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Cloner
nos fantasmes ?
Victor
Scardigli
Le
débat sur le clonage reproductif peut se prêter à
une analyse des justifications avancées par les défenseurs
ou les “clients” de la technique.
On
voit apparaître deux grandes motivations : se survivre à
soi-même ; faire renaître un être cher. Dans l’un
et l’autre cas, est demandé, non seulement une ressemblance
corporelle, mais d’abord et surtout, une personne identique.
Or, dans les faits, l’attente exprimée est impossible à
satisfaire : même si la science parvient à cloner l’homme,
en aucun cas ce ne sera être un véritable sosie. Les raisons
en tiennent aussi bien à la génétique qu’à
la psychologie cognitive et à l’anthropologie sociale.
Le clonage consiste, on le sait, à énucléer l’ovocyte
d’une femme donneuse, pour y injecter le noyau d’une cellule
somatique banale du « parent » que l’on veut reproduire.
Les cellules de l’embryon auront ainsi le même génome
que son «parent». Mais elles conserveront le cytoplasme de
l’ovocyte, donc de la femme donneuse, avec ses mitochondries, lesquels
interviennent dans l’expression des gènes du noyau qui vont
organiser la croissance des tissus : ainsi l’enfant va-t-il s’éloigner
des traits de son géniteur.
Pour obtenir plus de ressemblance, on peut envisager qu’une femme
se féconde elle-même. Ce serait une parthénogenèse,
la mère fournissant à la fois l’ovocyte et la cellule
adulte dont on transfère le noyau : dans le cas annoncé
par les « raéliens », Ève sera la jumelle homozygote
de sa mère. En sera-t-elle pour autant une copie conforme ? Ce
serait oublier la plasticité de l’être humain durant
l’épigenèse. Une fillette ainsi conçue grandira
dans un environnement qui ne peut être celui qu’a connu sa
génitrice dans sa propre enfance, vingt ou quarante ans auparavant.
Les différences de milieu familial, scolaire, économique
et social produiront un « câblage neuronal » en partie
spécifique, même chez des individus génétiquement
identiques au départ.
Dans ses discours, le gourou de la secte offre aussi de transférer
mémoire et personnalité, du parent à son clone, pour
les clients qui voudraient ainsi se réincarner. Claude Vorilhon
a peut-être lu Villiers de l’Isle-Adam : dans son Ève
future, paru en 1886, le héros tombe amoureux d’une femme
hélas aussi sotte que belle. Il s’en fabrique alors une copie
corporelle vide, qu’il remplit de sa propre pensée , pour
vivre enfin heureux en compagnie de ce reflet de lui-même …
Mais en l’état actuel des neurosciences, annoncer la transmission
du contenu d’un cerveau à un autre n’est qu’une
mystification. Fumeuse, certes, mais qui attirera plus d’un gogo…
L’observation
psychologique vient confirmer que même les vrais jumeaux se distinguent
peu à peu l’un de l’autre. Car chaque être humain
est unique par son intériorité ; tout au long de son existence,
il aura connu des amours et des souffrances, accumulé une expérience
vécue qui auront forgé sa personne même. Un clone
ne peut qu’être différent de l’être qu’on
aura voulu recréer.
Le projet des « pro-clonage » se heurte en outre à
une contradiction. L’homme se distingue de l’animal parce
qu’il est un sujet, au sens de personne qui se construit dans l’autonomie.
Or, la conception de l’enfant-clone s’inscrit dans le dessein
de produire « un autre qui ne soit surtout pas un autre ».
C’est un projet totalitaire, car il refuse la liberté que
représente la rencontre de deux génomes, dans la fécondation
sexuelle naturelle. S’il s’agit de remplacer un défunt,
l’enfant est sommé de n’être qu’un reflet
de l’être qu’il re-produit. Si son géniteur veut
un sosie pour lui-même, il l’emprisonne dans un dessein étouffant,
voire aliénant, d’abord au sens juridique du terme : l’enfant
sera la chose de son géniteur, l’esclave de son fantasme
de renaissance ou d’immortalité. Il aura été
conçu pour n’être qu’un reflet de vie : ce pauvre
enfant aura du mal à échapper à l’aliénation
mentale.
L’anthropologie, enfin, nous enseigne que le petit d’homme
ne devient humain que s’il s’inscrit dans un ordre social
: filiations cosmogoniques et ancestrales des sociétés traditionnelles,
structures familiales de la société moderne. Seule la communauté
humaine d’appartenance peut donner du sens à la mort et donc
à la vie – c’est bien pour cela que, dans de nombreuses
cultures, on se hâte de définir le nouveau-né par
rapport à sa lignée, on fait revivre en lui un ancêtre
en lui donnant le même nom. Comment une enfant pourra-t-elle se
structurer dans une non-généalogie, où sa mère
sera aussi sa sœur jumelle, et où ses grands-parents seront
ses parents ?
Selon
d’autres, par exemple des associations d’homosexuels, le clonage
vient libérer l’humanité de son dernier archaïsme
: le couple homme plus femme comme seule modalité possible de l’engendrement
des enfants. Et il est vrai que la famille restreinte à l’occidentale
est un choix culturel, différent des institutions mises en place
sous d’autres latitudes ou à d’autres époques.
Mais le point commun à toutes les cultures, c’est que l’éducation
des enfants, de la naissance à l’adolescence, fait partout
l’objet d’une institution symbolique , contrairement aux autres
espèces animales : c’est le fondement nécessaire de
toute société humaine.
Dans Les particules élémentaires, Houellebecq, après
Aldous Huxley et bien d’autres, mettait en scène une nouvelle
race d’humains qui aurait aboli la différenciation des sexes.
Mais c’est oublier notre fondement biologique : notre espèce
ne se perpétue qu’en brassant à chaque génération
les patrimoines génétiques de deux individus différents
; aucun vertébré supérieur ne se reproduit par parthénogenèse.
Que se passerait-il si l’on fabriquait une succession de clones,
chacun transmettant le même génome au clone suivant ? Peut-être
une catastrophe, ou peut-être rien ; mais on ne peut se permettre
d’expérimenter dans ce domaine . Ce serait criminel pour
les enfants ainsi engendrés ; voire pour l’avenir de notre
espèce. Le principe de précaution doit s’appliquer
ici de façon intransigeante.
Que
faut-il penser de l’argument « Mon ADN est à moi, j’en
fais ce que je veux » ? Il repose sur un contresens répandu
depuis l’avènement de notre « civilisation des individus
». Beaucoup de sociétés traditionnelles inscrivent
leur propriété dans le corps même de leurs membres
(tatouage, scarifications, mutilations) ; toutes imposent une gestion
normalisée de la sexualité et de la procréation.
La modernité a aboli le marquage des corps et libéré
les choix sexuels. Pour autant, la société continue d’imposer
aux individus son système de valeurs, à travers ses lois
: par exemple, le trafic d’organes humains est prohibé. Le
corps de chacun fait partie intégrante du groupe social ; il est
en quelque sorte une co-propriété indivisible de l’individu
et de la société : nul n’est autorisé à
faire n’importe quoi de son patrimoine génétique.
***
Pour
terminer, soulignons deux points.
Le clonage est pour une bonne part le fruit de l’imaginaire collectif
de notre époque, qui se délecte ou s’épouvante
de ces fantasmes. Mais d’abord, la démarche consistant à
produire une copie de soi-même ou d’un être cher exprime
notre soif d’immortalité, notre refus de la mort comme réalité
inévitable de toute existence humaine, parfois la culpabilité
et le besoin de réparer . Notre civilisation est en rupture avec
la définition de l’humain dans les sociétés
traditionnelles ; depuis le Siècle des Lumières, elle cherche
dans le progrès des sciences et des techniques la réponse
aux questions sur le sens de la vie , à l’angoisse face à
la mort, à la souffrance lors de la mort d’un être
cher. Les avancées considérables de la biologie dans ce
domaine ne sont pas sans rappeler les précédentes vagues
d’innovations scientifiques et techniques (informatique et télécommunications),
qui nous ont chacune promis la fin des inégalités scolaires
et sociales, un développement économique harmonieux, une
paix universelle entre les peuples enfin mis en communication… La
déception risque, hélas, d’être à la
hauteur des miracles attendus.
À travers les controverses sur le clonage, c’est ce malaise
dans notre civilisation qu’il faut analyser, et auquel on doit chercher
des solutions qui aient un sens.
Les
personnes qui défendent le projet de clonage reproductif ne semblent
nullement s’inquiéter de la situation psychologique de l’enfant
à naître. Que la biologie animale réalise en série
le clonage d’animaux destinés à notre alimentation
est un autre débat : ces animaux sont considérés
comme des objets de consommation. Mais là, nous touchons à
un domaine qui n’est plus une marchandise ; l’angoisse, la
douleur ne sont pas à vendre. Et moins encore les enfants à
naître. Ils n’ont pas à faire les frais de nos manques,
de nos angoisses. Pour reprendre l’expression de Jacques Testart,
il ne peut être question d’instituer un « magasin des
enfants », où chacun viendrait choisir un produit conforme
à ses fantasmes, satisfaire ses besoins d’affection, de narcissisme
ou d’éloignement de la mort.
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