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Culture, Science et Technique


Que peuvent faire les scientifiques ?

Gérard Toulouse

Proposition

Les institutions scientifiques devraient dorénavant considérer la promotion et la défense du droit international (et le soutien des principes du système des Nations unies) comme l’une de leurs missions légitimes.

Préambule

Selon Paul Ricœur, « l’éthique est le souci de vivre bien, avec et pour les autres, dans des institutions justes » (souligné par moi). Au-delà de toutes les définitions et formulations, ajoute Ricœur, existe un phénomène à la fois essentiel et mystérieux : l’indignation morale. Durant l’hiver 2003, j’ai éprouvé un tel choc moral. Alors que quasiment toutes les Églises chrétiennes établies ont nettement condamné la notion de guerre préventive, aucune institution scientifique ne s’est exprimée à ce sujet de manière audible. Vraisemblablement, les milieux dirigeants des organisations scientifiques ont considéré que le problème relève de la politique, non de la science, et que, de toute façon, intervenir à propos de tels sujets ne fait pas partie de leurs traditions.
Cependant, les chefs religieux auraient pu choisir de s’abriter derrière de semblables réserves. Mais voilà, en ce cas, ils ont fait un choix autre. Ils ont ressenti le devoir de prendre position sur un problème social majeur, et ils ont émis un signal clair. Pourquoi la science a-t-elle implicitement plaidé incompétence et irresponsabilité, tandis que la religion revendiquait compétence et responsabilité ?
Pour moi, qui fus comme tant d’autres attiré vers la science par des idéaux professionnels élevés, et qui ai consacré ma vie entière à la recherche, ce contraste saisissant a été cause de désarroi. Mon indignation morale me disait que le silence global de nos institutions collectives (académies, sociétés savantes, associations pour l’avancement des sciences), autour d’un problème aussi crucial, ne pouvait être juste. Pourquoi ?

Antécédent

Dans son fameux chant du cygne, à la fin de son second mandat présidentiel (1961), le général Dwight D. Eisenhower lança un avertissement lucide et prophétique :
« Cette conjugaison d’un immense establishment militaire et d’une vaste industrie d’armement est une nouveauté dans l’expérience américaine. L’impact résultant – économique, politique, et même spirituel – est ressenti dans chaque cité, chaque capitale d’État, chaque bureau du gouvernement fédéral. Nous admettons la nécessité impérieuse de cette évolution. Pour autant, nous ne devons pas manquer d’en comprendre les graves implications. Nos labeurs, ressources et modes de vie sont tous affectés ; et aussi la structure même de notre société.
Dans les centres de décision gouvernementaux, nous devons nous prémunir contre l’acquisition d’une influence injustifiée, qu’elle soit recherchée ou non, par le complexe militaro-industriel. Le potentiel existe, et persistera, pour la montée désastreuse d’un pouvoir déplacé.
Nous ne devrons jamais laisser le poids de cette coalition menacer nos libertés ou nos processus démocratiques. Nous ne devrions rien tenir pour acquis. Seule une communauté de citoyens vigilants et informés peut assurer la compatibilité de cette énorme machine de défense industrielle et militaire avec nos méthodes et nos objectifs pacifiques, et faire en sorte que sécurité et liberté puissent prospérer ensemble.
Liée aux changements profonds dans notre système militaro-industriel, et largement responsable de cette transformation, se trouve la révolution technologique survenue au cours des récentes décennies.
Au cours de cette révolution, la recherche est devenue centrale ; elle est aussi devenue plus complexe, formalisée et coûteuse. Une proportion sans cesse croissante est conduite pour et par le gouvernement fédéral, et sous sa direction.
De nos jours, l’inventeur solitaire, bricolant dans son atelier, a été éclipsé par de puissants groupes de chercheurs travaillant dans des laboratoires et centres d’essais. De la même manière, l’université autonome, source historique des idées libres et de la découverte scientifique, a subi une révolution dans la conduite de la recherche. En partie à cause des énormes coûts impliqués, un contrat gouvernemental devient virtuellement un substitut à la curiosité intellectuelle. Pour chaque ancien tableau noir, il y a maintenant des centaines de nouveaux calculateurs électroniques.
La perspective de la domination de nos savants par l’emploi fédéral, les allocations de projet, et le pouvoir de l’argent, est omniprésente, et doit être considérée avec sérieux.
Mais en même temps, tout en respectant comme il convient la recherche et la découverte scientifiques, nous devons être vigilants à l’égard du danger égal et opposé, à savoir la mainmise d’une élite techno-scientifique sur la politique publique.» (souligné par moi, G. T.)
Les scientifiques sont-ils dans une position marginale, ou centrale ? Sont-ils porteurs de responsabilités ? L’alerte ne fut-elle pas lancée depuis longtemps déjà ?

Argumentation

1) Au cours des récentes décennies, les institutions scientifiques ont graduellement étendu leurs préoccupations
— à la défense des Droits de l’homme (exemple : le réseau international pour les Droits de l’homme des académies et sociétés savantes, créé en 1993) ; des clauses concernant le respect des droits humains et des processus démocratiques sont apparues dans les accords de coopération internationaux;
— à la protection de la dignité humaine (exemple : bioéthique, protection des sujets d’expérience, statut de l’embryon, etc.), à la protection de la vie privée, à l’éthos du développement durable;
— à des préoccupations de justice et d’équité quant aux rapports entre genres et générations.

2) Le monde a changé au cours des années passées, malheureusement dans un sens qui donne une pertinence encore accrue aux avertissements d’Eisenhower. Le déséquilibre de pouvoir grandissant, lié à la surdominance d’un seul pays, est causé par la supériorité de celui-ci dans l’innovation techno-scientifique.
En conséquence, les scientifiques ont un devoir d’alerte quant aux conséquences possiblement néfastes de leurs activités et découvertes. Ils ont le devoir d’agir de leur mieux afin de fournir l’antidote avec le poison, le remède contre le risque. Leur part de responsabilité à cet égard n’est certainement pas moindre que celles des prêtres ou des généraux. Courageusement, le physicien Sakharov a donné l’exemple, en se dressant pour le droit et la vérité contre un pouvoir abusif.
Nous, scientifiques, devrions avoir l’honnêteté d’admettre l’émergence d’un menaçant complexe militaro-industrielo-scientifique. Nous devrions aussi avoir l’honnêteté d’admettre ce fait douloureux : notre activité est une partie du problème — même si les effets observés ont été, dans une large mesure, des conséquences imprévues et indésirées de nos labeurs.
En vérité, durant la guerre froide, il fut des temps où la science a pu paraître facteur d’un meilleur équilibre des puissances. La sécurité du monde et la prévention des guerres semblaient favorisées par la dissuasion. Mais nous devons regarder en face les réalités d’aujourd’hui.

3) Ces responsabilités sociales des scientifiques sont mieux assumées collectivement, c’est-à-dire à travers les institutions scientifiques.

4) Des pas précurseurs importants, dans la bonne direction, ont été déjà accomplis :
— le manifeste Russell-Einstein (1955),
— la déclaration du centenaire Nobel (11 décembre 2001), signée par cent-dix lauréats, qui préconise le remplacement de la guerre par le droit, et le soutien des traités internationaux.
Afin de répondre aux défis du monde actuel, les institutions scientifiques doivent s’adapter en développant une conscience avivée de leurs responsabilités. Ceci implique une extension, mesurée et appropriée, concernant la définition du champ de leurs missions.

La doctrine des guerres préventives est une régression morale majeure.
Le droit, et la vérité, ne doivent pas céder à la force.

 






 

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