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Culture, Science et Technique

Du terrorisme dans les sociétés techniciennes

À propos du 11 septembre et de la guerre.

Patrick Troude-Chastenet

L’Histoire, la grande, nous dira peut-être un jour si nous avons eu raison de faire commencer le XXe siècle à la date du 11 septembre 2001. Quoi qu’il en soit, si l’attaque terroriste et surtout la riposte militaire ont donné lieu aux interprétations les plus contradictoires, personne n’a osé contester l’importance de cet événement inouï, « radicalement nouveau » pour Claude Lanzmann, événement pur, « l’événement absolu » selon la formule de Jean Baudrillard.
L’ampleur de ce drame ne doit pourtant pas nous empêcher de considérer le terrorisme international comme une forme particulière de communication politique dont la signification profonde est inséparable du caractère technicien des sociétés contemporaines. Cet hyperterrorisme fonctionne à la fois comme indicateur de niveau de vulnérabilité des sociétés techniciennes et comme révélateur de la fragilité intrinsèque des démocraties pluralistes. Il a aussi pour effet de rappeler — par sa brutalité spectaculaire — que la force, sinon la violence, est toujours et partout, non pas l’essence, mais le moyen spécifique, l’ultima ratio, de l’action politique.
La contestation armée de la prétention de l’État moderne au monopole de la violence physique légitime renouvelle partiellement le thème de l’articulation de la politique et de la guerre. Enfin, si le terrorisme moderne, n’est pas — en soi — une nouvelle forme de totalitarisme, mais seulement une arme aux mains de différents groupes ou régimes à vocation totalitaire, les solutions employées pour le combattre posent à leur tour la question classique des moyens et des fins, en plaçant la démocratie face à ses contradictions.
Prenant appui sur la pensée de Jacques Ellul notamment, peut-on désormais tirer quelques leçons de la tragédie du 11 septembre 2001 en revenant d’abord sur le film de l’événement tel que nous l’avons vécu, avant d’examiner ensuite ses conséquences, c’est-à-dire la guerre multiforme qui s’en est suivie et les questions, morales et politiques, qu’elle soulève des deux côtés de l’Atlantique ?

L’événement — l’Amérique attaquée au nom de la justice

Que s’est il passé ce jour là ? Si l’on essaie de se reporter mentalement en arrière, comment avons nous, sur le moment, reçu et perçu cet événement encore inédit ?

Images du pouvoir et pouvoir des images

Au-delà de ce qui a été immédiatement présenté comme une déclaration de guerre à l’Amérique et/ou au monde occidental, voire comme le début de la première guerre du XXI° siècle, la première interrogation concernait le choix des cibles. Leur nature. Ce qui revenait à poser cette série de questions élémentaires : qui a fait quoi, comment, et avec quels résultats ?
Et l’interrogation persistante sur l’identité du ou des auteurs — la question du qui — a eu tendance à éclipser la question du quoi. La question du comment étant littéralement absorbée par l’image — diffusée en boucle — des Boeing s’encastrant dans les tours.

Lieux de pouvoir

Nous reviendrons sur la dimension symbolique des cibles mais il n’a échappé à personne que ce sont des lieux de pouvoir — des représentations, des images du Pouvoir — qui ont été visés. Pouvoir économique et financier : le World Trade Center ; pouvoir militaire : le Pentagone ; pouvoir politique : l’attentat avorté contre la Maison blanche.
La dimension visuelle est essentielle dans le sens où, de bout en bout, l’affaire a pris l’allure d’un spectacle — tragique certes — mais d’un spectacle, et qui plus est télévisé… en direct.
Le 11 septembre a marqué le retour en fanfare, du temps et de l’image CNN. Retour, qui s’avérera très provisoire du reste, non pas de la chaîne de Ted Turner en tant que telle mais d’un genre si critiqué, en France du moins, durant et au lendemain de la guerre du Golfe (1991).
Diffusion universelle d’images provenant d’un émetteur unique, risque de manipulation et de censure, information sous influence, omniprésence des généraux et des experts sur les plateaux de télévision, étouffement de toute voix discordante…
Pendant quarante-huit heures environ, des spécialistes en aéronautique, en contre-espionnage et en terrorisme international, se succéderont sur les écrans, donnant à l’événement des airs de déjà vu, sans pour autant se montrer capables de se hisser à sa hauteur. Le soir même, la question n’était déjà plus de savoir si, mais quand les Américains riposteraient.
Par le truchement de la chaîne d’information en continu CNN, allions-nous revivre cette obscène spectacularisation de la guerre : le ciel de Bagdad illuminé par des bombes aux allures de feux d’artifice, les raids aériens filmés sous l’angle d’innocents jeux vidéo ?

Mais revenons aux attentats. Qu’avons-nous vu ce 11 septembre ? America under attack, en direct sur tous les téléviseurs de la planète.
La première frappe (tour nord) a eu lieu à 8 h 45 heure de New-York (14 h 45 Paris). Elle n’a été vue par personne. La seconde frappe (tour sud) a eu lieu à 9 h 06, soit 21 mn plus tard, comme si la fonction de la première attaque avait été, non seulement de commencer par faire des victimes, mais surtout d’attirer l’attention des télévisions, et des téléspectateurs sur le véritable carnage qui allait suivre. Et en effet, l’attaque du second Boeing a pu être filmée en direct par une caméra automatique de CNN, et vue en direct l’après-midi en Europe et le soir en Afrique, au Proche-Orient et en Asie.
« Ce moment a été l’apothéose de l’ère postmoderne » notera plus tard le romancier Martin Amis. Mais quels ont été dans l’instant les effets sur nous, spectateurs involontaires et captifs de la catastrophe qui se déroulait en direct sous nos yeux ? Oserait-on en la circonstance parler de dommages collatéraux ?

Punir l’Occident par là où il a péché ? Le culte de l’image

Devant la mort en direct à la télévision, on ne pense pas ou plus, le cerveau en apnée, scotché à l’actualité spectaculaire des images qui défilent en boucle sur nos écrans. L’énormité même de l’événement nous empêche de décoller les yeux du téléviseur. On assiste impuissant à la mise entre parenthèses de certaines de nos fonctions « vitales », dont la fonction critique.
Comment échapper à la tyrannie de l’image, qui hypnotise les consciences. Choc des images, état de choc… On est submergé par les images de la catastrophe que l’on nous passe et nous repasse sur toutes les chaînes. Le « on » désignant tous les heavy viewers que nous sommes devenus pour l’occasion. Il y a soudain comme une impossibilité de se défaire de ce drame si télégénique. Après la catalepsie, l’addiction ? Nous oscillons entre deux maux : le risque de surdose et l’état de manque.
La diffusion répétée de ces images qualifiées par tous les témoins d’incroyables, d’impensables, d’inimaginables, finit par créer un besoin supplémentaire d’images, comme pour donner une sorte d’authentification à un spectacle jugé « invraisemblable », « hallucinant ». Conditionnement, accoutumance, dépendance…
La vue de ces Boeing écrasant les tours fait naître chez le téléspectateur indigné par tant de cruauté un nouveau besoin, inavouable, une sorte d’attente inconsciente : celle d’images des préparatifs de la riposte militaire, des avions qui décollent, de jeunes militaires américains, blancs et noirs, tous unis dans le même désir de venger leur pays… Autrement dit, des images héroïques dignes du meilleur (ou du pire) cinéma américain.

L’effet boomerang ou l’arroseur arrosé

En 1998 déjà, Couvre-feu, d’Edward Zwick, mettait en scène une série d’attentats islamistes visant New York. En fait depuis plus de trente ans, Hollywood inonde les écrans du monde entier de ses films-catastrophes. De Airport (1969) à Couvre-feu (1998) en passant par L’Aventure du Poséidon (1972), La Tour infernale (1974), Piège de cristal (1988), Independance Day (1996) et Mars attacks ! (1997), l’industrie cinématographique américaine déverse un flot ininterrompu de ces productions à grand spectacle.
Le genre a ses lois. La catastrophe opère à la fois comme révélateur et comme moyen de rédemption. Elle permet généralement à des timorés de se comporter en aventuriers intrépides, à des méchants déclarés de racheter leurs crimes, tandis que de faux courageux tombent le masque et que des gens apparemment bien sous tous rapports se conduisent en parfaits salauds.
Par une ironie dont seule l’Histoire a le secret, les terroristes ont retourné cette arme idéologique, ou ce message culturel contre son émetteur. Conçu à l’origine comme une fiction de divertissement, le scénario-catastrophe est brutalement transposé dans le monde réel par les ennemis de l’Amérique. Une sorte de retour –sanglant- à l’envoyeur !
«Il se pourrait bien qu’ils aient intentionnellement utilisé le langage des films américains. Ils ne semaient pas simplement la terreur, ils créaient aussi des images », This time, the scene was real. Du coup, les experts de la CIA consultent les scénaristes de Hollywood pour anticiper la forme de nouvelles attaques.
Au cinéma, la catastrophe révèle aussi le héros qui sommeille dans le regular guy, le type ordinaire. Dans la réalité, beaucoup d’Américains considèrent que La Maison blanche a été sauvée du vol 93 de United Airlines, l’avion qui s’est écrasé près de Pittsburgh, par une poignée de sportifs amateurs.

Symboles du pouvoir et pouvoir des symboles

Ce ne sont pas des immeubles qui ont été attaqués, mais avant tout, une métaphore, ou, si l’on préfère, des symboles. Et pas n’importe lesquels, les symboles de l’hyperpuissance américaine, symboles du pouvoir économique, du pouvoir militaire et du pouvoir politique. Jusque dans leur échec, les terroristes ont réussi, selon Jean Baudrillard. En ratant la Maison blanche, ils ont montré que la véritable puissance était ailleurs.

La cible et le message

Les clichés journalistiques contiennent toujours leur part de vérité. « On a visé le cœur de l’Amérique ». « L’Amérique touchée en plein cœur. » Les tours jumelles constituaient bien le haut lieu symbolique de la puissance économique et financière des É-U. Situé à quelques pas de la Bourse de Wall Street, la presse désignait parfois le World Trade Center comme le Temple du Commerce.
La connotation religieuse s’applique également au Pentagone lorsqu’il est qualifié de Sanctuaire de la guerre ? Quant à la Maison blanche, elle symbolisait bien évidemment le siège du pouvoir du chef de l’État le plus puissant du monde. Autrement dit, un lieu sacré par excellence.
Dans les trois cas, attaquer ces lieux symboliques de pouvoir prend valeur de sacrilège. Par leur gigantisme même, les twin avaient en effet des allures de cathédrales. D’ailleurs, même si l’aveu ne fait pas nécessairement le coupable, on notera que l’inspirateur présumé de ces attentats (l’émetteur du message) est venu confirmer, un mois après les faits, ce qui n’était encore qu’une interprétation parmi d’autres possibles. « Les vraies cibles étaient les icônes du pouvoir militaire et économique américains ».
En utilisant le terme d’icônes, Oussama Ben Laden semble vouloir donner raison à Jean Baudrillard, dont il n’a vraisemblablement jamais entendu parler. « Cette violence terroriste n’est pas réelle. Elle est pire, dans un sens : elle est symbolique. » Selon ce dernier, nous aurions tous rêvé de cet événement et dans leur stratégie, les terroristes savent « qu’ils peuvent compter sur cette complicité inavouable ». En se situant délibérément sur le terrain de l’inconscient et du fantasme, le philosophe s’efface derrière l’analyste échappant ainsi à toute discussion.
Le fondateur d’Al-Qaïda justifie le massacre d’innocents par une rhétorique politico-religieuse tendant à gommer la réalité physique des victimes pour mieux souligner la puissance symbolique des cibles. Ainsi donc, les victimes n’étaient pas visées en tant que telles, mais avaient pour seul tort de se trouver au mauvais endroit au mauvais moment. Elles en sont mortes. Et d’une certaine façon, Ben Laden les tue symboliquement une seconde fois en leur déniant le statut de cibles véritables. Que lui importe si la destruction de ces prétendues icônes impliquait la mort de milliers de personnes bien réelles, faites de chair et de sang.
Le lendemain du drame, le dessinateur Plantu croquait l’Oncle Sam en géant, marchant au milieu des gratte-ciel new-yorkais, blessé aux jambes par l’impact du premier avion. L’image n’était pas sans évoquer quelques scènes fameuses du film fantastique King-Kong (1933), les twin ayant d’ailleurs remplacé l’Empire State Building dans le remake de John Guillermin. Mais comment ne pas songer au colosse aux pieds d’argile voire au colosse de Rhodes des péplums d’antan ?

Le colosse et la tour

Précisément, si l’on veut mesurer le pouvoir symbolique de la cible, il faut se rappeler que le colosse grec mesurait seulement trente-deux mètres de haut, que les ziggourats de Mésopotamie ayant inspiré la parabole biblique de la tour de Babel s’élevaient de quarante à cent mètres alors que les tours jumelles atteignaient quatre cent-vingt mètres.
Pour un religieux fondamentaliste, le skyscraper américain n’est il pas l’équivalent moderne de la tour de Babel ? « Une tour dont le sommet pénètre les cieux » (Genèse, 11). Une sorte de défi lancé à Dieu par l’homme prométhéen pour affirmer sa puissance. Le gratte-ciel considéré comme gratte-Dieu ? L’épisode biblique de la tour de Babel évoque bien une faute de démesure.
D’ailleurs, pour des chrétiens ultra-conservateurs comme pour des musulmans intégristes, New York c’est Babylone ou Sodome et Gomorrhe. Une ville cosmopolite, aux mœurs décadentes, qui mérite destruction et châtiment divin.
Serait-ce faire injure à la psychanalyse que de la mêler à un lieu commun ? Les tours comme représentation de la puissance sexuelle, le gratte-ciel comme symbole phallique ? Dans cette perspective, l’attentat équivaudrait à une sorte de castration, architecturale et urbanistique. L’Amérique atteinte dans sa virilité, émasculée en direct par un ennemi encore inconnu, mais forcément sauvage.

La statue et l’icône

À la une du quotidien Le Monde daté du 13 septembre, sur le tiers gauche de la photo, on ne voit plus que la statue de la Liberté. En arrière-plan, une épaisse fumée noire. Comme si l’effondrement des tours jumelles du World Trade Center faisait resurgir le symbole même de la liberté.
De son côté, le numéro spécial de l’hebdomadaire Time consacré à la tragédie montre en couverture recto les deux tours en flamme, et en quatrième, au verso, la statue de la Liberté en premier plan, tendant haut le bras, silhouette étincelante au milieu d’un rideau de fumée noire. L’image de cette statue intacte contemplant impavide un champ de ruines produit une curieuse impression.
Au lendemain des faits, il existe au moins deux lectures possibles de cette nouvelle skyline. En l’absence de revendication immédiate, la célèbre statue apparaît dans le ciel new-yorkais comme une sorte de signature. Un attentat commis au nom du droit à l’indépendance ? La libération des territoires occupés, la libération des Lieux saints, l’arrêt des bombardements américains en Irak, la libération de tous les opprimés du monde ! Preuve qu’il fallait détruire le temple du mercantilisme occidental pour replacer à l’horizon le symbole même de la liberté.
A contrario, on peut estimer qu’elle illustre l’échec même des terroristes qui ont détruit des immeubles et tué des innocents sans parvenir à écorner l’essentiel, l’immatériel, l’âme de l’Amérique, son principe, ses valeurs, symbolisés par cette statue célèbre dans le monde entier. D’ailleurs, si la liberté est la véritable religion des États-Unis, la sculpture de François Bartholdi en constitue la première icône, c’est-à-dire une « représentation symbolico-hypostatique », une simple image conductrice à l’origine qui, par nature, risque toujours de susciter l’idolâtrie.
De ce point de vue, la statue de la Liberté aurait constitué une cible autrement plus symbolique que les twin ou le Pentagone. L’objectif était sans doute plus difficile à atteindre et le message risquait de devenir plus confus. Car si l’on prend au sérieux le discours d’Oussama Ben Laden, le terme d’icône peut suggérer que la cible des attentats n’était pas l’Amérique, en soi, mais le modèle inavoué qu’elle incarne aux yeux d’une poignée de leaders corrompus du Moyen-Orient, à commencer par ceux de son pays d’origine l’Arabie saoudite.
Enfin, on notera que la découverte d’un citoyen américain parmi les combattants talibans n’est pas le seul paradoxe de toute cette affaire. De même qu’on a pu qualifier le milliardaire terroriste, expert en capitalisme financier sous toutes ses formes, de « secret de famille de l’Amérique » ou de « double noir de son président » (A. Roy), on peut se demander si les pirates de l’air kamikazes qui avaient séjourné aux États-Unis suffisamment longtemps pour se fondre dans la masse n’étaient-ils pas, eux aussi, par leur mode de vie et surtout par leur culture technicienne, un peu américains ?

Techniques de communication et communication de la technique

Qui pourrait nier que les États-Unis représentent l’archétype, sinon la matrice, des sociétés techniciennes ? À l’heure du cyberterrorisme, l’attaque terroriste du 11 septembre permet de poser la question plus générale du rôle de la technique dans les sociétés modernes.

La communication Internet

Internet passe pour être une invention d’ingénieurs américains, utilisée à l’origine par l’armée, puis par les universitaires américains désireux d’échanger plus rapidement des informations avec leurs collègues à l’étranger. L’enquête policière tend à établir que les organisateurs de l’opération ont privilégié cette technique de communication pour assurer la coordination des attentats.
Plus discret que le téléphone, le courrier électronique permet la dissimulation de messages par une combinaison de cryptologie et de stéganographie. Les messages sont au préalable codés puis dissimulés (dans la partie grise, non visible à l’œil humain) au milieu de photographies d’apparence anodine (notamment, les images les plus banales sur la Toile, c’est-à-dire des photos pornographiques) et transmis sous la forme de fichier attaché.
Selon Ron Dick, directeur adjoint du FBI, non seulement les pirates se servaient d’internet, mais ils « s’en servaient bien ».

Le choix des armes

La dimension paradoxale de l’événement ne pouvait échapper à personne. Alors que le président George W. Bush tentait d’imposer son projet de boucliers antimissiles censé transformer le sol américain en sanctuaire, en le protégeant des États voyous (Rogue States), ce sont de banals cutters que l’on retrouve à la base de ce désastre.
De même que le danger n’est pas venu d’armes nucléaires, pas même d’armes conventionnelles, mais de simples avions civils transformés en armes de guerre. Il y a eu détournement, dans les deux sens du terme : des avions détournés de leur route et détournés de leur objet.
Mais il y a eu aussi un retournement ou un effet Frankeinstein. La technique a bel et bien été retournée contre son inventeur ou promoteur. Des avions américains, des Boeing 767, jugés parmi les plus sûrs du monde en raison même de la complexité de leur système de commande et de régulation. Des compagnies américaines également prestigieuses : United Airlines et American Airlines. Des pirates de l’air formés par des pilotes américains, sur du matériel américain et sur le territoire américain (écoles de Floride).
Quant à l’argent, nerf de la guerre, on se contentera de rappeler deux éléments trop connus pour être développés. Si, contrairement à la rhétorique bushienne, le régime des talibans a persécuté les cultivateurs de pavot, une partie non négligeable de la fortune d’Al-Qaïda provient du trafic d’opium. Ou comment s’enrichir en empoisonnant les « infidèles » ? L’héroïne consommée par les toxicomanes américains provient majoritairement d’Afghanistan alors qu’en même temps, l’administration Bush finance la lutte antidrogue dans ce pays. Qui parlait de vendre aux capitalistes la corde pour les pendre ?
Second paradoxe : le rôle pour le moins ambigu des banques américaines travaillant régulièrement pour le compte de richissimes hommes d’affaires de la Péninsule arabe ou du golfe Persique. Avec un peu plus de curiosité sur l’identité exacte de ses clients, la Citybank aurait peut-être pu se dispenser de financer les pilotes suicidaires installés en Floride. Au moins depuis les attentats contre les ambassades américaines en Afrique de l’Est et le dernier en date, visant l’USS Cole, on pouvait s’attendre à un minimum de vigilance. Or, le trésorier d’Al-Qaïda, n’a eu semble-t-il aucune difficulté pour transférer des fonds au chef des commandos, l’Égyptien Mohammed Atta, par le truchement du siège new-yorkais de la Citybank.

Ambivalence de la puissance technicienne

L’attaque terroriste contre le World Trade Center et le Pentagone est à replacer dans le contexte global des sociétés techniciennes. Il y a déjà presque un demi-siècle, Jacques Ellul a montré que le phénomène technique se caractérisait notamment par les concepts d’unité et de totalisation.
La technique fonctionne comme un réseau de ramifications complexes bousculant les distinguos traditionnels opposant la forme au contenu, ou le civil au militaire. Qui peut garantir, par exemple, l’usage pacifique de l’industrie nucléaire, pharmaceutique ou chimique ? À part la couleur de la bâche, en quoi se différencie un camion militaire d’un camion civil ?
Si les terroristes utilisent désormais des fournitures scolaires dans leur panoplie (cutters), ils savent aussi transformer un avion de ligne en arme de guerre. On retrouve cette unité d’un système composé d’éléments interdépendants dans le phénomène des réactions en chaîne déclenché par l’attaque du 11 septembre : krach boursier, faillite des compagnies aériennes, licenciements dans l’industrie aéronautique et le secteur du tourisme, chute des cours du pétrole, réduction des budgets de communication, baisse de la consommation et risque de récession économique… Sans être à l’origine de tous ces phénomènes, les attentats ont pour le moins joué le rôle d’accélérateur de tendances.
En outre, la spécialisation implique une totalisation. Chacune des parties compte moins que le système de connexions les liant entre elles. Ce qui fait la force du système technicien mais aussi sa faiblesse. La structure par réseaux augmente la fragilité de sociétés techniciennes rendues vulnérables du fait même de leur haut degré de complexité.
Pour les terroristes modernes, les cibles ne manquent pas. On pense aux virus sur la toile, aux maladies transmises par voie postale (on a recensé en France une moyenne de cent fausses alertes par jour au bacille du charbon), à des marées noires organisées, à l’empoisonnement du réseau d’eau potable d’une ville ou au système de climatisation d’un grand hôtel ou d’un hôpital sans parler des nœuds de communication : aéroports, gares, centrales électriques ou nucléaires.
Les tours géantes où l’on concentre la population d’une ville moyenne sont la parfaite illustration de la fragilité de ce que Alain Gras nomme les macro-systèmes techniques.
Les auteurs de l’attentat du World Trade Center ne s’y sont pas trompés, se payant le luxe de passer, auprès d’une partie de l’opinion internationale et de l’intelligentsia européenne, pour les nouveaux David terrassant le Goliath américain.
Dans nos sociétés modernes, la technique est ambivalente, car elle libère autant qu’elle aliène. Elle crée des problèmes aussitôt qu’elle en résout et s’accroît d’elle-même par les solutions – techniques – qu’elle apporte. De nouveaux équipements sont déjà à l’étude pour renforcer la sécurité des transports aériens. Ils seront déjoués un jour par une nouvelle génération de terroristes, laquelle suscitera à son tour de nouvelles parades.
Mais le progrès technique a un prix, qui n’est pas seulement financier. Ses effets négatifs sont inséparables des effets positifs, et ce progrès comporte toujours un grand nombre de conséquences imprévisibles. Il est sans doute du devoir de nos gouvernants de chercher à tout prévoir. Il est non moins certain que la prudence nous invite à garder à l’esprit la part de risques inhérents à toute société fondée sur la puissance technicienne.
Il est également sage de se méfier de tous les discours promettant de concilier sécurité et liberté à l’intérieur de l’État, comme de tous ceux prétendant combiner la guerre et la justice hors de ses frontières. À cet égard, le nom de code de la riposte militaire, Infinite Justice puis Liberté immuable, peut être interprété comme le titre du film de propagande projeté par le gouvernement américain sur le grand écran mondial.

La riposte : l’Afghanistan bombardé au nom de la liberté

La guerre est-elle « la continuation de la politique par d’autres moyens » ou au contraire, Michel Foucault a-t-il raison d’inverser la formule de Clausewitz en faisant de la politique la continuation de la guerre ? En l’occurrence, on a pu dire ici — non sans quelques raisons — qu’elle était « l’absence de politique par d’autres moyens. »
Dès l’après-midi du 11 septembre, commence la guerre des images et des mots. Plus tard, George W. Bush qualifiera l’action militaire engagée en Afghanistan de « bataille de la civilisation ».

Guerre des mots et mots de la guerre

La communication est sans doute à la propagande ce que la publicité est à la réclame mais si l’habillage change, l’objectif demeure. Jacques Ellul a démontré que, contrairement aux idées reçues, l’information (domaine du Bien et de la Vérité) ne se distingue pas si facilement de la propagande (instrument du Mal et du mensonge). Loin de s’exclure l’une l’autre, l’information est la condition d’existence même de la propagande. En outre, la propagande est une nécessité pour les gouvernants comme pour les gouvernés. Elle répond à une volonté de participation politique et rassure en simplifiant une réalité rendue plus complexe par la multiplication de l’information. Le discours politique du président Bush constitue une excellente illustration de ses thèses.

Le Bien contre le Mal

« La lâcheté sans visage s’en est prise ce matin à la liberté, et la liberté se défendra. Je veux rassurer le peuple américain, déclare George W. Bush le mardi 11, les États-Unis poursuivront et puniront les responsables de ces viles attaques. »
Au-delà du recours à la classique figure de rhétorique de la personnification, le discours présidentiel se situe immédiatement au plan moral, pour mieux évacuer la dimension politique. La lâcheté (terroriste) s’oppose à la vertu (américaine). Ce n’est pas un État, ce n’est pas une superpuissance voire ce que certains nomment aujourd’hui une hyperpuissance, qui a été attaquée, pas même un pays, c’est une valeur, et la plus belle, la plus noble : la Liberté (incarnée par l’Amérique).
Ici les « blancs » du discours comptent largement autant que les idées exprimées. Le Président ne prononce pas un seul mot sur la politique étrangère de « l’Empire le plus puissant de l’Histoire » (Arno J.Mayer), sur ses intérêts stratégiques dans le monde ou sur ses alliances au Moyen-Orient. Le soir même, en direct du Bureau ovale, il poursuit sur le registre de l’omission : « Ces meurtres en masse visaient à effrayer notre nation et à la plonger dans le chaos et le repli. Mais ils ont échoué. Notre pays est fort. Un grand peuple s’est levé pour défendre une grande nation. »
Parler de meurtre est encore une façon de dépolitiser en criminalisant l’adversaire. Le politique cède la place à la police. Il s’agit là aussi de rassurer la population en réveillant la fibre patriotique. Grand peuple, grande nation. Les variantes sont destinées à marteler la même idée. La redondance est volontaire. Bush utilise à nouveau la personnification : L’Amérique s’est levée comme un seul homme ! Dans ce contexte de crise majeure, le Président cherche à renforcer le sentiment d’unité nationale. « Aujourd’hui, notre pays a vu le mal, ce qu’il y a de pire dans la nature humaine. Nous y avons répondu par ce qu’il y a de meilleur en Amérique : l’audace de nos sauveteurs, les soins portés à autrui. (…)
George W. Bush demeure sur le registre de la personnification : voir le Mal ! Comme s’il s’agissait du mal absolu, et comme s’il était tout entier contenu dans les images de l’attentat. Le pays a vu le mal, comme on dirait « il a vu le diable ». Au pire, on répond par le meilleur. Le Président exprime là une représentation manichéenne du monde. La noirceur de l’âme humaine opposée à un concentré de vertus américaines. Il s’agit d’une symétrie factice, dans la mesure où l’aide aux victimes constitue une obligation dans le cadre des sociétés modernes (État-Providence et/ou État Zorro) et que la véritable réponse viendra plus tard, sous la forme de représailles militaires. « Ce sont la liberté et la démocratie qui ont été attaqués », déclare-t-il le mercredi. « Ce sera [a monumental struggle of good versus evil ] un combat monumental du Bien contre le Mal. Mais le Bien l’emportera. »
George Bush père comparait Saddam Hussein à Adolf Hitler. Le fils ressuscite la terminologie reaganienne de l’Empire du Mal désignant à l’époque l’URSS et traduit — inconsciemment ? — sa vision simpliste pour ne pas dire infantile du monde. À croire qu’il annonce un nouvel épisode de Starwars ! Le 13 septembre enfin, il lâche le mot de croisade au moment où l’on redécouvre les thèses de Samuel Huntington, terme particulièrement mal choisi pour quelqu’un voulant éviter l’amalgame entre Islam et terrorisme.
On pourrait multiplier à l’envi les déclarations où le manichéisme le dispute au simplisme binaire : le Bien contre le Mal, la Démocratie contre l’archaïsme, la Civilisation contre la Barbarie, la lumière contre les ténèbres, le Bon contre le Méchant… Oussama Ben Laden jouant à merveille le rôle du croquemitaine, de génie du Mal, un chef du Spectre version James Bond converti à l’islamisme radical.
Comme en écho du lapsus ( ?) présidentiel, sur le même mode manichéen opposant l’Oumma (la nation musulmane ou la communauté des croyants) au reste du monde, les dirigeants d’Al-Qaïda lui répondront le dimanche 7 octobre, moins de deux heures après le début des frappes américano-britanniques sur le sol afghan.

Djihad contre croisade

« La guerre des croisades promises par Bush a effectivement commencé », affirme le porte-parole de la secte politico-religieuse. Après avoir appelé au djihad, il évoque ces « milliers de jeunes qui veulent autant mourir que les américains veulent vivre ».
Le musulman authentique est décrit par ces « fous de Dieu » comme celui qui tient davantage au respect de sa foi qu’à sa propre vie (ici-bas). Le thème est récurrent dans le discours de l’islamisme radical : la cause mérite que l’on sacrifie sa vie pour elle et les moudjahidin n’ont pas peur de mourir. Les propos de Ben Laden s’inscrivent dans cette logique.
« Voici l’Amérique frappée par Allah, dans son point le plus vulnérable, détruisant, Dieu merci, ses édifices les plus prestigieux, et nous remercions Allah pour cela. Voilà l’Amérique remplie de terreur, du nord au sud et d’est en ouest, et nous remercions Dieu pour cela. »
Tout au long de sa déclaration, Ben Laden se réfère à l’Amérique et non pas à un pays particulier, les États-Unis. L’Amérique, non comme continent, mais comme entité maléfique. Outre l’omniprésence des références à Dieu, il est question de « point le plus vulnérable » (le talon d’Achille ou le colosse aux pieds d’argile) et d’édifices « prestigieux » (prestige, honneur, humiliation : confirmation que les cibles étaient bien, avant tout, des symboles). L’Amérique « remplie de terreur » : divine, bien sûr ! « Ce que l’Amérique endure aujourd’hui ne constitue qu’une infime partie de ce que nous [les musulmans] endurons depuis des dizaines d’années. »
Le procédé rhétorique de légitimation consiste à présenter l’attentat sanglant du 11 septembre comme un juste retour des choses, et encore, la souffrance causée serait infiniment moins grande que la souffrance subie. Il s’agit de faire passer la victime pour le bourreau, de justifier auprès de l’opinion publique — musulmane en particulier mais pas exclusivement — l’opération consistant à faire payer à des employés de bureau anonymes, à des gens ordinaires, y compris des musulmans, les conséquences de la politique internationale du gouvernement américain.
D’où l’importance du recours au terme générique d’Amérique. La personnification permet ce tour de passe-passe. Ce ne sont pas des milliers de citoyens américains qui ont été tués, blessés, endeuillés, ou seulement traumatisés… mais l’Amérique, un être abstrait et maléfique selon la thématique du « Grand Satan » naguère utilisée par l’Iran de l’ayatollah Khomeini. « Notre nation [Oumma] subit depuis plus de 80 ans cette humiliation ; ses fils sont tués et son sang coule ; ses lieux saints sont agressés sans raison. »
« Notre nation ». Ben Laden s’adresse à cette nation encore imaginaire qu’il s’agit précisément de construire ou d’inventer. Il parle en son nom. Il parle d’elle, à elle, et à ses ennemis. Ce faisant, il commence à la faire exister réellement… dans les esprits ou les représentations mentales. « Quand dire, c’est faire » . Il s’agit de passer de la nation potentielle (plus d’1,2 milliard de musulmans répartis dans le monde) à la nation réelle. Si l’on accepte de définir le nationalisme comme l’adoration de la société par elle-même, n’oublions pas que ce ne sont pas les nations qui engendrent les nationalismes, mais le nationalisme qui crée les nations .
« Dieu a dirigé les pas d’un groupe de musulmans, un groupe d’avant-gardistes, qui a détruit l’Amérique, et nous implorons Allah d’élever leur rang et de les recevoir au paradis. »
Conformément à la stratégie habituelle du réseau terroriste Al-Qaïda, l’attentat n’est pas expressément revendiqué. Ben Laden se félicite du succès de l’opération, sans toutefois s’en attribuer la paternité. Il entretient le doute en privant l’ennemi d’aveux circonstanciés. On peut y voir le respect de la ligne suivie dès l’origine de la confrontation opposant le régime des talibans au gouvernement américain : arguer de l’absence de preuves pour justifier le refus de livrer Ben Laden.
L’argument servira d’ailleurs de leitmotiv en terres d’Islam : « Si Oussama est bien le responsable des attentats du 11 septembre, pourquoi l’Amérique n’en donne-t-elle pas les preuves ? » On peut aussi interpréter cette absence de revendications à la lueur de l’information selon laquelle le fondateur d’Al-Qaïda ne serait qu’un « scélérat d’opérette », manipulé par un « gouvernement international de l’Islam » commanditaire de l’assassinat du commandant Massoud et des attaques terroristes ayant ensanglanté les États-Unis.
Mais la thématique des aveux et des preuves formelles vise surtout l’opinion publique occidentale et elle fait sens dans le cadre d’une justice humaine. Or, le message a ici un second destinataire : l’opinion publique musulmane, à laquelle s’adresse l’information principale : le véritable instigateur de l’attentat du 11 septembre n’est autre que Dieu lui-même ! Ben Laden, en la circonstance, n’étant que son humble porte-parole ou son modeste interprète. « Quand ils [le groupe de musulmans] ont riposté, au nom de leurs fils opprimés et leurs frères et sœurs en Palestine et dans beaucoup d’autres pays musulmans, le monde entier s’est indigné, comme l’ont fait les mécréants et les hypocrites. »
Le verbe « riposter » vise à légitimer l’attentat. Il s’agissait après tout d’un acte de légitime défense. Les musulmans sont opprimés par les Américains, il est normal qu’ils se défendent. La référence à la Palestine — très récente dans son discours — vise à étendre son potentiel de sympathie. Depuis la création de l’État d’Israël, l’antisionisme constitue un puissant vecteur d’unification de l’opinion publique musulmane, bien au-delà du Proche et du Moyen-Orient. Il a touché là une corde sensible, comme en témoigne, aujourd’hui encore, l’explosion de sa cote de popularité auprès de la rue arabe et d’une partie de la jeunesse africaine.
Dans le contexte de la seconde Intifada (the Aqsa intifadeh), Ben Laden instrumentalise la cause palestinienne. Il se garde bien de dire que l’OLP a condamné l’attentat et que Yasser Arafat s’est fait filmer en train de donner son sang en signe de solidarité avec les victimes. « Les Américains sont des débauchés qui se sont alliés au mal en soutenant le bourreau contre la victime et l’injuste contre l’enfant innocent, et Dieu leur a infligé ce qu’ils méritent. »
Après une allusion on ne peut plus transparente au soutien des États-Unis à la politique israélienne, il martèle l’idée selon laquelle l’attentat est en réalité un châtiment divin et que les terroristes n’ont fait qu’exécuter la volonté d’Allah.

Avec nous ou contre nous

« Ces événements ont divisé le monde entier en deux parties : ceux qui ont la foi et sont sans hypocrisie, et ceux [qui sont] des mécréants ; que Dieu nous en préserve ! »
L’hypocrite et le mécréant font partie du vocabulaire coranique comme l’injuste et l’incrédule. Le simplisme du discours contraste avec la complexité du réel. Le message de Ben Laden constitue le symétrique inverse de celui de George W. Bush: « Either you are with us, or you are with the terrorists. » Mais si le premier prétend combattre l’injustice (au nom de l’Islam) et le second défendre la liberté (immuable), les discours sont en partie interchangeables. Ben Laden revendique la liberté pour tous les musulmans opprimés, et Bush conduit sa guerre de représailles pour faire œuvre de justice.
Au serment du fondateur d’Al-Qaïda répondra, un mois plus tard, celui du président américain devant l’Assemblée générale de l’ONU : « L’heure de la justice viendra. (…) Je fais cette promesse à toutes les victimes de ce régime : les jours des talibans qui protègent les terroristes, font du trafic d’héroïne et brutalisent les femmes sont comptés. (…) Nous avons l’occasion d’écrire l’histoire de notre époque, celle du courage défaisant la cruauté et de la lumière triomphant des ténèbres. »
Les deux locuteurs partagent la même vision manichéenne du monde. On se trouve en présence d’une véritable relation de rivalité mimétique pouvant illustrer la théorie de René Girard. La ressemblance va se nicher dans des domaines inattendus comme celui de la santé. Le président Bush jurant publiquement qu’il n’a pas contracté la maladie du charbon (anthrax), Ben Laden expliquant à la presse pakistanaise que « ses reins vont très bien ». « Tout musulman doit se dresser pour défendre sa religion car le vent de la foi et du changement a soufflé pour anéantir l’injustice dans la péninsule de Mohamed. »
Aux Américains qui se lèvent répondent donc les musulmans qui se dressent. La Péninsule arabique est une terre sacrée, car le prophète est né et a vécu à La Mecque. Ben Laden reproche aux actuels dirigeants de l’Arabie saoudite de tolérer la présence d’infidèles (soldats américains stationnés depuis la guerre du Golfe) à proximité des Lieux saints de l’Islam : « À l’Amérique, j’adresse des mots comptés. Je jure par Dieu que l’Amérique ne connaîtra plus jamais la sécurité avant que la Palestine la connaisse et avant que toutes les armées occidentales athées quittent les terres saintes. »
Il y a là comme une figure de construction réciproque du monstre. Dans les heures ayant suivi l’attaque terroriste, le nom seul de Oussama Ben Laden a été jeté en pâture à la presse et à l’opinion. La rhétorique présidentielle et médiatique s’est focalisée sur cet épouvantail. L’intéressé colle donc à son personnage avec application et non sans talent. En prophète inspiré d’Allah, il prend complaisamment la pose du justicier défiant l’Empire à lui tout seul.

Guerre des images et images de guerre

Au-delà des menaces proférées à l’encontre de l’Amérique, ce dimanche 8 octobre, le succès de l’opération de communication réside d’abord dans l’effet de contraste entre nos écrans neigeux, où l’on ne voit rien des bombardements (quelques points verts dans la nuit noire), et l’apparition soudaine, à la lumière du jour, de l’ennemi public n° 1, une fois sa diatribe terminée, sirotant son thé devant sa caverne avec la sérénité du prophète.

Le prophète et le guerrier

Si l’on veut s’arrêter quelques instants sur la communication non verbale, la mise en scène audiovisuelle de ce discours ne peut que déconcerter le téléspectateur occidental habitué à d’autres codes. Elle provoque chez lui un sentiment de fascination/répulsion ou pour le moins d’inquiétante altérité. A contrario, en terre d’Islam, elle contribue à renforcer l’aura du leader charismatique.
Une grotte dans le désert pour seul décor. Les musulmans du monde entier savent que Mahomet s’était caché trois jours et trois nuits dans une grotte près de La Mecque, pour échapper à ses ennemis qui avaient juré sa mort. En son temps, le prophète haranguait la population pour lui demander de renoncer au culte des idoles et d’adorer le Dieu unique. Son clan (des Hachémites) subit alors des persécutions. En proie à l’hostilité des oligarchies et des chefs religieux polythéistes, Mahomet dut alors fuir La Mecque, contraint de s’exiler, en Abyssinie d’abord, puis, lors d’une seconde émigration (l’Hégire) dans l’oasis qui deviendra Médine.
Ben Laden aujourd’hui, comme le prophète jadis, a lui aussi été expulsé de son pays, l’Arabie saoudite (1991), puis renvoyé du Soudan (1996), avant de trouver refuge à Kandahar, chez les talibans. Mahomet s’était lui aussi caché avant de faire triompher sa cause par les armes : en 630, à la tête d’une troupe de 10 000 hommes, il était retourné à La Mecque en chef de guerre victorieux.
Les mains croisées, les yeux mi-clos, dans une attitude de méditation Ben Laden est sagement assis sur les talons au milieu de trois autres barbus assis en tailleur. La position du corps est conforme au rite musulman codifiant les cinq prières quotidiennes. Il adopte la posture à la fois du sage et du guerrier. Comme le prophète ! Barbe de religieux ; treillis militaire et turban blanc ; une lampe à pétrole est posée sur un rocher, au fond, dans l’alignement de l’Égyptien Ayman Al-Zawahri, ex-leader du Djihad islamique, médecin et conseiller de Ben Laden.
Son arme fétiche, le Kalakov (AK-74), prise à un soldat russe à l’issue d’un combat, posée sur la paroi de la grotte, est visible, mais seulement en arrière-plan durant une bonne partie de son intervention. Elle est là pour rappeler le Djihad, et peut-être aussi que l’Islam des temps héroïques a triomphé par l’épée. Dans les précédentes cassettes de propagande, le chef d’Al-Qaïda entretenait sa réputation de cavalier intrépide et de tireur d’élite. Le Kalakov évoque également la guerre victorieuse contre l’Armée rouge. Message : les musulmans vaincront demain le « tigre de papier » américain comme ils ont vaincu hier le Grand Satan soviétique.
Mais Oussama Ben Laden n’aurait pas pu jouer les Fantômas sans la complicité de la chaîne d’information en continu Al-Jazira, et surtout, sans le suivisme des télévisions occidentales converties à la seule religion du profit, donc de la course à l’audience.

Logique commerciale et logique politique : des télévisions sous influence

Au nom de la défense nationale, dès le lendemain, 8 octobre, les responsables des principaux networks américains seront fermement rappelés à l’ordre après ce moment d’égarement. Sous le prétexte fallacieux que les vidéos d’Al-Qaïda pouvaient contenir des messages codés destinés à déclencher de nouvelles attaques terroristes, la Maison blanche demanda aux grandes chaînes américaines de visionner, avant diffusion, toutes les images fournies par la télévision qatarie.
Le résultat a sans doute dépassé les espérances des conseillers pour la sécurité nationale, puisque les images de Ben Laden ont pratiquement disparu des écrans. L’autocensure a également joué dans la presse écrite. Alors que dans son numéro du 1er octobre, Time publiait en couverture la photo de Ben Laden avec pour seule légende : Target (la cible), il fallait les semaines suivantes scruter attentivement les pages intérieures pour trouver de maigres extraits de sa déclaration de guerre à l’Amérique.
Bernard-Henri Lévy a exprimé l’opinion de beaucoup, en qualifiant Al-Jazira de « chaîne de Ben Laden ». D’un point de vue occidental, l’accusation n’est pas sans fondements. Elle mérite toutefois d’être relativisée, sinon nuancée. Il est un fait que, jusqu’à la prise de Kaboul par l’Alliance du Nord, la « CNN du monde arabe » a bénéficié d’une situation de monopole obligeant les télés du monde entier à rediffuser ses images affublées d’un large bandeau en indiquant la provenance.
Mais précisément, Al-Jazira s’est trouvée en Afghanistan dans une position comparable à celle de CNN durant la guerre du Golfe. Alors que la chaîne de Ted Turner passe toujours aux yeux de l’opinion publique internationale pour un pur produit culturel « made USA » au même titre que Coca-Cola, son correspondant avait été le seul autorisé à rester à Bagdad. Le pouvoir irakien avait ainsi accordé des moyens exceptionnels à Peter Arnett, qui jouissait de l’exclusivité en contrepartie de la censure. Parce que CNN montrait au monde entier les dommages causés par les bombardements américains sur la population civile, elle fut accusée de faire le jeu de Saddam Hussein.
Il en est allé de même avec Teyssir Allouni, l’unique reporter autorisé à rester dans la capitale afghane avant l’inversion du rapport de forces militaire. Insistant sur les erreurs de frappes et les victimes civiles, montrant complaisamment des cadavres dans des villages bombardés par l’aviation américaine, donnant la parole exclusivement aux Kaboulis dénonçant cette guerre contre l’Islam, exhibant les propres enfants de Ben Laden armés jusqu’aux dents chantant les louanges de « l’émir des croyants », le mollah Omar, avec pour toile de fond les carcasses d’un hélicoptère et d’un avion prétendument abattus par les talibans, le journaliste a rendu Al-Jazira très impopulaire auprès de Washington.
Accusée par les autorités américaines de répandre la propagande d’Al-Qaïda, la chaîne arabe répondit par une rétrospective diffusée en boucle de visages mutilés sur des lits d’hôpitaux, d’enfants estropiés et de bébés défigurés au nom de cette prétendue « bataille de la civilisation ». De son côté, la direction de CNN contraint ses employés d’assortir chaque image de victimes civiles des bombardements américains d’un rappel en forme de rituel : « Les talibans protègent des terroristes responsables de la mort de 5 000 personnes innocentes . »
Si Al-Jazira n’a pas convaincu les Occidentaux de sa neutralité en refusant de trancher entre « la guerre contre le terrorisme, comme dit l’Amérique » et « la guerre contre les impies, comme dit Al-Qaïda », le pays de la liberté de la presse et du Premier Amendement a battu tous les records en matière de contrôle des images.

Des images sous contrôle

Au nom de la sécurité de ses soldats, le Pentagone a même étendu son emprise aux documents photographiques. Pendant la première moitié du conflit, faute de journalistes indépendants sur place, les médias désireux d’illustrer la présence américaine au sol ont dû se contenter des seules images des commandos É-U prises et sélectionnées par le département de la Défense.
La fièvre patriotique déclenchée au lendemain des attentats ne s’est pas limitée à l’explosion des ventes de bannières étoilées. Alors qu’à la différence du conflit vietnamien, la presse américaine a plutôt péché par excès d’autocensure, les journalistes ont été accusés de mettre en danger la vie des « Boys » en fournissant à l’ennemi des renseignements trop précis. Procès d’intention quand on sait que les dites informations émanaient des briefings ou du site Web des chargés de communication du Pentagone mais ce type de fantasme en dit long sur les attentes d’une bonne partie de l’opinion. Les journaux s’étant risqués à publier les images de bébés afghans tués par des bombes américaines ont été agonis d’injures. Le concept de « dommages collatéraux » est acceptable, à condition précisément de rester au niveau d’une abstraction désincarnée !
Ellul ne se trompait pas lorsqu’il décrivait la relation de complicité unissant le propagandiste au propagandé. Le citoyen de base n’a aucune envie de voir des photos de nourrissons massacrés, alors que le président Bush en personne lui a parlé d’une lutte du Bien contre le Mal, menée par une nation résolument bonne et pacifique, mais détestée car incomprise. « Le peuple afghan va connaître la générosité de l’Amérique. En même temps que nous frapperons des cibles militaires, nous larguerons des vivres et des médicaments » avait-il promis le jour même où Ben Laden proférait ses menaces à la télévision.
Les petits conteneurs jaunes renfermant les rations alimentaires ayant la même couleur que les explosifs dispersés par les bombes à fragmentation ont entraîné bien des méprises, pour employer un euphémisme. Combien de victimes pour combien de vies sauvées ? Le bilan humanitaire de ces largages télégéniques pourrait s’avérer un cruel exercice pour son promoteur. Mais quel était l’objectif visé : persuader le monde de la bonté américaine ou entretenir la bonne conscience des partisans de cette guerre (plus de 80 % selon les sondages), déjà ultra-majoritaires dans le pays ?
Dans le même sens, les photos des prisonniers de Guantanamo, consultables en ligne sur le site officiel de l’US Navy, n’avaient rien de choquant pour un public américain trop heureux de voir enfin les méchants sous les verrous. A contrario, les mêmes images de ces détenus, en combinaison orange, aveuglés, menottes aux poignets et entraves aux pieds, transportés certains sur une civière, ont indigné les partenaires européens de la coalition. Leur diffusion à la télévision et dans la presse s’est révélée dysfonctionnelle dans la stratégie de communication américaine. La barbarie avait-elle changé de camp ? Était-ce bien là cette « bataille de la civilisation » promise par Bush ?
Aux consommateurs d’images que nous sommes, devenus boulimiques depuis le 11 septembre, Ellul rappelle que nous aurions tort de prendre le réel pour le vrai. Alors que la parole relève de la vérité — et donc aussi du mensonge —, l’image peut parfaitement coller à la réalité sans jamais être vraie. La vue donne à voir l’évidence ; la parole, toujours incertaine, l’exclut.

Guerre contre la démocratie et démocratie dans la guerre

La guerre oblige chacun de nous a choisir son camp. Elle oriente notre regard, conditionne notre mémoire visuelle, nous fait voir ce que nous voulons voir et oublier les images qui ne cadrent pas avec nos grilles de lecture. La propagande rassure, car elle filtre, ordonne et simplifie. Mais il faut manifester une belle outrecuidance intellectuelle pour croire la propagande (mensongère) réservée au bon peuple et l’information (véritable) aux élites.

Guerre juste ou guerre nécessaire ?

Il faut pareillement faire preuve de beaucoup de candeur ou de cynisme pour croire au discours de la guerre juste. Car n’en déplaise à Michael Walzer et aux soixante signataires de la Lettre d’Amérique, il n’y a pas de guerres justes, il n’y a que des guerres nécessaires ! Invoquer saint-Augustin n’y pourra rien changer.
Non, la contre-attaque américaine n’est pas la guerre de La liberté contre Le terrorisme mais celle d’un État – démocratique – défendant légitimement ses intérêts de puissance au nom de valeurs à prétention universaliste.
D’abord, la liberté ne peut faire la guerre, même si l’on prétend la faire en son nom. La violence est toujours du domaine de la nécessité, c’est-à-dire l’antithèse de la liberté. Ensuite, il conviendrait de ne pas confondre la liberté comme valeur, comme idéal, et sa traduction, par nature imparfaite , dans l’American way of life.
Enfin, le terrorisme est une notion éminemment subjective pouvant recouvrir des réalités très différentes. On se souvient que les nazis l’utilisaient pour disqualifier la résistance française durant l’Occupation. On voit bien aujourd’hui l’intérêt d’un Vladimir Poutine à présenter ainsi les indépendantistes tchétchènes qui risquent d’être sacrifiés sur l’autel de l’antiterrorisme, avec la honteuse bénédiction des Occidentaux.
À défaut de pouvoir les empêcher, les organisations internationales se sont contentées de codifier les guerres. Les membres de l’Union européenne ont défini comme terroriste « tout acte destiné à tuer ou blesser grièvement un civil, ou toute autre personne qui ne participe pas directement aux hostilités dans une situation de conflit armé, lorsque, par sa nature ou son contexte, cet acte vise à intimider une population ou à contraindre un gouvernement à accomplir ou s’abstenir d’accomplir un acte quelconque ».
Qui pourrait jurer que cette définition n’englobe pas les bombardements et l’embargo dont souffre la population irakienne depuis dix ans ? Comme à son habitude, la critique de Noam Chomsky est encore plus impitoyable à l’égard des puissants : « En pratique, le terrorisme est la violence commise contre les Etats-Unis — quels qu’en soient les auteurs. On aura du mal à trouver à cela une exception dans l’histoire. »
L’article 51 de la charte des Nations-unies reconnaît un droit naturel (inherent right) à la légitime défense en cas d’agression armée. Ce droit pose alors la question de la proportionnalité de la riposte. Les conventions de Genève distinguent objectifs civils et militaires et tendent à proscrire l’usage disproportionné de la force. Le problème de la proportionnalité ne se réduit pas à sa dimension juridique, et pose à l’évidence des questions d’ordre moral. Les théoriciens de la guerre juste se réfèrent d’ailleurs à cette notion.
La stratégie du tapis de bombes adoptée dans le cadre de l’opération « Liberté immuable » ne pouvait qu’engendrer un sentiment de malaise parmi les esprits les mieux disposés à l’égard des Ètats-Unis. Les moyens employés en Afghanistan en décembre ont suscité des remords chez ceux-là mêmes qui, sous le coup d’une légitime émotion, s’étaient proclamés « tous Américains » en septembre.
Fallait-il brûler la botte de foin pour trouver l’aiguille ? Sous prétexte que Ben Laden était aussi difficile à chercher qu’une aiguille dans une botte de foin, avait-on le droit de brûler toute la botte, et une partie du champ ? En bombardant à outrance un pays déjà ravagé par la guerre, la sécheresse et la famine, on n’a fait qu’ajouter des victimes aux victimes. Les tonnes de bombes déversées autour de Tora Bora ont causé la mort de nombreux civils, alors que la panoplie américaine comportait une vaste gamme d’armes intelligentes et de projectiles guidés par satellite avec une précision de dix mètres.
Sans ignorer ce que cette comptabilité a de sordide, on peut déjà prévoir, dans les temps à venir, une révision à la hausse des « dommages collatéraux » en Afghanistan inversement proportionnelle au nombre de morts avérées des attentats new-yorkais, évalué en septembre à plus de 6 000 et à moins de la moitié six mois plus tard.
Le président Bush a feint de découvrir après le 11 le sort atroce réservé aux femmes afghanes. Sans le savoir, il a employé pour justifier sa guerre — ô ironie de l’Histoire — les arguments invoqués à l’époque par Georges Marchais, leader du PCF, pour se féliciter de l’intervention soviétique de 1979 : mettre fin à un régime féodal humiliant les femmes. Mais cet argument est réversible, et constitue, au mieux, une justification a posteriori.
La violation des droits de l’homme en général et ceux de la femme en particulier, sans parler de la scandaleuse destruction des bouddhas géants de Bamyan, n’ont pourtant pas empêché l’administration américaine — colonisée par un lobby pétrolier désireux de relancer ses projets de gazoduc en Asie centrale — de négocier avec le gouvernement taliban. Jusqu’en juillet, trois mois avant les attentats, le marché étant encore le suivant : la livraison de Ben Laden contre une reconnaissance internationale du régime. D’un strict point de vue de Real Politik, l’avenir a montré qu’il eût été plus judicieux d’aider le principal adversaire des talibans. Mais le commandant Massoud avait le défaut d’être soutenu par les Russes !

L’effet Frankenstein

Pour rester sur ce registre, faut-il rappeler que l’instigateur présumé des attentats du 11 septembre fut longtemps un auxiliaire précieux des États-Unis, armé et formé par une CIA prête à tout, et à n’importe quoi, dans son combat contre le communisme international. En équipant ses troupes, de missiles Stinger notamment, les Américains en ont fait un héros victorieux de la lutte antisoviétique en Afghanistan. Pour des raisons qui lui appartiennent, la créature s’est retournée contre son créateur à l’issue de la guerre du Golfe. Où l’on découvre que les ennemis de nos ennemis ne sont pas toujours nos amis….
Dans le même sens, le partenariat pour convenances mutuelles unissant Washington à Islamabad a conduit les É-U à fermer les yeux sur les violations des droits de l’homme au Pakistan et sur la fabrication illégale d’une arme nucléaire, qualifiée symboliquement de « bombe islamique » par le président Bhutto lui-même. Sans l’aide du gouvernement pakistanais, sous-traitant les intérêts américains dans la région, sans l’appui de ses « volontaires » et de ses services secrets, les talibans n’auraient jamais pu s’emparer de Kaboul.
Parce qu’ils continuaient de raisonner dans un contexte de guerre froide, voire dans la logique d’un nouveau Grand Jeu faisant de l’Alliance du Nord le cheval de Troie de l’ex-Union soviétique, les États-Unis ont soutenu les militaires Pakistanais qui ont installé au pouvoir les talibans, lesquels ont ensuite protégé Ben Laden et sa centrale terroriste. L’idée était britannique, le financement saoudien, l’exécution pakistanaise, mais la conception de cette bombe à retardement incombe au gouvernement américain.
Il ne saurait être question de faire passer ici une explication sociale ou historique pour une justification subreptice. Aucun crime, réel ou supposé, du gouvernement des États-Unis ne peut prétendre excuser l’horreur des attentats. Inutile d’invoquer Dilthey ou Weber pour bien distinguer, au plan analytique, les différences entre expliquer et comprendre d’une part, et justifier au plan éthique d’autre part. Interpréter ou non le terrorisme moderne comme l’une des manifestations de la raison calculatrice ou de la rationalité instrumentale, c’est pour chacun questionner la part d’arbitraire de son propre système de valeurs.
Au nom de l’anti-impérialisme, un certain nombre d’intellectuels se sont empressés de se désolidariser de la riposte américaine en invoquant sa politique inique au Proche-Orient et cruelle à l’égard du peuple irakien. Or, le conflit israélo-palestinien n’explique pas plus l’attaque terroriste du 11 septembre que la crise économique n’explique la Shoah. En outre, on aurait du mal à citer le nom d’un seul chef d’Etat européen en ayant fait davantage que Carter et Clinton pour essayer de ramener la paix dans cette partie du monde. Que l’on sache, ce ne sont pas les Américains qui ont fait capoter les accords de septembre 2 000, mais les plus intransigeants des deux camps !
Quant à l’Irak, ceux qui parlent des enfants irakiens morts des conséquences de l’embargo — en gonflant outrageusement des chiffres déjà terribles : six cent mille selon l’Unicef, de un à un million et demi selon leurs propres statistiques — n’évoquent jamais le sort des cent cinquante mille Kurdes exposés aux armes chimiques et biologiques selon la volonté de Saddam Hussein. En une seule journée, le 17 mars 1988, son armée a gazé une ville du Kurdistan Irakien provoquant la mort de sept mille civils dans une atroce agonie.
Depuis la fin de la seconde guerre mondiale selon Ellul, il est généralement admis qu’en matière de propagande, « la vérité paie ». À partir de faits exacts, on donne des interprétation spécieuses, ou l’on applique la méthode du « barbouillage » consistant à associer des faits n’ayant aucun lien entre eux. Après l’exemple Irakien, la guerre en Afghanistan nous montre aujourd’hui que la meilleure propagande, c’est-à-dire la plus efficace au plan technique, ne se construit pas sur des mensonges, mais à partir d’informations incomplètes ou partielles. Le Bureau de l’Influence stratégique (OSI), créé secrètement par le Pentagone après le 11 septembre pour mener la guerre de l’information, a encore de beaux jours devant lui.

La démocratie face à ses ennemis

« La guerre contre le terrorisme se jugera à son résultat final » a d’ores et déjà prévenu le président Bush. Autre façon de dire que la fin justifie les moyens ! Après la chute du régime taliban, au gré des opérations Anaconda et autres Harpoon, l’expédition punitive contre l’organisation terroriste Al-Qaïda ressemble de plus en plus à une ingérence dans une guerre civile, avec tous ses risques d’enlisement et de dérives.
La désignation publique d’un « axe du Mal » (Irak, Iran, Corée du Nord) combinée à la révision probable de leur doctrine nucléaire semble vouloir annoncer une nouvelle politique étrangère pour les États-Unis faisant de la chasse aux « parasites terroristes » une priorité absolue. À quel prix ? L’invocation de valeurs communes à l’humanité tout entière risque de servir de paravent à la défense d’intérêts purement nationaux.
Certes, on ne peut pas reprocher en même temps aux Américains de ne pas avoir de politique et les rendre responsable de tous les malheurs du monde. Si, comme le proclament les hérauts de l’anti-impérialisme, ce nouveau terrorisme est le symptôme et non la maladie, si la misère économique résultant de la globalisation libérale — donc américaine ! — en est à la source, alors il faudrait nous expliquer pourquoi Ben Laden est un milliardaire saoudien et non pas un paysan du Sahel.
Le terrorisme pose un terrible dilemme aux démocraties en les condamnant soit à renier leurs principes vitaux, soit à disparaître sous les coups. Pour résister en tant que régime politique, hic et nunc, elle n’a d’autres choix que de bafouer les valeurs qui la fondent en tant qu’idéal normatif.
Restriction des libertés publiques, chasse aux sorcières dans la presse et pressions sur les médias, arrestations arbitraires, prolongation indéfinie de la durée de garde à vue des étrangers, incarcérations sans inculpations, mise en place d’une justice d’exception, délits de faciès, fouille des véhicules et des personnes, renforcement des écoutes téléphoniques et de la surveillance des courriers électroniques…
Y compris dans un cadre légal (loi antiterroriste dite USA patriot Act aux États-Unis, loi sur la sécurité en France) et avec l’assentiment d’une opinion publique trop désireuse d’échanger sa liberté contre la promesse du retour à l’ordre, les dérives sécuritaires à l’intérieur contredisent l’esprit démocratique aussi dangereusement que les violations du droit de la guerre à l’extérieur.
On nous dira peut-être un jour dans quelles conditions exactes sont morts les centaines de prisonniers pro-talibans détenus dans la forteresse de Qalae-Jhangi, certains cadavres retrouvés les mains liés dans le dos ? Les propos de Donald Rumsfeld appelant à liquider les combattants non-Afghans de Tora Bora n’étaient pas non plus dignes d’un État démocratique.
Il a fallu d’innombrables pressions, européennes surtout, pour que le gouvernement américain consente à faire bénéficier des conventions de Genève une partie seulement des détenus de Guantanamo. Alors que le président Bush affirme pourtant livrer une véritable guerre, il s’obstine encore à présenter les membres d’Al-Qaïda comme des « combattants illégaux », et non comme des prisonniers de guerre. Les conditions de détention dans la base américaine incitent à se demander s’il s’agit toujours de justice ou de vengeance ?
Question identique à propos du sort de Zacarias Moussaoui, en prison au moment des attentats, mais encourant la peine de mort pour simple intention criminelle. En l’absence d’arrestation des principaux commanditaires, à commencer par Ben Laden, il pourrait servir de victime expiatoire.
Cette guerre était sans doute inévitable à défaut d’être aimable, mais elle n’était en rien une guerre juste, car s’il existe de justes causes il ne saurait exister de guerre juste.
En Afghanistan, l’armée du pays le plus puissant du monde (avec ses drones Predator, ses avions de reconnaissance sans pilote Global Hawk, ses forces spéciales au sol avec ordinateurs portables pour guider les frappes aériennes, ses bombes intelligentes, ses B 52, ses missiles guidés par satellites) a vaincu une armée de troglodytes dépenaillés. On peut s’en réjouir, mais qui a véritablement triomphé ? La justice ou la force ? La liberté ou la nécessité ? La vertu démocratique ou la puissance technicienne ?
La démocratie authentique ne s’exporte pas ; elle se construit de l’intérieur ! Quant à prétendre vouloir l’instaurer par la force des armes….
« Les plus nobles fins assignées à la guerre sont pourries par la guerre », résumait Jacques Ellul, pour qui, non seulement la fin ne justifie pas les moyens mais pour qui les moyens corrompent les fins. Plus les fins seront réputées nobles, plus les méthodes employées pour les atteindre se révéleront cruelles. Tout le discours du gouvernement américain a consisté, précisément, à justifier l’usage de moyens inhumains en Afghanistan en guise de riposte à une « agression contre l’humanité tout entière ».
On ne le sait que trop : la politique n’est pas une industrie fondée en morale. Max Weber cite un personnage des Histoires florentines déclarant qu’il fallait féliciter ceux qui avaient préféré la grandeur de leur cité au salut de leur âme. Machiavel nous a appris qu’en politique, la force était juste quand elle était nécessaire. Weber nous a montré qu’en politique on n’obtenait pas toujours le Bien par le Bien. Ellul n’a cessé, quant à lui, de proclamer que l’on ne pouvait fonder un monde juste avec des moyens injustes, créer une société libre avec des moyens d’esclaves.

 






 

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