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LA SCIENCE EN SCÈNE : Entretien avec André Benedetto Michel Valmer Avec
cet entretien d’André Benedetto, poète et dramaturge,
directeur du théâtre des Carmes, Alliage poursuit la publication
d’une série d’entretiens conduits par Michel Valmer,
metteur en scène et directeur de la compagnie Science 89, avec
des auteurs, des metteurs en scène, des scénographes et
des acteurs, dans le cadre de la thèse qu’il a soutenu au
Centre de recherche sur la culture et les musées (université
de Bourgogne, direction de thèse : Daniel Raichvarg). Comme le
précédent entretien avec les metteurs en scène Gildas
Bourdet (Alliage n° 44) et Jean-François Peyret (Alliage n°
47), celui-ci, publié brut de transcription, est précédé
d’une courte biographie de l’interviewé, précisant,
notamment, « ses actions de théâtre de science »
et suivi d’une analyse s’appuyant sur les principaux points
mis en évidence dans la recherche de Michel Valmer : la dualité
fou-savant, le personnage-machine comme champ de bataille et l’acteur-objet
comme enseigne mnémonique. Pour aller de la vérité
abstraite à la vraisemblance concrète… L’entretien
avec André Benedetto a été réalisé
en Avignon, le 13 juillet 2000, alors que le Théâtre des
Carmes donnait Un soir dans une auberge avec Giordano Bruno, dans le cadre
du Festival d’Avignon. Éléments de biographie. André Benedetto est poète, dramaturge, metteur en scène et comédien. Depuis 1963, il dirige la compagnie des Carmes, installée au théâtre des Carmes, place des Carmes, à Avignon. Dès les années soixante-dix, ses spectacles (Le petit train de monsieur Kamodé , Zone rouge - Feux interdits, Napalm, Rosa Lux, Emballage l’ont situé au premier plan de la production dramatique française. En 1968, il participe à la mise en place du futur Festival Off d’Avignon. Son esprit d’aventure et de combat l’a amené à préconiser des formes « tract » (Nous les EUReuPEENS )ou « tchatche » (L’acteur Loup, dont le principe d’interprétation s’inspire de l’Art de la mémoire, tel décrit par F. Yates ).Un soir dans une auberge avec Giordano Bruno a été créé pour le Festival d’Avignon 2000. Remarques liminaires à l’entretien André Benedetto est un poète « en acte », un poète qui a prioritairement choisi la scène pour se faire entendre, un poète qui travaille « dans l’urgence ». Peu de textes théoriques accompagnent son travail d’écriture. Le bulletin de liaison de la compagnie du théâtre des Carmes, Soirées, est essentiellement composé d’articles de présentation de ses propres spectacles ou de ceux que le théâtre des Carmes accueille. Rédigées sous forme de manifestes ou de slogans, les déclarations du poète investissent peu le cadre de l’herméneutique théâtrale. Elles participent d’une dynamique politique, polémique, militante. La pensée de Benedetto (tout comme son travail d’action culturelle) est aussi imprégnée d’une certaine tendresse pour les thèses marxisantes. L’identité méditerranéenne (occitane) demeure au centre de ses préoccupations. On peut comprendre que la personnalité (c’est-à–dire le tempérament et l’esprit) du nolain Giordano Bruno ait pu séduire le poète André Benedetto. L’entretien que nous avons eu sur le spectacle Un soir dans une auberge avec Giordano Bruno s’est déroulé dans la salle d’accueil du public, entre deux représentations. Cet entretien (en urgence, parce que l’acteur-poète avait peu de temps à nous consacrer — il devait se préparer pour le spectacle à venir ; mais urgence également, parce que les paroles de l’acteur-poète étaient celles, enthousiastes, d’un témoignage à chaud) fut donc bref, mais cordial. Il semblait évident pour Benedetto que l’essentiel de ce qu’il avait à dire sur le sujet était dans le spectacle lui-même (sur la scène, donc), et non pas ailleurs, en dehors de l’acte théâtral proprement dit. Entretien.
Analyse L’émergence de la science dans le spectacle Un soir dans une auberge avec Giordano Bruno n’est pas prioritaire pour Benedetto. Cette émergence appartient à la personnalité du personnage lui-même : Bruno. Mais Bruno est un savant, donc un homme qui marche, c’est-à-dire un homme qui veut expliquer le monde, un homme en route sur le chemin de la connaissance, un homme qui ouvre des portes. Et c’est sur ce terrain de la découverte, de la curiosité, de la nécessité de la recherche et de la quête du savoir, qu’il rencontre Benedetto. Cette rencontre a lieu sur l’un des espaces, l’auberge, où l’on peut questionner la science lorsque celle-ci se dit au moment où elle intéresse la société, c’est-à-dire le théâtre (de sciences). L’espace (clos), ici requis, du théâtre de sciences benedettien, est un espace politique, s’articulant selon certaines des particularités propres au théâtre de sciences. Le binôme fou et savant est ici exploité à fond. Bruno est le savant qui joue au fou et, inversement, le fou qui sait se faire savant. Le curé se fait également fou, fou de désir, fou d’amour pour la servante, fou des choses de la chair. En ce sens, il est aux antipodes du désir de Bruno qui, lui, brûle(ra) du péché de savoir. L’objet que manipulent les comédiens, ici, c’est le désir. Et pour rendre compte de ce désir, les acteurs doivent mettre en scène ce désir, le montrer, le représenter. La folle présence du curé est pédagogique. Elle trahit le dogme de l’Église et force le trait de la rupture avec la morale. Mais le curé est aussi celui qui sait que Giordano doit mourir. Il a la force de la prophétie. Il oppose à la connaissance de type scientifique celle de la posture tragique, laquelle s’avoue comme une expérimentation du destin dans son inéluctabilité, sa vérification. Cette posture pose la question suivante : la science peut-elle entrer en conflit avec les règles établies (celles de l’Église aux XVIe et XVIIe siècles, par exemple ? Pour exprimer cette « nuit de folie » construite sur/autour de la connaissance — celle de la place de l’homme dans la nature et dans la société —, Benedetto a choisi ce lieu circonscrit de l’auberge. Ce lieu est un huis clos. C’est aussi une scène (réelle par le décor, dramatique par l’action — l’éternelle scène de ménage propre au théâtre ), en même temps qu’un laboratoire : trois points de vues s’expérimentent, trois personnages se (dé ?)testent : un fou, un savant, une jeune fille, et le spectateur observe et s’interroge. Activé par ce binôme fou/savant, le dispositif (d’enfermement) se met à machiner un théâtre dont l’obsession est de trouver résolument une ouverture , une échappatoire (à cet enfermement). Benedetto nous dit que cette époque bloquée (la nôtre aussi ?) possède une issue de secours. Les conceptions de Bruno sur l’infinitude des mondes infinis en sont la métaphore. Benedetto n’interroge donc pas la science directement ; il interroge ce que la science, via Giordano Bruno, induit. Et, par le biais d’une théâtralisation (d’un décalage, d’un conflit), il invite le public à réfléchir sur le dégagement (et non l’engagement) du poète (Giordano ou Benedetto lui-même ?) dans le rôle que le poète (fou/savant ?) se doit de jouer dans la société. Giordano, et Benedetto l’affirme dans sa pièce, a pour rôle (nécessaire) en tant que fou et que savant d’échapper à l’idéologie. C’est là une affirmation éthique et politique. Aussi, s’appuyant sur l’exemple historique du Nolain, le dramaturge peut-il donner libre cours — libre corps – à la mise en marche de son théâtre émancipateur : il abandonne le lyrisme obscurant, il se refuse à la mystification par la technique. Ce théâtre tend dès lors à devenir une machine capable d’élaborer, de diffuser et de critiquer « du » savoir. Faire connaître, ouvrir, tel est le credo du poète Benedetto. Son théâtre n’est pas sans établir des liens avec celui de l’Ère scientifique.
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