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Paradoxe
sur la science homicide (1922)
Jules
Isaac
Jules Isaac (1877-1963) offre, bien au-delà de sa notoriété
comme co-auteur des fameux manuels d’histoire Malet et Isaac, l’une
des plus nobles figures intellectuelles de la première moitié
du vingtième siècle. Compagnon de Péguy, cet agrégé
d’histoire va d’abord s’engager dans la défense
de Dreyfus et, hors parti, pour le socialisme.
Blessé pendant la Première guerre mondiale, il en revient
avec une conscience de « mort-vivant » mais « libéré
des préjugés ». Le niveau jusque-là inconcevable
de la violence technicisée pendant ces années renvoie les
anticipations antérieures (comme celle de Robida) au niveau d’aimables
bluettes. À partir de cette expérience, Jules Isaac écrit
en 1922 ce « Paradoxe sur la science homicide », qui rompt
avec le scientisme bien-pensant de l’époque et s’avère
à bien des égards prémonitoire — évoquant,
par exemple, la libération des « réserves d’énergie
emprisonnées dans l’atome ».
Désormais pacifiste et internationaliste, pionnier de la coopération
franco-allemande (avant la victoire du nazisme), avocat d’une éducation
historique résolument anti-nationaliste, Jules Isaac sera évidemment
persécuté comme Juif par le régime de Vichy, contre
lequel il écrit un violent pamphlet nourri de sa culture classique.
Sa femme, arrêtée en 1943, mourra en déportation.
Après la Seconde guerre mondiale, il se consacre à la relecture
des textes bibliques, promeut un « enseignement de l’estime
» comme antidote à l’antisémitisme. Fondateur
en 1948, avec Edmond Fleg, des Amitiés judéo-chrétiennes,
il rencontre le pape Jean XXIII et joue un rôle essentiel dans la
révision officielle par l’Église catholique de son
rapport à la tradition juive.
Il est sûr que ma hardiesse paraîtra sacrilège. Ce
n’est pas sans hésitation que je me suis décidé
à écrire ces lignes, au risque de passer pour un contempteur
des dieux — que je ne suis point.
Aucun fanatisme ne m’inspire, aucun zèle iconoclaste ne me
pousse. Mais j’aime et je recherche librement la vérité.
Ayant été amené — par devoir professionnel
— à considérer le tragique imbroglio dans lequel l’humanité
civilisée se débat présentement, j’ai voulu
en connaître les causes profondes pour mieux en discerner la signification
réelle et l’issue probable. C’est ainsi que je me vois
contraint d’écrire : « Au commencement, il y a la Science...
»
***
La
valeur de la Science, prise en elle même, n’est donc ici nullement
en cause. Non seulement je ne la conteste pas, mais je la mets au plus
haut prix. Je ne vais pas jusqu’à me prosterner devant la
Science comme devant Dieu, mais je reconnais qu’il y a en elle quelque
chose de divin et qu’elle rapproche l’homme de Dieu.
Hélas ! Ne le rapproche t elle pas aussi du Diable ? — Qu’on
veuille bien ne pas sursauter — voilà la question. Ainsi
Gargantua, écrivant à son fils Pantagruel, parle des «
impressions tant élégantes et correctes en usance, qui ont
esté inventées de son âge par inspiration divine comme,
à contrefil, l’artillerie par suggestion diabolique... »
En termes plus laïques, plus clairs aussi, ne voulant envisager rien
autre que le rôle historique de la science, je pose la question
de savoir si la civilisation moderne, étant devenue scientifique
et parce qu’elle est devenue scientifique, ne court pas, du fait
même du progrès scientifique, un danger mortel.
***
Que
premièrement la Science soit devenue l’âme même
ou, si l’on préfère, le moteur de la civilisation
moderne, je suppose qu’il est superflu de le démontrer et
que nul n’y contredira. Cela saute aux yeux.
Pour banale qu’elle soit, cette constatation préliminaire
mérite cependant qu’on s’y arrête un moment.
Du point de vue historique, qui est le nôtre, elle est certes moins
banale qu’elle ne paraît à l’énoncé.
Et même l’histoire lui donne un relief saisissant.
À quand remonte l’événement ? Sans vouloir
lui assigner une date précise, on peut lui accorder soixante à
quatre vingts ans d’âge tout au plus — une vie d’homme.
En une vie d’homme, il a été donné d’assister
à la plus étonnante transformation qui se soit produite
depuis qu’il existe, à la surface de la terre, des sociétés
humaines. C’est dire que le milieu du siècle dernier représente
dans l’histoire une ligne de démarcation dont l’importance
est sans égale. Au-delà, et depuis les temps historiques
les plus reculés, depuis les Ménès d’Égypte
et les Sargon de Chaldée jusqu’au roi citoyen Louis Philippe,
la civilisation ne subit que des variations insensibles, toutes de surface
; et il en est ainsi parce que l’homme ne dispose que de forces
et de moyens d’actions limités, à peu de chose près
toujours les mêmes. Mais en deçà, le spectacle se
modifie brusquement. Quelque soixante ans s’écoulent, et
la civilisation est devenue méconnaissable : elle a changé
d’âme, de visage, de vêtement. Plus fait ce court moment
que n’ont fait plusieurs siècles, plusieurs millénaires.
Que s’est il donc passé ? Rien, si ce n’est que, dans
l’intervalle, est entrée en scène la science, suivie
de sa fille aînée, la mécanique. Par elles, la force
humaine se multiplie. L’homme déjà n’est plus
l’homme : il est le Cyclope, il est le Titan.
Sans doute une lente et obscure germination a précédé
cette éclosion. Il en est de la Révolution scientifique
comme de toutes les révolutions de l’Histoire : elles ressemblent
à ces rivières qui, après un long cheminement sous
terre, brusquement débouchent à la surface du sol, offrant
ainsi dès leur source un flot dont l’abondance surprend.
De même, pendant des siècles, le génie scientifique
a cherché sa voie dans l’ombre. Il lui a fallu longuement
et durement peiner avant de s’imposer au monde, avant de devenir
littéralement le maître du monde. Mais ce n’est pas
ici le lieu de retracer les étapes de cette conquête : il
nous suffit de constater que la conquête est faite, que, vers le
milieu du XXe siècle, la science s’est installée en
quelque sorte au cœur de la civilisation et qu’elle a pris
la direction de l’évolution humaine. On dirait un sortilège
et l’on serait tenté d’instruire quelque procès
de sorcellerie. Dans le domaine social, rien n’a échappé
à cette influence magique : la vie quotidienne des hommes, leur
mode de travail, leur commerce, leur politique, jusqu’à leurs
institutions et à leur mentalité, tout a été
renouvelé ou marqué d’une empreinte nouvelle. En un
tournemain l’homme civilisé a pris possession du globe soudainement
rétréci. Montagnes, océans, déserts, toutes
les barrières qui avaient longtemps contenu son activité
ont été aisément franchies. De la terre, l’homme
s’est élancé en plein ciel.
Quoi d’étonnant, après cela, que les savants ne puissent
retenir le cri d’orgueil qui leur monte aux lèvres : «
Quel admirable sujet de méditation pour le philosophe qui arrête
un instant sa pensée sur les merveilles réalisées
! Quel sentiment d’orgueil l’anime quand il mesure l’étendue
de ce que l’homme sait et de ce qu’il peut ! » Orgueil
de maîtres qui disposent de nos destinées et le savent :
« C’est la Science qui mène aujourd’hui le monde,
affirme un savant illustre. Dans une mesure toujours plus large, c’est
elle qui oriente les destinées des individus et des États,
lesquels, plus ou moins consciemment, mais fatalement, règlent
leur existence sur les changements perpétuels issus des nouvelles
acquisitions de la Science. »
Mais l’orgueil scientifique, comme tout orgueil humain, est hautement
condamnable.
***
On
peut imaginer ce qu’il adviendrait d’une personne de santé
délicate, au cœur tant soit peu fragile, qui échangerait
imprudemment le vieux cocher de la famille et l’attelage paisible
de sa victoria pour quelque roi du volant et l’une de ces puissantes
autos de course qui dévorent l’espace en bolides. Sa santé
n’y résisterait pas. Au surplus, si maître de sa direction
que soit l’habile chauffeur, il n’en est pas moins à
la merci du plus léger obstacle qui provoquera l’embardée
mortelle.
Telle est pourtant la situation qui résulte du pacte conclu entre
la civilisation moderne et la science. « C’est la Science
qui mène le monde », proclame le savant orgueilleusement.
Il est vrai. Mais elle le mène à une vitesse à laquelle
il n’était nullement habitué, vitesse sans cesse croissante
et qui dès maintenant donne le vertige.
À cela évidemment la science ne peut rien. Elle ne fait
qu’obéir à la loi de son développement interne.
Le progrès scientifique, bénéficiant incessamment
des résultats acquis, se meut à une vitesse incessamment
accélérée. Vérité de fait, que nul
ne songe à contester, puisque, tout au contraire, chacun croit
devoir s’en féliciter. Depuis que la science est sortie d’apprentissage
et qu’elle a loué ses services au patron d’usine, les
découvertes succèdent aux découvertes, les inventions
aux inventions chaque jour plus nombreuses, chaque jour plus ingénieuses,
chaque jour plus fécondes, et le champ de l’industrie humaine
s’élargit d’autant. L’une après l’autre,
les forces emprisonnées dans la matière sont libérées
et mises au service de l’homme : mais déjà, les savants
nous avertissent que les ressources en énergie dont nous sommes
maîtres présentement ne sont que « des miettes arrachées
aux abondantes provisions qu’il reste à découvrir
et à consommer. La machine à vapeur a fait la fortune des
pays noirs, transformés en fourmilières humaines ; mais
tous les gîtes de houille ne sont pas encore mis en exploitation
que, par l’action de la dynamo, les montagnes solitaires s’animent
et, châteaux d’eau ruisselant d’énergie électrique,
fournissent la houille blanche à de nouvelles ruches industrielles.
D’un bout à l’autre des continents, un peuple de cheminots
est occupé à poser des rails sur lesquels, méprisant
les vieux trains-omnibus, le voyageur pressé ne veut plus circuler
qu’en express ou en rapide ; mais le gigantesque travail n’est
pas encore achevé que, sur les plus anciennes routes réveillées
de leur somnolence, les autos bondissent à plus de cent kilomètres
à l’heure. Le télégraphe réduit au minimum
la distance : ce n’est pas assez, le téléphone la
supprime ; ce n’est pas assez encore, la télégraphie,
la téléphonie sans fil suppriment tous les obstacles interposés.
Maître de la distance, l’homme procède à l’inventaire
de son domaine continental ; ses nefs rapides sillonnent les océans
en tous sens mais déjà, les terres et la surface des mers
ne lui suffisent plus ; il lui faut le mystère des profondeurs
sous marines ; il lui faut la liberté des espaces aériens.
La merveille se réalise : l’avion est inventé ; de
toutes les poitrines humaines, un cri d’admiration jaillit. Aussitôt,
les enchères se précipitent, les records ne sont pas plus
tôt établis qu’ils sont battus : 100, 200, 300 kilomètres
à l’heure ; 1 000, 2 000, 5 000, 10 000 mètres d’altitude.
Plus haut, toujours plus haut ! Plus vite, toujours plus vite ! Et la
course vertigineuse reprend.
Course au progrès ou course à l’abîme ? Pour
le savant, la question ne se pose pas. (…) Mais, pour l’historien,
la question se pose : cette rapidité croissante du progrès
scientifique, qui est communément un sujet d’admiration,
pour lui est un sujet d’inquiétude ; cette puissance illimitée
des forces que la science libère et qu’elle déchaîne
dans le monde sans en contrôler l’emploi lui paraît
grosse de menaces. L’avenir de la science n’est pas en jeu,
mais l’avenir que la science prépare à l’humanité.
(…)
***
Nous
voici donc conduits à parler de la guerre elle même, sur
laquelle le progrès scientifique a mis aussi sa marque. C’est
un sujet qu’il est, je le sais de bon ton de ne pas aborder, de
ne plus aborder. Les anciens combattants l’évitent, par une
sorte de pudeur. Les non combattants se montrent empressés à
« magnifier l’héroïsme des morts » (termes
consacrés), mais ils se gardent de demander leur avis aux survivants.
Pourtant, ayant trouvé la guerre sur mon chemin — sur le
chemin de ma vie d’abord, puis sur le chemin de ma pensée
—, je ne puis me laisser troubler ni arrêter par sa face de
Méduse. Dans son horreur même, elle a quelque chose de lumineux
qui nous éclaire.
Il faut le dire bien haut : le mot guerre n’a plus aujourd’hui
le même sens qu’il avait il y a seulement huit ans. Quand
les bellicistes, s’attachant à légitimer la guerre,
veulent nous faire croire qu’elle est d’essence divine et
par conséquent éternelle, ils raisonnent sur une certaine
idée abstraite qu’ils ont de la guerre, ils ne tiennent pas
compte des réalités, que sans doute ils connaissent mal.
N’étant pas philosophe, ni homme de parti, nous ne les suivrons
pas sur ce terrain. Le nôtre est la réalité historique,
la hideuse réalité historique. Or celle ci nous enseigne
qu’il n’y a aucune commune mesure entre la dernière
guerre et toutes celles qui l’ont précédée.
Nous venons de faire pour la première fois l’expérience
de ce qu’est la guerre scientifique.
Il est une date, déclare le savant illustre que j’ai cité
précédemment, il est une date qui a « marqué
pour la multitude, l’entrée en scène de la science
dans le grand conflit mondial. Le 22 avril 1915, vers 5 heures du soir,
un épais nuage de vapeurs lourdes, d’un vert jaunâtre,
sortait des tranchées allemandes entre Bixchoote et Langemarck,
et poussé par la brise, arrivait sur les lignes alliées,
suivi des contingents ennemis… Toute une division française
fut atteinte… L’Allemagne venait d’inaugurer la guerre
des gaz… » En effet rien de plus saisissant dans sa soudaineté
que l’apparition de la chimie sur le champ de bataille où
trois ans plus tard elle devait jouer le premier rôle, logée
dans des millions d’obus à croix verte, à croix jaune,
ou à croix bleue. Combien aujourd’hui meurent lentement,
les organes rongés, d’avoir contemplé ce nouveau visage
de la guerre. D’ailleurs, il serait injuste que la chimie fût
seule mise en cause : toutes les sciences sont intervenues dans la mêlée,
à l’exemple des divinités homériques. Derrière
leurs champions affrontés, savants et techniciens furent occupés
sans relâche à perfectionner les innombrables machines à
tuer, à inventer de nouvelles, plus puissantes, plus foudroyantes,
à plus grand rayon d’action. Tel fut le premier emploi de
l’avion et du sous marin, ces trouvailles dont le génie humain
s’enorgueillit : est ce pour cela qu’il les avait créées
? Sans doute, pour cela aussi. « Qu’est ce qu’un avion
de bombardement, écrit un théoricien de la guerre (professionnel)
? C’est une machine qui peut porter un projectile à des centaines
de kilomètres. Et quels projectiles ! Au moment où l’armistice
a été signé, les Français étaient en
possession d’une bombe de cinq cents kilogrammes, dont une vingtaine
pourraient anéantir tout un quartier d’une grande ville,
et dont une seule, explosant dans un rayon de trente mètres d’un
cuirassé, le coulerait infailliblement. » Admirable en vérité
est le pouvoir de la Science.
Or, de même qu’il n’y a aucune commune mesure entre
la dernière guerre et toutes celles qui l’ont précédée
— la dernière guerre ayant été la première
à mériter le nom de scientifique —, de même
et pour la même raison, ses effets ont été incomparables.
Je ne prétends pas atténuer la responsabilité du
César imbécile qui, d’un coup de pouce, a déclenché
la guerre. Mais, si la guerre a tourné en catastrophe, il est évident
qu’on ne saurait en accuser Guillaume II (ou Nicolas II) : ce serait
faire trop d’honneur au pauvre sire. En bonne justice, c’est
à la Science qu’il faut s’en prendre, et à elle
seule. Par elle, la capacité homicide et destructive de la guerre
s’est trouvée décuplée, centuplée :
qui fera le compte des deuils, des infirmités visibles et secrètes
— celles ci étant parfois les pires —, des misères,
des ruines accumulées en ces quatre ans ? Par elle, la guerre est
devenue le plus nocif des fléaux, dans le même temps que,
par elle, la civilisation était devenue le plus fragile des organismes.
(…)
J’en connais beaucoup qui en prennent aisément leur parti
et qui déjà raisonnent sur la prochaine guerre. Ceux là
ne sont pas seulement des professionnels, car il est avéré
maintenant que « de bons laboratoires valent des divisions, de grands
chimistes valent de grands généraux », et que dans
toute armée moderne, l’État major militaire devra
être doublé à l’avenir d’un État
major scientifique. Les savants sont donc fondés, eux aussi, à
étudier le problème de la guerre future. Ne doutons pas
qu’à l’heure présente, en deçà
et au-delà des frontières (au-delà surtout), les
hommes de science ne soient nombreux dans les laboratoires qui cherchent
des formules inédites de combinaisons explosives ou asphyxiantes,
ou de toute autre manière homicides. On ne saurait les en blâmer
: ils obéissent à un devoir patriotique. Dans certains États
qui comptent parmi les plus modernes, on les a déjà enrégimentés
: telle grande République, à qui le militarisme répugne,
possède son service de guerre chimique indépendant, à
côté de ses directions de l’infanterie et de l’artillerie.
Un spécialiste anglais très qualifié, le major Lefébure,
nous rappelle que « tous les pays... doivent envisager sérieusement
la question de l’établissement d’un programme de guerre
chimique défini, complexe, étudié avec soin. »
Nous l’envisageons sérieusement, major Lefébure, mais,
il faut bien le dire, ces perspectives nous effrayent. Nous sommes convaincus
que la dernière guerre, pour scientifique et catastrophique qu’elle
ait été, paraîtra un jeu presque anodin au regard
de celle que nous réserve l’avenir, quelle qu’elle
soit, mécanique, chimique, électrique, microbienne, et tout
cela sans doute à la fois, et bien autre chose encore. Songez que
la science ne va pas s’arrêter en si beau chemin. Prévoyant
le jour où elle aura capté les réserves d’énergie
emprisonnées dans l’atome, notre savant prophétise
que ces forces nouvelles dépasseront toutes celles que nous connaissons
aujourd’hui « de l’énorme distance qui les sépare
elles mêmes des ressources naturelles de l’homme sauvage ».
« On ne doit pas tenir pour absurde, dit il, que l’homme soulèvera
alors les montagnes, subjuguera les mers, asservira les forces atmosphériques…
» Là dessus, il est aussi permis d’imaginer de quelle
façon l’homme accommodera son semblable ; en moins de temps
qu’il n’en fallut au volcan réveillé, il anéantira
sous quelque « nuée ardente » les cités ennemies.
Oui, l’imagination horrifiée peut essayer d’entrevoir
ce que sera la guerre future, sa puissance foudroyante de destruction.
Mais la raison se refuse à admettre que la civilisation, déjà
si profondément ébranlée par la première guerre
scientifique, puisse survivre à une rechute.
***
Qu’est
ce à dire, en dernière analyse, sinon que le progrès
scientifique, qui est infiniment rapide, n’a pas eu d’effet
sur le progrès moral, qui est infiniment lent. La science a pu
révolutionner le monde ; un seul domaine lui reste inaccessible
: le cœur humain.
Il est vrai que les savants n’hésitent pas à affirmer
le contraire, sans doute pour mettre leur conscience en repos et, comme
on dit, pour sauver la face : « Plus profonde sera la révolution
scientifique, plus complète sera la révolution économique
et sociale » (d’accord), « plus nécessaire et
plus certain le règne de la moralité » (allons donc
!) « et plus grande enfin la somme de bonheur dont jouira l’homme,
devenu par son intelligence un tout-puissant roi de la nature. »
(voire…) N’anticipons pas, s’il vous plaît, et
craignons de nous payer de mots. Il ne sert de rien de faire acte de foi
en la bonté et la justice (futures) des hommes. Constatons présentement
que la malignité humaine existe et qu’elle aussi s’entend
à utiliser le progrès scientifique, car, dans la lutte qui
se poursuit indéfiniment sur terre entre le Bien et le Mal —
voilà le grand mot lâché —, la Science est neutre.
Cette neutralité, je n’hésite pas à le dire,
est un crime. Et je crois avoir démontré qu’elle met
la civilisation en péril de mort. La science encourt, de ce chef,
une responsabilité capitale. Qu’elle ne paraisse pas s’en
douter est pour moi un perpétuel sujet de stupéfaction.
Il me souvient l’avoir dit une fois à un membre notoire de
l’Institut, confiné dans l’étude des mathématiques.
Cet homme éminent, qui est aussi un homme de bien, parut étonné.
Mais c’est son étonnement qui m’étonne. Sauf
le respect que je lui dois, sa défense ne valait guère mieux
que celle du Kaiser, le piteux : « Je n’ai pas voulu cela
! »
Le parchemin trouvé dans l’habit de Pascal après sa
mort, et sur lequel il avait voulu fixer le cri de son âme en extase,
le parchemin précieux, portait ces mots :
Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac, Dieu de Jacob,
Non des philosophes et des savants.
Et je lis dans Les Pensées cette simple note jetée sur un
feuillet : « Une lettre de la folie de la science humaine et de
la philosophie. » Mais, plus encore que le renoncement chrétien
d’un Pascal, je dois évoquer ici la prescience quasi divine
d’un Léonard entêté à dérober
au public le secret de ses plus surprenantes découvertes : «
Comment et pourquoi je n’écris pas ma manière d’aller
sous l’eau, aussi longtemps que je puis rester sans manger : si
je ne le publie ni ne le divulgue, c’est à cause de la méchanceté
des hommes, qui s’en serviraient pour assassiner au fond des mers,
en ouvrant les navires et en les submergeant avec leur équipage…
» Les savants modernes n’ont pas connu les scrupules du Vinci
: vous pouvez en témoigner, morts du Lusitania.
Le tout n’est pas de découvrir des sources nouvelles d’énergie,
de déchaîner par le monde des forces « à soulever
des montagnes » qui deviendront aux mains de l’homme les armes
les plus cruelles, mais de veiller à l’usage qu’il
en fera, au moins jusqu’à ce qu’il ait atteint l’âge
de raison, dont on voudra bien m’accorder qu’il est encore
assez éloigné. Sinon, n’est on pas en droit de dire
que la science en use à l’égard de l’humanité
exactement comme des parents inconscients qui laisseraient à la
portée de leur gamin un revolver chargé, sans même
songer à le mettre au cran d’arrêt ? Le gamin y touche,
naturellement : le coup part ; le voilà gisant mort. Dira t on
que l’enfant seul est responsable, et que les parents ne le sont
pas ?
Le tout n’est pas de dérober aux dieux l’étincelle
magique pour la remettre aux hommes. De peur que les hommes n’en
fissent le plus détestable usage, il eût fallu auparavant
changer les hommes en dieux. Les poètes veulent nous faire croire
que Prométhée a été victime d’une erreur
judiciaire. Ce n’est pas vrai : les dieux ont bien jugé.
(…)
La Science est maîtresse absolue des destinées du monde.
Il est donc absurde de vouloir résoudre sans elle le problème
de la paix. Il est impossible de concevoir une organisation internationale
efficace si elle n’y intervient pas. J’avoue qu’à
s’engager dans cette voie, on se heurte à d’incroyables
difficultés. Comment concilier le devoir national des savants avec
leur devoir international ? Pratiquement, comment réaliser l’entente
des savants pour la paix ? Comment organiser un contrôle du travail
scientifique, l’idée même de ce contrôle n’est
elle pas chimérique ? On ne peut oublier enfin que la science et
l’industrie ont étroitement partie liée ; comment
tenir les multiples issues de ce labyrinthe et empêcher que le démon
de la guerre s’en échappe ?
À toutes ces questions, je reconnais honnêtement que je ne
suis pas en état de répondre. Je ne suis même pas
qualifié pour répondre. Mais les questions n’en sont
pas moins posées et j’ai le droit de dire que, de la réponse
qu’elles recevront, l’avenir humain dépend.
ANNEXE : Réponses de savants et réponse aux savants
La
plupart des savants se sont trouvés d’accord pour nier résolument,
absolument, toute responsabilité de la science.
« La science est et n’est pas autre chose que la recherche
de la vérité et à celle ci, n’est attaché
aucun caractère moral particulier ; elle n’est en elle même
ni bonne ni mauvaise ; elle est profondément indifférente
à la manière dont nous pouvons l’utiliser, et ce n’est
qu’à propos des applications que l’homme demande à
la science que la question peut se poser d’une responsabilité,
non pas de la science, mais de ceux qui l’exploitent… »
(Discours du doyen de la faculté des Sciences de Paris, le 25 novembre
1923.)
« Nous devons distinguer entre la Science et les Techniques. La
science n’a d’autre but que de découvrir les lois qui
régissent les phénomènes, sans même se préoccuper
de savoir si ces rapports ont quelque réalité objective
et ne résultent pas de la forme même de notre esprit... Passons
aux techniques : nous y trouvons l’art de vivre, l’art de
guérir, l’art de détruire, etc. Telle loi chimique
a autant d’application dans l’art de guérir que dans
celui de tuer. Allons nous interdire la fabrication de la cocaïne,
dont les bienfaits anesthésiques sont incomparables, pour éviter
les cocaïnomanes ? Le contrôle des applications est impossible…
Je crois que la guerre périra par son horreur même. C’est
le progrès dans l’art de détruire qui la rendra impossible…
» (Lettre d’un mathématicien, professeur à la
faculté des Sciences de Paris.)
Qu’on veuille bien m’excuser si je ne trouve pas ces réponses
pertinentes.
On peut croire que « la guerre périra par son horreur même
». Mais on peut aussi ne pas le croire, pour de fort bonnes raisons
sur lesquelles il me paraît inutile d’insister, car cette
discussion sur une croyance ne mènerait à rien.
La distinction entre la Science et la Technique est fondée en théorie.
Dans la pratique, dans la réalité, dans la personne même
du savant, leur liaison, leur collusion sont permanentes.
Nul plus que moi ne respecte la loi de vérité qu’est
par excellence la loi scientifique. Celle ci n’est pas en question.
La question est de savoir si les savants ont le droit de se désintéresser
des conséquences qui peuvent se déduire de leurs recherches
et de leurs découvertes
Je répondrais : oui, si le travail scientifique se faisait dans
quelque Néphélococcygie, bâtie à leur usage
entre ciel et terre. Mais la science vit et travaille dans le siècle,
où la séparation absolue du spirituel et du temporel n’est
qu’une chimère, et un jeu de l’esprit.
Il y a quelque deux mille ans, le Syracusain Archimède, savant
d’un merveilleux génie, ne s’est pas borné à
résoudre les plus difficiles problèmes de géométrie
pure ; ses solutions l’ont conduit aux plus ingénieuses applications
pratiques ; et quand les Romains de Marcellus vinrent assiéger
Syracuse, ce furent les machines construites par Archimède qui
les tinrent pendant trois ans en échec. L’histoire (ou la
légende) raconte que, la ville grecque enfin prise, Archimède
mourut, transpercé d’un coup d’épée par
un soldat romain, alors qu’il était absorbé dans ses
calculs. Mort misérable et admirable.
Je vois en raccourci dans cette carrière d’un des savants
les plus illustres la carrière même de la Science, si elle
n’y veille.
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