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Jean-Claude Guillon
Il en tombe, des choses, du ciel, en temps de guerre. Des bombes, des missiles, des kamikazes. Les
bombes tombent des avions depuis la guerre de 1914-1918. Mais le mot a
été emprunté dès 1640 à l'Italien bomba.
Alors, c'était quoi les bombes avant les avions de la Grande Guerre?
Un gros boulet creux rempli de poudre lancé par un canon ou un
mortier. Ou à la main par les anarchistes de la fin du XIXe siècle.
Au cours de cette évolution de la chose, il est intéressant
de noter le changement de forme. Une boule avec une mèche puis
un cylindre ogival avec des ailettes. Les missiles (de l'anglais missile), sont, depuis 1945, des projectiles téléguidés. Mais le français avait aussi son mot missile utilisé dès le milieu du XVIIe siècle avec le sens de armes de trait, projectile, flèche, javelot. Ce mot est tombé en désuétude très vite. Il faut le rapprocher de missionnaire, de missive, toutes choses envoyées. Les kamikazes japonais tombaient du ciel Pacifique sur les navires de la flotte U.S. Actuellement, on n'en a conservé que le sens d'attentat-suicide. Le mot évoque un acte terroriste et ne signale rien du désespoir de ceux qui le pratiquent. Ils ne tombent pas du ciel, les Palestiniens, les Tchétchènes, les Irakiens, ils portent de terribles ceintures. Quand au mot guerre lui même, il vient de la langue des Francs. Il apparaît au XIe siècle et remplace le mot latin bellum, au moment ou les armées romaines sont réorganisées sur le modèle militaire franc. Il correspond à l'anglais war. Bellum se perpétue dans belliciste, belliqueux et dans le proverbe douteux Si vis pacem para bellum. Le mot guerre a donné lieu au cours des siècles à une multitude impressionnante d'expressions populaires, métaphores significatives. Qu'elle soit civile, sainte, ou de religion. Qu'on y parte ou qu'on en revienne. Qu'on la pratique petite ou qu'on se souvienne de la grande. Que l'on juge un acte de bonne guerre ou qu'on abandonne un conflit de guerre lasse. Le mot est là, présent, servant aussi à marquer les étapes de notre vie, que l'on se situe avant, après, ou entre les deux. Nous sommes tous des va-t-en guerre, toujours sur un pied de guerre. Voilà des mots qui viennent d'horizons variés, qui entrent en français à des dates diverses, dont le sens se modifie. Si l'on cherche à organiser le vocabulaire de la guerre, on constate que les mots ne tombent pas du ciel, qu'ils correspondent à des dates précises, à des moments de notre histoire, à des conceptions particulières. En
voici quand même un qui est bien français : baïonnette
(XVe siècle). Bayonne possédait au XVIe et XVIIe siècle
des fabriques d'armes et de coutellerie. Alors, s'ils ne viennent pas du ciel, s'ils ne sont pas tous français, d'où viennent ils?
De nos ancêtres les Gaulois. Les quelques 130 mots que nous ont légués nos ancêtres les Gaulois se réfèrent à la vie rurale (charrue, alouette, ruche, chêne). On n'y trouve pas de mots guerriers. Les Gaulois craignaient que le ciel tout entier leur tombe sur la tête. Du latin. Bellum est disparu mais fusil provient d'un mot latin focus, « feu ». Il s'agit d'une pièce d'acier avec la quelle on frappe un silex pour produire des étincelles. C'est seulement à la fin du XVIIe siècle, que par extension fusil désigne l'ensemble de l'arme comportant cette pièce. L'argotique « Jette ton feu » est donc tout proche de l'étymologie. Des Francs. À partir du Ve siècle, les Francs installent dans tout le nord de la Gaule romaine leur langue. Les populations deviennent bilingues. Le francique devient la langue des classes dirigeantes, de Clovis, de Charlemagne. Les mots venus de cette langue germanique forment une part une part importante du français actuel (environ 430 mots). Parmi les mots de la vie féodale et rurale, on relève un nombre non négligeable de termes concernant la guerre et le monde militaire. Certains sont très marqués par le Moyen âge : hallebarde, haubert, heaume, arquebuse. D'autres ont encore cours : estafette, flèche. Des mercenaires. On sait l'usage que les rois de France ont fait des Suisses. Ces Suisses alémaniques, à côté du paisible bivouac (XVIIe siècle) nous ont laissé le rigide képi (XIXe siècle) encore porté par nos gendarmes et ceux de Suisse et de Belgique, et le pittoresque estourbir (XVIe siècle) qui voulait tout simplement dire « tuer ». Reître vient directement de l'allemand au (XVIe siècle) et c'est par l'allemand que nous viennent, du hongrois sabre (XVIe siècle) et hussard (XVIIe siècle) dès la guerre de Trente ans. Pour cible (XVIIe siècle), on donnera un coup de chapeau ému à Guillaume Tell, le mot nous venant du suisse romand. De
l'italien. Le français a beaucoup emprunté à l'italien
du XVe au XVIe siècle. Une étude de 1965 recense, surprise,
850 mots italiens contre 700 mots anglais. L'italien est, dans notre imaginaire,
la langue des arts, de l'amour. On sait moins que la part des mots de
guerre y est importante. En vrac. Guerilla, de l'espagnol, obus et pistolet du tchèque. Les guerres récentes ont apporté des mots nouveaux Certains (shrapnel) sont peu usités. D'autres sont passés dans le langage courant: blockhaus. D'autres connaissent une fortune actuelle, il n'est pas sûr qu'ils feront une longue carrière en français. Guerre de 14-18. Shrapnel est un mot anglais. Il désignait un obus rempli de balles qu'il projetait en éclatant. Ypérite, désigne un gaz dont la ville d'Ypres en Belgique a été victime. Camouflage. Guerre de 39-45. Panzer (blindé) et blitz (guerre éclair) sont liés à la défaite de 1940. Blockhaus et bunker, sont des souvenirs de l'occupation allemande. Guerre d'Algérie. Ratissage, pacification, camp de regroupement. Guerre du Golfe. Frappes aériennes, frappes chirurgicales, dégâts collatéraux. Guerre de Yougoslavie. Sniper a fait son apparition au moment des guerres de Yougoslavie. C'est plus court que tireur embusqué et isolé. Guerre d'Irak. Sécuriser, tirs amis.
Les
mots et expressions qui se sont développés pendant les guerres
récentes ont comme caractéristiques d'être souvent,
à la fois des anglicismes et des euphémismes. Les anglicismes
sont bien compréhensibles, à partir du moment où
la source des informations est principalement l'armée américaine
elle-même. La mention d'information embarquée, à propos
de journalistes incorporés dans les unités combattantes,
est révélatrice. Frappes
aériennes, frappes chirurgicales Dommages
collatéraux Sécurisé Tirs
amis Armes
de destruction massive Coalition Quelques
antécédents Tout se passe comme si dans un monde qui se veut moins violent, on ne savait s'en prendre qu'aux mots.
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