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De
Monte-Carlo à Los Alamos
John
P. Valleau
Une lettre adressée aux membres du Comité d’organisation
de la « Conférence sur la méthode de Monte-Carlo dans
les sciences physiques »
Chers
amis,
Les
États-Unis, en attaquant l’Irak, ont pris une décision
qui est clairement illégale, et, selon moi, moralement inexcusable.
C’est avec beaucoup de regrets que je vous écris pour vous
annoncer que, dans ces circonstances, ma conscience ne me permet pas de
prendre part à la « Conférence sur la méthode
de Monte-Carlo dans les sciences physiques ».
Je ne crois pas nécessaire d’insister auprès de vous
sur l’importance du fait que l’agression commise par les États-Unis
représente le rejet de l’engagement supposé de ce
pays envers les principes de la charte des Nations unies, ainsi qu’un
défi délibéré lancé à l’opinion
mondiale représentée au Conseil de Sécurité,
et ailleurs. (…) L’invasion actuelle, comme celles de l’Afghanistan
et du Kosovo qui l’ont précédée, s’accompagne
de graves violations des normes internationalement acceptées des
Droits de l’homme, et constitue une véritable barbarie, entraînant
le massacre de femmes, d’enfants et d’autres citoyens innocents,
déjà victimes auparavant d’un système de sanctions
inefficace et inhumain.
Je ne crois pas, au demeurant, que cette agression soit un incident isolé.
Les dirigeants américains ont clairement fait comprendre qu’il
s’agit de la première partie d’un plan visant à
établir une hégémonie mondiale par le recours à
la terreur et à la puissance militaire. (…) Si cette tendance
ne peut être inversée, je crains que les peuples du monde
(et j’y inclus les Américains) aient à subir un régime
prolongé de bouleversements et de souffrances.
Dans ces conditions, je ne me sens pas en mesure de visiter les États-Unis,
et tout particulièrement, de prendre part à une rencontre
qui se déroule aux Laboratoires nationaux de Los Alamos. Dans l’esprit
du public, ce lieu est associé au développement, souvent
en violation d’engagements souscrits dans des traités internationaux,
de systèmes d’armes répugnants, aux buts essentiellement
terroristes et inhumains. Mon sentiment est que ma participation, sur
le territoire américain, à une activité même
apparemment innocente, surtout si elle implique des institutions officielles,
me ferait contribuer, aussi peu que ce soit, à une image publique
faussement bénigne, qui serait utilisée pour conforter un
projet essentiellement impérialiste.
(Il me faut ajouter que je ne prétends nullement défendre
la pureté, sauf relative peut-être, de mon propre pays, qui
a certainement pris toute sa part dans l’exploitation éhontée
des ressources du Tiers-Monde et de l’écostructure menacée
de la Terre. Où que nous vivions, nous avons-là chacun et
chacune une responsabilité démocratique vitale.)
En prenant la décision de ne pas participer à cette conférence,
je veux dire mes regrets de ne pas pouvoir me joindre à tant d’amis
pour célébrer ces cinquante années de recherches
sur la méthode de Monte-Carlo. (…) Je sais que beaucoup de
citoyens américains partagent ma consternation devant le cours
où est dirigée leur nation ; j’ai le plus grand respect
pour ceux qui s’élèvent courageusement contre la politique
actuelle. Les participants à la conférence font peut-être
partie de ces vrais patriotes ; si tel est le cas, ils comprendront ma
position.
Espérons en un monde plus juste et en paix — et travaillons-y.
Extrait
d’une réponse au courrier d’un collègue réagissant
à la lettre précédente :
(…)
[Vous insistez sur] la valeur politique potentielle de la coopération
entre les scientifiques de différentes nations. J’ai évidemment
de la sympathie pour cet idéal. Mais il me semble que votre formulation
même de cette idée met en évidence ses faiblesses
: vous appelez l’attention sur le rôle utile que de tels contacts
ont joué pendant la guerre froide, en développant un esprit
de coopération qui contrastait avec le brutal bellicisme des gouvernements
impliqués. Je suis d’accord avec cette appréciation,
mais la situation actuelle est toute différente. Il n’y a
aujourd’hui qu’UNE seule superpuissance, incontestée,
qui cherche à dominer le monde entier. Dans ces circonstances,
la coopération, avec ses accommodements culturels (sans parler
de ses conditions économiques), est un acte, non plus de défiance,
mais, au contraire, d’inféodation. L’effet psychologique
(le seul sur lequel nous puissions compter) est en fait inversé.
Ainsi, à moins que la coopération s’accompagne d’une
critique explicite et publique du système, elle revient purement
et simplement à le légitimer.
Vous mettez l’accent sur l’inefficacité de mon boycott
personnel de cette conférence. Je peux vous garantir que je n’entretiens
aucune illusion sur l’effet de ma décision — au plus
quelques vaguelettes. Certes, je le regrette, mais vu l’importance
des questions en jeu, cela n’affecte en rien l’imputation
morale. Si nous attendons tous d’être en mesure de réaliser
des actions décisives, il est certain que rien ne sera fait, et
que les puissants auront le champ libre ; à l’inverse, si
nous refusions tous de coopérer, même aux niveaux apparemment
les plus élémentaires, nous deviendrions pratiquement incontrôlables.
De ce point de vue, tout geste symbolique, aussi minime soit-il, me paraît
digne de considération.
Vous suggérez que je participe à la Conférence et
y fasse une déclaration. En vérité, c’est ce
que j’ai fait en deux ou trois occasions semblables. Le seul résultat
a été de provoquer la colère des participants à
mon égard, et de les plonger dans un embarras général.
Les mécanismes usuels d’autoprotection de nos collègues
les conduisent à ne jamais mélanger leurs identités
professionnelles et personnelles, aussi dangereuse qu’une telle
séparation puisse devenir sur le long terme. (Les scientifiques
qui prirent part aux délicates interactions de la guerre froide
étaient, même à l’époque, d’un
type particulier.) En tout cas, tel est certainement le sentiment actuel
aux États-Unis, de sorte qu’un défi direct tel que
vous le suggérez est certainement condamné à être
contre-productif. Mais je vous encourage à le tenter vous-même
: puisque vous affirmez partager mon évaluation de la politique
états-unienne —, vous serez peut-être plus persuasif
que moi.
Vous vous plaignez de ce que ma position vous cause un désagrément,
ainsi qu’à tous ces sympathiques collègues qui souhaitent
une grandiose célébration. Mes excuses étaient sincères
: je suis vraiment désolé. Mais les temps me paraissent
si menaçants que nous ne devons pas faire passer notre petit confort
ou celui de nos amis avant notre résolution à l’égard
des mauvaises intentions, si limité que soit l’effet de cette
prise de position.
Une suggestion pour finir : pourquoi ne proposez-vous donc pas que la
Conférence soit déplacée hors des États-Unis
? Au Canada (j’y travaillerais volontiers) ? Ou dans votre propre
pays ? Voilà qui aurait de l’allure. Chiche ?
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