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Culture, Science et Technique

Les maux tombés du ciel

Jean-Claude Guillon


Quand un soldat revient de guerre, il a
Simplement eu d'la veine et puis voilà…
Simplement eu d'la veine et puis voilà…

Francis Lemarque, 1952

Il en tombe, des choses, du ciel, en temps de guerre. Des bombes, des missiles, des kamikazes.

Les bombes tombent des avions depuis la guerre de 1914-1918. Mais le mot a été emprunté dès 1640 à l'Italien bomba. Alors, c'était quoi les bombes avant les avions de la Grande Guerre? Un gros boulet creux rempli de poudre lancé par un canon ou un mortier. Ou à la main par les anarchistes de la fin du XIXe siècle. Au cours de cette évolution de la chose, il est intéressant de noter le changement de forme. Une boule avec une mèche puis un cylindre ogival avec des ailettes.
On bombarde depuis 1515. Le verbe est repris de bombarde, cette machine de guerre qui, au 14 siècle, servait à lancer de grosses pierres. Le mot est lui-même repris d'un mot grec bombos dont la configuration sonore notait un bruit sourd et puissant, boum. Cette valeur d'onomatopée se retrouve en musique dans la désignation d'instruments à vent au son puissant. La bombarde des Bretons et celle d'un jeu d'orgue sont plus paisibles.
On parle de bombardement depuis 1697. On envoie sur l'ennemi, troupes ou ville assiégées, tout ce qui tombe sous la main.
Bombardier avec le sens d'avion date des dernières années de l'avant guerre de 39 il permettait de distinguer bombardiers et chasseurs. Ce fut Guernica, puis les Stukas, puis les B52.

Les missiles (de l'anglais missile), sont, depuis 1945, des projectiles téléguidés. Mais le français avait aussi son mot missile utilisé dès le milieu du XVIIe siècle avec le sens de armes de trait, projectile, flèche, javelot. Ce mot est tombé en désuétude très vite. Il faut le rapprocher de missionnaire, de missive, toutes choses envoyées.

Les kamikazes japonais tombaient du ciel Pacifique sur les navires de la flotte U.S. Actuellement, on n'en a conservé que le sens d'attentat-suicide. Le mot évoque un acte terroriste et ne signale rien du désespoir de ceux qui le pratiquent. Ils ne tombent pas du ciel, les Palestiniens, les Tchétchènes, les Irakiens, ils portent de terribles ceintures.

Quand au mot guerre lui même, il vient de la langue des Francs. Il apparaît au XIe siècle et remplace le mot latin bellum, au moment ou les armées romaines sont réorganisées sur le modèle militaire franc. Il correspond à l'anglais war. Bellum se perpétue dans belliciste, belliqueux et dans le proverbe douteux Si vis pacem para bellum.

Le mot guerre a donné lieu au cours des siècles à une multitude impressionnante d'expressions populaires, métaphores significatives. Qu'elle soit civile, sainte, ou de religion. Qu'on y parte ou qu'on en revienne. Qu'on la pratique petite ou qu'on se souvienne de la grande. Que l'on juge un acte de bonne guerre ou qu'on abandonne un conflit de guerre lasse. Le mot est là, présent, servant aussi à marquer les étapes de notre vie, que l'on se situe avant, après, ou entre les deux. Nous sommes tous des va-t-en guerre, toujours sur un pied de guerre.

Voilà des mots qui viennent d'horizons variés, qui entrent en français à des dates diverses, dont le sens se modifie. Si l'on cherche à organiser le vocabulaire de la guerre, on constate que les mots ne tombent pas du ciel, qu'ils correspondent à des dates précises, à des moments de notre histoire, à des conceptions particulières.

En voici quand même un qui est bien français : baïonnette (XVe siècle). Bayonne possédait au XVIe et XVIIe siècle des fabriques d'armes et de coutellerie.
Et en voici quand même un qui vient du ciel : désastre. Le mot est emprunté au XVIe siècle à l'italien disastro avec le sens de « événement funeste ». Disastrato, lui, voulait dire, en astrologie, « né sous un mauvais astre ». Le mot s'inscrit dans l'opposition astre: « fortune favorable », désastre: « catastrophe irrémédiable ». Ce qui donnait à Verlaine, dans un des Poèmes saturniens, l'occasion d'une rime très riche :
Les sages d'autrefois, qui valaient bien ceux-ci,
Crurent, et c'est un point encore mal éclairci,
Lire au ciel les bonheurs ainsi que les désastres,
Et que chaque âme était liée à l'un des astres.
Les désastres de la guerre ont été illustrés par Jacques Callot, par Goya, par le douanier Rousseau, par Picasso, par Buffet.

Alors, s'ils ne viennent pas du ciel, s'ils ne sont pas tous français, d'où viennent ils?


Les mots anciens s'organisent en plusieurs strates

De nos ancêtres les Gaulois. Les quelques 130 mots que nous ont légués nos ancêtres les Gaulois se réfèrent à la vie rurale (charrue, alouette, ruche, chêne). On n'y trouve pas de mots guerriers. Les Gaulois craignaient que le ciel tout entier leur tombe sur la tête.

Du latin. Bellum est disparu mais fusil provient d'un mot latin focus, « feu ». Il s'agit d'une pièce d'acier avec la quelle on frappe un silex pour produire des étincelles. C'est seulement à la fin du XVIIe siècle, que par extension fusil désigne l'ensemble de l'arme comportant cette pièce. L'argotique « Jette ton feu » est donc tout proche de l'étymologie.

Des Francs. À partir du Ve siècle, les Francs installent dans tout le nord de la Gaule romaine leur langue. Les populations deviennent bilingues. Le francique devient la langue des classes dirigeantes, de Clovis, de Charlemagne. Les mots venus de cette langue germanique forment une part une part importante du français actuel (environ 430 mots). Parmi les mots de la vie féodale et rurale, on relève un nombre non négligeable de termes concernant la guerre et le monde militaire. Certains sont très marqués par le Moyen âge : hallebarde, haubert, heaume, arquebuse. D'autres ont encore cours : estafette, flèche.

Des mercenaires. On sait l'usage que les rois de France ont fait des Suisses. Ces Suisses alémaniques, à côté du paisible bivouac (XVIIe siècle) nous ont laissé le rigide képi (XIXe siècle) encore porté par nos gendarmes et ceux de Suisse et de Belgique, et le pittoresque estourbir (XVIe siècle) qui voulait tout simplement dire « tuer ». Reître vient directement de l'allemand au (XVIe siècle) et c'est par l'allemand que nous viennent, du hongrois sabre (XVIe siècle) et hussard (XVIIe siècle) dès la guerre de Trente ans. Pour cible (XVIIe siècle), on donnera un coup de chapeau ému à Guillaume Tell, le mot nous venant du suisse romand.

De l'italien. Le français a beaucoup emprunté à l'italien du XVe au XVIe siècle. Une étude de 1965 recense, surprise, 850 mots italiens contre 700 mots anglais. L'italien est, dans notre imaginaire, la langue des arts, de l'amour. On sait moins que la part des mots de guerre y est importante.
À côté de aquarelle, ballet, dessin, gouache, madrigal, sérénade, on trouve
— des armes : bombe, canon (le gros tuyau), cartouche, escopette, fleuret, mousquet, pertuisane, tromblon,
— des hommes : brigade, caporal, colonel, soldat, sentinelle, soudard, spadassin,
— des faits : alarme (all'arme), carnage, représailles, embuscade.

En vrac. Guerilla, de l'espagnol, obus et pistolet du tchèque.

Les guerres récentes ont apporté des mots nouveaux

Certains (shrapnel) sont peu usités. D'autres sont passés dans le langage courant: blockhaus. D'autres connaissent une fortune actuelle, il n'est pas sûr qu'ils feront une longue carrière en français.

Guerre de 14-18. Shrapnel est un mot anglais. Il désignait un obus rempli de balles qu'il projetait en éclatant. Ypérite, désigne un gaz dont la ville d'Ypres en Belgique a été victime. Camouflage.

Guerre de 39-45. Panzer (blindé) et blitz (guerre éclair) sont liés à la défaite de 1940. Blockhaus et bunker, sont des souvenirs de l'occupation allemande.

Guerre d'Algérie. Ratissage, pacification, camp de regroupement.

Guerre du Golfe. Frappes aériennes, frappes chirurgicales, dégâts collatéraux.

Guerre de Yougoslavie. Sniper a fait son apparition au moment des guerres de Yougoslavie. C'est plus court que tireur embusqué et isolé.

Guerre d'Irak. Sécuriser, tirs amis.


Une tendance nouvelle : l'euphémisation.
Où l'odieux le dispute au ridicule

Les mots et expressions qui se sont développés pendant les guerres récentes ont comme caractéristiques d'être souvent, à la fois des anglicismes et des euphémismes. Les anglicismes sont bien compréhensibles, à partir du moment où la source des informations est principalement l'armée américaine elle-même. La mention d'information embarquée, à propos de journalistes incorporés dans les unités combattantes, est révélatrice.
L'euphémisation, elle, est un procédé langagier vieux comme la langue. Il prend pied dans la préciosité et se développe jusqu'au politiquement correct. Il ne faut pas appeler un chat un chat.

Frappes aériennes, frappes chirurgicales
Au moment de la guerre du Golfe on ne bombarde pas, on effectue des frappes aériennes. Simple gifle ou coup de bâton à celui qui n'est pas sage. Le discours officiel américain nous assurait une guerre propre. Zéro mort. Un sondage de l'époque montre que une majorité du public préfère frappes aériennes à bombardements. Très vite, on précise qu'il s'agit de frappes chirurgicales. Intéressante, la dérive de l'adjectif chirurgical. La chirurgie, c'est une pratique manuelle. (On retrouve la même racine dans chiromancie, l'art de lire l'avenir dans les lignes de la main). Mais, au-delà de la main, l'intervention à l'intérieur de notre corps ne peut être que d'une grande précision. On bombarde au centimètre près. Ce qui est facile, grâce aux moyens technologiques dont l'armée dispose maintenant. Chirurgicale nous signale aussi que l'opération est aseptisée, qu'il n'y aura pas de contagion et que l'intervention, pour délicate qu'elle soit, se fera pour notre bien.

Dommages collatéraux
Donc, les combats ne se présentent plus dans un champ de bataille, mais dans un champ opératoire. Il n'y aura pas de risques pour ce qui est à côté. Mais s'il arrivait que cela arrive, on parlera de dégâts collatéraux. On a bien visé mais il y a eu quelques éclaboussures. Les dommages peuvent être corporels mais les dégâts ne sont que matériels, il n'y a pas mort d'homme. On a repris le vocabulaire des compagnies d'assurance. Aussitôt l'effet de la métaphore se répand dans d'autres domaines. Au moment du procès Elf, on rapportait que Le Floch-Prigent, à propos de son divorce, aurait dit au président Mitterand : « Il me faut un milliard pour ma femme, sinon elle dira des choses sur notre voyage en Amérique. Il y aura des dommages collatéraux. »

Sécurisé
Au moment de la guerre d'Irak on ne parle plus de frappes chirurgicales. Après douze ans, l'hypocrisie apparaît trop criante. Le verbe sécuriser fait son entrée, on l'entend dix fois par bulletin, on le lit dix fois par article. C'est, en même temps, un anglicisme (to secure) et un euphémisme. Le nom sécurité existe depuis longtemps (sécurité sociale), l'adjectif sécurisant aussi. Les psychologues parlent de situations sécurisantes. Sécuritaire connaît un développement récent. Sécuriser est un acte, sécurisé, son résultat : Armés de leurs fusils M16, ils vont sécuriser le pont…, La zone est maintenant sécurisée…, Il y a eu un attentat dans ce quartier qui est pourtant un des quartiers les plus sécurisés de Bagdad.
En quelques jours du début avril 2003, sécurisé s'est déversé dans nos oreilles, à flots continus. On ne dit plus : Ils contrôlent la route de…, Ils ont pris possession de la base…, mais Ils ont sécurisé la route…, La base a été sécurisée…
Dans le langage militaire, une zone sécurisée est une zone où les soldats ne risquent rien. Il faut noter que ce développement dans le domaine militaire s'est appuyé sur un terrain préparé. Depuis une décennie, on entend dire qu'un immeuble est sécurisé lorsqu'on installe un digicode à l'entrée, que l'on va sécuriser un petit bois en abattant les arbres dangereux. Pendant les grands incendies de l'été les pompiers marquent sur leurs cartes les zones qu'ils ont sécurisées.

Tirs amis
Pendant la Guerre de 14 les poilus, dans les tranchées, disaient de leurs propres artilleurs, lorsque le tir était trop court : « Les salauds, ils nous tirent dessus ». Au XXIe siècle, on est devenu très « militairement correct ». Les tirs amis de la guerre d'Irak n'en sont pas moins meurtriers.

Armes de destruction massive
Là, il faut faire peur, c'est de l'ennemi qu'il s'agit. Armes chimiques, armes bactériologique, armes biologiques, à quand les armes bio ? On se souvient de la panique provoquée par la crainte de l'anthrax. Bel exemple à nouveau d'un américanisme. En français on dit le charbon.

Coalition
Coalition est un terme rassurant, on n'est pas seul. Mais parler de la coalition lorsqu'elle est formée de deux pays, c'est un peu court. Où sont les belles coalitions antinapoléoniennes qui réunissaient une dizaine de pays ?

Quelques antécédents
Il ne faudrait pas croire que les guerres récentes sont les premières à développer ces hypocrites euphémismes. Il y a eu de belles prémisses.
Le maréchal Joffre en 1917 utilisait l'expression théâtre des opérations. Fut-il le premier ? Cette volonté esthétisante s'accorde bien avec les vers d'Apollinaire :
Ah, Dieu que la guerre est jolie
Avec ses chants, ses longs loisirs
En 1944, la propagande allemande, au moment de la débâcle sur le front russe, avait inventé la défense élastique. Pendant la guerre d'Algérie, le gouvernement français annonçait la pacification.
N'oublions pas que nous n'avons plus de ministère de la Guerre mais un ministère de la Défense. Et pas de service d'espionnage, mais seulement des services de contre-espionnage.

Tout se passe comme si dans un monde qui se veut moins violent, on ne savait s'en prendre qu'aux mots.

 






 

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