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Le design des matériaux et des produits
Mike Ashby et Kara Johnson
Un bon design
est efficace. Un excellent design apporte en outre du plaisir.
Ce plaisir est lié à la forme, la couleur, la texture, le
toucher du produit, ainsi qu'aux associations et perceptions ainsi créées.
Un design plaisant dit quelque chose sur lui-même ; la franchise
est généralement plus satisfaisante que la tromperie, même
si l'excentricité ou l'humour peuvent aussi avoir leur charme.
Les professionnels qui se consacrent à ces aspects de la conception
technique sont connus sous le nom plutôt vague de " designeurs
industriels ". Notre article présente quelques idées
du design industriel, et notamment le rôle des matériaux
et des procédés utilisés pour mettre ceux-ci en forme,
les assembler et les achever. Mais nous voudrions commencer par une mise
en garde.
La conception technique, visant à réaliser une fonction
technique, suit des procédures bien établies et largement
admises ; c'est une démarche systématique. Le design industriel,
pour sa part, n'est pas systématique selon cette définition
: sa réussite exige une sensibilité au contexte culturel
et éducatif, et elle est influencée (voire manipulée)
par la mode et la publicité. Le design industriel a fait l'objet
de nombreuses publications (voir la liste d'ouvrages recommandés
à la fin de l'article). On constate avec surprise qu'il est rarement
question dans ces ouvrages de fonctionnalité ou d'efficacité,
alors que ce sont les thèmes centraux des traités de conception
technique. Les ouvrages sur le design industriel mettent l'accent sur
des qualités non mesurables : forme, texture, proportion et style,
mais aussi d'autres plus subtiles : vision créatrice, perspective
historique, franchise concernant les qualités des matériaux.
Notre article reprend en partie le propos d'auteurs que nous croyons sensés,
et exprime en partie notre propre opinion.1 Le lecteur ne sera pas nécessairement
d'accord avec ce qui est dit, mais nous aurons atteint notre objectif
si nous l'incitons à réfléchir sur la notion de plaisir
dans le style.
Associations
et perceptions esthétiques
Figure 1
Stylos. C'est le matériau choisi qui détermine l'esthétique
et les associations mentales : plastique pour ceux du haut, bon marché,
or, argent, émail pour ceux du bas, chers. Ils sont perçus
différemment, les premiers comme utilitaires, les seconds comme
rares et luxueux.
Le stylo qui me sert à écrire cet article m'a coûté
cinq livres sterling (Figure 1, en haut). Dans certaines boutiques, on
peut en trouver à plus de mille livres (image du bas). Écrivent-ils
pour autant deux cents fois mieux que le mien ? J'en doute, car celui-ci
écrit parfaitement. Mais il existe un marché pour ces stylos.
Pourquoi ?
Tout produit a un coût, C, correspondant aux frais de fabrication
et de commercialisation. Il a un prix P, qui est le montant pour lequel
il est mis en vente. Et il a une valeur V, qui indique ce qu'il vaut dans
l'esprit du consommateur. Pour qu'un produit soit un succès commercial,
il faut que :
C < P < V.
En effet, si C > P le fabricant perd de l'argent, et si P > V personne
n'achètera le produit. Plus la valeur est grande, plus le prix
peut être élevé dans le respect des inégalités
de la formule ; plus la différence entre le prix et le coût
est importante, plus le bénéfice est grand. Le coût
est déterminé par la conception technique du produit et
par le choix des matériaux et procédés utilisés
pour le fabriquer. Mais qu'est-ce qui détermine la valeur ?
Figure 2
La pyramide des charges. Sa base est couramment appelée "
design technique ", et son sommet " design industriel ".
Il vaut sans doute mieux considérer les trois étages comme
parties d'un seul processus que nous appelons " design de produit
".
La fonctionnalité conférée par la conception technique
joue évidemment un rôle, mais à un moindre niveau
que le design industriel, l'approche esthétique du produit et l'étude
des associations et perceptions qu'il véhicule. Nous y reviendrons,
après avoir d'abord examiné ce qui fait le succès
d'un produit. La pyramide d'exigences de la figure 2 comporte à
sa base le facteur de fonctionnalité : le produit doit fonctionner
correctement, sans risques et de façon économique. Mais
la fonctionnalité ne suffit pas : le produit doit être facile
à comprendre et à utiliser. C'est le facteur d'aptitude
à l'utilisation, le deuxième niveau de la pyramide. Enfin,
au troisième niveau de la pyramide, il faut que le produit donne
satisfaction, qu'il améliore la vie de son propriétaire.
Prenons, par exemple, l'achat d'une voiture. Dans une fourchette de prix
donnée, il existe un large choix de modèles. Aujourd'hui,
tous sont à peu près équivalents en termes de performances,
aussi sûrs et économiques. La fonctionnalité ne suffit
donc pas pour choisir une voiture. Voyons un peu l'aptitude à l'emploi.
N'importe qui peut louer une voiture qu'il n'a même jamais vue,
à l'aéroport de Los Angeles par exemple, et s'engager dans
le dense trafic d'une ville inconnue, en conduisant d'une manière
relativement sûre et compétente. On peut en conclure que
l'interface utilisateur est relativement standard et que du point de vue
de l'utilisation, la voiture choisie n'est pas très différente
des autres. Si les modèles se distinguent tellement peu les uns
des autres, le meilleur moyen de les différencier, de définir
leur caractère individuel, est peut-être leur esthétique,
avec les associations et les perceptions qu'elle engendre.
Selon certains auteurs, parmi lesquels des ingénieurs aussi différents
que Brunel et Barnes-Wallis, un objet fonctionnel est automatiquement
beau. Les tenants de cette théorie prennent pour exemple la beauté
incontestable d'un pont ou d'un avion modernes. Le créateur Eric
Gill (connu pour ses caractères typographiques pleins d'élégance
et ses sculptures) l'a exprimé à un niveau plus élevé
par la formule : " Recherchez dans le design le bon et le juste,
et la beauté viendra d'elle-même. " Il existe cependant
une autre opinion, largement répandue, voulant que le design soit
un art, ou pour le moins un artisanat enraciné dans l'art et non
dans la technique. Les partisans de cette opinion, qui comptent dans leurs
rangs de nombreux designeurs de renom, affirment que la formation des
designeurs doit s'appuyer sur la pratique des beaux-arts et du dessin,
seules disciplines à même de former l'appréciation
de la forme, des couleurs, des lignes et de la qualité, et la sensibilité
aux possibilités de combinaison adéquates.
Ces deux attitudes représentent des extrêmes. La première,
l'idée qu'une machine est agréable pour l'il et l'esprit
par le fait même qu'elle est fonctionnelle, aura la préférence
des techniciens : elle constitue la base de " l'esthétique
des machines ". Mais il lui manque manifestement quelque chose. Une
machine est faite pour être utilisée, et sa conception est
incomplète si l'on ne pense pas à la satisfaction de l'opérateur.
C'est comme si l'on réduisait l'acte de manger à l'absorption
de quantités mesurées de glucides et de protéines,
sans aucun plaisir gastronomique. Ce qui manque, c'est l'ergonomie, l'interface
de l'homme et de la machine, et cette ergonomie inclut aussi l'idée
de plaisir visuel et esthétique, sans contrepartie technique.
Cela étant dit, une décoration vide n'est pas plus satisfaisante.
Le style peut être source de plaisir, mais celui-ci est diminué
si l'aspect du produit n'a aucun rapport avec sa fonction. Le plaisir
n'a qu'un temps et l'on finit par s'en lasser : sipposez que l'on se nourrisse
uniquement de chocolat et de mille-feuilles. Un design industriel réussi
dit ce qu'est le produit et comment l'utiliser et en plus il est source
de plaisir.
À présent, qu'est-ce qu'un excellent design ? C'est une
approche imaginative visant à résoudre tous les aspects
du problème à la fois : utilisation prévue du produit,
bon fonctionnement, adéquation de ses matériaux, méthode
de production, qualité du travail, modes de commercialisation,
de conditionnement et d'entretien, et aussi, et peut-être surtout,
satisfaction que ce produit apportera à son utilisateur. Une bonne
forme coûte rarement plus cher à produire qu'une forme médiocre,
une bonne texture qu'une mauvaise.
Caractère
du produit
Figure 3
L'analyse du caractère du produit. Le contexte en définit
l'esprit ; les matériaux et les processus en déterminent
la structure ; l'ergonomie en détermine l'utilisabilité
; l'esthétique (perceptions et associations) en détermine
la personnalité.
La figure 3 illustre une manière de disséquer le caractère
d'un produit. On peut la voir comme un moyen d'organiser les informations
sur le design du produit et la manière dont le perçoit l'observateur.
Au centre, les informations sur le produit proprement dit : impératifs
de base de la conception, fonctionnement et caractéristiques. Le
cheminement de leur conception et de leur développement dépend
du contexte, représenté par le cercle situé au-dessus.
La figure 4 est un approfondissement : le contexte est défini par
la réponse aux questions : qui ? où ? quand ? pourquoi ?
Commençons par " qui " : un designeur qui veut créer
un produit attrayant pour les femmes ne fera pas les mêmes choix
que celui dont le produit est destiné aux enfants, aux personnes
âgées ou aux sportifs. Où ? Un produit destiné
à être utilisé à la maison n'aura pas la même
forme ni le même matériau qu'un autre destiné à
l'école ou à l'hôpital. Quand ? Un objet destiné
à un usage occasionnel n'est pas conçu de la même
manière qu'un objet dont on va se servir tout le temps, et un objet
utilisé dans les occasions formelles ne sera pas le même
qu'un autre destiné aux moments de détente. Pourquoi ? Un
produit essentiellement utilitaire exige des décisions de style
différentes d'un autre qui sert surtout à l'affirmation
d'un mode de vie. Le contexte influence et conditionne toutes les décisions
prises par le designeur à la recherche d'une solution. C'est lui
qui crée l'ambiance.2
Figure 4
La personnalité du produit est créée par son esthétique
(couleur, forme, toucher, etc.), ses associations (les idées et
choses qu'il suggère), et sa perception (les émotions qu'il
engendre chez l'observateur).
Revenons à la dissection de la figure 3. Des informations sur les
matériaux et les procédés employés pour mettre
en forme, assembler et finir le produit apparaissent à droite.
Chacune représente un répertoire des choix possibles et
des attributs résultant de chaque choix. Le premier critère
de sélection des matériaux et des procédés
est leur aptitude à répondre aux contraintes imposées
par les exigences fondamentales de la conception : les fonctions et caractéristiques
essentielles indiquées dans le cercle central. Matériau
et procédé donnent sa forme tangible au produit, sa substance
; ils créent la physiologie du produit.
À droite sur la figure 3, deux autres ensembles d'informations
: celui du bas, l'aptitude à l'utilisation, caractérise
la manière dont le produit communique avec l'utilisateur par le
biais des fonctions sensorielles, cognitives et motrices. Le succès
du produit exige un mode de fonctionnement intuitif et ne demandant pas
trop d'efforts, dans la mesure du possible, et une interface qui indique
l'état du produit et sa réaction par une réponse
visuelle, sonore ou tactile. Un nombre étonnant de produits ne
remplissent pas cette condition et, de ce fait, excluent beaucoup d'utilisateurs
potentiels.
Reste le dernier cercle de la figure 3 : la personnalité. La personnalité
des produits est le thème central de notre article ; elle est lié
à l'esthétique, aux associations et aux perceptions. Nous
allons expliquer ces notions. L'anesthésie endort les sens. L'esthétique,
à l'inverse, fait appel aux cinq sens : vue, ouïe, toucher,
goût et odorat. C'est ce que précise la première ligne
de la figure 4 : il y est question de couleur, de forme, de texture, de
toucher, d'odeur et de sons (songez à l'odeur d'une nouvelle voiture,
au bruit que fait sa portière en se fermant). Les produits éveillent
aussi des associations, nous font penser à certaines choses, suggèrent
certaines choses. Le Land Rover et les autres 4 x 4 ont une forme et (souvent)
une couleur rappelant les véhicules militaires. Les lignes des
voitures américaines des années 1960 et 1970 évoquaient
l'aéronautique et l'espace. La forme d'insecte de la " Coccinelle
" Volkswagen est peut-être accidentelle, mais elle est délibérée
pour d'autres modèles, délibérément choisie
par le designeur pour attirer le groupe de consommateurs (les " qui
") auquel est destiné le produit.
Enfin, la qualité la plus abstraite de toutes : les perceptions.
Les perceptions sont les réactions qu'un produit suscite chez un
observateur, les sensations de celui-ci. Les avis peuvent diverger sur
la question ; la perception d'un produit change avec le temps et dépend
de la culture et de l'histoire de l'observateur. En fin de compte, pourtant,
c'est cette perception qui incite le consommateur, appelé à
faire un choix parmi une multitude de modèles plus ou moins similaires,
à en préférer un ; c'est elle qui crée "
l'envie ". Le tableau 1 dresse la liste de quelques perceptions et
de leurs contraires (pour préciser leur signification). Ces notions
sont tirées d'analyses de produits et de magazines de design. Elles
font partie d'un vocabulaire utilisé pour communiquer des idées
sur le caractère des produits.3
Agressif
- Passif Extravagant - Sobre
Bon marché - Coûteux Féminin - Masculin
Classique - Branché
Formel - Décontracté
Clinique - Accueillant Fait main - Industriel
Malin - Idiot Honnête - Trompeur
Courant - Exclusif Humoristique - Sérieux
Orné - Simple Décontracté - Formel
Délicat - Robuste Irritant - Adorable
Jetable - Durable Durable - Jetable
Terne - Sexy Mûr - Jeune
Élégant - Pataud Nostalgique - Futuriste
Tableau 1.
Quelques attributs perçus des produits avec leur contraire
L'analyse
du caractère des produits
Pour illustrer
la manière dont se combinent matériau, procédés,
aptitude à l'utilisation et personnalité pour créer
un caractère de produit adapté au contexte ou à "
l'ambiance ", mieux vaut employer des exemples. La figure 5 en est
un premier. L'image de gauche représente une lampe de bureau. Voici
une tentative d'analyse de son caractère :
Figure 5
gauche
Contexte : Employé administratif, qui passe la plupart de son temps
à son bureau.
Matériaux et procédés : Tôle d'acier pliée,
socle en fonte, peinture à la poudre.
Aptitude à l'utilisation : Simple ; un seul interrupteur.
Personnalité :
" Esthétique : Forme anguleuse, métallique ; couleur
crème ; toucher lisse, lourd (très lourd).
" Associations : forme et couleur rappellent celles des consoles
informatiques, claviers, téléphones de bureau (donc haute
technologie, bureau moderne)
" Perceptions : Bien faite, durable, adaptée à l'usage,
moderne, rationnelle, sobre ; mais aussi terne, impersonnelle, évoque
le travail (ne conviendrait pas comme lampe de chevet).
Figure 5
Lampes. Elles ont toutes deux les mêmes spécifications techniques,
mais leurs personnalités diffèrent complètement en
raison de leurs matériaux, modes de fabrication, forme, poids et
couleurs respectifs.
La lampe
de droite sur la figure 5 a les mêmes qualités techniques
que celle de gauche, la même fonctionnalité et la même
aptitude à l'utilisation, mais la ressemblance s'arrête là.
Voici son caractère :
Figure 5
droite
Contexte : Design destiné aux enfants et aux adultes qui voudraient
rester des enfants ; pour salle de jeu ou chambre à coucher.
Matériaux et procédés : Acrylique teinté dans
la masse et moulé par injection.
Aptitude à l'utilisation : Simple ; un seul interrupteur.
Personnalité :
" Esthétique. Forme arrondie, contournée. Couleur contrastée,
nuances translucides. Toucher lisse, faible poids.
" Associations : Forme inspirée de la nature ; BD, dessins
animés (donc joyeux).
" Perceptions : Ludique, drôle, gai, malin, mais aussi : excentrique,
peu durable et facilement abîmée.
Fig. 6
Electronique marchande. Les produits de droite et de gauche s'adressent
à des groupes de consommateurs différents, ce qui détermine
leurs personnalités, qui repose ici pour beaucoup sur le choix
des matériaux.
La figure
6 représente un autre exemple. Le produit de gauche est fabriqué
par une société qu'on ne présente plus, utilisant
le design industriel d'une manière efficace et qui la rend instantanément
reconnaissable. Les composantes de son caractère sont les suivantes
:
Figure 6
gauche
Contexte: Supposé : professionnels en pleine ascension ou ayant
déjà réussi, disposant d'un excédent de revenus
important et recherchant des produits remarquables mais discrets, et modernes,
pour leur maison.
Matériaux et procédés : Aluminium brossé,
émail noir et tissu.
Aptitude à l'utilisation : Complexe : télécommande
multifonctions à infrarouges.
Personnalité :
" Esthétique. Forme linéaire, utilisant des formes
primitives (cercles, carrés, cylindres, cônes), couleur :
sobre, argent mat et noir.
" Associations : Tuyaux d'orgue (donc musique) ; instruments de précision
(donc performances, fiabilité).
" Perceptions : Technologie avancée, design de pointe, qualité,
symbole de bon goût : " on ne se contente que du meilleur ".
Figure 6
droite
Contexte : Supposé : personnes de goûts traditionnels, mal
à l'aise avec la technologie moderne ou qui trouvent qu'elle jure
avec leur décoration.
Matériels et procédés : Bois poli, cuir teinté,
peau velours.
Aptitude à l'utilisation : Exceptionnellement simple et facile
à comprendre : 4 boutons et 2 molettes commandant une seule fonction
chacun.
Personnalité :
" Esthétique. Forme : simple et douce. Couleur douce, pastel.
Toucher doux.
" Associations : Meubles d'ébéniste, sacs en cuir (donc
luxe, confort, style), passé (donc stabilité).
" Perceptions : Bel ouvrage artisanal, fiabilité, tradition,
design agréablement rétro mais intemporel.
Les produits
de droite que représente la figure 6 ont un caractère très
différent. La société qui les fabrique a conservé
ses parts de marché et en a même gagné en ne changeant
rien, du moins à l'aspect de ses produits (j'en avais un il y a
quarante ans, ressemblant exactement à ceux-ci).
On dispose ainsi d'un cadre pour l'analyse des produits existants : une
sorte de " rétroconception ". Mais pour examiner les
choix effectués par un designer pour créer la personnalité
d'un nouveau produit, il faut aller plus loin et voir comment les matériaux
et les procédés contribuent à la création
de la personnalité et du caractère du produit.
Le choix
des matériaux et des procédés
Les matériaux
ont-ils une personnalité ? Il existe une école de pensée
dont le principe central est que les matériaux doivent être
utilisés honnêtement. Autrement dit, la tromperie et le déguisement
sont inacceptables et chaque matériau doit être employé
de manière à rendre visibles ses qualités intrinsèques
et son aspect naturel. Cette école s'enracine dans la tradition
de l'artisanat : les potiers utilisent des terres et des glaçures,
les ébénistes des bois, orfèvres et verriers créent
de beaux objets en exploitant les qualités particulières
de leurs matériaux : la technique respecte le matériau.
Cette opinion est respectable, mais ce n'est pas la seule. Les consommateurs
savent apprécier l'intégrité du design, mais aussi
d'autres qualités : humour, sympathie, surprise, provocation, voire
la capacité à choquer. Les produits présentant ces
qualités ne manquent pas, et le résultat est souvent obtenu
en employant les matériaux d'une manière trompeuse. Les
polymères, nous l'avons vu, sont souvent utilisés pour cela
et y invitent même par leur adaptabilité. C'est ici, en partie,
une question de définition : si l'on pose que l'attribut caractéristique
des polymères est de pouvoir imiter les autres matériaux,
alors il est honnête de les utiliser de cette manière.
Mais peut-on dire qu'un matériau a une personnalité ? À
première vue, la réponse est non : il n'en acquiert une
que lorsqu'il est mis en uvre dans un produit. Comme un acteur,
il peut endosser de multiples personnalités selon le rôle
qu'il doit jouer. Le bois évoque le savoir-faire artisanal dans
un beau meuble, mais l'utilitarisme bon marché dans une cagette.
Le verre est associé à l'optique de précision pour
l'objectif d'un appareil photo mais à un emballage jetable pour
une bouteille de bière. Et même l'or, synonyme classique
de richesse et de puissance, évoque des associations différentes
lorsqu'il est employé dans les circuits intégrés
: celles de la fonctionnalité technique.
Fig. 7
Un cercueil. Le bois est perçu comme adéquat à sa
fonction funèbre et cérémonielle, alors que le plastique
serait ressenti comme inadéquat.
Mais un instant
: le produit de la figure 7 évoque lui aussi une association moins
plaisante. Si vous deviez en choisir un, celui-ci ne vous inspirerait
peut-être pas spécialement : c'est un spécimen plus
ou moins typique. Mais si je vous disais qu'il est en plastique, le regarderiez-vous
de la même manière ? Le voilà soudain ravalé
au même rang qu'un seau ou une poubelle, très loin de l'usage
distingué auquel il était destiné. On dirait bien
que les matériaux ont une personnalité.
L'expression
par le matériau.
Pensez au bois, par exemple. C'est un matériau naturel, dont le
grain a une texture en surface, un dessin, une couleur et un toucher que
n'ont pas les autres matériaux. C'est un matériau tactile,
jugé plus chaud que d'autres et apparemment plus doux. On l'associe
à des sons et des odeurs caractéristiques. Le bois a une
tradition lié à l'artisanat. Et il vieillit bien, son caractère
s'enrichit avec le temps ; les objets en bois anciens ont plus de valeur
que les neufs. Ce n'est pas seulement une question d'esthétique
: ce sont les composants d'une personnalité, des éléments
que le designeur doit incontestablement mettre en évidence, mais
qui existent lui.
Et les métaux... Le métal a l'air froid, propre, précis.
Il résonne quand on le frappe. Il produit des reflets, en particulier
quand il est poli. On accepte les métaux, on leur fait confiance
: le métal usiné a l'air solide, il suggère par sa
nature même qu'il est technique. La solidité des métaux
permet de créer des structures aériennes, comme les cathédrales
des grandes gares ferroviaires ou la travée des ponts. On peut
leur donner des formes fluides en en faisant des filigranes complexes
ou des pièces en fonte massives, pleines de détails élaborés.
Comme le bois, les métaux vieillissent bien et acquièrent
une patine qui les rend plus attrayants que lorsqu'ils sont polis de frais
: pensez au bronze des sculptures, à l'étain des chopes,
au plomb des toitures.
Et la céramique et le verre... Leur tradition est exceptionnellement
ancienne : songez aux poteries grecques et aux verreries romaines. On
peut leur donner quasiment n'importe quelle couleur ; outre cela et leur
résistance presque totale aux éraflures, à l'usure,
à la décoloration et à la corrosion, ils possèdent
une certaine immortalité, compromise seulement par leur manque
de résistance aux chocs. Ils sont, ou ont été, les
matériaux des grands centres de l'industrie artisanale : verre
de Venise, porcelaine de Meissen, grès Wedgwood, dont la valeur
dépassait celle de l'argent à certaines époques.
Aujourd'hui, la céramique évoque aussi d'autres associations
: celles des technologies de pointe avec les plaques de cuisson, les soupapes
pour hautes températures et hautes pressions, les briques isolantes
des navettes spatiales... tous matériaux pour conditions extrêmes.
Et pour finir, les polymères. L'expression " imitation bon
marché en plastique " les poursuit. Elle date de l'époque
où le plastique servait à imiter la couleur et l'éclat
des poteries japonaises fabriquées à la main, très
appréciées en Europe. C'est un fait, les polymères
de consommation courante sont bon marché. Faciles à teinter
et à mouler (donc matière " plastique "), ils
facilitent l'imitation. À la différence des céramiques,
leur brillant s'éraille facilement et leurs couleurs ternissent
: ils vieillissent mal. Voilà pour l'origine de leur réputation.
Mais est-elle justifiée ? Aucune autre catégorie de matériaux
ne possède autant de caractères possibles que les polymères
: teintés, ils ressemblent à la céramique ; imprimés,
ils imitent le bois ou le tissu ; métallisés, ils ont tout
à fait l'air métallique. Ils peuvent être transparents
comme le verre ou opaques comme le plomb, souples comme le caoutchouc
ou, une fois renforcés, rigides comme l'aluminium. Mais malgré
ce comportement de caméléon, ils ont quand même une
certaine personnalité : ils sont chauds, bien plus que le métal
ou le verre. Ils sont adaptables, cela fait partie de leur caractère,
et ils se prêtent en particulier à des designs aux couleurs
vives, joyeux, ou même humoristiques.
Les matériaux ont donc un caractère propre avant même
que l'on en tire une forme reconnaissable. Une personnalité intérieure,
pour ainsi dire, timide et pas toujours évidente, facilement cachée
ou déguisée, mais qui donne ses qualités au design
si on sait l'exploiter adroitement. C'est pour cela que certains matériaux
sont si étroitement liés à certains styles. La notion
de style désigne une approche du design partageant un certain nombre
d'éléments esthétiques, d'associations et de perceptions.
Le style industriel précoce (Early Industrial, 1800-1890)4 avait
adopté les technologies de la révolution industrielle, la
fonte et l'acier, avec souvent des ornementations complexes destinées
à leur donner une façade historique. Le mouvement Arts and
Crafts (1860-1910) a rejeté ce style et choisi de mettre en uvre
les matériaux naturels et les tissus pour créer des produits
offrant une qualité artisanale traditionnelle. À l'opposé,
l'Art nouveau (1890-1918) exploitait la souplesse des formes et la durabilité
du fer forgé et du bronze, la chaleur et les textures des bois
durs et la transparence du verre pour créer des produits au caractère
fluide et organique. L'Art éco (1918-1935) élargira l'éventail
de matériaux en utilisant pour la première fois les plastiques
(Bakélite et Catalin) qui permettaient de fabriquer aussi bien
des produits de luxe pour les plus riches que des produits de masse pour
un marché plus large. La simplicité et le caractère
explicite du Bauhaus (1919-1933) s'expriment surtout par l'utilisation
des tubes d'acier chromé, du verre et du contreplaqué moulé.
Les plastiques atteignent leur maturité dans le design des produits
avec la vague audacieuse et iconoclaste du Pop Art (1940-1960). Depuis,
l'éventail de matériaux n'a cessé de s'élargir,
mais ils jouent toujours leur rôle dans la formation du caractère
des produits.
L'expression
par les procédés.
Créer des formes est l'une des plus anciennes manières de
s'exprimer de l'humanité : pierres gravées, figurines en
terre moulée, ornements en métal martelé ou coulé
sont antérieurs à toutes les traces d'écriture ou
de dessin et illustrent l'activité de création des formes
en tant que modes d'expression de la personnalité. Les procédés
utilisés aujourd'hui dans le design de produits sont les descendants
évolués de ces ancêtres préhistoriques. Les
figures 5 et 6 représentaient des manières dont les formes
et les matériaux ont été choisis pour créer
la personnalité des produits dans l'optique d'un groupe d'utilisateurs
donné.
Fig. 8
L'assemblage comme moyen d'expression. À gauche, le bouchon de
réservoir d'essence en acier inoxydable usiné avec précision
et assemblé avec huit boulons Allen (bien qu'il ne supporte aucune
charge) engendre un sentiment de précision quant à l'ingéniérie
globale du véhicule. À droite, la montre Aquanautic, super-professionnelle
pour plongée profonde, construite pour résister aux plus
rudes traitements.
L'assemblage
aussi servir à l'expression. Il touche à l'art dans la reliure
des livres, l'assemblage du bois en queue d'aronde, les coutures décoratives
sur les vêtements. Mais les assemblages peuvent aussi être
un mode d'expression dans le style des produits. La figure 8 représente,
à gauche, le bouchon du réservoir d'une voiture sportive
contemporaine, usiné en inox et fixé par huit vis à
six pans creux : c'est une expression de la technologie de précision,
impliquant la même technologie pour le reste de la voiture. La montre
de droite, destinée à la plongée sous-marine, utilise
le même motif pour suggérer sa solidité. Les soudures
saillantes sur le cadre du VTT de la figure 9 (à gauche) suggèrent
davantage un produit solide et robuste que les assemblages à manchon
soudé du vélo de ville de droite. Mis en évidence,
les assemblages servent de motif décoratif, soulignent parfois
la fonction du produit, et peuvent éveiller des associations, comme
la lampe de droite sur la figure 5.
Fig. 9
À gauche, la soudure épaisse et ostensible de la bicyclette
VTT engendre un sentiment de robustesse quant à l'objet entier.
À droite, la soudure du vélo de ville dégage une
impression de décoration stylée.
La finition
des surfaces transmet elle aussi des messages. La fin du XXe siècle
et le début du XXIe est l'époque du culte de la perfection
absolue.5 Les fabricants d'engins de terrassement savent depuis longtemps
que s'ils veulent vendre leurs produits, ils doivent les livrer avec une
qualité de peinture identique à celle d'une voiture, même
si l'utilisateur n'aura rien de plus pressé que de faire descendre
l'engin dans un trou boueux pour y creuser des trous. Tout cela, parce
que la perfection de la peinture exprime la perfection de la machine dans
son ensemble ; une mauvaise finition implique, même si c'est à
tort, une mauvaise qualité d'ensemble. On peut aussi repenser à
l'aluminium brossé et au cuir teint des produits de la figure 6,
et à la manière dont ils créent des associations
: perfection technique pour l'un, sacs et bagages de luxe pour l'autre.
Les procédés de traitement des surfaces peuvent donc servir
à attirer, comme c'est le cas pour notre pelleteuse. Ils peuvent
suggérer, parfois pour tromper, comme le plastique métallisé.
Ils peuvent surprendre, apporter une nouveauté, comme une bouilloire
au revêtement thermochrome qui change de couleur lorsque l'eau chauffe.
Ils peuvent distraire, tels des films holographiques suggérant
que quelque chose est à l'affût dans l'article sur lequel
ils sont appliqués. Ils peuvent ajouter une fonction : les revêtements
antiadhésifs ont une fonction ergonomique, les contrastes de couleur
identifient différents éléments fonctionnels. Et
ils peuvent simplement habiller le même produit différemment
pour l'adapter à différents contextes (figure 10).
Fig. 10
Fuji Nexia Q1s : le même appareil présenté en quatre
habillages différents : neutre, séducteur, sport, technique.
Conclusions
Qu'avons-nous
appris ? Que l'élément de satisfaction est aujourd'hui crucial
dans le design des produits. Qu'on l'obtient par l'intégration
d'une bonne conception technique créant la fonctionnalité,
par la prise en compte des besoins de l'utilisateur dans la conception
de l'interface, et par un design industriel imaginatif, créant
un produit capable de séduire les consommateurs auxquels il est
destiné.
Les matériaux jouent ici un rôle central. La fonctionnalité
dépend du choix du bon matériau et du bon procédé
pour répondre aux exigences techniques de la conception de manière
sûre et économique. L'aptitude à l'utilisation dépend
des propriétés visuelles et tactiles des matériaux
pour transmettre des informations et répondre aux actions de l'utilisateur.
Et surtout, esthétique, associations et perceptions du produit
sont fortement influencées par le choix du matériau et de
son traitement, conférant au produit une personnalité reflètant,
plus ou moins, celle du matériau lui-même.
Les consommateurs veulent plus que de la fonctionnalité quand ils
achètent un produit. Sur les marchés complexes des pays
développés, la notion de " durabilité pour le
consommateur " appartient au passé. La tâche du concepteur
ne se limite plus à répondre aux exigences techniques, mais
à y répondre d'une manière qui satisfera aussi les
besoins esthétiques et émotionnels. Le produit doit être
porteur de l'image que cherche le consommateur, véhiculer la signification
qu'il demande : tantôt une élégance intemporelle,
tantôt une nouveauté stylée. Un fabricant japonais
va même jusqu'à dire que " le moteur du design n'est
plus le besoin mais le désir. "
Tout le monde ne sera pas forcément d'accord avec lui. Nous conclurons
donc par des mots plus simples, ceux qui nous ont servi d'introduction
: Un bon design est efficace. Un excellent design apporte en outre du
plaisir.
Remerciements
Les auteurs remercient le Dr. Torben Lenau de l'université technique
du Danemark, Nathan Creely de l'université de Cambridge et Willy
Schwensfeier et Patrick Fenton de Swayspace à New York pour les
discussions stimulantes qu'ils ont eues avec eux à propos de cet
article.
Lectures
recommandées
- M.F. Ashby & K. Johnson, Materials and Design - the Art and Science
of Materials Selection in Product Design, Butterworth Heinemann, Oxford,
UK, 2002. (Ce livre développe les idées exposées
dans notre article.)
- P. Clark and J. Freeman, Design, a Crash Course, The Ivy Press Ltd,
Watson-Guptil Publications, BPI Communications Inc. New York, NY, USA,
2000. (Tour d'horizon distrayant de l'histoire du design des produits,
de 5 000 avant notre ère au XXIe siècle.)
- P. Dormer, Design since 1945, Thames and Hudson, London UK, 1993. (Livre
de poche bien illustré et bon marché, décrivant l'influence
du design industriel dans l'ameublement, l'électroménager
et le textile ; une histoire du design contemporain complémentaire
de l'approche plus large de Haufe (1998))
- A. Forty, Objects of Desire - Design in Society since 1750, Thames and
Hudson, London, UK, 1986. (Une étude stimulante de l'histoire du
design dans les textiles imprimés, les produits ménagers,
le matériel de bureau et les équipements de transport. Ce
livre se distingue par l'absence d'éloges des designers et en dit
plus sur les réalisations du design industriel que sur ses grands
noms. Les illustrations, en noir et blanc, sont décevantes et représentent
surtout des exemples de la fin du XIXe et du début du XXe, et quelques-uns
plus contemporains.)
- T. Haufe, Design, a Concise History, Laurence King Publishing, London,
UK, 1998, version originale en allemand. (Publication brochée,
bon marché. Probablement la meilleure introduction au design industriel
pour les étudiants (et les autres). Concis, complet et clair, bien
présenté et avec de bonnes illustrations en couleurs, un
peu petites cependant.)
- P. S. Jordan, Designing Pleasurable Products, Taylor and Francis, London,
UK, 2000. (Jordan, responsable de la recherche esthétique chez
Philips Design, affirme que les produits doivent aujourd'hui fonctionner
correctement, être faciles à utiliser, et aussi apporter
du plaisir. L'ouvrage est en grande partie consacré aux méthodes
d'étude de marché destinées à recueillir les
réactions des utilisateurs aux produits.)
- G. Julier, Encyclopedia of 20th Century Design and Designers, Thames
& Hudson, London, UK, 1993. (Un résumé succinct de l'histoire
du design, avec de bonnes illustrations et une discussion sur l'évolution
du design des produits.)
- E. Manzini, The Material of Invention, The Design Council, London UK,
1989. (Des descriptions étonnantes du rôle des matériaux
dans le design et les inventions. La traduction d'italien en anglais apporte
un commentaire intéressant et souvent éclairant, et un vocabulaire
rarement employé dans la littérature classique consacrée
aux matériaux.)
- C. McDermott, The Product Book, D & AD in association with Rotovison,
UK, 1999. (Cinquante essais de designeurs respectés qui décrivent
leur définition du design, le rôle de leurs sociétés
et leur approche du design des produits.)
- D. A. Norman, The Design of Everyday Things, Doubleday, New York, USA,
1988. (Un aperçu du design des produits, mettant notamment l'accent
sur l'ergonomie et l'aptitude à l'utilisation.)
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