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Culture, Science et Technique

Un mathématicien se rebelle

Norbert Wiener


« La lettre qui suit a été adressée par l’un des plus grands mathématiciens du XXe siècle à un chercheur d’une grande société d’aéronautique qui lui avait demandé communication d’un rapport technique sur certains travaux de recherches effectués pendant la guerre. L’indignation du professeur Wiener devant l’idée qu’il puisse participer à un réarmement incontrôlé, moins de deux ans après la victoire, est partagée par de nombreux scientifiques américains qui avaient fidèlement servi leur pays durant la guerre.
Professeur de mathématiques dans une grande institution de la Côte Est (Massachusetts Institute of Technology), Norbert Wiener est né en 1894 à Columbia, Missouri. Il a passé son doctorat à Harvard, et effectué ses travaux de recherches en Grande-Bretagne et à Göttingen. Il est tenu aujourd’hui pour l’un des plus grands spécialistes de l’analyse mathématique. Ses idées ont joué un rôle significatif dans le développement des théories de la communication et du contrôle, lesquelles ont été cruciales dans le sort de la guerre. »
Ainsi était rédigée la présentation du texte ci-dessous, publié en 1946 sous le titre « A scientist rebels », dans le numéro 179 de la célèbre revue américaine Atlantic Monthly. Il faut seulement y ajouter, un demi-siècle plus tard, que Wiener a créé et popularisé le mot et l’idée de cybernétique dans son célèbre ouvrage, Cybernetics, publié en 1948. Un second : The Human Use of Human Beings (Utilisation par l’homme des êtres humains, traduit en français sous le titre Cybernétique et société), aura également une grande influence.

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Monsieur,
Vous m’avez adressé une note m’indiquant que vous êtes engagé dans un projet concernant les missiles téléguidés, et vous m’y demandez une copie d’un article que j’ai écrit pendant la guerre pour le Comité de recherche de la Défense nationale.
Cet article étant propriété d’un organisme gouvernemental, vous avez toute liberté de vous adresser à celui-ci pour obtenir l’information que je pourrais vous fournir. Même s’il n’existe plus de copies imprimées de cet article, comme vous me le dites, il y a certainement des voies d’accès adéquates à ce document.
Cependant, puisque c’est à moi que vous adressez votre demande d’information sur le contrôle des missiles, ma réponse sera déterminée par plusieurs considérations. Dans le passé, la communauté savante s’est fait une règle de fournir toute information scientifique à qui la recherche sérieusement. Mais nous devons aujourd’hui envisager le fait suivant : la politique du gouvernement lui-même, pendant et après la guerre, avec, par exemple, les bombardements d’Hiroshima et de Nagasaki, a mis en évidence que la diffusion de l’information scientifique n’est pas nécessairement innocente et peut entraîner les plus graves conséquences. On ne peut donc éviter de reconsidérer la coutume établie selon laquelle un scientifique partage toute information avec quiconque en fait la demande. L’échange des idées, qui est certes l’une des grandes traditions de la science, doit doit être soumis à certaines limites dès lors que le scientifique devient un arbitre en matière de vie et de mort.
Dans l’intérêt et des scientifiques et du public, cependant, ces limitations devraient être aussi intelligentes que possibles. Pendant la guerre, les mesures prises par nos agences militaires pour restreindre le libre dialogue des scientifiques sur des projets voisins, voire sur un même projet, ont été si loin qu’une telle politique, serait-elle maintenue en temps de paix, conduirait à l’irresponsabilité du scientifique, et, en fin de compte, à la mort de la science. Ces deux conséquences seraient désastreuses pour notre civilisation et constituent un péril immédiat et sérieux à l’égard des citoyens.
Je réalise, certes, que j’agis comme le censeur de mes propres idées, et que cela peut sembler un geste arbitraire ; en tout cas, je n’accepterais aucune censure sans en prendre la responsabilité. L’expérience de ceux qui ont travaillé à la bombe atomique montre que, dans toute recherche de ce type, le scientifique finit par placer une puissance illimitée dans les mains de gens auxquels il est le moins porté à faire confiance. Dans l’état présent de notre civilisation, il est parfaitement clair que la dissémination des informations sur une arme aboutit à la certitude pratique que cette arme sera utilisée. De ce point de vue, les missiles contrôlés représentent le complément, encore imparfait, de la bombe atomique et de la guerre bactériologique.
L’usage effectif des missiles guidés ne peut qu’aboutir au massacre sans discrimination des civils dans les autres pays et ne fournit absolument aucune protection aux civils de ce pays. Je ne peux concevoir aucune situation où de telles armes auraient un autre effet que celui d’étendre à des nations entières la façon de combattre des kamikazes. La possession de ces armes, en encourageant la tragique insolence des militaires, n’aura d’autre conséquence que de nous mettre en péril.
Si donc je ne veux pas participer au bombardement ou à l’empoisonnement de gens sans défense, ce qui est sans nul doute mon souhait, je dois assumer sérieusement ma responsabilité quant au choix de ceux auxquels je communique mes idées scientifiques. Comme il est évident qu’avec suffisamment d’efforts, vous pourrez obtenir cette information, même si elle est actuellement indisponible, je ne peux émettre qu’une protestation de principe en refusant de vous communiquer mon travail. Je me réjouis cependant de savoir qu’il n’est pas facilement accessible, dans la mesure où cela me permet de soulever cette sérieuse question morale. J’entends à l’avenir ne plus publier aucune recherche apte à devenir dangereuse une fois aux mains de militaristes irresponsables.
Je prends la liberté de porter cette lettre à l’attention de mes collègues du monde scientifique. Je crois juste qu’ils en aient connaissance, afin de prendre librement leurs propres décisions s’ils doivent affronter semblables situations.

Légende illustr.
Le professeur Wiener expérimentant en 1950 un système de conversion de la parole en une suite de schèmes de perceptions tactiles que les personnes sourdes pourraient apprendre à interpréter.


 






 

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