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Le
corps dans ses états
Jacques
Testart
Le
corps humain est désormais investi par la médecine et les
sciences biologiques jusqu’aux tréfonds de son intimité.
Nous montrerons d’abord comment la science contemporaine reproduit,
au niveau moléculaire, les stratégies de découverte
du corps, et d’action sur les corps, expérimentées
par la science classique. Puis nous évoquerons des conséquences
possibles de cette homologie.
Le
corps mis à nu
L’attention
médicale et scientifique (et même artistique) portée
au corps passe d’abord par l’anatomie, laquelle a commençé
par le spectacle des formes apparentes puis évolué vers
l’organisation du dedans du corps, surtout explorée à
partir de la Renaissance. Aujourd’hui, la biologie moléculaire
poursuit la dissection du corps dans l’invisible, par la description
de l’ensemble des gènes (génome) et des protéines
(protéome). Cette analyse des structures variées des constituants
fondamentaux du corps (programme Genhomme, par exemple) micro-dissèque
la molécule ADN et les molécules protéiques qui en
dérivent, pour traiter d’une nouvelle anatomie, l’anatomie
moléculaire.
Les connaissances anatomiques classiques avaient rendu possible la recherche
des fonctions des parties décrites du corps, recherche dont l’archétype
est la découverte par Harvey de la circulation sanguine. De même
que naissait alors la physiologie, pour connaître le fonctionnement
des différents organes, la biologie moléculaire vient de
générer des approches similaires au niveau des constituants
invisibles. Génomique et protéomique s’attèlent
à découvrir les fonctions des éléments moléculaires,
à déchiffrer la combinatoire complexe allant de l’expression
des gènes à l’élaboration des formes et des
fonctions du corps visible. Par la diversité infinie des actions
extérieures (facteurs épigénétiques de l’environnement)
sur ces molécules, des potentialités de corps variés
coexistent au sein d’une même anatomie moléculaire
si bien que le registre des fonctionnements possibles du corps invisible
devrait demeurer ouvert jusqu’à la fin des temps. Pourtant,
la connaissance exhaustive ne semble pas nécessaire pour justifier
des actions sur le corps, comme l’a montré la large place
faite à l’empirisme dans l’histoire de la médecine
et l’intrusion déterminante de l’épidémiologie
et des statistiques dans la médecine moderne. Ces actions, motivées
par l’existence de malformations du corps visible ou de mutations
du corps invisible, présentent une finalité normalisatrice
ou améliorante.
Afin de normaliser l’aspect ou les fonctions humaines, on a, depuis
l’Antiquité et sous toutes les latitudes, procédé
à l’élimination des déviants dès la
naissance, dans une démarche récemment qualifiée
d’eugénisme négatif. C’est la même préoccupation
qui a justifié la stérilisation de centaines de milliers
de « tarés » dans les pays démocratiques, au
début du XXe siècle. En même temps, la médecine
curative expérimentait des traitements, dont la plupart tenaient
cependant davantage de la magie que de la science, au moins jusqu’au
XIXe siècle. Le même souci de normalisation amenait aussi
à remplacer un organe malade par un organe prélevé
chez un tiers, ou même à substituer des prothèses
artificielles aux organes défaillants. La période récente
a inventé des procédés équivalents pour tenter
de normaliser la structure ou les fonctions du corps moléculaire.
C’est la médecine dite « préventive »
qui propose des conditions d’existence spécifiquement adaptées
pour empêcher les dysfonctionnements du corps visible, attribués
à des altérations du corps invisible : puisque certaines
constitutions génétiques rendent plus ou moins probables
des états pathologiques, on s’efforce de les prévenir
par des médicaments ou des modes de vie favorables, voire par des
interventions mutilantes comme l’ablation des seins en cas de risque
cancéreux (40 % des femmes américaines « à
risque génétique » sont ainsi mutilées préventivement).
Une autre approche est la médecine moléculaire proposant
des thérapies géniques grâce à des «
gènes médicaments » que l’on tente de substituer
à de mauvais gènes, responsables de graves pathologies.
En réalité, ces actions correctives du corps moléculaire
ne paraissent efficaces que dans des cas exceptionnels, quand les cellules
peuvent être traitées isolément du corps visible.
C’est le cas des thérapies géniques ex vivo de cellules-souches
pour traiter les déficits immunitaires des bébés-bulles
ou des microorganismes génétiquement modifiés pour
remplir une fonction étrangère à leur espèce.
Tout se passe comme si l’architecture du corps multicellulaire,
par ses interactions complexes, résistait au simplisme d’une
modification induite in situ. Enfin, la normalisation peut passer par
la sélection des génomes embryonnaires, en ne retenant que
ceux qui présentent une anatomie acceptable. C’est le diagnostic
préimplantatoire (DPI) qui permet, à l’issue d’une
fécondation multiple in vitro , d’éliminer les embryons
découverts anormaux, voire de ne retenir que l’embryon aux
meilleures promesses génétiques.
L’ambition eugénique s’est aussi développée
dans la perspective d’améliorer le statut normal du corps.
Ainsi, avec l’« eugénisme positif », qui favorise
des unions entre procréateurs de qualité, depuis l’inceste
organisé dans les familles princières égyptiennes
ou incas, jusqu’aux récentes banques de sperme ou d’ovules
alimentées par des individus censés être supérieurs.
La vanité biologique de ces démarches est pourtant avérée,
puisque tout corps géniteur n’émet des éléments
procréatifs (gamètes) qu’à l’issue de
loteries génétiques dont le résultat moléculaire
est infiniment varié et absolument imprévisible pour chaque
conceptus. Enfin, à l’aube du XXIe siècle est apparue
pour la première fois la possibilité de traiter un handicap
en augmentant l’efficacité normale de la fonction atteinte
: par chirurgie au moyen du laser, on peut ainsi obtenir un dépassement
de l’acuité visuelle normale dans l’espèce humaine.
C’est une démarche nouvelle, qui ambitionne d’abord
la restitution de la norme par l’orthoptique, et peut dériver
vers la construction d’une humanité aux yeux d’aigle.
Des actions sont aussi développées chez les animaux et les
plantes pour leur conférer des propriétés étrangères
à leur espèce : la transgenèse consiste à
introduire un nouveau gène dans le génome (organisme génétiquement
modifié = OGM), en espérant induire ainsi une fonction inédite
dans le corps visible. Nul, toutefois, ne saurait définir les fonctions
bénéfiques dont on pourrait surcharger le corps de l’homme.
Quelle qualité demander pour un humain-OGM ?
De ce bref tableau, retenons le parallélisme, ou mieux le rapport
fractal, entre les deux niveaux du corps, et donc entre leurs approches.
Le niveau macro (corps visible) est exploré ou modifié par
des pratiques directes : auscultation, chirurgie ou traitement médical.
Le niveau micro (corps invisible) ne peut être approché que
par des prothèses, car les outils dont dispose le corps visible
(vue, toucher, etc.) sont incompétents et remplacés par
le microscope, par l’analyse biochimique ou par la chirurgie moléculaire.
Le macro se construit à partir du micro, de l’œuf à
l’imago. Mais les deux niveaux se rejoignent au moment de l’engendrement,
puisque des éléments spécialisés et invisibles,
les gamètes produits par le corps visible, font le lien entre génomes
et corps procréé, entre les corps et le corps.
Le mystère inhérent à cette transmission tient à
son caractère imprévisible, car il existe des possibilités
infinies pour séparer en deux parts quantitativement équivalentes
l’ensemble des gènes recélés par chaque corps
; si bien que les gamètes de même fratrie (les centaines
d’ovules de la femme ou les trillions de spermatozoïdes de
l’homme) sont tous différents et toujours inédits,
malgré leur abondance. Par l’union de deux de ces gamètes
inédits la fécondation fait advenir un nouveau microcorps,
le corps germinal, évidemment inédit. L’histoire de
la biologie retient les épisodes imagés où l’on
s’efforçait de placer le micro (gamètes ou embryon)
dans un rapport homothétique avec le macro, comme par l’invention
de l’ « homoncule ». Pourtant, si l’œuf est
une représentation fractale du corps à venir, c’est
seulement virtuellement puisque l’information n’est pas la
forme, et c’est toujours partiellement, puisque le génome
n’est pas toute l’information. Dans la recherche d’un
« statut de l’embryon », on entend bien ce questionnement
devant l’homoncule, étrange recombinaison de fragments inconnus,
issus de deux corps visibles et socialement évalués, en
une ébauche mystérieuse. On ne peut donner une réalité
au statut de l’embryon par l’amont, seulement par l’aval,
car homoncule est ce que fut d’abord chaque homme, tandis que l’on
ignore de quels nouveaux homoncules nous serions capables. Le clone apparaît
ainsi comme la figure utopique d’une prévision rassurante,
le moyen d’opérer la transition sans surprise d’un
corps à un autre semblable.
Le
corps amélioré
La
nouvelle fabrique du corps humain devrait désormais utiliser les
deux filières (visible/invisible) du savoir sur le corps anatomique
et le corps fonctionnel. Le corps visible sera valorisé par des
prothèses de puissance inédite, à l’interface
du vivant et de l’inerte. Ainsi, l’homme « augmenté
», mi-cyborg – mi-zombie, pourrait-il développer des
propriétés insoupçonnées de tous ses sens,
y compris le sixième (communication). Le corps invisible sera aussi
managé pour correspondre aux projets économiques des sociétés
modernes : recherche de l’excellence, efficacité, compétitivité,
refus des handicaps, allégement des coûts de gestion de l’humain.
En même temps, l’entreprise d’amélioration humaine
devra se plier aux exigences du progrès social et éthique
: choix réalisés par une majorité, acquiescement
des personnes, faveur des solutions indolores, idéal de la norme,
protocole compassionnel pour les minorités déviantes. La
nouvelle fabrique du corps humain passera donc par l’embryon, car
il précède toute humanité à venir, et c’est
seulement dans l’embryon que la manipulation des corps peut concilier
les projets économiques avec les progrès sociaux et les
exigences éthiques : voici venir l’eugénisme par prodrome,
plutôt que par pogrome.
Il est probable que la procréation humaine va subir une évolution
allant progressivement dans le sens d’une normalisation des enfants,
par la recherche d’un état physique et sanitaire protégeant
le plus possible le corps des pathologies ou des handicaps. Il s’agirait
d’anticiper la médecine préventive en limitant a priori
ses interventions au champ, considérable encore, de l’aléatoire
et de l’environnement. Une telle évolution correspondrait
à la volonté de « formatage » rationnel, de
standardisation des corps individuels, pour optimiser leurs fonctions
de producteurs comme de consommateurs selon les exigences du marché
dans une économie compétitive. Elle répondrait aussi
à la « mystique de l’ADN » (D. Nelkin et S. Lindee,
ed. Belin, 1998) alléguant que chaque caractère, physique
ou comportemental, ne fait que représenter le corps moléculaire
du génome. Elle assumerait enfin l’utopie de la santé
pour tous, voire du bonheur maîtrisé et ferait écho
à l’éternelle angoisse des parents, toujours menacés
d’un bébé anormal, ou seulement déficient.
Or, les techniques du vivant devraient être capables de proposer
plusieurs solutions à ce programme occulte de reproduction normative.
Ces solutions, toutes nées des récentes innovations de la
technoscience, différent des tentatives eugéniques classiques
par leur principe d’action comme par leur mode d’application.
En effet, la certitude que des mécanismes aléatoires régissent
la production des ovules et des spermatozoïdes (méiose, réappariements
des chromosomes, mutations) rend caduque l’ambition de prédire
les caractères d’un enfant grâce à la sélection
de ses parents, comme il fut proposé et largement expérimenté
au début du XXe siècle. Par ailleurs, l’adoption généralisée
de règles éthiques et démocratiques minimales, au
moins dans les pays industrialisés, interdit de disposer des individus
contre leur gré et d’imposer une ségrégation
autoritaire des corps visibles des personnes.
Aussi, le contrôle qualitatif de la procréation humaine devrait-il
désormais s’exercer au niveau de l’embryon juste conçu,
et non plus au niveau des individus producteurs de gamètes (géniteurs),
afin de circonscrire aussi bien les aléas des loteries génétiques
(redistribution des chromosomes et des gènes parentaux) que les
accidents du génome (mutations). En même temps, la désignation
de l’embryon préimplantatoire (avant la nidation) comme sujet
de la maîtrise permet d’échapper aux contraintes liées
au statut juridique des personnes (lesquelles n’existent qu’à
la naissance) et au statut biologique des corps capables de souffrance
(laquelle ne peut exister avant l’apparition des ébauches
nerveuses). Ainsi se trouve jugulée la responsabilisation des tuteurs
(parents et société), qui devrait se concentrer exclusivement
sur le bien qu’on escompte de ces manipulations. On est ici très
loin des actes inhumains qui ont conduit à stériliser plusieurs
centaines de milliers de personnes, au nom de « l’amélioration
» de l’espèce, au début du XXe siècle.
Même si, au-delà de la forme prise par la ségrégation,
c’est toujours la même volonté eugénique qui
amène les scientifiques à jouer le rôle d’exécutants
du fantasme normatif (A. Pichot et J. Testart. Universalia 99-105, Encycl.
Univ. 1999).
On peut théoriquement distinguer trois façons modernes d’assumer
le vieux projet eugénique : en modifiant l’embryon pour l’améliorer,
en perpétuant des individus d’élite par le clonage,
ou en triant les meilleurs embryons parmi tous ceux qui sont produits
au cours de conceptions ordinaires.
Modifier
: L’embryon est susceptible de manipulations génétiques
affectant la totalité du corps en construction, et transmissibles
à sa descendance. Il s’agirait d’ajouter, ou de supprimer,
un ou plusieurs caractères au génome. C’est cette
stratégie qui a inspiré nombre d’auteurs de fictions
basées sur la fabrication d’un surhomme. Pourtant, on risque
de s’interroger longtemps pour définir un tel personnage,
car, si l’exploitation des animaux nous permet d’énoncer
des qualités utiles pour chaque bête d’élevage,
on peine à définir ce qui fait avantage dans les constitutions
biologiques variées des humains. S’il s’agit seulement
de favoriser certains caractères génétiques au sein
de la population, la sélection précoce devrait y suffire
(voir Trier). S’il s’agit de manipuler le génome pour
l’amputer de traits réputés négatifs ou l’enrichir
de séquences non-humaines dont on espère une bonification
pour l’espèce, l’essai serait très aventureux.
Plus aventureux encore que la production d’OGM (organismes génétiquement
modifiés) de plantes ou d’animaux : outre les difficultés
à maîtriser une telle stratégie révélées
par les applications agro-vétérinaires, l’humanité
devrait ici décider de modalités d’action sur sa propre
évolution, un enjeu réellement prométhéen,
qui inspirera longtemps la plus grande prudence.
Perpétuer
: Le projet est ici de reproduire à l’identique
certains individus, selon la technique de clonage reproductif récemment
réalisée pour plusieurs espèces animales. Les relatifs
progrès accomplis dans cette voie, et surtout le potentiel fantasmatique
de cette manipulation, stimulent des « vocations » qui rendent
vraisemblable la naissance d’un enfant cloné dans les prochaines
années. Remarquons qu’ici la procréation se fait reproduction,
puisqu’il ne s’agit plus de faire un enfant doté d’un
corps original à partir de deux géniteurs, mais de recopier,
comme par bouturage, un seul individu, dont on espère construire
une version corporelle identique. On doit évoquer plusieurs cas
de figure dans ces essais de répétition du même, selon
que leur finalité est à prétention thérapeutique
ou ouvertement élitiste.
L’argument médical vise à fabriquer un double du corps
malade, afin que certains éléments non vitaux puissent secourir
l’individu d’origine. Il s’agirait alors d’un
clonage thérapeutique selon les définitions du Comité
national d’Éthique, mais que les nécessités
médicales prolongeraient jusqu’à la naissance d’un
enfant. Une telle prolongation pourrait être revendiquée
si les espoirs placés dans la greffe de cellules-souches étaient
déçus, ou bien s’il s’avèrait impossible
de constituer un organe durablement fonctionnel à partir de telles
cellules. Un autre argument, pseudomédical, pour recourir au clonage
reproductif a été avancé : on pourrait ainsi donner
une descendance à un homme stérile en introduisant le noyau
issu de l’une de ses cellules somatiques dans un ovule de sa partenaire,
laquelle assumerait la maternité de son enfant-mari. La qualification
« thérapeutique » d’une telle manipulation est
audacieuse, autant que le serait la reproduction d’un nouveau-né
décédé avant d’avoir vécu. C’est
pourtant le projet mis en œuvre par un gynécologue romain
(Severino Antinori) et un andrologue américain (Panos Zavos), avec
l’aide de biologiste(s) anonyme(s). D’autres pionniers ne
s’embarrassent pas de la caution médicale, telle la secte
élitiste des raéliens, qui prétend améliorer
l’espèce humaine en reproduisant ses meilleurs exemplaires…
en l’occurrence, le gourou d’abord. Il s’agit là
d’une démarche fascisante, qui sépare l’humanité
entre un immense troupeau sans intérêt, et une petite élite
auto-proclamée.
Selon toute vraisemblance, la reproduction d’un être humain
est techniquement possible, mais elle est heureusement condamnée
à demeurer clandestine ou confidentielle (J. Testart, Le Monde
Diplomatique, avril 2003). Même si les risques de malformations
(qui concernent environ la moitié des fœtus animaux) peuvent
être minimisés dans l’espèce humaine grâce
à la fiabilité des diagnostics anténatals, cette
technique n’est pas applicable de façon massive, car il serait
absurde de prétendre reproduire chacun des humains existants, comme
si une ou deux générations s’attribuaient le droit
d’occuper définitivement le territoire de l’espèce.
En outre, les premiers succès pourraient montrer la surévaluation
du facteur génétique, car ces copies des corps seront vraisemblablement
divergentes de leur moule d’origine, davantage en tout cas que ne
le sont entre eux les vrais jumeaux, nés du même ovule, dans
le même utérus, portés par la même mère,
et élevés simultanément dans le même milieu
familial.
Trier
: Il s’agit de stimuler une génération abondante
d’œufs fécondés, afin de pouvoir qualifier le
génome de chaque homoncule selon des critères médicaux,
puis de transformer en enfant l’embryon doté du mieux-disant
moléculaire (J. Testart, Des hommes probables, Seuil, 1999). Cette
stratégie pourrait mener à une dissociation complète
entre sexualité (réservée au seul plaisir) et procréation
(sous-traitée en laboratoire). Des travaux, réalisés
surtout chez l’animal, montrent qu’une unique et bénigne
intervention sur le corps féminin pourrait permettre de prélever
et de conserver par congélation un petit échantillon ovarien,
détenteur potentiel de centaines d’ovules. Ainsi, c’est
en dehors de tout traitement hormonal de la femme, et de toute nouvelle
intervention invasive sur son corps, que les ovocytes seraient amenés
à maturité au moment voulu par le couple, puis fécondés
au laboratoire, avant que les embryons soient soumis à l’identification
génétique. Celle-ci, qui portera sur de très nombreux
embryons simultanément, permettra de caractériser d’abondantes
configurations du génome (corps moléculaire), suspectées
de corrélation avec tel ou tel phénotype (corps développé).
L’usage des « puces à ADN » en cours d’élaboration
rapide conduira à identifier toutes les particularités du
génome trois jours seulement après la fécondation,
et donc à hiérarchiser les embryons frères selon
l’ensemble de leurs promesses génétiques. Parmi toutes
ces personnes potentielles, seul le meilleur, selon ces critères
biologiques, sera transformé en enfant, éventuellement à
l’issue d’un clonage de blastomères destiné
à multiplier les chances de développement, en créant
plusieurs vrais jumeaux de l’embryon élu..
Quelle
stratégie de contrôle des corps ?
Curieusement,
alors que les stratégies potentielles de modification (transgenèse)
ou de reproduction (clonage) occupent l’actualité et les
fantasmes, l’amélioration de l’espèce par la
stratégie de sélection est rarement commentée. Peut-être
faut-il y voir une douloureuse réminiscence de sordides discours
et même de tragiques expériences. Peut-être est-ce
aussi l’insuffisance fantasmatique de la sélection qui la
fait cacher par les autres stratégies : ici, on n’ose pas
les mythes du surhomme ou de l’immortalité, on ne dépasse
pas les effets de la nature, mais on cherche modestement à en valoriser
les meilleures productions.
Pourtant, de toutes ces stratégies, le tri d’embryons est
la seule à utiliser les forces aveugles de l’évolution
pour les retourner en choix délibéré. On sait qu’un
seul couple est potentiellement capable d’engendrer des millions
d’enfants différents et c’est cette loterie, responsable
du meilleur comme du pire biologique, que le tri des embryons peut utiliser
en n’en retenant que ce que l’on considère (arbitrairement),
comme le meilleur. Trier l’humanité dans l’œuf,
c’est vouloir piloter des processus naturels d’une puissance
innovante infinie, en prétendant que l’issue calculée
est forcément bénéfique. En même temps, cette
stratégie est la seule à n’exclure aucun couple géniteur
du projet amélioratif, puisque pratiquement tous, même les
corps les plus tarés, sont capables de concevoir un embryon normal
au sein d’une cohorte variée. Le tri des embryons semble
donc renforcer cette « démocratie génique »
naturelle dont nous avons fait l’hypothèse (J. Testart, Médecine/Sciences
11, 447-453, 1995), force évolutive vers la biodiversité,
qui limite drastiquement l’efficience générale de
la procréation, autorisant ainsi la participation du plus grand
nombre à l’engendrement . Pourtant, ce qui motive le diagnostic
génétique préimplantatoire n’est pas la biodiversité
mais, au contraire, l’élimination de caractères estimés
délétères. Or, cette qualification est souvent arbitraire,
parce que prononcée par une génération historiquement
datée, en l’absence de connaissances suffisantes sur les
fonctions du génome, et à partir de choix inspirés
par l’économique, l’affectivité ou l’imitation.
Ce qui devrait inquiéter le plus dans les efforts technoscientifiques
n’est pas la volonté, souvent infantile, de maîtrise
mais l’incapacité à maîtriser réellement.
Car c’est l’inconscience orgueilleuse alliée à
la puissance technique qui, parce qu’on demeure incapable d’assurer
le succès des projets, crée sans cesse de nouveaux risques.
Deux questions méritent ici d’être évoquées.
L’une concerne la nature même de l’humain visé
par le processus sélectif : si ce processus prétend à
la suppression de tous les handicaps, ne conduit-il pas vers des corps
dotés du meilleur gène à chaque locus ? C’est-à-dire
à l’élaboration du corps sans faute comme le serait
celui d’un surhomme ? Sans négliger la mystique génétique
qui inspire cette stratégie, et les tragiques retours de maîtrise
à prévoir, il reste que la voie aujourd’hui ouverte
par la sélection des homoncules est celle de la construction de
l’homme idéal. Et survient immédiatement la seconde
question : si les demandes adressées par les géniteurs à
la biomédecine s’avèrent univoques, ciblées
vers l’utopie du handicap zéro, la matérialisation
de critères universels du corps ne correspond-elle pas à
la fabrique de clones biomédicaux ?
Ainsi conduirait-on la purification génique des corps minuscules,
et la modélisation prothétique des corps majuscules, dans
une aimable épopée pour accéder au comble de l’eugénisme
: la reproduction du modèle élu. Plus que jamais, penser
le corps, c’est penser la norme.
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