Je ne veux pas me laisser aller à une sorte de dramatisation. Toutes
les époques se sont crues arrivées au maximum du point d’acuité
d’une confrontation avec je ne sais quoi de terminal, d’au-delà
du monde, dont le monde sentirait la menace. Mais le bruit du monde et
de la société nous apporte bien l’ombre d’une
certaine arme incroyable, absolue, qui est maniée sous notre regard
de façon vraiment digne des muses. Ne croyez pas que ce soir immédiatement
pour demain — déjà au temps de Leibniz, on pouvait
croire, sous des formes moins précises, que la fin du monde était
là. Mais tout de même, cette arme suspendue au-dessus de
nos têtes cent mille fois plus destructrice que celles qui précédaient,
imaginez-la fonçant sur nous du fond des espaces sur un satellite
porteur. Ce n’est pas moi qui invente ça, puisqu’on
agite tous les jours devant nous une arme qui pourrait mettre en cause
la planète elle-même comme support de l’humanité.
Portez-vous à cette chose, peut-être un peu plus présentifiée
pour nous par le progrès du savoir qu’elle ne l’a jamais
été dans l’imagination des hommes, laquelle n’a
pourtant pas manqué d’en jouer. Portez-vous donc à
cette confrontation avec le moment où un homme, un groupe d’hommes,
peut faire que la question de l’existence soit suspendue pour la
totalité de l’espèce humaine, et vous verrez alors,
à l’intérieur de vous-même, qu’à
ce moment, la chose, das Ding se trouve du côté du sujet.
Vous verrez que vous supplierez le sujet du savoir qui aura engendré
la chose dont il s’agit — cette autre chose, l’arme
absolue — de faire le point, et comme vous souhaiteriez que la vraie
Chose soit à ce moment en lui — autrement dit qu’il
ne lâche pas l’autre, comme on dit simplement il faut que
ça saute — ou qu’on sache pourquoi.
Le développement soudain, prodigieux de la puissance du signifiant,
le développement soudain, prodigieux du discours surgi des petites
lettres des mathématiques, et qui se différencie de tous
les discours tenus jusqu’alors devient une aliénation supplémentaire.
En quoi ? En ceci que c’est un discours qui par structure n’oublie
rien. C’est par là qu’il se différencie du discours
de la mémorisation première qui se poursuit en nous à
notre insu, du discours mémorial de l’inconscient dont le
centre est absent, dont la place est située par le il ne savait
pas. Ce il ne savait pas qui est proprement le signe de cette omission
fondamentale où le sujet vient se situer.
L’homme a appris à un moment à lancer et à
faire circuler, dans le réel et dans le monde, le discours des
mathématiques qui, lui, ne saurait procéder à moins
que rien ne soit oublié. Il suffit qu’une petite chaîne
signifiante commence à fonctionner sur ce principe pour que les
choses se poursuivent tout comme si elles fonctionnaient toutes seules,
au point que nous en sommes à nous demander si le discours de la
physique, engendré par la toute-puissance du signifiant, va confiner
à l’intégration de la nature ou à sa désintégration.
Ceci complique singulièrement, encore que ce ne soit sans doute
qu’une de ses phases, le problème de notre désir.
Disons que, pour celui qui vous parle, c’est là que se situe
le désir humain, dans le rapport de l’homme au signifiant.
Ce rapport doit-il le détruire ?
Quant à ce qui peut se situer comme science à cette place
que je désigne comme celle du désir, quoi cela peut-il être
? Eh bien, vous n’avez pas à chercher très loin. Ce
qui, en fait de science, occupe actuellement la place du désir,
c’est tout simplement ce qu’on appelle couramment la science,
celle que vous voyez pour l’heure cavaler si allègrement
et accomplir toutes sortes de conquêtes dites physiques.
Au long de cette période historique, le désir de l’homme,
longuement tâté, anesthésié, endormi par les
moralistes, domestiqué par les éducateurs, trahi par les
académies, s’est tout simplement réfugié, refoulé
dans la passion la plus subtile, et aussi la plus aveugle, comme le montre
l’histoire d’Œdipe, la passion de savoir. C’est
celle-là qui est en train de mener un train qui n’a pas dit
son dernier mot.
L’un des traits les plus amusants de l’histoire des sciences
est la propagande que savants et alchimistes ont faite auprès des
pouvoirs, au temps où ils commençaient à battre un
petit peu de l’aile, leur disant : « Donnez-nous de l’argent,
vous ne vous rendez pas compte, si vous nous donniez un peu d’argent,
qu’est-ce qu’on mettrait comme machines, comme trucs et machins
à votre service. » Comment les pouvoirs ont-ils pu laisser
faire ? La réponse à ce problème est à chercher
du côté d’un certain effondrement de la sagesse. C’est
un fait qu’ils se sont laissé faire, que la science a obtenu
des crédits, moyennant quoi nous avons actuellement cette vengeance
sur le dos. Chose fascinante, mais qui pour ceux qui sont au point le
plus avancé de la science ne va pas sans la vive conscience qu’ils
sont au pied du mur de la haine. Ils sont eux-mêmes chavirés
par l’écoulement le plus vacillant d’une lourde culpabilité.
Mais cela n’a aucune importance, parce que, à la vérité,
ce n’est pas une aventure que les remords de certains comme M. Oppenheimer
puissent arrêter du jour au lendemain.
L’organisation universelle a à faire avec le problème
de savoir ce qu’elle va faire de cette science où se poursuit
manifestement quelque chose qui lui échappe. La science, qui occupe
la place du désir, ne peut être une science du désir
que sous la forme d’un formidable point d’interrogation. Autrement
dit, la science est animée par quelque mystérieux désir
mais elle ne sait pas, pas plus que rien dans l’inconscient, ce
que veut dire ce désir.
[Livre
VII du séminaire - extrait d’Éthique de la Psychanalyse]