Haldane et la guerre chimique
Stephen
J. Gould
Stephen
Jay Gould nous a quittés voici un an, beaucoup trop tôt.
L’ampleur de son œuvre scientifique qui a renou-velé
la théorie de l’évolution, comme la part décisive
qu’il a prise au partage du savoir contemporain et à la ré-flexion
sur ses enjeux sociaux et moraux, en font d’ores et déjà
une figure majeure de la science du XXè siècle, qui continuera
d’inspirer, souhaitons-le, celle du XXIè. Notre revue, avec
laquelle il entretenait des liens ami-caux et qui a publié plusieurs
articles de sa plume, lui rend hommage avec ce texte, extrait de son ouvrage
Les pierres truquées de Marrakech (Seuil, 2002).
Les guerres longues, coûteuses et qui s’embourbent, débu-tent
souvent dans la ferveur patriotique, mais tendent à se terminer
dans la souffrance et la désillusion. Notre propre guerre de Sécession
s’est soldée par un nombre de morts terriblement élevé
et a cruellement remué la cons-cience collective de notre pays,
dont la douleur n’a fait que s’accroître avec le temps.
En 1862, les recrues de l’armée fédérale nordiste
reprenaient à l’envi la chanson la plus célèbre
de l’année :
« Oui, nous allons nous regrouper autour de notre drapeau, les gars,
nous allons nous regrouper une fois de plus
Lançant bien haut le cri de bataille de la Liberté,
Nous allons descendre de nos collines, nous allons venir de nos plaines,
Lançant bien haut le cri de bataille de la Liberté...
C’est ainsi que nous accourons de l’Est et de l’Ouest
Et que nous allons expulser cette bande de rebelles du pays que nous aimons
le plus. »
Mais deux ans plus tard, la chanson de Walter Kittredge, « Camper
sur l’ancien terrain, » était devenue la rengaine favorite
des deux armées. Le refrain, avec sa mélodie ob-sédante
(même naïve), résumait bien l’état d’esprit
que partageaient désormais les deux parties :
« Nombreux sont les cœurs las, ce soir,
Espérant la fin de la guerre ;
Nombreux sont les cœurs espérant le droit
De voir l’aube de la paix. »
Mais rien n’a égalé les horreurs de la Première
Guerre mondiale, ce conflit que les Français appellent toujours
la Grande Guerre, et que nous, Américains, avions qualifié
de « guerre pour mettre fin à toutes les guerres. »
Les États-Unis sont intervenus tardivement dans le conflit et ont
eu par conséquent à déplorer relativement peu de
per-ter conséquent à déplorer relativement peu de
per-tes, de sorte que nous pensons rarement à l’étendue
du massacre chez les soldats qui vivaient dans les tranchées sur
la ligne de front, dont les positions ne bougèrent pra-tiquement
pas, et qui avaient la quasi-certitude d’être tués
ou sérieusement mutilés, tandis qu’ils se battaient
mois après mois pour gagner et reperdre quelques mêtres de
territoire. Je suis pris de frissons chaque fois que j’aperçois
le monument aux morts sur la place de chaque village ou dans les jardins
publics de chaque petite ville de province en Grande-Bretagne et en France.
Par-dessus tout, j’observe que la liste des morts est beaucoup plus
longue pour 1914-18 que pour 1939-45 (la Première Guerre mondiale
ayant opéré la quasi-extermination d’une géné-ration
entière d’individus masculins). Les célèbres
poè-mes de Rupert Brooke sont empreints de résignation et
de patriotisme, parce qu’il est mort en 1915, alors que l’enthousiasme
initial régnait encore :
« Si je dois mourir, ne pensez à moi qu’en songeant
Que quelque coin de terre étrangère
Est à jamais l’Angleterre. Qu’il y aura
Enfouie dans cette riche terre une poussière plus ri-che encore.
»
Son confrère en poésie, Siegfried Sassoon, qui survécut
parce que devenu pacifiste (les autorités, ayant attribué
ses idées subversives à la commotion provoquée par
un obus, le firent interner) a bien saisi l’état d’esprit
qui s’est répandu plus tard :
« Et quand la guerre sera finie et la jeunesse anéantie
Je rentrerai en paix chez moi et mourrai dans mon lit. »
Sassoon fit connaissance à l’hôpital de Wilfred Owen,
troisième membre de ce célèbre trio de poètes
de guerre britanniques. Mais celui-ci retourna au front, où il
tomba une semaine exactement avant l’armistice. Sassoon publia les
poèmes de son ami à titre posthume, réunis dans un
unique petit volume, où figurent les vers les plus célèbres
et les plus amers de tous.
« Quel glas sonne pour ceux qui meurent comme du bétai ?
Seul le monstrueux grondement des canons.
Seul le crépitement des mitrailleuses
En hâte, leur délivrent une oraison. »
Les
horreurs de la Première Guerre mondiale n’ont pas seulement
compris les carnages provoqués par les obus et les balles employés
classiquement dans la guerre des tranchées, mais aussi la première
utilisation efficace et à grande échelle d’armes chimiques
toutes nouvelles. Elles furent employées pour la première
fois par les Allemands, sous forme d’une attaque au gaz chloré,
le 22 avril 1915, à Ypres, sur six kilomètres le long des
lignes françaises. À la fin de la guerre, cent mille tonnes
d’agents chimiques variés avaient été utilisés
par les deux parties. Le Proto-cole de Genève, signé en
1925 par la plupart des grands pays (mais non par les États-Unis,
qui le firent beaucoup plus tard), interdit à la fois les armes
chimiques et biolo-giques. Cette interdiction fut respectée sur
les champs de bataille par tous les belligérants durant la Seconde
Guerre mondiale, lors même qu’étaient commis, par ail-leurs,
certains des plus sinistres forfaits de toute l’histoire humaine,
tel, ne l’oublions jamais, le plus ef-froyable emploi des gaz toxiques
jamais réalisé, la mise en œuvre de la « solution
finale » dans les camps de con-centration nazis. (Quelques violations
ont été enregistrées dans des guerres locales : par
l’armée italienne en Éthio-pie, en 1935-36, par exemple,
et, plus récemment, lors de la guerre entre l’Iran et l’Irak.)
Le Protocole de Genève a interdit « l’emploi dans les
conflits armés de gaz as-phyxiants, toxiques, ou autres, et de
tous les liquides, matériaux ou systèmes analogues. »
Une
rocambolesque expérience biologique
Un
remarquable article publié dans Nature, journal scien-tifique professionnel
le plus important de Grande-Bretagne, a rappelé un autre aspect
de l’histoire de la Première Guerre mondiale : l’utilisation
d’armes biologi-ques. Intitulé « Redoutable vestige
de la Grande Guerre », il débute par ce paragraphe :
« Le conservateur d’un musée de la police à
Trond-heim, en Norvège, a récemment découvert dans
ses collections une bouteille en verre contenant deux morceaux de sucre
de forme irrégulière. Un petit trou avait été
percé dans chacun de ces morceaux, et un tube capillaire de verre,
scellé à son extrémité, était enfoui
dans l’un des morceaux. Une fiche attachée à l’objet
exposé donnait l’explication suivante : Mor-ceau de sucre
contenant le bacille du charbon, trouvé dans les bagages du baron
Otto Karl von Rosen, lors-qu’il a été appréhendé
à Karasjok en janvier 1917, et accusé d’espionnage
et de sabotage. »
On a eu recours à la science moderne pour éclaircir un projet
dément, qui a échoué mais aurait dû prendre
place aux marges des zones de front de la Grande Guerre : c’est
la définition même des petits faits de l’Histoire,
de ses détails curieux, greffés sur le flot global des grands
évé-nements. Les auteurs de l’article ont retiré
le tube capil-laire et en ont répandu le contenu (« un liquide
brun ») sur une boîte de Pétri. Dans leur texte, ils
consacrent en-suite deux colonnes de prose scientifique classique à
dé-tailler les procédures qu’ils ont suivies, s’attachant,
avec toute la rigueur habituelle, à préciser les noms chimiques
compliqués et les quantités exactes employées : «
Après incubation, on a étalé deux cents microlitres
de ces cultu-res sur un milieu formé du mélange d’une
préparation d’agar et de sang de cheval (à raison
de 7 %)et d’une pré-paration d’agar de Luria (préparation
identique au bouil-lon de Luria, mais durcie par l’addition de 2
% d’agar Bacto des laboratoires Difco). » On peut résumer
succinc-tement les résultats bien nets obtenus par les auteurs
: ayant fait se développer quelques colonies du bacille du charbon
sur leur milieu de culture, ils ont vérifié la pré-sence
d’ADN de cet organisme grâce à la PCR (polymerase chain
reaction, technique permettant d’amplifier de peti-tes quantités
d’ADN jusqu’au point où il devient possible de l’analyser).
Ils écrivent : « Nous confirmons donc la présence
de B. anthracis [nom scientifique du bacille du charbon], à la
fois par la méthode des cultures et par celle de la PCR. Il a donc
été possible de faire revivre un petit nombre d’organismes
ayant survécu au bord de l’extinction, après avoir
été stockés, sans précautions particulières,
pendant quatre-vingts ans. »
Mais que faisait ce respectable baron, aristocrate aux ra-cines allemandes,
suédoises et finlandaises, dans cette région perdue de la
Norvège, au milieu de l’hiver ? Mani-festement, il ne préparait
rien de bon ; mais quel genre de forfait s’apprêtait-il à
accomplir ? Les auteurs conti-nuent :
« Lorsque le chef de la police de Kautokeino, présent au
moment de l’arrestation du baron, suggéra ironi-quement que
celui-ci devrait se préparer une soupe avec le contenu de boîtes
étiquetées Svea kott (viande suédoise), l’aristocrate
dut admettre qu’elles conte-naient en réalité deux
à quatre kilos de dynamite chacune. »
Dans les bagages du baron, on trouva aussi des flacons de curare, diverses
cultures de microbes, et dix-neuf mor-ceaux de sucre, contenant chacun
des bacilles du charbon. Deux d’entre eux furent ainsi conservés
au musée de Trondheim, comme seul témoignage de cet épisode.
L’aristocrate affirma qu’il était seulement un honorable
militant de l’indépendance finnoise, et qu’il avait
eu l’intention de détruire les lignes de ravitaillement des
régions contrôlées par les Russes. (La Finlande était
alors sous le contrôle de la Russie tsariste, et conquit effecti-vement
son indépendance après la révolution bolchevi-que.)
La plupart des historiens soupçonnent qu’il s’était
rendu en Norvège sur l’ordre des Allemands. Ces derniers
auraient formé le projet d’infecter chevaux et rennes par
le bacille du charbon, dans le but d’interrompre ainsi le transport
d’armes britanniques (chargées sur des traî-neaux tirés
par ces animaux) dans le nord de la Norvège.
Le baron, expulsé après quelques semaines de détention,
ne put jamais exécuter son projet dément. Les auteurs de
l’article de Nature, Caroline Redmond, Martin J. Pearce, Richard
J. Manchee, et Bjorn P. Berdal, ont reconstitué ses intentions
:
« En broyant avec leurs molaires le morceau de sucre et le tube
capillaire qu’il contenait, les chevaux se seraient probablement
inoculé une maladie infec-tieuse mortelle, car les spores du charbon
auraient pénétré dans leur corps, d’autant
plus facilement que les débris de verre allaient provoquer de petites
lé-sions dans les parois de l’appareil digestif. On ne sait
pas si les rennes peuvent manger des morceaux de sucre, mais il est probable
que le baron n’a jamais eu l’occasion de réaliser ce
genre d’expérience. »
Puisque le charbon ne peut se transmettre directement d’animal à
animal, le projet du baron n’aurait été réalisa-ble
qu’à la condition de disposer d’un stock important
de morceaux de sucre. Il aurait aussi fallu que les victimes désignées
en aient été particulièrement friandes. Mais les
auteurs soulignent un éventuel danger pour les êtres hu-mains
: « Cependant, si la viande d’un animal mort de cette maladie
avait été préparée sans une cuisson appro-priée,
il est vraisemblable que des décès auraient été
en-registrés chez des humains, par infection du système
gas-tro-intestinal due au bacille du charbon. » Les auteurs terminent
leur article par un aveu sincère :
« Cet épisode, petit, mais relativement important, de l’histoire
de la guerre biologique, est l’un des rares cas où se trouve
confirmée l’intention d’utiliser comme arme un micro-organisme
mortel, démonstra-tion fournie cependant quatre-vingts après
l’événement. Il n’a, malgré tout, pas
changé de façon notable le cours de la Grande Guerre. »
On
peut voir en cette expérience ratée de guerre biologi-que
une péripétie rocambolesque au sein d’une époque
si-nistre, mais les plus grands forfaits débutent souvent par des
tentatives facétieuses et apparemment inoffensives, tandis que,
de son côté, un vieil adage affirme que le prix de la liberté
est la perpétuelle vigilance. Si Hitler avait tout simplement été
exécuté après que sa bande de voyous eut échoué
à prendre le pouvoir local, lors du putsch de la brasserie de Munich
en 1923 (même le nom de cet épi-sode est marqué du
sceau de la dérision avec laquelle à l’époque
on a considéré les protagonistes de cette af-faire), l’histoire
de notre siècle se serait déroulée de fa-çon
très différente, et sans doute moins sombre. Mais, Hi-tler
passa simplement neuf mois en prison, où il écrivit Mein
Kampf et mit au point ses abominables projets.
Nous autres, êtres humains, sommes peut-être les plus brillantes
réalisations ayant jamais résulté de l’histoire
évolutive sur la Terre, mais nous restons notoirement dé-munis
dans certains domaines, en particulier lorsque no-tre arrogance (sur le
plan émotionnel) se combine à notre ignorance (sur le plan
intellectuel). Notre incapacité à prévoir l’avenir
figure au premier rang de ces lacunes : mais dans ce cas, il ne s’agit
pas d’une limitation propre à notre cerveau, mais de la conséquence
de l’authentique complexité du monde et de son indéterminisme.
Nous pourrions nous accommoder de ce défaut, mais notre pré-somption
s’interpose, nous entraînant à donner à des
in-tuitions basées sur l’ignorance le statut de prévisions
cer-taines des choses à venir.
Je ne connais qu’un seul antidote à ce danger majeur, dé-coulant
du dangereux mélange de l’arrogance et de l’ignorance.
Étant donné notre incapacité à prédire
l’avenir, et notamment, à prévoir les désastreuses
consé-quences ultérieures d’événements
semblant minimes, voire risibles la première fois qu’ils
se sont manifestés de façon maladroite (quelques rennes
morts du charbon au-jourd’hui, la totalité d’une population
éliminée par la peste demain), le renoncement volontaire,
sur la base de scrupules moraux paraît le plus sûr moyen de
salut. Le Protocole de Genève a été particulièrement
sage en ce qu’il a reconnu que certaines innovations relativement
inefficaces en 1925 pouvaient bien conduire aux pires horreurs dans un
avenir pas si lointain. Si nous sommes en mesure d’étouffer
dans l’œuf certaines techniques alors qu’elles sont encore
inefficaces, peut-être serons-nous sauvés. Il suffit de se
rappeler la légende de Pan-dore, pour admettre que de certaines
boîtes, une fois ou-vertes, on ne peut empêcher le contenu
de se répandre...
Cette forme vitale de retenue, empreinte de bon sens, constitue un principe
général qui a été très sérieusement
attaqué par des scientifiques, à la pointe de telle ou telle
technique en plein développement, et qui s’imaginent donc
être en mesure de maîtriser, ou du moins de pronos-tiquer
exactement, tout ce que peut réserver l’avenir. J’appartiens
au camp des scientifiques, mais je voudrais montrer ici que le renoncement
inspiré par la morale peut être légitimement invoqué
pour éviter de dangereuses aventures, entreprises soit par orgueil,
soit à des fins précises, et impulsées par une confiance
irréfléchie en la capacité à prévoir
l’avenir.
L’énigmatique
J. B. S. Haldane
Je
viens donc d’évoquer les mésaventures d’un aristocrate
qui aurait voulu employer une arme biologique inefficace, lors de la Première
Guerre mondiale ; mais nous serions peut-être dans une situation
dramatique aujourd’hui, si nous avions estimé que cette technique
ne pourrait jamais dépasser ce stade d’incapacité
initiale et si nous ne nous étions efforcés d’obtenir
son interdiction internationale. Mais la deuxième innovation technique,
bien plus active, les armes chimiques utiliées durant la Première
Guerre mondiale, et plus tard interdites par le Protocole de Ge-nève,
nous permet de tirer une leçon beaucoup plus pro-fonde. Le personnage
central de cette histoire est devenu, par la suite, l’un des fondateurs
de ma propre discipline, la biologie moderne de l’évolution
: il s’agit de J.B.S. Haldane (1892-1964), qui fut appelé
« l’homme le plus in-telligent que j’aie jamais connu
» par Sir Peter Medawar (certainement l’homme le plus intelligent
que, personnel-lement, j’aie jamais rencontré jusqu’ici).
La personnalité de J.B.S. Haldane présentait dans un mé-lange
de nombreux traits apparemment contradictoires, de sorte que l’on
retrouve toujours un même mot dans toutes les descriptions que j’ai
lues à son sujet : énigmatique. Il pouvait être timide
et bon, mais aussi fanfaron et arro-gant, élitiste ou égalitariste
(mais il punissait sévèrement les subordonnés qui
s’acquittaient mal de leurs tâches). Il a été
un moment un membre éminent du Parti communiste britannique et
a écrit de nombreux essais de vulgarisation scientifique dans le
quotidien Daily Worker. Selon ses amis, attribuant ses opinions politiques
à un profond be-soin personnel de se montrer iconoclaste et hérétique,
il aurait sûrement été monarchiste s’il avait
vécu en Union soviétique.
Haldane ne possédait pas de diplôme officiel en science,
mais excellait dans plusieurs domaines, en raison de ses brillantes aptitudes
en mathématiques. Son plus grand ti-tre de célébrité
est d’avoir fourni, en même temps que R.A. Fisher et Sewall
Wright, les bases de la théorie mo-derne de la génétique
des populations, faisant la synthèse des concepts de la théorie
mendélienne de l’hérédité et de ceux
de la sélection naturelle, qui paraissaient jusque-là s’opposer.
Mais
c’est un autre des traits contradictoires de ce per-sonnage qui
va être évoqué ici. Haldane, qui prônait la
paix et la compassion, adorait la guerre, ou, du moins, la façon
dont il avait combattu sur la ligne de front durant la Première
Guerre mondiale (il fut blessé à deux repri-ses, et chaque
fois sérieusement, de sorte que c’est par une chance extraordinaire
qu’il rentra chez lui en ayant conservé son intégrité
physique). Pour certains il était to-talement insensible à
la peur et courageux à un point dé-passant tout sens du
devoir ; d’autres, peut-être un peu plus rassis dans leur
jugement (mais aussi, je le soup-çonne, plus réalistes),
l’ont regardé comme un Don Qui-chotte des temps modernes
: un véritable insensé qui par-venaient à se tirer
de situations dangereuses (générale-ment entraînées
par ses attitudes bravaches et son in-croyable imprudence) grâce
à une intelligence supérieure combinée à de
la chance pure et simple, bien au-delà de ce que l’on est
généralement en droit d’espérer. Quoi qu’il
en soit, J.B.S. Haldane a véritablement aimé faire la guerre.
Il a particulièrement apprécié une période
dans les tran-chées, face aux troupes turques, voisinage du Tigre,
fleuve mésopotamien, où, loin du front européen princi-pal
et en l’absence d’ordres déraisonnables donnés
par les officiers supérieurs (qui ne connaissaient pas la région),
les soldats purent se battre mano a mano (ou du moins, fu-sil contre fusil).
Haldane a écrit : « Là, les hommes se confrontaient
à des ennemis individuels, dotés d’armes similaires,
en l’occurrence des mortiers de tranchée ou des fusils à
lunette télescopique, chacun étant aidé par une petite
équipe. C’était la guerre telle que les grands poètes
l’ont chantée. J’ai la chance de l’avoir connue.
» Il a aussi fait l’éloge de cette activité
virile sur un plan plus général : « J’ai apprécié
la camaraderie du temps de guerre. Les hommes aiment la guerre parce que
c’est la seule activité collective à laquelle ils
ont jamais pris part. Le soldat œuvre avec ses camarades pour une
grande cause (ou du moins, le croit-il). En temps de paix, il s’active
seulement pour son propre intérêt ou pour quel-qu’un
d’autre. »
C’est,
au départ, à grand regret que Haldane a été
obligé, de se préoccuper des questions de guerre chimique.
Après la première attaque allemande à Ypres, le ministère
de la Guerre britannique, sur l’ordre exprès de Lord Kitchener,
envoya en France le père de J.B.S., John Scott Haldane, éminent
spécialiste en physiologie de la respiration, dans l’espoir
de remédier d’urgence à ce nouveau danger par tous
les moyens. Haldane père, qui travaillait depuis des années
avec son fils sur des expériences de physiologie, appréciait
beaucoup ses aptitudes mathématiques, ainsi que sa bonne volonté
à se prêter comme cobaye à des ex-périences
médicales (une vieille tradition chez les biolo-gistes, qu’affectionnait
le père de J.B.S.; notons qu’il ne lui aurait, de toute façon,
jamais demandé de faire quoi que ce soit qu’il n’aurait
pas essayé sur lui-même). Et c’est donc ainsi que J.B.S.,
initialement, à son grand re-gret quitta le front qu’il appréciait
tant, et rejoignit son père au laboratoire.
Il en savait déjà beaucoup sur les gaz toxiques, connais-sances
principalement venues d’avoir servi de cobaye à son père
dans des expériences réalisées sur lui-même.
Il a évoqué ainsi d’anciennes recherches qu’il
avait menées de cette manière sur le grisou (c’est-à-dire
le méthane) dans les mines :
« Pour voir les effets produits par le grisou quand on le respire,
mon père me demanda de me tenir debout et de réciter le
discours de Marc Antoine dans le Ju-les César de Shakespeare, lequel
débute par : « Amis, Romains, compatriotes. » Je commençai
bientôt à ha-leter, et arrivé du côté
de « noble Brutus, » mes jam-bes se dérobèrent
et je m’effondrai sur le sol, où, bien entendu, l’air
était de composition normale. C’est ainsi que j’ai
appris que le grisou est plus léger que l’air et n’est
pas dangereux à respirer. »
(Avez-vous jamais lu de témoignage qui se conforme da-vantage à
la réputation de loufoquerie traditionnellement accolée
aux membres de la classe supérieure britanni-que ?)
Les Haldane, père et fils, dirigèrent une équipe
de cher-cheurs bénévoles qui travailla sur des sujets d’importance
cruciale (sauvant ainsi probablement des milliers de vie), tels que les
effets de substances toxiques et la technolo-gie des masques à
gaz. Comme toujours, ils réalisèrent sur eux-mêmes
les expériences les plus désagréables et dangereuses.
J.B.S. a évoqué ainsi ses souvenirs de cette période
:
« Nous devions comparer sur nous-mêmes les effets de diverses
quantités d’un gaz donné, avec et sans masque à
gaz. Celui-ci piquait les yeux, et lorsqu’on le respirait, il incitait
à suffoquer et à tousser... Nous étions remplacés
à tour de rôle, car nos pou-mons étaient très
irrités par les gaz. Aucun de nous cependant n’a été
sérieusement incommodé, ni n’a couru de réel
danger, car nous savions où nous arrê-ter. Mais certains
ont dû s’aliter quelques jours, et pour ma part, je manquai
de souffle et restai incapa-ble de courir pendant un mois environ. »
Nous
ne pouvons donc nier que Haldane possédait une connaissance élevée,
ni qu’il avait fait plus d’expériences que quiconque
dans le domaine de la guerre chimique. Par conséquent, son histoire
constitue le cas idéal pour tester l’hypothèse selon
laquelle un tel savoir devrait permettre de formuler des prédictions
précises, et que l’on devrait croire de tels experts quand
ils se montrent partisans de pousser plus loin le développement
d’une technique don-née, contre l’avis basé
sur la prudence, le pessimisme, voire le défaitisme d’autres
personnes, qui préfèrent que l’on renonce, pour des
raisons morales, à ce type de pro-grès, craignant que celui-ci
prenne des directions impré-vues et conduise à des conséquences
inattendues.
Une
défense de la guerre chimique
En
1925, tandis que de nombreux pays signaient le Proto-cole de Genève
interdisant la guerre chimique et biologi-que, J.B.S. Haldane publia le
plus discutable et le plus iconoclaste de tous ses ouvrages. Il s’agissait
d’un petit volume de quatre-vingt-quatre pages, intitulé
: Callini-cus : A Defense of Chemical Warfare (Callinicos : Mémoire
en défense de la guerre chimique), fondé sur une confé-rence
qu’il avait donnée en 1924. Callinicos, réfugié
juif à Constantinople au septième siècle de l’ère
chrétienne, in-venta le feu grégeois, liquide incendiaire
qui pouvait être expédié au moyen de siphons sur les
troupes ou les ba-teaux ennemis. Les flammes qui en résultaient
étaient presque impossibles à éteindre, et ont aidé
l’Empire by-zantin à résister plusieurs siècles
à la conquête islami-que. La formule, connue seulement de
l’Empereur et de la famille de Callinicos, laquelle possédait
le droit exclusif de la fabrication, resta un secret d’État
et continue à sus-citer des controverses chez les polémologues.
On peut aisément résumer l’argumentation de Haldane.
Il a fait le bilan des attaques au gaz durant la Première Guerre
mondiale, et a calculé les taux des mortalités et des invalidités
qu’elles ont entraînées. Sur cette base, il a déclaré
que l’emploi des armes chimiques était plus hu-main que celui
des armes classiques.
« Employer des gaz comme armes est une idée qui peut se défendre
sur la base de raisons humanitai-res : en effet, parmi les soldats confrontés
aux gaz durant la guerre, seule une très petite proportion sont
morts, et cela fut encore plus net durant la der-nière année
de celle-ci [époque où de meilleurs mas-ques à gaz
ont été fabriqués et largement distri-bués].
»
Haldane
a fondé cette conclusion sur deux arguments. Il a d’abord
fait la liste des agents chimiques employés du-rant la guerre et
estimé que la plupart d’entre eux n’étaient
pas dangereux, dans la mesure où ils n’avaient que des effets
transitoires (et il suppose en outre que les soldats gisant temporairement
inconscients seraient igno-rés des troupes adverses en train d’avancer,
ou bien cap-turés en douceur, et non pas massacrés). Selon
lui, le pe-tit nombre d’agents chimiques susceptibles de provoquer
davantage de mal (gaz moutarde, en particulier) était d’emploi
difficile, tandis que l’on pouvait s’en protéger assez
facilement, avec un équipement adéquat. Deuxiè-mement,
il s’est référé à sa connaissance personnelle
des gaz toxiques et décidé qu’il préférait
nettement ce type d’agent aux balles, dont il avait aussi une connaissance
personnelle :
« J’ai non seulement été blessé, mais
aussi été enterré vivant. Et, en plusieurs occasions,
avant la guerre, j’ai connu, lors de certaines expériences,
une as-phyxie assez poussée pour provoquer la perte de la conscience.
La douleur et le désagrément éprouvés dans
ces circonstances sont complètement négligea-bles comparés
à ceux provoqués par une sérieuse blessure, due à
un éclat d’obus, et qui s’infecte en-suite. »
Haldane a donc conclu que les gaz, représentant des ar-mes efficaces
et relativement humaines (peu de morts en proportion du nombre d’invalidités
temporaires), de-vraient être inclus au nombre des moyens offensifs
fon-damentaux et faire l’objet de recherches dans ce but :
« Je partage les objections à la guerre formulées
par les pacifistes, mais je doute qu’en s’y opposant de cette
façon, on ait des chances d’éviter un conflit ar-mé
dans un avenir proche, si élevées que soient nos intentions
ou si désintéressées que soient nos conduites...
S’il doit y avoir encore des guerres, je préfère que
mon pays soit du côté des vainqueurs ... S’il me paraît
juste de combattre mon ennemi par l’épée, il me paraît
également juste de le combattre au moyen du gaz moutarde; et si
l’un est condamna-ble, l’autre l’est aussi. »
Je
ne me rends pas à ce dernier argument, fondé sur les raisons
dernières tirées de la Realpolitik. L’objection évi-dente
et fondamentale à la thèse de Haldane développée
dans Callinicus (ce n’est pas seulement moi qui l’avance aujourd’hui
de façon abstraite; elle a aussi été soutenue dès
1925 par ceux qui ont critiqué Haldane) consiste à dire
que, quelle qu’ait été l’inefficacité
relative des gaz toxiques dans les premiers temps de leur utilisation
lors de la Première Guerre mondiale (et je ne mets pas en doute
les appréciations de Haldane), l’absence de restric-tions
à l’égard de cette technique pourrait conduire à
des niveaux d’efficacité (mesurés en nombre de morts)
aux-quels on n’aurait jamais pensé au départ. Il vaut
mieux affronter le démon que l’on connaît le mieux
qu’un dia-blotin encore dans l’enfance et dont on n’a
vu que les dé-buts balbutiants. Si l’on peut stopper celui-ci
par le re-noncement volontaire au nom de la morale et en vertu d’accords
internationaux, faisons-le avant qu’il se déve-loppe en adulte
désormais impossible à arrêter et bien plus puissant
que tous les démons connus.
(Je dois ajouter ici la précision suivante : en parlant de renoncement
volontaire au nom de la morale, je ne vise ici que les démons avérés,
autrement dit les techniques aux effets destructeurs, nullement susceptibles
d’aider ce que l’on tient généralement pour
l’amélioration des condi-tions d’existence de l’homme
: les nouvelles thérapeuti-ques des maladies, l’augmentation
des rendements agrico-les, etc. Je ne vise pas les problèmes, plus
épineux et lar-gement évoqués, que posent certaines
nouvelles techni-ques — la question du clonage vient immédiatement
à l’esprit —, dont les objectifs peuvent être
très bénéfiques, mais aussi donner des résultats
assez effrayants si elles sont en de mauvaises mains, ou même en
de bonnes mains, chez des personnes qui n’auraient pas réfléchi
aux consé-quences involontaires de certaines applications bien
in-tentionnées. Les techniques de ce type doivent faire l’objet
de contrôles, mais sûrement pas être interdites.)
La réponse de Haldane à cette objection évidente
reflète toute la présomption évoquée dans
la première partie de cet essai : j’ai une connaissance scientifique
poussée de cette question et l’on doit se fier à moi
pour ce qui concerne les prévisions sur les usages possibles et
les dangers éventuels dans l’avenir. Selon moi, et les ensei-gnements
tirés de la Première Guerre mondiale, les armes chimiques
resteront à la fois efficaces et relativement humaines et doivent
faire l’objet de recherches pour être améliorées.
En d’autres termes, et en un mot : faites-moi confiance.
« L’une des critiques adressées à la science
est qu’elle est responsable d’horreurs comme celles ob-servées
lors de la dernière guerre. Vous, les scienti-fiques (nous dit-on)
ne pensez jamais aux applica-tions éventuelles de vos découvertes.
Vous ne vous souciez pas de savoir si elles seront utilisées pour
tuer ou pour guérir. Vos façons de raisonner, sans aucun
doute satisfaisantes lorsqu’il s’agit de molécu-les
et d’atomes, vous rendent insensibles aux diffé-rences entre
le bien et le mal... L’objection adressée aux armes scientifiques,
telles que les gaz de la der-nière guerre, et aux techniques nouvelles
de ce type qui pourront être employées dans la prochaine,
porte fondamentalement sur l’inconnu. Quand on se bat avec des lances
ou avec des fusils, on peut calculer ses chances (ou, du moins, le croit-on).
Mais avec les gaz, les rayonnements ou les microbes, les perspecti-ves
sont totalement différentes.
» ...Ce que j’ai dit du gaz moutarde pourrait concer-né,
mutatis mutandis, la plupart des autres applica-tions de la science à
la vie humaine. Je crois que tou-tes sont susceptibles d’usages
néfastes; mais aucune n’est peut-être totalement condamnable.
Et beaucoup d’entre elles, comme le gaz moutarde, dès lors
que l’on a surmonté les premières objections pas très
ra-tionnelles à leur égard, peuvent s’avérer
globalement bonnes. »
En
fait, Haldane ne pensait même pas que les arguments moraux (ou la
promulgation de restrictions, au nom de la morale) aient quelque rôle
à jouer dans la prévention de la guerre. Il adhérait
à la même position égocentrique et arrogante, encore
trop répandue chez les scientifiques, à savoir qu’il
pourra être mis fin à la guerre par la recher-che scientifique
et rationnelle uniquement : « On ne pré-viendra la guerre
que par l’étude scientifique de ses cau-ses, tout comme on
a prévenu la plupart des maladies épidémiques. »
Le
poids des préjugés
Je
ne suis pas philosophe, et ne veux pas combattre ici les arguments de
Haldane sur des bases théoriques. Exami-nons plutôt les données
empiriques fondamentales, que lui-même présente involontairement
dans Callinicus. Je propose donc le test suivant : pour savoir s’il
faut admet-tre la justesse de la thèse de Haldane et faire confiance
aux recommandations des scientifiques, parce qu’ils sont en mesure
de prévoir l’avenir dans les domaines de leur spécialité,
il faut voir si les prédictions du généticien britannique
se sont vérifiées.
À mon avis deux grands obstacles empêchent en général
de faire des prédictions exactes : premièrement, nous sommes
incapables, par principe, de savoir comment l’avenir, dans toute
sa complexité, va se déployer au long des routes contingentes
et non-déterministes de l’Histoire ; et deuxièmement,
notre orgueil personnel nous fait croire que nous pensons de manière
purement et abstraitement rationnelle, alors que nos idées sont
en ré-alité, dominées par des préjugés
individuels et sociaux que nous ne reconnaissons pas.
Callinicus donne un exemple frappant de ce genre d’erreur, et je
m’y appuie pour défendre l’idée du renon-cement
volontaire au nom de la morale. Haldane examine en effet la thèse
selon laquelle les recherches destinées à mettre au point
de nouvelles armes chimiques et biologi-ques pourraient inciter à
envisager d’autres techniques de destruction plus puissantes encore,
comme celles visant à libérer les forces de l’atome.
Mais il repousse cet argu-ment, le qualifiant, sur des bases scientifiques,
d’exploit à jamais inaccessible :
« Bien entendu, si nous pouvions utiliser les forces que nous savons
exister à l’intérieur de l’atome, nous nous
doterions de telles capacités de destruction que je ne vois pas,
en dehors d’une intervention divine, ce qui pourrait sauver l’humanité
d’une annihilation totale et absolue ... [Mais] nous ne savons pas
tirer parti des phénomènes subatomiques. ... Nous ne sa-vons
pas fabriquer des appareils assez petits pour désintégrer
ou fusionner les noyaux atomiques. ... Nous ne pouvons que les bombarder
avec des particu-les dont une sur un million peut-être atteint son
but, de sorte c’est un peu comme si l’on tirait des clés
à la mitrailleuse sur la porte d’un coffre-fort situé
à un kilomètre espérant l’ouvrir ... Nous ne
savons que très peu de choses sur la structure de l’atome
et presque rien sur la façon de la modifier. Et la pers-pective
de construire un appareil de ce genre me paraît si éloignée
que le jour où l’un de mes succes-seurs fera une conférence
devant un groupe de per-sonnes passant un week-end sur la Lune, ce sera
en-core un problème non résolu (et, je crois bien, à
ja-mais insoluble). »
Ce à quoi il suffit simplement de répondre : Hiroshima,
1945 ; Armstrong sur la Lune, 1969. Et nous sommes tou-jours là,
grâce à la morale et à la retenue politique.
Mais
le danger plus grand encore de prédictions ration-nelles et présomptueuses,
basées de façon inconsciente sur des préjugés,
a conduit Haldane à sa proposition la plus stupide : on pourrait
la trouver socialement condam-nable, si elle n’était plutôt
risible. Haldane essaie de prévoir le nouveau type de guerre que
pourrait imposer le gaz moutarde. Il affirme que certaines personnes ont
une résistance naturelle à ses effets, et que cette résistance
est répartie différemment en fonction des groupes ra-ciaux.
Selon lui, vingt pour cent des Blancs, mais quatre-vingt pour cent des
Noirs ne sont pas affectés par ce gaz. Il imagine alors le scénario
complètement loufoque d’une future guerre chimique : des
avant-gardes de soldats noirs mèneraient l’attaque ; les
forces allemandes, moins aptes à jouer sur cet aspect de la diversité
humaine, pour-raient accuser un certain désavantage, mais leurs
connais-sances supérieures de la chimie les aideraient à
tenir et l’équilibre devrait donc être maintenu :
« Il semble donc que le gaz moutarde permettrait à une armée
de l’emporter avec beaucoup moins de morts dans chaque camp qu’au
moyen des méthodes employées durant la dernière guerre
mondiale. Cette arme chimique entraînerait donc une guerre de mou-vement
conduisant à une décision assez rapide, comme dans les campagnes
du passé. L’équilibre des forces actuel ne serait
pas renversé, car l’industrie chimique de l’Allemagne
serait contrebalancée par les troupes françaises de Noirs.
On peut supposer que les Indiens [habitants de l’Inde, susceptibles
d’être incorporés dans les forces britanniques] pour-raient
être aussi résistants que les Noirs. »
Mais
ensuite, Haldane s’aperçoit que sa thèse laisse un
problème non résolu. Il revient en arrière, réfléchit
pro-fondément et en trouve la solution. Remercions Dieu que vingt
pour cent des Blancs soient résistants !
« Les autorités militaires américaines ont examiné
systématiquement la susceptibilité d’un grand nom-bre
de recrues. Elles ont trouvé qu’il existe une classe de personnes
très résistantes, comprenant vingt pour cent des Blancs
testés, mais pas moins de quatre-vingts pour cent des Noirs. C’est
compréhen-sible, puisque les brûlures provoquées par
le gaz moutarde sont très semblables à celles dues aux coups
de soleil, auxquels les Noirs sont assez résis-tants. Il semble
donc que l’on puisse, au prix d’un petit test préliminaire,
former des troupes composées uniquement de Noirs tous résistants
au gaz moutarde administré en concentration mortelle pour la plupart
des Blancs. Mais il y aurait encore assez de ces der-niers pour les encadrer
en tant qu’officiers. »
Je
suis tout simplement étonné (et aussi troublé) que
ce scientifique brillant, qui n’a cessé de proclamer l’égalité
de tous les hommes, dans de nombreux écrits étalés
sur plus de cinquante ans, ait été à ce point prisonnier
des préjugés raciaux classiques, et attaché aux conceptions
conservatrices en vigueur dans les armées européennes et
américaines à l’égard des hiérarchies
et des préséances, qu’il lui a été impossible
d’élargir son horizon et même d’imaginer la possibilité
d’officiers noirs compétents. C’est pourquoi il pousse
un soupir de soulagement en ap-prenant l’existence d’une petite
frange de Blancs résis-tants. Si Haldane a été incapable
de prévoir même cette petite évolution dans le domaine
social, pourquoi se fier à lui dans celui bien plus problématique
de la nature des prochaines guerres ?
(De la discussion ci-dessus, on peut tirer une leçon appli-cable
au débat actuellement en cours aux États-Unis sur la très
faible représentation des minorités ethniques dans les rôles
de directeurs d’équipes de base-ball ou d’arrières
au football américain.(*) Je me rappelle dans le même ordre
d’idées, une ridicule prédiction particulière-ment
célèbre dans l’histoire du déterminisme biologique
: au début du siècle un grand fabricant d’automobiles
eu-ropéen estimait que son industrie avait un réel marché
potentiel mais limité. En Europe, avait-il prédit avec confiance,
il n’y aurait jamais besoin de plus d’un million d’automobiles,
car tel était le nombre maximum d’hommes des classes inférieures
capables de travailler comme chauffeurs, en raison de leurs capacités
intellectuelles propres ! N’est-il pas intéressant de constater
qu’une dé-claration de ce genre repose sur trois préjugés
inavoués : les pauvres atteignent rarement des niveaux élevés
d’intelligence, pour des raisons héréditaires; et
l’on ne peut attendre ni des femmes, ni des hommes riches, de conduire
une automobile.)
L’argumentation que je développe ici me conduit donc à
avancer une thèse vraiment modeste. Vouloir sauver le monde d’un
seul coup par des propositions géniales est un désir très
répandu. Il faut, bien entendu, ne jamais s’arrêter
de rêver et d’envisager des solutions. Mais nous devons aussi
tempérer nos propositions en admettant mo-destement qu’il
est impossible de prévoir l’avenir, et que les plans les
mieux arrêtés tournent souvent à la débâcle,
en raison de retombées imprévues. Dans ce contexte, nous
devrions mettre à l’honneur ce que l’on pourrait appeler
« la morale du ne pas », celle de la retenue et de la ré-flexion,
principe que les sages ont toujours reconnu (car incarné par la
Règle d’Or) et que les visionnaires ont gé-néralement
toujours rejeté, avec parfois des conséquences heureuses
pour l’humanité, mais plus souvent de funes-tes, comme cela
fut le cas lorsque des démagogues et des fanatiques essayèrent
d’imposer leur vérité sur toute l’étendue
de la planète, à n’importe quel prix.
Le serment d’Hippocrate, souvent pris à tort comme une grande
déclaration sur les principes moraux généraux ap-pliquables
en médecine, doit être tenu pour un texte vi-sant à
protéger les connaissances secrètes d’une corpora-tion
et ne les transmettre qu’à des initiés désignés.
Mais il contient également une proposition de grande impor-tance,
ultérieurement reformulée comme précepte en latin
à l’usage des médecins, et que l’on peut considérer,
selon moi, de pair avec l’impératif socratique « connais-toi
toi-même », comme l’un des deux plus grands principes
de sagesse que nous ait légués l’Antiquité.
Je n’arrive pas à imaginer de règle de morale plus
noble que cette simple phrase, que tout homme devrait graver dans son
cœur et son esprit : primum non nocere (avant tout, ne pas nuire).
[traduction
de Marcel Blanc]
Légendes
J.B.S.
Haldane dans son uniforme militaire de la Première Guerre mondiale.
J.B.S.
Haldane en train d’expérimenter sur lui-même les effets
de divers gaz.
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