratoire de recherche des monuments historiques (LRMH) : il s'agit d'un lustre de la cathédrale de Reims, fabriqué au XIXe siècle en laiton doré (figure 8) et fortement endommagé lors de l'incendie de cette cathédrale au cours de la première guerre mondiale. Le fragment montré sur la figure 8 a de plus subi au LRMH des essais de nettoyage, soit par un solvant puissant (citrate d'ammonium), soit au laser sur différentes zones. Les diverses zones de la pièce ont été analysées par la méthode RBS (figure 9), qui met en évidence pour la zone non nettoyée une très importante corrosion sous la couche d'or (elle-même beaucoup plus fine ici que dans le cas précédent, bien qu'élaborée elle aussi grâce à la méthode au mercure). L'analyse de la zone nettoyée par le citrate confirme bien qu'un tel solvant peut dissoudre les produits de corrosion, laissant la couche d'or de surface extrêmement fragilisée puisque sans support entre elle et le substrat. Le nettoyage au laser, moins efficace pour l'aspect final, a cependant l'avantage de ne pas dissoudre les produits de corrosion, dont le maintien reste un moindre mal, pour ne pas risquer de déstabiliser le film d'or.
Figure 9.
Spectres RBS expérimentaux et stimulés sur les différentes
zones Cette fois-ci,
il était possible de découper le fragment pour observer
les différentes zones en coupe transversale au microscope électronique
à balayage. Ces observations ont confirmé en tous points
ce que laissaient supposer les analyses par RBS : présence d'une
couche de corrosion très importante sous l'or dans les zones non
nettoyées, disparition de ces produits de corrosion en laissant
un vide à l'interface pour les zones nettoyées au citrate,
préservation de ces produits dans les zones nettoyées au
laser. La diffraction de rayons X a, elle, montré que les produits
de corrosion cachés étaient principalement constitués
de cuprite Cu2O. Conclusion Un objet
d'art doit une bonne part de sa valeur à son aspect superficiel.
Ceci est vrai bien entendu pour les objets archéologiques, même
si une partie de leur attrait au yeux du grand public réside dans
les altérations de surface témoignant de leur âge
et de l'histoire qu'ils ont vécue postérieurement à
leur création et à leur usage. En tout état de cause,
les caractérisations de surface des objets du patrimoine sont une
étape nécessaire pour toute étude et pour la plupart
des stratégies de restauration. Il reste
que les analyses non destructives au sens strict ne répondront
jamais à toutes les questions posées. Nous savons, par exemple,
que pour connaître très précisément la composition
de l'alliage de base qui a servi à fabriquer un objet, dont la
surface est cachée à l'il par une patine, un revêtement
ou une couche de corrosion il faudra prélever un peu de métal
sain (quelques milligrammes suffisent, par micro-forage) pour faire subir
à ce micro-prélèvement une analyse chimique complète
et précise. De même, les épaisseurs de couches superficielles
données dans les exemples précédents sont des valeurs
approximatives, qui ne tiennent pas compte d'une porosité, pourtant
très probable, de ces couches. Rien ne peut actuellement remplacer
l'examen au microscope optique ou électronique d'une coupe transversale,
par essence destructive, pour obtenir l'information la plus précise
sur ces épaisseurs. Remerciements Bibliographie
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