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Du
terrorisme dans les sociétés techniciennes
À
propos du 11 septembre et de la guerre.
Patrick
Troude-Chastenet
L’Histoire,
la grande, nous dira peut-être un jour si nous avons eu raison de
faire commencer le XXe siècle à la date du 11 septembre
2001. Quoi qu’il en soit, si l’attaque terroriste et surtout
la riposte militaire ont donné lieu aux interprétations
les plus contradictoires, personne n’a osé contester l’importance
de cet événement inouï, « radicalement nouveau
» pour Claude Lanzmann, événement pur, « l’événement
absolu » selon la formule de Jean Baudrillard.
L’ampleur de ce drame ne doit pourtant pas nous empêcher de
considérer le terrorisme international comme une forme particulière
de communication politique dont la signification profonde est inséparable
du caractère technicien des sociétés contemporaines.
Cet hyperterrorisme fonctionne à la fois comme indicateur de niveau
de vulnérabilité des sociétés techniciennes
et comme révélateur de la fragilité intrinsèque
des démocraties pluralistes. Il a aussi pour effet de rappeler
— par sa brutalité spectaculaire — que la force, sinon
la violence, est toujours et partout, non pas l’essence, mais le
moyen spécifique, l’ultima ratio, de l’action politique.
La contestation armée de la prétention de l’État
moderne au monopole de la violence physique légitime renouvelle
partiellement le thème de l’articulation de la politique
et de la guerre. Enfin, si le terrorisme moderne, n’est pas —
en soi — une nouvelle forme de totalitarisme, mais seulement une
arme aux mains de différents groupes ou régimes à
vocation totalitaire, les solutions employées pour le combattre
posent à leur tour la question classique des moyens et des fins,
en plaçant la démocratie face à ses contradictions.
Prenant appui sur la pensée de Jacques Ellul notamment, peut-on
désormais tirer quelques leçons de la tragédie du
11 septembre 2001 en revenant d’abord sur le film de l’événement
tel que nous l’avons vécu, avant d’examiner ensuite
ses conséquences, c’est-à-dire la guerre multiforme
qui s’en est suivie et les questions, morales et politiques, qu’elle
soulève des deux côtés de l’Atlantique ?
L’événement
— l’Amérique attaquée au nom de la justice
Que
s’est il passé ce jour là ? Si l’on essaie de
se reporter mentalement en arrière, comment avons nous, sur le
moment, reçu et perçu cet événement encore
inédit ?
Images
du pouvoir et pouvoir des images
Au-delà
de ce qui a été immédiatement présenté
comme une déclaration de guerre à l’Amérique
et/ou au monde occidental, voire comme le début de la première
guerre du XXI° siècle, la première interrogation concernait
le choix des cibles. Leur nature. Ce qui revenait à poser cette
série de questions élémentaires : qui a fait quoi,
comment, et avec quels résultats ?
Et l’interrogation persistante sur l’identité du ou
des auteurs — la question du qui — a eu tendance à
éclipser la question du quoi. La question du comment étant
littéralement absorbée par l’image — diffusée
en boucle — des Boeing s’encastrant dans les tours.
Lieux
de pouvoir
Nous
reviendrons sur la dimension symbolique des cibles mais il n’a échappé
à personne que ce sont des lieux de pouvoir — des représentations,
des images du Pouvoir — qui ont été visés.
Pouvoir économique et financier : le World Trade Center ; pouvoir
militaire : le Pentagone ; pouvoir politique : l’attentat avorté
contre la Maison blanche.
La dimension visuelle est essentielle dans le sens où, de bout
en bout, l’affaire a pris l’allure d’un spectacle —
tragique certes — mais d’un spectacle, et qui plus est télévisé…
en direct.
Le 11 septembre a marqué le retour en fanfare, du temps et de l’image
CNN. Retour, qui s’avérera très provisoire du reste,
non pas de la chaîne de Ted Turner en tant que telle mais d’un
genre si critiqué, en France du moins, durant et au lendemain de
la guerre du Golfe (1991).
Diffusion universelle d’images provenant d’un émetteur
unique, risque de manipulation et de censure, information sous influence,
omniprésence des généraux et des experts sur les
plateaux de télévision, étouffement de toute voix
discordante…
Pendant quarante-huit heures environ, des spécialistes en aéronautique,
en contre-espionnage et en terrorisme international, se succéderont
sur les écrans, donnant à l’événement
des airs de déjà vu, sans pour autant se montrer capables
de se hisser à sa hauteur. Le soir même, la question n’était
déjà plus de savoir si, mais quand les Américains
riposteraient.
Par le truchement de la chaîne d’information en continu CNN,
allions-nous revivre cette obscène spectacularisation de la guerre
: le ciel de Bagdad illuminé par des bombes aux allures de feux
d’artifice, les raids aériens filmés sous l’angle
d’innocents jeux vidéo ?
Mais
revenons aux attentats. Qu’avons-nous vu ce 11 septembre ? America
under attack, en direct sur tous les téléviseurs de la planète.
La première frappe (tour nord) a eu lieu à 8 h 45 heure
de New-York (14 h 45 Paris). Elle n’a été vue par
personne. La seconde frappe (tour sud) a eu lieu à 9 h 06, soit
21 mn plus tard, comme si la fonction de la première attaque avait
été, non seulement de commencer par faire des victimes,
mais surtout d’attirer l’attention des télévisions,
et des téléspectateurs sur le véritable carnage qui
allait suivre. Et en effet, l’attaque du second Boeing a pu être
filmée en direct par une caméra automatique de CNN, et vue
en direct l’après-midi en Europe et le soir en Afrique, au
Proche-Orient et en Asie.
« Ce moment a été l’apothéose de l’ère
postmoderne » notera plus tard le romancier Martin Amis. Mais quels
ont été dans l’instant les effets sur nous, spectateurs
involontaires et captifs de la catastrophe qui se déroulait en
direct sous nos yeux ? Oserait-on en la circonstance parler de dommages
collatéraux ?
Punir
l’Occident par là où il a péché ? Le
culte de l’image
Devant
la mort en direct à la télévision, on ne pense pas
ou plus, le cerveau en apnée, scotché à l’actualité
spectaculaire des images qui défilent en boucle sur nos écrans.
L’énormité même de l’événement
nous empêche de décoller les yeux du téléviseur.
On assiste impuissant à la mise entre parenthèses de certaines
de nos fonctions « vitales », dont la fonction critique.
Comment échapper à la tyrannie de l’image, qui hypnotise
les consciences. Choc des images, état de choc… On est submergé
par les images de la catastrophe que l’on nous passe et nous repasse
sur toutes les chaînes. Le « on » désignant tous
les heavy viewers que nous sommes devenus pour l’occasion. Il y
a soudain comme une impossibilité de se défaire de ce drame
si télégénique. Après la catalepsie, l’addiction
? Nous oscillons entre deux maux : le risque de surdose et l’état
de manque.
La diffusion répétée de ces images qualifiées
par tous les témoins d’incroyables, d’impensables,
d’inimaginables, finit par créer un besoin supplémentaire
d’images, comme pour donner une sorte d’authentification à
un spectacle jugé « invraisemblable », « hallucinant
». Conditionnement, accoutumance, dépendance…
La vue de ces Boeing écrasant les tours fait naître chez
le téléspectateur indigné par tant de cruauté
un nouveau besoin, inavouable, une sorte d’attente inconsciente
: celle d’images des préparatifs de la riposte militaire,
des avions qui décollent, de jeunes militaires américains,
blancs et noirs, tous unis dans le même désir de venger leur
pays… Autrement dit, des images héroïques dignes du
meilleur (ou du pire) cinéma américain.
L’effet
boomerang ou l’arroseur arrosé
En
1998 déjà, Couvre-feu, d’Edward Zwick, mettait en
scène une série d’attentats islamistes visant New
York. En fait depuis plus de trente ans, Hollywood inonde les écrans
du monde entier de ses films-catastrophes. De Airport (1969) à
Couvre-feu (1998) en passant par L’Aventure du Poséidon (1972),
La Tour infernale (1974), Piège de cristal (1988), Independance
Day (1996) et Mars attacks ! (1997), l’industrie cinématographique
américaine déverse un flot ininterrompu de ces productions
à grand spectacle.
Le genre a ses lois. La catastrophe opère à la fois comme
révélateur et comme moyen de rédemption. Elle permet
généralement à des timorés de se comporter
en aventuriers intrépides, à des méchants déclarés
de racheter leurs crimes, tandis que de faux courageux tombent le masque
et que des gens apparemment bien sous tous rapports se conduisent en parfaits
salauds.
Par une ironie dont seule l’Histoire a le secret, les terroristes
ont retourné cette arme idéologique, ou ce message culturel
contre son émetteur. Conçu à l’origine comme
une fiction de divertissement, le scénario-catastrophe est brutalement
transposé dans le monde réel par les ennemis de l’Amérique.
Une sorte de retour –sanglant- à l’envoyeur !
«Il se pourrait bien qu’ils aient intentionnellement utilisé
le langage des films américains. Ils ne semaient pas simplement
la terreur, ils créaient aussi des images », This time, the
scene was real. Du coup, les experts de la CIA consultent les scénaristes
de Hollywood pour anticiper la forme de nouvelles attaques.
Au cinéma, la catastrophe révèle aussi le héros
qui sommeille dans le regular guy, le type ordinaire. Dans la réalité,
beaucoup d’Américains considèrent que La Maison blanche
a été sauvée du vol 93 de United Airlines, l’avion
qui s’est écrasé près de Pittsburgh, par une
poignée de sportifs amateurs.
Symboles
du pouvoir et pouvoir des symboles
Ce
ne sont pas des immeubles qui ont été attaqués, mais
avant tout, une métaphore, ou, si l’on préfère,
des symboles. Et pas n’importe lesquels, les symboles de l’hyperpuissance
américaine, symboles du pouvoir économique, du pouvoir militaire
et du pouvoir politique. Jusque dans leur échec, les terroristes
ont réussi, selon Jean Baudrillard. En ratant la Maison blanche,
ils ont montré que la véritable puissance était ailleurs.
La
cible et le message
Les
clichés journalistiques contiennent toujours leur part de vérité.
« On a visé le cœur de l’Amérique ».
« L’Amérique touchée en plein cœur. »
Les tours jumelles constituaient bien le haut lieu symbolique de la puissance
économique et financière des É-U. Situé à
quelques pas de la Bourse de Wall Street, la presse désignait parfois
le World Trade Center comme le Temple du Commerce.
La connotation religieuse s’applique également au Pentagone
lorsqu’il est qualifié de Sanctuaire de la guerre ? Quant
à la Maison blanche, elle symbolisait bien évidemment le
siège du pouvoir du chef de l’État le plus puissant
du monde. Autrement dit, un lieu sacré par excellence.
Dans les trois cas, attaquer ces lieux symboliques de pouvoir prend valeur
de sacrilège. Par leur gigantisme même, les twin avaient
en effet des allures de cathédrales. D’ailleurs, même
si l’aveu ne fait pas nécessairement le coupable, on notera
que l’inspirateur présumé de ces attentats (l’émetteur
du message) est venu confirmer, un mois après les faits, ce qui
n’était encore qu’une interprétation parmi d’autres
possibles. « Les vraies cibles étaient les icônes du
pouvoir militaire et économique américains ».
En utilisant le terme d’icônes, Oussama Ben Laden semble vouloir
donner raison à Jean Baudrillard, dont il n’a vraisemblablement
jamais entendu parler. « Cette violence terroriste n’est pas
réelle. Elle est pire, dans un sens : elle est symbolique. »
Selon ce dernier, nous aurions tous rêvé de cet événement
et dans leur stratégie, les terroristes savent « qu’ils
peuvent compter sur cette complicité inavouable ». En se
situant délibérément sur le terrain de l’inconscient
et du fantasme, le philosophe s’efface derrière l’analyste
échappant ainsi à toute discussion.
Le fondateur d’Al-Qaïda justifie le massacre d’innocents
par une rhétorique politico-religieuse tendant à gommer
la réalité physique des victimes pour mieux souligner la
puissance symbolique des cibles. Ainsi donc, les victimes n’étaient
pas visées en tant que telles, mais avaient pour seul tort de se
trouver au mauvais endroit au mauvais moment. Elles en sont mortes. Et
d’une certaine façon, Ben Laden les tue symboliquement une
seconde fois en leur déniant le statut de cibles véritables.
Que lui importe si la destruction de ces prétendues icônes
impliquait la mort de milliers de personnes bien réelles, faites
de chair et de sang.
Le lendemain du drame, le dessinateur Plantu croquait l’Oncle Sam
en géant, marchant au milieu des gratte-ciel new-yorkais, blessé
aux jambes par l’impact du premier avion. L’image n’était
pas sans évoquer quelques scènes fameuses du film fantastique
King-Kong (1933), les twin ayant d’ailleurs remplacé l’Empire
State Building dans le remake de John Guillermin. Mais comment ne pas
songer au colosse aux pieds d’argile voire au colosse de Rhodes
des péplums d’antan ?
Le
colosse et la tour
Précisément,
si l’on veut mesurer le pouvoir symbolique de la cible, il faut
se rappeler que le colosse grec mesurait seulement trente-deux mètres
de haut, que les ziggourats de Mésopotamie ayant inspiré
la parabole biblique de la tour de Babel s’élevaient de quarante
à cent mètres alors que les tours jumelles atteignaient
quatre cent-vingt mètres.
Pour un religieux fondamentaliste, le skyscraper américain n’est
il pas l’équivalent moderne de la tour de Babel ? «
Une tour dont le sommet pénètre les cieux » (Genèse,
11). Une sorte de défi lancé à Dieu par l’homme
prométhéen pour affirmer sa puissance. Le gratte-ciel considéré
comme gratte-Dieu ? L’épisode biblique de la tour de Babel
évoque bien une faute de démesure.
D’ailleurs, pour des chrétiens ultra-conservateurs comme
pour des musulmans intégristes, New York c’est Babylone ou
Sodome et Gomorrhe. Une ville cosmopolite, aux mœurs décadentes,
qui mérite destruction et châtiment divin.
Serait-ce faire injure à la psychanalyse que de la mêler
à un lieu commun ? Les tours comme représentation de la
puissance sexuelle, le gratte-ciel comme symbole phallique ? Dans cette
perspective, l’attentat équivaudrait à une sorte de
castration, architecturale et urbanistique. L’Amérique atteinte
dans sa virilité, émasculée en direct par un ennemi
encore inconnu, mais forcément sauvage.
La
statue et l’icône
À
la une du quotidien Le Monde daté du 13 septembre, sur le tiers
gauche de la photo, on ne voit plus que la statue de la Liberté.
En arrière-plan, une épaisse fumée noire. Comme si
l’effondrement des tours jumelles du World Trade Center faisait
resurgir le symbole même de la liberté.
De son côté, le numéro spécial de l’hebdomadaire
Time consacré à la tragédie montre en couverture
recto les deux tours en flamme, et en quatrième, au verso, la statue
de la Liberté en premier plan, tendant haut le bras, silhouette
étincelante au milieu d’un rideau de fumée noire.
L’image de cette statue intacte contemplant impavide un champ de
ruines produit une curieuse impression.
Au lendemain des faits, il existe au moins deux lectures possibles de
cette nouvelle skyline. En l’absence de revendication immédiate,
la célèbre statue apparaît dans le ciel new-yorkais
comme une sorte de signature. Un attentat commis au nom du droit à
l’indépendance ? La libération des territoires occupés,
la libération des Lieux saints, l’arrêt des bombardements
américains en Irak, la libération de tous les opprimés
du monde ! Preuve qu’il fallait détruire le temple du mercantilisme
occidental pour replacer à l’horizon le symbole même
de la liberté.
A contrario, on peut estimer qu’elle illustre l’échec
même des terroristes qui ont détruit des immeubles et tué
des innocents sans parvenir à écorner l’essentiel,
l’immatériel, l’âme de l’Amérique,
son principe, ses valeurs, symbolisés par cette statue célèbre
dans le monde entier. D’ailleurs, si la liberté est la véritable
religion des États-Unis, la sculpture de François Bartholdi
en constitue la première icône, c’est-à-dire
une « représentation symbolico-hypostatique », une
simple image conductrice à l’origine qui, par nature, risque
toujours de susciter l’idolâtrie.
De ce point de vue, la statue de la Liberté aurait constitué
une cible autrement plus symbolique que les twin ou le Pentagone. L’objectif
était sans doute plus difficile à atteindre et le message
risquait de devenir plus confus. Car si l’on prend au sérieux
le discours d’Oussama Ben Laden, le terme d’icône peut
suggérer que la cible des attentats n’était pas l’Amérique,
en soi, mais le modèle inavoué qu’elle incarne aux
yeux d’une poignée de leaders corrompus du Moyen-Orient,
à commencer par ceux de son pays d’origine l’Arabie
saoudite.
Enfin, on notera que la découverte d’un citoyen américain
parmi les combattants talibans n’est pas le seul paradoxe de toute
cette affaire. De même qu’on a pu qualifier le milliardaire
terroriste, expert en capitalisme financier sous toutes ses formes, de
« secret de famille de l’Amérique » ou de «
double noir de son président » (A. Roy), on peut se demander
si les pirates de l’air kamikazes qui avaient séjourné
aux États-Unis suffisamment longtemps pour se fondre dans la masse
n’étaient-ils pas, eux aussi, par leur mode de vie et surtout
par leur culture technicienne, un peu américains ?
Techniques
de communication et communication de la technique
Qui
pourrait nier que les États-Unis représentent l’archétype,
sinon la matrice, des sociétés techniciennes ? À
l’heure du cyberterrorisme, l’attaque terroriste du 11 septembre
permet de poser la question plus générale du rôle
de la technique dans les sociétés modernes.
La
communication Internet
Internet
passe pour être une invention d’ingénieurs américains,
utilisée à l’origine par l’armée, puis
par les universitaires américains désireux d’échanger
plus rapidement des informations avec leurs collègues à
l’étranger. L’enquête policière tend à
établir que les organisateurs de l’opération ont privilégié
cette technique de communication pour assurer la coordination des attentats.
Plus discret que le téléphone, le courrier électronique
permet la dissimulation de messages par une combinaison de cryptologie
et de stéganographie. Les messages sont au préalable codés
puis dissimulés (dans la partie grise, non visible à l’œil
humain) au milieu de photographies d’apparence anodine (notamment,
les images les plus banales sur la Toile, c’est-à-dire des
photos pornographiques) et transmis sous la forme de fichier attaché.
Selon Ron Dick, directeur adjoint du FBI, non seulement les pirates se
servaient d’internet, mais ils « s’en servaient bien
».
Le
choix des armes
La
dimension paradoxale de l’événement ne pouvait échapper
à personne. Alors que le président George W. Bush tentait
d’imposer son projet de boucliers antimissiles censé transformer
le sol américain en sanctuaire, en le protégeant des États
voyous (Rogue States), ce sont de banals cutters que l’on retrouve
à la base de ce désastre.
De même que le danger n’est pas venu d’armes nucléaires,
pas même d’armes conventionnelles, mais de simples avions
civils transformés en armes de guerre. Il y a eu détournement,
dans les deux sens du terme : des avions détournés de leur
route et détournés de leur objet.
Mais il y a eu aussi un retournement ou un effet Frankeinstein. La technique
a bel et bien été retournée contre son inventeur
ou promoteur. Des avions américains, des Boeing 767, jugés
parmi les plus sûrs du monde en raison même de la complexité
de leur système de commande et de régulation. Des compagnies
américaines également prestigieuses : United Airlines et
American Airlines. Des pirates de l’air formés par des pilotes
américains, sur du matériel américain et sur le territoire
américain (écoles de Floride).
Quant à l’argent, nerf de la guerre, on se contentera de
rappeler deux éléments trop connus pour être développés.
Si, contrairement à la rhétorique bushienne, le régime
des talibans a persécuté les cultivateurs de pavot, une
partie non négligeable de la fortune d’Al-Qaïda provient
du trafic d’opium. Ou comment s’enrichir en empoisonnant les
« infidèles » ? L’héroïne consommée
par les toxicomanes américains provient majoritairement d’Afghanistan
alors qu’en même temps, l’administration Bush finance
la lutte antidrogue dans ce pays. Qui parlait de vendre aux capitalistes
la corde pour les pendre ?
Second paradoxe : le rôle pour le moins ambigu des banques américaines
travaillant régulièrement pour le compte de richissimes
hommes d’affaires de la Péninsule arabe ou du golfe Persique.
Avec un peu plus de curiosité sur l’identité exacte
de ses clients, la Citybank aurait peut-être pu se dispenser de
financer les pilotes suicidaires installés en Floride. Au moins
depuis les attentats contre les ambassades américaines en Afrique
de l’Est et le dernier en date, visant l’USS Cole, on pouvait
s’attendre à un minimum de vigilance. Or, le trésorier
d’Al-Qaïda, n’a eu semble-t-il aucune difficulté
pour transférer des fonds au chef des commandos, l’Égyptien
Mohammed Atta, par le truchement du siège new-yorkais de la Citybank.
Ambivalence
de la puissance technicienne
L’attaque
terroriste contre le World Trade Center et le Pentagone est à replacer
dans le contexte global des sociétés techniciennes. Il y
a déjà presque un demi-siècle, Jacques Ellul a montré
que le phénomène technique se caractérisait notamment
par les concepts d’unité et de totalisation.
La technique fonctionne comme un réseau de ramifications complexes
bousculant les distinguos traditionnels opposant la forme au contenu,
ou le civil au militaire. Qui peut garantir, par exemple, l’usage
pacifique de l’industrie nucléaire, pharmaceutique ou chimique
? À part la couleur de la bâche, en quoi se différencie
un camion militaire d’un camion civil ?
Si les terroristes utilisent désormais des fournitures scolaires
dans leur panoplie (cutters), ils savent aussi transformer un avion de
ligne en arme de guerre. On retrouve cette unité d’un système
composé d’éléments interdépendants dans
le phénomène des réactions en chaîne déclenché
par l’attaque du 11 septembre : krach boursier, faillite des compagnies
aériennes, licenciements dans l’industrie aéronautique
et le secteur du tourisme, chute des cours du pétrole, réduction
des budgets de communication, baisse de la consommation et risque de récession
économique… Sans être à l’origine de tous
ces phénomènes, les attentats ont pour le moins joué
le rôle d’accélérateur de tendances.
En outre, la spécialisation implique une totalisation. Chacune
des parties compte moins que le système de connexions les liant
entre elles. Ce qui fait la force du système technicien mais aussi
sa faiblesse. La structure par réseaux augmente la fragilité
de sociétés techniciennes rendues vulnérables du
fait même de leur haut degré de complexité.
Pour les terroristes modernes, les cibles ne manquent pas. On pense aux
virus sur la toile, aux maladies transmises par voie postale (on a recensé
en France une moyenne de cent fausses alertes par jour au bacille du charbon),
à des marées noires organisées, à l’empoisonnement
du réseau d’eau potable d’une ville ou au système
de climatisation d’un grand hôtel ou d’un hôpital
sans parler des nœuds de communication : aéroports, gares,
centrales électriques ou nucléaires.
Les tours géantes où l’on concentre la population
d’une ville moyenne sont la parfaite illustration de la fragilité
de ce que Alain Gras nomme les macro-systèmes techniques.
Les auteurs de l’attentat du World Trade Center ne s’y sont
pas trompés, se payant le luxe de passer, auprès d’une
partie de l’opinion internationale et de l’intelligentsia
européenne, pour les nouveaux David terrassant le Goliath américain.
Dans nos sociétés modernes, la technique est ambivalente,
car elle libère autant qu’elle aliène. Elle crée
des problèmes aussitôt qu’elle en résout et
s’accroît d’elle-même par les solutions –
techniques – qu’elle apporte. De nouveaux équipements
sont déjà à l’étude pour renforcer la
sécurité des transports aériens. Ils seront déjoués
un jour par une nouvelle génération de terroristes, laquelle
suscitera à son tour de nouvelles parades.
Mais le progrès technique a un prix, qui n’est pas seulement
financier. Ses effets négatifs sont inséparables des effets
positifs, et ce progrès comporte toujours un grand nombre de conséquences
imprévisibles. Il est sans doute du devoir de nos gouvernants de
chercher à tout prévoir. Il est non moins certain que la
prudence nous invite à garder à l’esprit la part de
risques inhérents à toute société fondée
sur la puissance technicienne.
Il est également sage de se méfier de tous les discours
promettant de concilier sécurité et liberté à
l’intérieur de l’État, comme de tous ceux prétendant
combiner la guerre et la justice hors de ses frontières. À
cet égard, le nom de code de la riposte militaire, Infinite Justice
puis Liberté immuable, peut être interprété
comme le titre du film de propagande projeté par le gouvernement
américain sur le grand écran mondial.
La
riposte : l’Afghanistan bombardé au nom de la liberté
La
guerre est-elle « la continuation de la politique par d’autres
moyens » ou au contraire, Michel Foucault a-t-il raison d’inverser
la formule de Clausewitz en faisant de la politique la continuation de
la guerre ? En l’occurrence, on a pu dire ici — non sans quelques
raisons — qu’elle était « l’absence de
politique par d’autres moyens. »
Dès l’après-midi du 11 septembre, commence la guerre
des images et des mots. Plus tard, George W. Bush qualifiera l’action
militaire engagée en Afghanistan de « bataille de la civilisation
».
Guerre
des mots et mots de la guerre
La
communication est sans doute à la propagande ce que la publicité
est à la réclame mais si l’habillage change, l’objectif
demeure. Jacques Ellul a démontré que, contrairement aux
idées reçues, l’information (domaine du Bien et de
la Vérité) ne se distingue pas si facilement de la propagande
(instrument du Mal et du mensonge). Loin de s’exclure l’une
l’autre, l’information est la condition d’existence
même de la propagande. En outre, la propagande est une nécessité
pour les gouvernants comme pour les gouvernés. Elle répond
à une volonté de participation politique et rassure en simplifiant
une réalité rendue plus complexe par la multiplication de
l’information. Le discours politique du président Bush constitue
une excellente illustration de ses thèses.
Le
Bien contre le Mal
«
La lâcheté sans visage s’en est prise ce matin à
la liberté, et la liberté se défendra. Je veux rassurer
le peuple américain, déclare George W. Bush le mardi 11,
les États-Unis poursuivront et puniront les responsables de ces
viles attaques. »
Au-delà du recours à la classique figure de rhétorique
de la personnification, le discours présidentiel se situe immédiatement
au plan moral, pour mieux évacuer la dimension politique. La lâcheté
(terroriste) s’oppose à la vertu (américaine). Ce
n’est pas un État, ce n’est pas une superpuissance
voire ce que certains nomment aujourd’hui une hyperpuissance, qui
a été attaquée, pas même un pays, c’est
une valeur, et la plus belle, la plus noble : la Liberté (incarnée
par l’Amérique).
Ici les « blancs » du discours comptent largement autant que
les idées exprimées. Le Président ne prononce pas
un seul mot sur la politique étrangère de « l’Empire
le plus puissant de l’Histoire » (Arno J.Mayer), sur ses intérêts
stratégiques dans le monde ou sur ses alliances au Moyen-Orient.
Le soir même, en direct du Bureau ovale, il poursuit sur le registre
de l’omission : « Ces meurtres en masse visaient à
effrayer notre nation et à la plonger dans le chaos et le repli.
Mais ils ont échoué. Notre pays est fort. Un grand peuple
s’est levé pour défendre une grande nation. »
Parler de meurtre est encore une façon de dépolitiser en
criminalisant l’adversaire. Le politique cède la place à
la police. Il s’agit là aussi de rassurer la population en
réveillant la fibre patriotique. Grand peuple, grande nation. Les
variantes sont destinées à marteler la même idée.
La redondance est volontaire. Bush utilise à nouveau la personnification
: L’Amérique s’est levée comme un seul homme
! Dans ce contexte de crise majeure, le Président cherche à
renforcer le sentiment d’unité nationale. « Aujourd’hui,
notre pays a vu le mal, ce qu’il y a de pire dans la nature humaine.
Nous y avons répondu par ce qu’il y a de meilleur en Amérique
: l’audace de nos sauveteurs, les soins portés à autrui.
(…)
George W. Bush demeure sur le registre de la personnification : voir le
Mal ! Comme s’il s’agissait du mal absolu, et comme s’il
était tout entier contenu dans les images de l’attentat.
Le pays a vu le mal, comme on dirait « il a vu le diable ».
Au pire, on répond par le meilleur. Le Président exprime
là une représentation manichéenne du monde. La noirceur
de l’âme humaine opposée à un concentré
de vertus américaines. Il s’agit d’une symétrie
factice, dans la mesure où l’aide aux victimes constitue
une obligation dans le cadre des sociétés modernes (État-Providence
et/ou État Zorro) et que la véritable réponse viendra
plus tard, sous la forme de représailles militaires. « Ce
sont la liberté et la démocratie qui ont été
attaqués », déclare-t-il le mercredi. « Ce sera
[a monumental struggle of good versus evil ] un combat monumental du Bien
contre le Mal. Mais le Bien l’emportera. »
George Bush père comparait Saddam Hussein à Adolf Hitler.
Le fils ressuscite la terminologie reaganienne de l’Empire du Mal
désignant à l’époque l’URSS et traduit
— inconsciemment ? — sa vision simpliste pour ne pas dire
infantile du monde. À croire qu’il annonce un nouvel épisode
de Starwars ! Le 13 septembre enfin, il lâche le mot de croisade
au moment où l’on redécouvre les thèses de
Samuel Huntington, terme particulièrement mal choisi pour quelqu’un
voulant éviter l’amalgame entre Islam et terrorisme.
On pourrait multiplier à l’envi les déclarations où
le manichéisme le dispute au simplisme binaire : le Bien contre
le Mal, la Démocratie contre l’archaïsme, la Civilisation
contre la Barbarie, la lumière contre les ténèbres,
le Bon contre le Méchant… Oussama Ben Laden jouant à
merveille le rôle du croquemitaine, de génie du Mal, un chef
du Spectre version James Bond converti à l’islamisme radical.
Comme en écho du lapsus ( ?) présidentiel, sur le même
mode manichéen opposant l’Oumma (la nation musulmane ou la
communauté des croyants) au reste du monde, les dirigeants d’Al-Qaïda
lui répondront le dimanche 7 octobre, moins de deux heures après
le début des frappes américano-britanniques sur le sol afghan.
Djihad
contre croisade
«
La guerre des croisades promises par Bush a effectivement commencé
», affirme le porte-parole de la secte politico-religieuse. Après
avoir appelé au djihad, il évoque ces « milliers de
jeunes qui veulent autant mourir que les américains veulent vivre
».
Le musulman authentique est décrit par ces « fous de Dieu
» comme celui qui tient davantage au respect de sa foi qu’à
sa propre vie (ici-bas). Le thème est récurrent dans le
discours de l’islamisme radical : la cause mérite que l’on
sacrifie sa vie pour elle et les moudjahidin n’ont pas peur de mourir.
Les propos de Ben Laden s’inscrivent dans cette logique.
« Voici l’Amérique frappée par Allah, dans son
point le plus vulnérable, détruisant, Dieu merci, ses édifices
les plus prestigieux, et nous remercions Allah pour cela. Voilà
l’Amérique remplie de terreur, du nord au sud et d’est
en ouest, et nous remercions Dieu pour cela. »
Tout au long de sa déclaration, Ben Laden se réfère
à l’Amérique et non pas à un pays particulier,
les États-Unis. L’Amérique, non comme continent, mais
comme entité maléfique. Outre l’omniprésence
des références à Dieu, il est question de «
point le plus vulnérable » (le talon d’Achille ou le
colosse aux pieds d’argile) et d’édifices « prestigieux
» (prestige, honneur, humiliation : confirmation que les cibles
étaient bien, avant tout, des symboles). L’Amérique
« remplie de terreur » : divine, bien sûr ! «
Ce que l’Amérique endure aujourd’hui ne constitue qu’une
infime partie de ce que nous [les musulmans] endurons depuis des dizaines
d’années. »
Le procédé rhétorique de légitimation consiste
à présenter l’attentat sanglant du 11 septembre comme
un juste retour des choses, et encore, la souffrance causée serait
infiniment moins grande que la souffrance subie. Il s’agit de faire
passer la victime pour le bourreau, de justifier auprès de l’opinion
publique — musulmane en particulier mais pas exclusivement —
l’opération consistant à faire payer à des
employés de bureau anonymes, à des gens ordinaires, y compris
des musulmans, les conséquences de la politique internationale
du gouvernement américain.
D’où l’importance du recours au terme générique
d’Amérique. La personnification permet ce tour de passe-passe.
Ce ne sont pas des milliers de citoyens américains qui ont été
tués, blessés, endeuillés, ou seulement traumatisés…
mais l’Amérique, un être abstrait et maléfique
selon la thématique du « Grand Satan » naguère
utilisée par l’Iran de l’ayatollah Khomeini. «
Notre nation [Oumma] subit depuis plus de 80 ans cette humiliation ; ses
fils sont tués et son sang coule ; ses lieux saints sont agressés
sans raison. »
« Notre nation ». Ben Laden s’adresse à cette
nation encore imaginaire qu’il s’agit précisément
de construire ou d’inventer. Il parle en son nom. Il parle d’elle,
à elle, et à ses ennemis. Ce faisant, il commence à
la faire exister réellement… dans les esprits ou les représentations
mentales. « Quand dire, c’est faire » . Il s’agit
de passer de la nation potentielle (plus d’1,2 milliard de musulmans
répartis dans le monde) à la nation réelle. Si l’on
accepte de définir le nationalisme comme l’adoration de la
société par elle-même, n’oublions pas que ce
ne sont pas les nations qui engendrent les nationalismes, mais le nationalisme
qui crée les nations .
« Dieu a dirigé les pas d’un groupe de musulmans, un
groupe d’avant-gardistes, qui a détruit l’Amérique,
et nous implorons Allah d’élever leur rang et de les recevoir
au paradis. »
Conformément à la stratégie habituelle du réseau
terroriste Al-Qaïda, l’attentat n’est pas expressément
revendiqué. Ben Laden se félicite du succès de l’opération,
sans toutefois s’en attribuer la paternité. Il entretient
le doute en privant l’ennemi d’aveux circonstanciés.
On peut y voir le respect de la ligne suivie dès l’origine
de la confrontation opposant le régime des talibans au gouvernement
américain : arguer de l’absence de preuves pour justifier
le refus de livrer Ben Laden.
L’argument servira d’ailleurs de leitmotiv en terres d’Islam
: « Si Oussama est bien le responsable des attentats du 11 septembre,
pourquoi l’Amérique n’en donne-t-elle pas les preuves
? » On peut aussi interpréter cette absence de revendications
à la lueur de l’information selon laquelle le fondateur d’Al-Qaïda
ne serait qu’un « scélérat d’opérette
», manipulé par un « gouvernement international de
l’Islam » commanditaire de l’assassinat du commandant
Massoud et des attaques terroristes ayant ensanglanté les États-Unis.
Mais la thématique des aveux et des preuves formelles vise surtout
l’opinion publique occidentale et elle fait sens dans le cadre d’une
justice humaine. Or, le message a ici un second destinataire : l’opinion
publique musulmane, à laquelle s’adresse l’information
principale : le véritable instigateur de l’attentat du 11
septembre n’est autre que Dieu lui-même ! Ben Laden, en la
circonstance, n’étant que son humble porte-parole ou son
modeste interprète. « Quand ils [le groupe de musulmans]
ont riposté, au nom de leurs fils opprimés et leurs frères
et sœurs en Palestine et dans beaucoup d’autres pays musulmans,
le monde entier s’est indigné, comme l’ont fait les
mécréants et les hypocrites. »
Le verbe « riposter » vise à légitimer l’attentat.
Il s’agissait après tout d’un acte de légitime
défense. Les musulmans sont opprimés par les Américains,
il est normal qu’ils se défendent. La référence
à la Palestine — très récente dans son discours
— vise à étendre son potentiel de sympathie. Depuis
la création de l’État d’Israël, l’antisionisme
constitue un puissant vecteur d’unification de l’opinion publique
musulmane, bien au-delà du Proche et du Moyen-Orient. Il a touché
là une corde sensible, comme en témoigne, aujourd’hui
encore, l’explosion de sa cote de popularité auprès
de la rue arabe et d’une partie de la jeunesse africaine.
Dans le contexte de la seconde Intifada (the Aqsa intifadeh), Ben Laden
instrumentalise la cause palestinienne. Il se garde bien de dire que l’OLP
a condamné l’attentat et que Yasser Arafat s’est fait
filmer en train de donner son sang en signe de solidarité avec
les victimes. « Les Américains sont des débauchés
qui se sont alliés au mal en soutenant le bourreau contre la victime
et l’injuste contre l’enfant innocent, et Dieu leur a infligé
ce qu’ils méritent. »
Après une allusion on ne peut plus transparente au soutien des
États-Unis à la politique israélienne, il martèle
l’idée selon laquelle l’attentat est en réalité
un châtiment divin et que les terroristes n’ont fait qu’exécuter
la volonté d’Allah.
Avec
nous ou contre nous
«
Ces événements ont divisé le monde entier en deux
parties : ceux qui ont la foi et sont sans hypocrisie, et ceux [qui sont]
des mécréants ; que Dieu nous en préserve ! »
L’hypocrite et le mécréant font partie du vocabulaire
coranique comme l’injuste et l’incrédule. Le simplisme
du discours contraste avec la complexité du réel. Le message
de Ben Laden constitue le symétrique inverse de celui de George
W. Bush: « Either you are with us, or you are with the terrorists.
» Mais si le premier prétend combattre l’injustice
(au nom de l’Islam) et le second défendre la liberté
(immuable), les discours sont en partie interchangeables. Ben Laden revendique
la liberté pour tous les musulmans opprimés, et Bush conduit
sa guerre de représailles pour faire œuvre de justice.
Au serment du fondateur d’Al-Qaïda répondra, un mois
plus tard, celui du président américain devant l’Assemblée
générale de l’ONU : « L’heure de la justice
viendra. (…) Je fais cette promesse à toutes les victimes
de ce régime : les jours des talibans qui protègent les
terroristes, font du trafic d’héroïne et brutalisent
les femmes sont comptés. (…) Nous avons l’occasion
d’écrire l’histoire de notre époque, celle du
courage défaisant la cruauté et de la lumière triomphant
des ténèbres. »
Les deux locuteurs partagent la même vision manichéenne du
monde. On se trouve en présence d’une véritable relation
de rivalité mimétique pouvant illustrer la théorie
de René Girard. La ressemblance va se nicher dans des domaines
inattendus comme celui de la santé. Le président Bush jurant
publiquement qu’il n’a pas contracté la maladie du
charbon (anthrax), Ben Laden expliquant à la presse pakistanaise
que « ses reins vont très bien ». « Tout musulman
doit se dresser pour défendre sa religion car le vent de la foi
et du changement a soufflé pour anéantir l’injustice
dans la péninsule de Mohamed. »
Aux Américains qui se lèvent répondent donc les musulmans
qui se dressent. La Péninsule arabique est une terre sacrée,
car le prophète est né et a vécu à La Mecque.
Ben Laden reproche aux actuels dirigeants de l’Arabie saoudite de
tolérer la présence d’infidèles (soldats américains
stationnés depuis la guerre du Golfe) à proximité
des Lieux saints de l’Islam : « À l’Amérique,
j’adresse des mots comptés. Je jure par Dieu que l’Amérique
ne connaîtra plus jamais la sécurité avant que la
Palestine la connaisse et avant que toutes les armées occidentales
athées quittent les terres saintes. »
Il y a là comme une figure de construction réciproque du
monstre. Dans les heures ayant suivi l’attaque terroriste, le nom
seul de Oussama Ben Laden a été jeté en pâture
à la presse et à l’opinion. La rhétorique présidentielle
et médiatique s’est focalisée sur cet épouvantail.
L’intéressé colle donc à son personnage avec
application et non sans talent. En prophète inspiré d’Allah,
il prend complaisamment la pose du justicier défiant l’Empire
à lui tout seul.
Guerre
des images et images de guerre
Au-delà
des menaces proférées à l’encontre de l’Amérique,
ce dimanche 8 octobre, le succès de l’opération de
communication réside d’abord dans l’effet de contraste
entre nos écrans neigeux, où l’on ne voit rien des
bombardements (quelques points verts dans la nuit noire), et l’apparition
soudaine, à la lumière du jour, de l’ennemi public
n° 1, une fois sa diatribe terminée, sirotant son thé
devant sa caverne avec la sérénité du prophète.
Le
prophète et le guerrier
Si
l’on veut s’arrêter quelques instants sur la communication
non verbale, la mise en scène audiovisuelle de ce discours ne peut
que déconcerter le téléspectateur occidental habitué
à d’autres codes. Elle provoque chez lui un sentiment de
fascination/répulsion ou pour le moins d’inquiétante
altérité. A contrario, en terre d’Islam, elle contribue
à renforcer l’aura du leader charismatique.
Une grotte dans le désert pour seul décor. Les musulmans
du monde entier savent que Mahomet s’était caché trois
jours et trois nuits dans une grotte près de La Mecque, pour échapper
à ses ennemis qui avaient juré sa mort. En son temps, le
prophète haranguait la population pour lui demander de renoncer
au culte des idoles et d’adorer le Dieu unique. Son clan (des Hachémites)
subit alors des persécutions. En proie à l’hostilité
des oligarchies et des chefs religieux polythéistes, Mahomet dut
alors fuir La Mecque, contraint de s’exiler, en Abyssinie d’abord,
puis, lors d’une seconde émigration (l’Hégire)
dans l’oasis qui deviendra Médine.
Ben Laden aujourd’hui, comme le prophète jadis, a lui aussi
été expulsé de son pays, l’Arabie saoudite
(1991), puis renvoyé du Soudan (1996), avant de trouver refuge
à Kandahar, chez les talibans. Mahomet s’était lui
aussi caché avant de faire triompher sa cause par les armes : en
630, à la tête d’une troupe de 10 000 hommes, il était
retourné à La Mecque en chef de guerre victorieux.
Les mains croisées, les yeux mi-clos, dans une attitude de méditation
Ben Laden est sagement assis sur les talons au milieu de trois autres
barbus assis en tailleur. La position du corps est conforme au rite musulman
codifiant les cinq prières quotidiennes. Il adopte la posture à
la fois du sage et du guerrier. Comme le prophète ! Barbe de religieux
; treillis militaire et turban blanc ; une lampe à pétrole
est posée sur un rocher, au fond, dans l’alignement de l’Égyptien
Ayman Al-Zawahri, ex-leader du Djihad islamique, médecin et conseiller
de Ben Laden.
Son arme fétiche, le Kalakov (AK-74), prise à un soldat
russe à l’issue d’un combat, posée sur la paroi
de la grotte, est visible, mais seulement en arrière-plan durant
une bonne partie de son intervention. Elle est là pour rappeler
le Djihad, et peut-être aussi que l’Islam des temps héroïques
a triomphé par l’épée. Dans les précédentes
cassettes de propagande, le chef d’Al-Qaïda entretenait sa
réputation de cavalier intrépide et de tireur d’élite.
Le Kalakov évoque également la guerre victorieuse contre
l’Armée rouge. Message : les musulmans vaincront demain le
« tigre de papier » américain comme ils ont vaincu
hier le Grand Satan soviétique.
Mais Oussama Ben Laden n’aurait pas pu jouer les Fantômas
sans la complicité de la chaîne d’information en continu
Al-Jazira, et surtout, sans le suivisme des télévisions
occidentales converties à la seule religion du profit, donc de
la course à l’audience.
Logique
commerciale et logique politique : des télévisions sous
influence
Au
nom de la défense nationale, dès le lendemain, 8 octobre,
les responsables des principaux networks américains seront fermement
rappelés à l’ordre après ce moment d’égarement.
Sous le prétexte fallacieux que les vidéos d’Al-Qaïda
pouvaient contenir des messages codés destinés à
déclencher de nouvelles attaques terroristes, la Maison blanche
demanda aux grandes chaînes américaines de visionner, avant
diffusion, toutes les images fournies par la télévision
qatarie.
Le résultat a sans doute dépassé les espérances
des conseillers pour la sécurité nationale, puisque les
images de Ben Laden ont pratiquement disparu des écrans. L’autocensure
a également joué dans la presse écrite. Alors que
dans son numéro du 1er octobre, Time publiait en couverture la
photo de Ben Laden avec pour seule légende : Target (la cible),
il fallait les semaines suivantes scruter attentivement les pages intérieures
pour trouver de maigres extraits de sa déclaration de guerre à
l’Amérique.
Bernard-Henri Lévy a exprimé l’opinion de beaucoup,
en qualifiant Al-Jazira de « chaîne de Ben Laden ».
D’un point de vue occidental, l’accusation n’est pas
sans fondements. Elle mérite toutefois d’être relativisée,
sinon nuancée. Il est un fait que, jusqu’à la prise
de Kaboul par l’Alliance du Nord, la « CNN du monde arabe
» a bénéficié d’une situation de monopole
obligeant les télés du monde entier à rediffuser
ses images affublées d’un large bandeau en indiquant la provenance.
Mais précisément, Al-Jazira s’est trouvée en
Afghanistan dans une position comparable à celle de CNN durant
la guerre du Golfe. Alors que la chaîne de Ted Turner passe toujours
aux yeux de l’opinion publique internationale pour un pur produit
culturel « made USA » au même titre que Coca-Cola, son
correspondant avait été le seul autorisé à
rester à Bagdad. Le pouvoir irakien avait ainsi accordé
des moyens exceptionnels à Peter Arnett, qui jouissait de l’exclusivité
en contrepartie de la censure. Parce que CNN montrait au monde entier
les dommages causés par les bombardements américains sur
la population civile, elle fut accusée de faire le jeu de Saddam
Hussein.
Il en est allé de même avec Teyssir Allouni, l’unique
reporter autorisé à rester dans la capitale afghane avant
l’inversion du rapport de forces militaire. Insistant sur les erreurs
de frappes et les victimes civiles, montrant complaisamment des cadavres
dans des villages bombardés par l’aviation américaine,
donnant la parole exclusivement aux Kaboulis dénonçant cette
guerre contre l’Islam, exhibant les propres enfants de Ben Laden
armés jusqu’aux dents chantant les louanges de « l’émir
des croyants », le mollah Omar, avec pour toile de fond les carcasses
d’un hélicoptère et d’un avion prétendument
abattus par les talibans, le journaliste a rendu Al-Jazira très
impopulaire auprès de Washington.
Accusée par les autorités américaines de répandre
la propagande d’Al-Qaïda, la chaîne arabe répondit
par une rétrospective diffusée en boucle de visages mutilés
sur des lits d’hôpitaux, d’enfants estropiés
et de bébés défigurés au nom de cette prétendue
« bataille de la civilisation ». De son côté,
la direction de CNN contraint ses employés d’assortir chaque
image de victimes civiles des bombardements américains d’un
rappel en forme de rituel : « Les talibans protègent des
terroristes responsables de la mort de 5 000 personnes innocentes . »
Si Al-Jazira n’a pas convaincu les Occidentaux de sa neutralité
en refusant de trancher entre « la guerre contre le terrorisme,
comme dit l’Amérique » et « la guerre contre
les impies, comme dit Al-Qaïda », le pays de la liberté
de la presse et du Premier Amendement a battu tous les records en matière
de contrôle des images.
Des
images sous contrôle
Au nom de la sécurité de ses soldats, le Pentagone a même
étendu son emprise aux documents photographiques. Pendant la première
moitié du conflit, faute de journalistes indépendants sur
place, les médias désireux d’illustrer la présence
américaine au sol ont dû se contenter des seules images des
commandos É-U prises et sélectionnées par le département
de la Défense.
La fièvre patriotique déclenchée au lendemain des
attentats ne s’est pas limitée à l’explosion
des ventes de bannières étoilées. Alors qu’à
la différence du conflit vietnamien, la presse américaine
a plutôt péché par excès d’autocensure,
les journalistes ont été accusés de mettre en danger
la vie des « Boys » en fournissant à l’ennemi
des renseignements trop précis. Procès d’intention
quand on sait que les dites informations émanaient des briefings
ou du site Web des chargés de communication du Pentagone mais ce
type de fantasme en dit long sur les attentes d’une bonne partie
de l’opinion. Les journaux s’étant risqués à
publier les images de bébés afghans tués par des
bombes américaines ont été agonis d’injures.
Le concept de « dommages collatéraux » est acceptable,
à condition précisément de rester au niveau d’une
abstraction désincarnée !
Ellul ne se trompait pas lorsqu’il décrivait la relation
de complicité unissant le propagandiste au propagandé. Le
citoyen de base n’a aucune envie de voir des photos de nourrissons
massacrés, alors que le président Bush en personne lui a
parlé d’une lutte du Bien contre le Mal, menée par
une nation résolument bonne et pacifique, mais détestée
car incomprise. « Le peuple afghan va connaître la générosité
de l’Amérique. En même temps que nous frapperons des
cibles militaires, nous larguerons des vivres et des médicaments
» avait-il promis le jour même où Ben Laden proférait
ses menaces à la télévision.
Les petits conteneurs jaunes renfermant les rations alimentaires ayant
la même couleur que les explosifs dispersés par les bombes
à fragmentation ont entraîné bien des méprises,
pour employer un euphémisme. Combien de victimes pour combien de
vies sauvées ? Le bilan humanitaire de ces largages télégéniques
pourrait s’avérer un cruel exercice pour son promoteur. Mais
quel était l’objectif visé : persuader le monde de
la bonté américaine ou entretenir la bonne conscience des
partisans de cette guerre (plus de 80 % selon les sondages), déjà
ultra-majoritaires dans le pays ?
Dans le même sens, les photos des prisonniers de Guantanamo, consultables
en ligne sur le site officiel de l’US Navy, n’avaient rien
de choquant pour un public américain trop heureux de voir enfin
les méchants sous les verrous. A contrario, les mêmes images
de ces détenus, en combinaison orange, aveuglés, menottes
aux poignets et entraves aux pieds, transportés certains sur une
civière, ont indigné les partenaires européens de
la coalition. Leur diffusion à la télévision et dans
la presse s’est révélée dysfonctionnelle dans
la stratégie de communication américaine. La barbarie avait-elle
changé de camp ? Était-ce bien là cette « bataille
de la civilisation » promise par Bush ?
Aux consommateurs d’images que nous sommes, devenus boulimiques
depuis le 11 septembre, Ellul rappelle que nous aurions tort de prendre
le réel pour le vrai. Alors que la parole relève de la vérité
— et donc aussi du mensonge —, l’image peut parfaitement
coller à la réalité sans jamais être vraie.
La vue donne à voir l’évidence ; la parole, toujours
incertaine, l’exclut.
Guerre
contre la démocratie et démocratie dans la guerre
La
guerre oblige chacun de nous a choisir son camp. Elle oriente notre regard,
conditionne notre mémoire visuelle, nous fait voir ce que nous
voulons voir et oublier les images qui ne cadrent pas avec nos grilles
de lecture. La propagande rassure, car elle filtre, ordonne et simplifie.
Mais il faut manifester une belle outrecuidance intellectuelle pour croire
la propagande (mensongère) réservée au bon peuple
et l’information (véritable) aux élites.
Guerre
juste ou guerre nécessaire ?
Il
faut pareillement faire preuve de beaucoup de candeur ou de cynisme pour
croire au discours de la guerre juste. Car n’en déplaise
à Michael Walzer et aux soixante signataires de la Lettre d’Amérique,
il n’y a pas de guerres justes, il n’y a que des guerres nécessaires
! Invoquer saint-Augustin n’y pourra rien changer.
Non, la contre-attaque américaine n’est pas la guerre de
La liberté contre Le terrorisme mais celle d’un État
– démocratique – défendant légitimement
ses intérêts de puissance au nom de valeurs à prétention
universaliste.
D’abord, la liberté ne peut faire la guerre, même si
l’on prétend la faire en son nom. La violence est toujours
du domaine de la nécessité, c’est-à-dire l’antithèse
de la liberté. Ensuite, il conviendrait de ne pas confondre la
liberté comme valeur, comme idéal, et sa traduction, par
nature imparfaite , dans l’American way of life.
Enfin, le terrorisme est une notion éminemment subjective pouvant
recouvrir des réalités très différentes. On
se souvient que les nazis l’utilisaient pour disqualifier la résistance
française durant l’Occupation. On voit bien aujourd’hui
l’intérêt d’un Vladimir Poutine à présenter
ainsi les indépendantistes tchétchènes qui risquent
d’être sacrifiés sur l’autel de l’antiterrorisme,
avec la honteuse bénédiction des Occidentaux.
À défaut de pouvoir les empêcher, les organisations
internationales se sont contentées de codifier les guerres. Les
membres de l’Union européenne ont défini comme terroriste
« tout acte destiné à tuer ou blesser grièvement
un civil, ou toute autre personne qui ne participe pas directement aux
hostilités dans une situation de conflit armé, lorsque,
par sa nature ou son contexte, cet acte vise à intimider une population
ou à contraindre un gouvernement à accomplir ou s’abstenir
d’accomplir un acte quelconque ».
Qui pourrait jurer que cette définition n’englobe pas les
bombardements et l’embargo dont souffre la population irakienne
depuis dix ans ? Comme à son habitude, la critique de Noam Chomsky
est encore plus impitoyable à l’égard des puissants
: « En pratique, le terrorisme est la violence commise contre les
Etats-Unis — quels qu’en soient les auteurs. On aura du mal
à trouver à cela une exception dans l’histoire. »
L’article 51 de la charte des Nations-unies reconnaît un droit
naturel (inherent right) à la légitime défense en
cas d’agression armée. Ce droit pose alors la question de
la proportionnalité de la riposte. Les conventions de Genève
distinguent objectifs civils et militaires et tendent à proscrire
l’usage disproportionné de la force. Le problème de
la proportionnalité ne se réduit pas à sa dimension
juridique, et pose à l’évidence des questions d’ordre
moral. Les théoriciens de la guerre juste se réfèrent
d’ailleurs à cette notion.
La stratégie du tapis de bombes adoptée dans le cadre de
l’opération « Liberté immuable » ne pouvait
qu’engendrer un sentiment de malaise parmi les esprits les mieux
disposés à l’égard des Ètats-Unis. Les
moyens employés en Afghanistan en décembre ont suscité
des remords chez ceux-là mêmes qui, sous le coup d’une
légitime émotion, s’étaient proclamés
« tous Américains » en septembre.
Fallait-il brûler la botte de foin pour trouver l’aiguille
? Sous prétexte que Ben Laden était aussi difficile à
chercher qu’une aiguille dans une botte de foin, avait-on le droit
de brûler toute la botte, et une partie du champ ? En bombardant
à outrance un pays déjà ravagé par la guerre,
la sécheresse et la famine, on n’a fait qu’ajouter
des victimes aux victimes. Les tonnes de bombes déversées
autour de Tora Bora ont causé la mort de nombreux civils, alors
que la panoplie américaine comportait une vaste gamme d’armes
intelligentes et de projectiles guidés par satellite avec une précision
de dix mètres.
Sans ignorer ce que cette comptabilité a de sordide, on peut déjà
prévoir, dans les temps à venir, une révision à
la hausse des « dommages collatéraux » en Afghanistan
inversement proportionnelle au nombre de morts avérées des
attentats new-yorkais, évalué en septembre à plus
de 6 000 et à moins de la moitié six mois plus tard.
Le président Bush a feint de découvrir après le 11
le sort atroce réservé aux femmes afghanes. Sans le savoir,
il a employé pour justifier sa guerre — ô ironie de
l’Histoire — les arguments invoqués à l’époque
par Georges Marchais, leader du PCF, pour se féliciter de l’intervention
soviétique de 1979 : mettre fin à un régime féodal
humiliant les femmes. Mais cet argument est réversible, et constitue,
au mieux, une justification a posteriori.
La violation des droits de l’homme en général et ceux
de la femme en particulier, sans parler de la scandaleuse destruction
des bouddhas géants de Bamyan, n’ont pourtant pas empêché
l’administration américaine — colonisée par
un lobby pétrolier désireux de relancer ses projets de gazoduc
en Asie centrale — de négocier avec le gouvernement taliban.
Jusqu’en juillet, trois mois avant les attentats, le marché
étant encore le suivant : la livraison de Ben Laden contre une
reconnaissance internationale du régime. D’un strict point
de vue de Real Politik, l’avenir a montré qu’il eût
été plus judicieux d’aider le principal adversaire
des talibans. Mais le commandant Massoud avait le défaut d’être
soutenu par les Russes !
L’effet
Frankenstein
Pour
rester sur ce registre, faut-il rappeler que l’instigateur présumé
des attentats du 11 septembre fut longtemps un auxiliaire précieux
des États-Unis, armé et formé par une CIA prête
à tout, et à n’importe quoi, dans son combat contre
le communisme international. En équipant ses troupes, de missiles
Stinger notamment, les Américains en ont fait un héros victorieux
de la lutte antisoviétique en Afghanistan. Pour des raisons qui
lui appartiennent, la créature s’est retournée contre
son créateur à l’issue de la guerre du Golfe. Où
l’on découvre que les ennemis de nos ennemis ne sont pas
toujours nos amis….
Dans le même sens, le partenariat pour convenances mutuelles unissant
Washington à Islamabad a conduit les É-U à fermer
les yeux sur les violations des droits de l’homme au Pakistan et
sur la fabrication illégale d’une arme nucléaire,
qualifiée symboliquement de « bombe islamique » par
le président Bhutto lui-même. Sans l’aide du gouvernement
pakistanais, sous-traitant les intérêts américains
dans la région, sans l’appui de ses « volontaires »
et de ses services secrets, les talibans n’auraient jamais pu s’emparer
de Kaboul.
Parce qu’ils continuaient de raisonner dans un contexte de guerre
froide, voire dans la logique d’un nouveau Grand Jeu faisant de
l’Alliance du Nord le cheval de Troie de l’ex-Union soviétique,
les États-Unis ont soutenu les militaires Pakistanais qui ont installé
au pouvoir les talibans, lesquels ont ensuite protégé Ben
Laden et sa centrale terroriste. L’idée était britannique,
le financement saoudien, l’exécution pakistanaise, mais la
conception de cette bombe à retardement incombe au gouvernement
américain.
Il ne saurait être question de faire passer ici une explication
sociale ou historique pour une justification subreptice. Aucun crime,
réel ou supposé, du gouvernement des États-Unis ne
peut prétendre excuser l’horreur des attentats. Inutile d’invoquer
Dilthey ou Weber pour bien distinguer, au plan analytique, les différences
entre expliquer et comprendre d’une part, et justifier au plan éthique
d’autre part. Interpréter ou non le terrorisme moderne comme
l’une des manifestations de la raison calculatrice ou de la rationalité
instrumentale, c’est pour chacun questionner la part d’arbitraire
de son propre système de valeurs.
Au nom de l’anti-impérialisme, un certain nombre d’intellectuels
se sont empressés de se désolidariser de la riposte américaine
en invoquant sa politique inique au Proche-Orient et cruelle à
l’égard du peuple irakien. Or, le conflit israélo-palestinien
n’explique pas plus l’attaque terroriste du 11 septembre que
la crise économique n’explique la Shoah. En outre, on aurait
du mal à citer le nom d’un seul chef d’Etat européen
en ayant fait davantage que Carter et Clinton pour essayer de ramener
la paix dans cette partie du monde. Que l’on sache, ce ne sont pas
les Américains qui ont fait capoter les accords de septembre 2
000, mais les plus intransigeants des deux camps !
Quant à l’Irak, ceux qui parlent des enfants irakiens morts
des conséquences de l’embargo — en gonflant outrageusement
des chiffres déjà terribles : six cent mille selon l’Unicef,
de un à un million et demi selon leurs propres statistiques —
n’évoquent jamais le sort des cent cinquante mille Kurdes
exposés aux armes chimiques et biologiques selon la volonté
de Saddam Hussein. En une seule journée, le 17 mars 1988, son armée
a gazé une ville du Kurdistan Irakien provoquant la mort de sept
mille civils dans une atroce agonie.
Depuis la fin de la seconde guerre mondiale selon Ellul, il est généralement
admis qu’en matière de propagande, « la vérité
paie ». À partir de faits exacts, on donne des interprétation
spécieuses, ou l’on applique la méthode du «
barbouillage » consistant à associer des faits n’ayant
aucun lien entre eux. Après l’exemple Irakien, la guerre
en Afghanistan nous montre aujourd’hui que la meilleure propagande,
c’est-à-dire la plus efficace au plan technique, ne se construit
pas sur des mensonges, mais à partir d’informations incomplètes
ou partielles. Le Bureau de l’Influence stratégique (OSI),
créé secrètement par le Pentagone après le
11 septembre pour mener la guerre de l’information, a encore de
beaux jours devant lui.
La
démocratie face à ses ennemis
«
La guerre contre le terrorisme se jugera à son résultat
final » a d’ores et déjà prévenu le président
Bush. Autre façon de dire que la fin justifie les moyens ! Après
la chute du régime taliban, au gré des opérations
Anaconda et autres Harpoon, l’expédition punitive contre
l’organisation terroriste Al-Qaïda ressemble de plus en plus
à une ingérence dans une guerre civile, avec tous ses risques
d’enlisement et de dérives.
La désignation publique d’un « axe du Mal » (Irak,
Iran, Corée du Nord) combinée à la révision
probable de leur doctrine nucléaire semble vouloir annoncer une
nouvelle politique étrangère pour les États-Unis
faisant de la chasse aux « parasites terroristes » une priorité
absolue. À quel prix ? L’invocation de valeurs communes à
l’humanité tout entière risque de servir de paravent
à la défense d’intérêts purement nationaux.
Certes, on ne peut pas reprocher en même temps aux Américains
de ne pas avoir de politique et les rendre responsable de tous les malheurs
du monde. Si, comme le proclament les hérauts de l’anti-impérialisme,
ce nouveau terrorisme est le symptôme et non la maladie, si la misère
économique résultant de la globalisation libérale
— donc américaine ! — en est à la source, alors
il faudrait nous expliquer pourquoi Ben Laden est un milliardaire saoudien
et non pas un paysan du Sahel.
Le terrorisme pose un terrible dilemme aux démocraties en les condamnant
soit à renier leurs principes vitaux, soit à disparaître
sous les coups. Pour résister en tant que régime politique,
hic et nunc, elle n’a d’autres choix que de bafouer les valeurs
qui la fondent en tant qu’idéal normatif.
Restriction des libertés publiques, chasse aux sorcières
dans la presse et pressions sur les médias, arrestations arbitraires,
prolongation indéfinie de la durée de garde à vue
des étrangers, incarcérations sans inculpations, mise en
place d’une justice d’exception, délits de faciès,
fouille des véhicules et des personnes, renforcement des écoutes
téléphoniques et de la surveillance des courriers électroniques…
Y compris dans un cadre légal (loi antiterroriste dite USA patriot
Act aux États-Unis, loi sur la sécurité en France)
et avec l’assentiment d’une opinion publique trop désireuse
d’échanger sa liberté contre la promesse du retour
à l’ordre, les dérives sécuritaires à
l’intérieur contredisent l’esprit démocratique
aussi dangereusement que les violations du droit de la guerre à
l’extérieur.
On nous dira peut-être un jour dans quelles conditions exactes sont
morts les centaines de prisonniers pro-talibans détenus dans la
forteresse de Qalae-Jhangi, certains cadavres retrouvés les mains
liés dans le dos ? Les propos de Donald Rumsfeld appelant à
liquider les combattants non-Afghans de Tora Bora n’étaient
pas non plus dignes d’un État démocratique.
Il a fallu d’innombrables pressions, européennes surtout,
pour que le gouvernement américain consente à faire bénéficier
des conventions de Genève une partie seulement des détenus
de Guantanamo. Alors que le président Bush affirme pourtant livrer
une véritable guerre, il s’obstine encore à présenter
les membres d’Al-Qaïda comme des « combattants illégaux
», et non comme des prisonniers de guerre. Les conditions de détention
dans la base américaine incitent à se demander s’il
s’agit toujours de justice ou de vengeance ?
Question identique à propos du sort de Zacarias Moussaoui, en prison
au moment des attentats, mais encourant la peine de mort pour simple intention
criminelle. En l’absence d’arrestation des principaux commanditaires,
à commencer par Ben Laden, il pourrait servir de victime expiatoire.
Cette guerre était sans doute inévitable à défaut
d’être aimable, mais elle n’était en rien une
guerre juste, car s’il existe de justes causes il ne saurait exister
de guerre juste.
En Afghanistan, l’armée du pays le plus puissant du monde
(avec ses drones Predator, ses avions de reconnaissance sans pilote Global
Hawk, ses forces spéciales au sol avec ordinateurs portables pour
guider les frappes aériennes, ses bombes intelligentes, ses B 52,
ses missiles guidés par satellites) a vaincu une armée de
troglodytes dépenaillés. On peut s’en réjouir,
mais qui a véritablement triomphé ? La justice ou la force
? La liberté ou la nécessité ? La vertu démocratique
ou la puissance technicienne ?
La démocratie authentique ne s’exporte pas ; elle se construit
de l’intérieur ! Quant à prétendre vouloir
l’instaurer par la force des armes….
« Les plus nobles fins assignées à la guerre sont
pourries par la guerre », résumait Jacques Ellul, pour qui,
non seulement la fin ne justifie pas les moyens mais pour qui les moyens
corrompent les fins. Plus les fins seront réputées nobles,
plus les méthodes employées pour les atteindre se révéleront
cruelles. Tout le discours du gouvernement américain a consisté,
précisément, à justifier l’usage de moyens
inhumains en Afghanistan en guise de riposte à une « agression
contre l’humanité tout entière ».
On ne le sait que trop : la politique n’est pas une industrie fondée
en morale. Max Weber cite un personnage des Histoires florentines déclarant
qu’il fallait féliciter ceux qui avaient préféré
la grandeur de leur cité au salut de leur âme. Machiavel
nous a appris qu’en politique, la force était juste quand
elle était nécessaire. Weber nous a montré qu’en
politique on n’obtenait pas toujours le Bien par le Bien. Ellul
n’a cessé, quant à lui, de proclamer que l’on
ne pouvait fonder un monde juste avec des moyens injustes, créer
une société libre avec des moyens d’esclaves.
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