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Culture, Science et Technique


Les pierres et les mots : Freud et les archéologues

Jean-Paul Demoule

À François Manenti


« Cet homme a trouvé son bonheur en découvrant le trésor de Priam, tant il est vrai que la réalisation d’un désir infantile est seule capable d’engendrer le bonheur. » Ainsi écrivait à Wilhelm Fliess, le 28 mai 1899, Siegmund Freud âgé de quarante-trois ans, à propos d’Heinrich Schliemann, tandis qu’il rédigeait l’Interprétation des rêves, sa première grande œuvre, trois ans après la mort de son père. Et si tant est que le rêve est un accomplissement de désir, Heinrich Schliemann, mort dans la gloire neuf ans plus tôt, (si l’on prend à la lettre, sur les traces de Freud, l’autobiographie qui accompagnait la publication de son Ilios) avait bien accompli son rêve. L’enfant qui, à huit ans, écoutait son père, un pasteur ruiné, lui narrer l’Iliade et l’Odyssée, rêvait sur une image de papier représentant Troie dans les flammes : s’il en restait une image, Troie avait existé, et il la retrouverait, se rendant du même coup digne d’épouser Minna, la petite fille qu’il aimait.

Fortune faite, ayant survécu de peu à un naufrage, ses biens rescapés à Saint-Pétersbourg d’un gigantesque incendie, le négociant Schliemann entreprend, à l’âge de quarante-six ans une carrière d’archéologue, d’abord à Ithaque, en 1868, puis à Troie à partir de 1871, à Mycènes enfin puis Tirynthe à partir de 1874 — toutes cités enfouies qu’il redécouvre et que l’on croyait légendaires. À Troie, ce n’est pas une seule ville qu’il met au jour, mais sept superposées, inventant du même coup la méthode des fouilles préhistoriques avec leurs couches successivement stratifiées. Il a aussi appris seul de nombreuses langues, et épousé Sophia (Minna n’avait pas su attendre Heinrich), fille d’un notable hellénique. Chacun connaît la photographie de Sophia parée des bijoux du trésor de Priam, diadème, torque et pendentifs en feuilles d’or. Lorsque Schliemann avait vu affleurer au fond d’un sondage la première de ces parures, il avait en hâte donné congé à tous ses ouvriers turcs, et fouillé seul le trésor avec Sophia, pour le rapporter ensuite en terre hellénique — ce qui le fâcha durablement avec les autorités ottomanes.

Une photographie de 1938, prise par Edmund Engelmann, nous montre Freud, âgé de quatre-vingt-deux ans, assis à sa table de travail, peu avant sa fuite vers Londres, dans Vienne occupée par les armées nazies. Devant lui, en arc de cercle, plusieurs rangs de statuettes, grecques, romaines, étrusques, syriennes, égyptiennes surtout, cernent, protègent et cachent le livre qu’il lit ou qu’il écrit — peut-être L’homme Moïse et la religion monothéiste, sa dernière œuvre, qui paraîtra l’année suivante, l’année de sa mort. Derrière lui, plaquée contre la bibliothèque, une petite vitrine contient tout un dense bric-à-brac d’autres objets antiques, vases, animaux, sphinx. La poétesse américaine Hilda Doolittle, sa patiente au cours de ces mêmes années, a décrit cet arrangement sur le bureau. À Londres, Anna Freud, avec d’autres meubles mais de mêmes dimensions, reconstitua soigneusement la disposition des objets de la collection de son père, qui avait été sauvée. Et l’on sait le soin que Freud avait mis à rassembler, au prix de sacrifices financiers importants, cette collection se fournissant chez les antiquaires viennois, tel le marchand Robert Lustig. Il posait sur la table du dîner chaque nouvelle acquisition, et avait pour habitude de prendre telle ou telle pièce dans sa main tandis qu’il parlait. Il portait à son doigt une bague-cachet qu’il avait fait confectionner à partir d’une intaille romaine et où était gravée la tête barbue de Jupiter, roi des dieux et père auto-suffisant d’Athéna-Minerve. Il offrit six autres bagues antiques à ceux qu’il tenait pour ses plus proches associés et cofondateurs : Karl Abraham, Max Eitingon, Sandor Ferenczi, Ernest Jones, Otto Rank et Hanns Sachs.

Freud entreprit cette collection archéologique deux mois après la mort de son père, qui était de la même génération que Schliemann. Elle comptait environ deux mille pièces et, malgré les conditions dramatiques de son départ en exil, Freud réussit à la faire parvenir intégralement à Londres. Il s’agissait presque essentiellement de statuettes figuratives, à part quelques sceaux-cylindres et quelques vases, dont l’un deviendra sa propre urne cinéraire, un cratère grec, offert par Marie Bonaparte. Si Freud s’assurait de l’authenticité de ses acquisitions, il laissa pourtant quelques faux, reconnus depuis. Ainsi une statuette en bois du dieu Horus, qui pouvait évoquer un rêve sur la mort de sa mère, interprété dans la Traumdeutung à trente ans de distance et qui donna sans doute matière à l’achat. En outre, Freud avait dans sa bibliothèque, plus de deux cents livres d’archéologie et il se vanta auprès de Stefan Zweig d’avoir « lu en réalité plus d’ouvrages sur l’archéologie que sur la psychologie. »

Au-delà de l’utile et pédagogique métaphore archéologique, il y a bien entre Freud et Schliemann, entre Freud et les objets archéologiques réels, d’intimes correspondances. Freud « a probablement envié [Schliemann] plus que tout autre homme », affirme Peter Gay, l’un de ses principaux biographes. Schliemann a accompli son désir d’enfant, retrouver Troie et ses trésors ; fils d’un père ruiné et humilié, Schliemann est devenu riche et célèbre ; archéologue amateur, Schliemann a prouvé au monde académique, et contre lui, que les récits de la Guerre de Troie, ceux que racontait son père, étaient réels. Au cours de L’interprétation des rêves, Freud analyse l’un de ses propres rêves, où il s’était vu transporté dans une maison de bois, en fait, un cercueil. Quelques mois auparavant, il avait visité une tombe étrusque récemment découverte et contenant les squelettes de deux hommes adultes : le rêve venait rappeler que, désormais adulte à son tour, il lui fallait se hâter pour accomplir la tâche qui arracherait son nom à l’oubli — et rédiger son premier livre. Deux ans avant sa mort, l’analyse de son « trouble de mémoire » lors de sa montée à l’Acropole en 1904 répond à ce désir : quelque culpabilité qu’il en eût, ce fils d’un père modeste a réussi son ascension.

Les yeux et les pas des enfants

« J’aurais tellement voulu être archéologue ! ». Combien de fois l’archéologue adulte réel a-t-il entendu cette phrase dans la bouche d’autres adultes, d’ordinaire parvenus à une position sociale et financière en apparence supérieure à la sienne propre. Pourtant, les enfants réels n’expriment pas en général un tel désir : ils souhaitent devenir pompier, infirmière, vétérinaire, policier, explorateur ; mais normalement, pas archéologue. Ce sont pourtant quatre garçons qui découvrirent Lascaux à la suite de leur chien, tombé dans une fente ouverte par la foudre, dans les premiers jours de la France envahie. Pour le cinquantenaire de la découverte, en septembre 1990, le président de la République française tint à venir en personne célébrer l’événement, décorer les inventeurs vieillis, apposer une plaque et invoquer « les siècles des siècles. »

C’est une petite fille, qui un jour de 1879, observant de son œil neuf le plafond bas de l’une des salles de la grotte d’Altamira, près de Santander, où fouillait son père, le marquis Don Marcellino de Sautuola, s’exclama soudain : « Toros ! » : ce fut la première découverte officielle de peintures préhistoriques, et le début d’une longue polémique, où l’on accusa le père, voire la fille, de supercherie. Ce sont encore trois garçons, les fils du comte Begouën, qui découvrirent au début du siècle dans l’Arriège, sur les terres familiales, la grotte justement dite « Des trois Frères » et celle du Tuc d’Audoubert. Dans un renfoncement de cette dernière, à l’écart du cheminement dont personne ne s’est jamais écarté depuis les trois inventeurs, on peut deviner à la lueur des torches les multiples traces laissées dans l’argile blanche par des enfants préhistoriques qui se sont étrangement astreints à ne marcher que sur les talons. Dans la galerie Clastres enfin, un diverticule inaccessible de la grotte de Niaux, les hommes préhistoriques ne sont entrés qu’une seule fois, il y a quinze mille ans, pour tracer sur les parois quelques figures animales et laisser leurs empreintes de pas, celles d’un adulte et d’un enfant.

Tous ces enfants ne sont pourtant que des médiateurs, des prétextes, des alibis. La préhistoire n’est pas l’enfance de l’humanité. Le monde de Lascaux était un monde d’adultes, aux performances psycho-motrices identiques aux nôtres. Et malgré leurs sorciers en érection et leurs vénus aux fesses et aux seins débordants, ce n’était pas non plus la sexualité désordonnée des commencements. L’organisation des peintures sur les parois, les règles de construction des statuettes, répondent à des codes stricts et contraignants qui, s’ils parlent bien du sexe et de la mort, entendent soumettre à un contrôle idéologique et social la seule espèce biologique dont la sexualité ne connaisse pas de périodes de repos. Contrôle qui exigeait là un marquage sur la pierre, peinte, gravée ou sculptée, mais dont se sont dispensées bien d’autres civilisations. Marquage par principe, que nous entrevoyons par effraction, et dont semble parfois importer davantage le savoir de la trace que la trace elle-même : on n’est venu qu’une seule fois pour tracer les images de la galerie Clastres ; et les peintures presque inacessibles de bien d’autres grottes disent la même chose, quand ce ne sont pas ces tracés si fragiles, figuratifs ou non, qu’un doigt a laissés dans l’argile du pied des parois, comme à Niaux.

Pollens

Ces traces de pas et de pieds enfantins, au Tuc d’Audoubert, à Pech-Merle, Niaux ou Aldène, sont-elles bien l’ultime marque de rituels initiatiques disparus, ou, comme se le demande placidement André Leroi-Gourhan, ne serait-on pas plutôt « tenté d’y voir une preuve de la liberté d’esprit avec laquelle les enfants circulaient dans les cavernes, car dans le cas contraire, il faudrait tenir pour initiés tous les enfants qui pataugent dans les flaques des jardins publics, à plein pied ou sur les talons, les jours de pluie ? » Polysémie du vestige, mais surtout sa mise à distance, par le préhistorien. Pour que l’objet archéologique devienne un objet de science, il doit cesser d’être un objet de plaisir, de désir, de rêve, d’amour. Heinrich et Sophia avaient attendu le départ de leurs ouvriers pour exhumer seuls le trésor de Priam. Leurs successeurs ont appris à différer toujours davantage le plaisir, jusqu’à l’interdire. Chacun d’eux le sait, on ne doit même pas toucher l’objet découvert. On le photographie, on le dessine, on le radiographie, on l’analyse chimiquement ou physiquement (sans le détruire, comme l’autorise le spectromètre), on examine les traces microscopiques de son utilisation passée, on l’enveloppe, on le met en caisse ou derrière une vitrine. On transcrit l’irréductible de sa présence en des séries de symboles manipulables. Si bien qu’en archéologie, comme dans beaucoup d’autres champs du savoir, l’accumulation obsessionnelle et indéfinie de détails d’observation peut tenir lieu d’activité scientifique. Le seul plaisir autorisé est celui de la mise en ordre et de la construction. Le physicien peut consacrer plusieurs mois à analyser puis à comprendre, au fil d’interminables listages, tel événement particulaire de quelques milliardièmes de seconde, qu’il n’a pas vu et ne verra jamais. L’archéologue a le droit d’éprouver ce même plaisir à voir apparaître de l’ordre abstrait dans du désordre, lorsque l’analyse chimique met en relation les poteries de lieux fort éloignés, et retrace sur le papier ou l’écran des voies d’échanges et de circulation, ou lorsque l’analyse statistique place en séries, selon leurs ressemblances, des centaines d’objets disparates et propose leur succession chronologique.

Aussi, la trace archéologique devient-elle de moins en moins visible. Les archéologues méprisent normalement l’archéologie de l’objet, ou plutôt du bel objet, que l’on honore encore dans les musées traditionnels, vestiges de ces temps de la Renaissance où l’archéologie s’identifiait à l’histoire de l’art : seules comptent désormais, comme ailleurs, les relations, les positions, entre les objets. La trace, ce peut même n’être qu’une ombre : Leichenschatten, l’ombre du corps, cette teinte imperceptible que laisse au fond de la tombe le cadavre décomposé au fil des millénaires, dans les loess trop acides de l’Europe centrale qui ont dissous les ossements — juste une ombre, comme celle de ces corps désintégrés sur la place centrale d’Hiroshima ; juste un creux, une empreinte, comme ces vides dans les cendres durcies de Pompéi, où le plâtre qu’on y coule prend la forme des corps suppliciés qui s’y sont volatilisés. On parle de témoin négatif, lorsque l’interruption soudaine d’une nappe d’objets dispersés sur un sol ancien laisse lire en creux la trace d’une cloison disparue, ou d’une litière destinée au repos, ou de toute autre absence. Il y a tout ce que l’œil ne peut pas voir, les pollens, précisément, vestiges de la végétation des alentours, domestiquée et sauvage ; ou les infimes traces chimiques qu’a laissé au sein des parois des récipients leur contenu originel à jamais évaporé, vin, huile ou brouets divers. Et il y a tout ce qu’on ne sait pas encore que l’on pourrait voir, lorsque les techniques d’observation auront encore progressé, ce qui fait de toute fouille une destruction, comme l’avait déjà remarqué Freud. Destruction en attendant mieux, le mieux de l’accumulation indéfinie, indéfiniment repoussé, et qui entraîne que toute fouille, quête obsessionnelle, contient son propre échec (l’idéal archéologique serait de tout voir sans rien toucher ni déranger).

Et pourtant, le plaisir interdit n’est jamais très loin. Celui de Freud, caressant à nouveau, après quatre millénaires d’enfouissement, les statuettes égyptiennes de sa collection. Celui de Heinrich, photographiant Sophia revêtue des parures d’Hélène, ou d’Andromaque — le prénom qu’il donnera à sa petite fille. Celui du préhistorien, qui pénètre, parmi les premiers, et si possible les seuls, dans une grotte peinte nouvellement découverte après vingt millénaires d’oubli. Celui de cette archéologue, mâchant en cachette le grain de raisin romain tout juste sorti d’une amphore ramenée du fond de la mer jusqu’au ponton de fouille. Abolition du temps et de la mort, mais surtout transgression de la règle de mise à distance et d’avoir à différer. Mais c’est aussi le malaise, l’excès, lorsqu’au-delà de la trace distanciée d’un pied ou d’un acte, surgit la présence réelle de ceux que l’on croyait anéantis : le visage mort de l’homme des glaces anonyme, figé il y a cinq mille ans par une tempête de neige dans les détours d’un glacier italo-autrichien, son carquois à ses côtés ; ou le profil busqué de Ramsès II, le pharaon aux cheveux roux ; ou encore, les ossements oints de pourpre de Philippe de Macédoine, le roi conquérant à la jambe torse : tels le Parthénon de la visite de Freud, ceux-là, avec leur corps réel mais pétrifié, ont vraiment existé. Ils ne sont pas seulement un désir reconstruit. Alors on tente d’apprivoiser le réel : on affuble l’homme du glacier de surnoms affectueux (Ötzi en allemand, Iceman en anglais, Hibernatus en français), on rend les honneurs militaires dus aux chefs d’État à la momie du pharaon, venue à Paris pour étude et restauration. Ou encore on dénie : on crie au faux, au trucage, à l’invention.

L’archéologue et l’analyste

Freud a développé en plusieurs passages l’analogie entre la fouille archéologique et le travail de la cure. On y a vu parfois un désir de respectabilité sociale et épistémologique, sollicitant pour la jeune psychananalyse la caution et l’exemple d’une discipline académique prestigieuse, qui venait sans doute de vivre, pendant cette seconde moitié du XIXe siècle, les progrès les plus spectaculaires de toute son histoire, et jusqu’à aujourd’hui : redécouverte des grandes civilisations orientales, mise au point de l’essentiel de sa méthodologie d’observation et d’interprétation, fondation de ses grandes institutions scientifiques. Il y a aussi, on l’a vu, ces liens personnels qui attachaient Freud aux archéologues et au destin du plus célèbre du moment, Schliemann. Freud, cependant, souligne les différences entre les deux enquêtes. Non seulement, l’archéologue ne dispose plus que de vestiges fragmentaires, mais il continue à les détruire en les fouillant, alors « qu’il est douteux qu’une formation psychique puisse vraiment subir une destruction totale. » Et la célèbre métaphore romaine de Malaise dans la civilisation n’est pas une métaphore du travail archéologique, mais un rêve d’archéologue : avoir et voir toutes les Rome à la fois. L’analyste, lui, ne travaille pas sur de l’inerte, mais sur du vivant et du mobile, et c’est un travail à deux, toujours perfectible, même s’il possède, comme le travail archéologique, le caractère de l’interminable. Seul, se fige, ou reste du moins sans réponse, le travail analytique sur l’inerte textuel : qu’a vraiment contemplé Freud sur l’Acropole ? sa propre vie ? son père mort ? le temple détruit de Jérusalem à travers les fentes des colonnes du temple de la déesse-vierge ? Le symbole du symbole ?

On a pu ajouter aussi que « l’archéologue n’est ni pour, ni contre ce qu’il exhume, tandis que l’analyste est nécessairement prévenu contre le passé du patient, qui lui apparaît comme un spectre hantant son présent. » puisque le refoulement qu’il doit mettre au jour pour le traiter est la source du malaise. C’est, vis-à-vis de l’archéologie, faire preuve d’un positivisme bien candide. L’archéologue, banalement, au terme de sa quête de connaissance, dévoilera aussi son propre visage. Il a rêvé sur les images de Troie en flammes, sur le destin de Schliemann ou de Champollion, il s’est identifié au désir du père ou s’est affronté à lui. Il peut aimer toucher la terre de ses mains, ou trouver par trop fastidieux les gestes répétitifs de la fouille. Il peut vouloir assembler lui-même les fragments brisés d’un vase, ou préférer manipuler cartes et tableaux de chiffres. Il peut faire revivre par les mots et les images les splendeurs d’empires disparus, ou remettre toujours à plus tard les conclusions éventuelles que suggéreraient ses notes accumulées. Rien de cela ne le distingue de tout autre homme ou de toute autre femme.

Sur une fresque du siècle dernier de l’un des amphithéâtres de la Sorbonne, une créature féminine entreprend de se dévêtir, dans un paysage de colonnes et de cyprès où s’affairent des terrassiers : c’est « la Grèce se dévoilant à l’archéologie ». La trop transparente allégorie a sûrement provoqué de troubles émois chez bien des archéologues en herbe, mais elle ne saurait être une métaphore adéquate du travail archéologique, pas plus que ne l’est celle « du livre de la terre », dont l’archéologue feuilletterait les pages. Si, depuis quelques siècles, les sociétés occidentales emploient des archéologues, c’est que leur passé est en perpétuelle reconstruction et recomposition, du triple point de vue des faits, des interprétations et des enjeux. Les faits sont faits, comme l’on sait, et l’on a vu combien les instruments de l’archéologue ne cessaient d’agrandir son champ d’observation. L’intérêt pour le microscopique n’est pas qu’un progrès technique : il marque un intérêt nouveau pour les modes de vie, les manières de table, l’état de l’environnement naturel. Que l’on puisse rechercher des pollens, représente littéralement, pour les derniers archéologues de la tradition de l’histoire de l’art, le comble de l’inculture maniaque — « les archéologues, ces analphabètes de l’histoire », disait déjà, il y a plus d’un siècle, l’historien Mommsen. Comme dans toutes les autres sciences humaines, on est passé de l’étude des hauts faits et des chefs-d’œuvres à celle de la société dans sa totalité observable. Les angles de vue se sont déplacés. Les parois des grottes, toutes pleines d’animaux gravides, de magies de chasse et de scènes de copulation, sont devenues, avec Leroi-Gourhan et l’avènement du paradigme machinique du structuralisme, le support d’un système réglé d’écritures et de codes.

Enfin, ce qu’exigent les sociétés de leurs archéologues, c’est de donner de la réalité à leur généalogie mythique. Généalogie générale d’une science des origines : origine de l’homme, de la pensée, de la religion, de la guerre, de l’écriture, etc. Généalogies particulières de ces communautés imaginaires que sont les nations : retrouver les jetons qui servirent aux derniers défenseurs de Massada à tirer au sort l’ordre de leur suicide collectif ; montrer que les barbares macédoniens, fossoyeurs de la démocratie grecque, parlaient bel et bien grec ; prouver la germanité, ou au contraire la slavité, des poteries de tel district des bords de la Baltique. Le baptême opportuniste d’un principicule germanique nommé Clovis, régnant sur quelques provinces des actuelles Allemagne, France et Belgique, devient, un millénaire et demi plus tard, l’acte fondateur d’une « France chrétienne », pour la commémoration duquel on déplace un pape polonais et l’on déterre, dans les fondations de la cathédrale de Reims, quelques moellons devant témoigner du baptistère originel.

D’avoir remis au jour les héros guerriers de Mycènes et de Tirynthe, avec leurs masques d’or et leurs épées de bronze, avait conféré à Schliemann la stature d’un héros national, qui offrira solennellement les trésors de Troie au peuple allemand, pour qu’ils soient déposés dans les salles Schliemann du musée de Berlin — où ils disparaîtront en 1945. Lorsque Sir Arthur Evans commence au début de ce siècle à exhumer les ruines de Cnossos, encore plus anciennes et dont Freud suivit la fouille avec passion, l’archéologue britannique fait de la civilisation minoenne, non pas un peuple de combattants, mais, par contraste, une pacifique et commerçante « thalassocratie », dans une évidente homologie avec l’Empire sur lequel le soleil ne se couchait jamais — vision qui s’est pourtant imposée pendant près d’un siècle à l’historiographie.
Ultime exemple de la recomposition du passé par la manipulation des choses : que l’on ait tenté d’interdire à la Bibliothèque du Congrès de Washington la tenue d’une exposition consacrée à Freud, finalement prévue pour 1998. Comme si de cacher les objets eût effacé les mots. Mais il faudrait aussi savoir pourquoi l’on devrait montrer des choses, pour parler des mots de Freud.

Pierre qui parle

Lorsque la mémoire s’est échappée des gènes pour s’investir dans la culture, les objets devinrent porteurs de l’identité des individus et des groupes. Les premiers outils prennent vite des formes inutilement régulières et symétriques, dont les variations organisent l’espace des hommes et rythment les évolutions temporelles. Les premières poteries sont ornées de l’empreinte, sur la surface de l’argile fraiche, des doigts et des ongles du potier ou de la potière ; les premières écritures sont aussi des empreintes. Mais il s’agit encore de supports, de prothèses, d’une mémoire vivante. Pour qu’un objet devienne « lieu de mémoire », il lui faut être un objet mort, hors d’usage, ou plutôt d’un usage en constante ré-interprétation et reconstruction. Les dolmens mégalithiques des bords de l’Atlantique furent érigés il y a six millénaires pour marquer dans le paysage, par la monumentalité de leurs dalles de granite, la puissance des chefs et l’intangibilité des terroirs ; ils seront dès lors constamment réoccupés, vidés, réaménagés, au cours des deux millénaires suivants. Les révolutions politiques, quand bien même elles prétendent tenir d’elles seules leurs propres commencements, n’ont de cesse d’avoir élevé des temples funéraires à leurs héros momifiés. Plus le temps nous sépare de l’usage originel de l’objet, plus vaste est le champ des interprétations possibles : « La pénétration dans la période préœdipienne de la petite fille nous surprend, comme, dans un autre domaine, la découverte de la civilisation minoenne-mycénienne derrière celle des Grecs », a dit Freud. Les sociétés humaines s’inventent des origines sur des traces qu’elles ne comprennent plus.

« Saxa loquuntur ! », « les pierres parlent ! » avait déclaré Freud à Vienne, en 1896, dans sa conférence sur l’hystérie. Mais si elles parlent, ce n’est pas d’une seule voix. Schliemann partit explorer le sous-sol de Troie et de Mycènes, et non celui de sa patrie nouvellement réunifiée, car c’est encore là qu’il avait appris à situer les racines originelles de sa propre culture. Dans les strates d’Ilion, les pioches de ses ouvriers ramenaient au jour des centaines de fusaïoles, petits disques d’argile servant à lester le fuseau des fileuses. Certaines portaient le décor d’une croix gammée gravée : « Les Troyens étaient donc de race aryenne », car ces symboles « appartenaient à nos ancêtres aux temps où les Germains, les Pélasges, les Hindous, les Perses, les Celtes et les Grecs ne formaient qu’une nation, et ne parlaient qu’une langue. »

Au moment où Schliemann fouillait, on plaçait encore en Inde le berceau des Aryens (ou Indo-Européens, ou Indo-Germains), en cette Inde mystérieuse, cette Indische Heimat initiatique, vers laquelle étaient justement partis en rêve, à la suite de Herder, tous les romantiques allemands, de Novalis à Friedrich Schlegel (qui écrivait, en 1808, Sur la langue et la sagesse des Hindous), en tant que la Sehnsucht romantique est une pensée de la décadence et de la perte. Ils y étaient parvenus au terme provisoire d’un lent procès de refondation des origines, commencé dès la Renaissance. Les Européens n’étaient-ils pas jusque-là redevables aux Juifs, figure de l’autre par excellence, du récit de leurs origines, situation inouïe et scandaleuse ? Aussi, les intellectuels européens s’essaient-ils à tâtons à bricoler un mythe d’autochtonie, quête d’autant plus vive et passionnée en Allemagne, que ce pays n’a ni État, ni territoire, ni même langue uniques. C’est Leibniz qui, à la fois, appelle à faire de l’allemand une langue unifiée, de culture et de communication scientifique, et propose l’hypothèse d’une origine européenne des Européens, quelque part sur les bords de la mer Noire. Les Encyclopédistes, puis Herder, suggèrent plutôt la candidature de l’Inde, dont la colonisation britannique ramène maints témoignages de civilisation, et qui paraît plus antique et plus lointaine encore que l’Égypte, tandis que se font jour ces ressemblances philologiques entre le sanscrit, le latin et le grec, qui débouchent, avec Bopp, Rask, Schlegel ou Grimm, sur la méthodologie allemande de la grammaire comparée. C’est donc de l’Inde, sa « patrie originelle (Urheimat), que le « peuple originel » (Urvolk) aryen, qui parlait la « langue originelle » (Ursprache), avait essaimé pour donner naissance à tous les peuples de l’Europe.

L’histoire des études indo-européennes au XIXe siècle sera celle du parcours inverse. L’attrait de l’Inde reposait sur un malentendu culturel, que les progrès de l’érudition dissipèrent peu à peu. On plaça alors en Asie centrale le berceau des Aryens, puis à nouveau dans les steppes d’Europe orientale. Au moment où Schliemann s’éteint, de plus en plus d’indo-européanistes allemands l’ont rapatrié jusqu’en Allemagne du Nord et en Scandinavie, arguant que, parmi les mots communs aux différentes langues indo-européennes, ceux désignant des arbres ou des animaux évoquent l’environnement naturel de ces régions. De là, on pourra sans peine considérer les Germains antiques comme les descendants les plus directs et les plus purs du Urvolk, voire, armé de l’anthropologie physique d’alors, identifier race germanique et race aryenne. Avec la suite que l’on sait. Parmi les motifs qui éloignèrent Freud de Jung, il y avait que « Jung parlait déjà depuis quelque temps des différences entre l’inconscient germanique et l’inconscient juif. »

De cela, aucune pierre n’a parlé d’elle-même. Ce sont Leibniz, Herder ou Schlegel qui ont fait parler les mots pour qu’ils racontent une histoire d’origine ; puis ce furent Bopp, Rask ou Grimm qui décidèrent que les ressemblances entre les mots ne pouvaient se comprendre que selon la logique d’un arbre généalogique, avec son point-origine unique. Les archéologues ont ensuite été convoqués pour trouver dans les pierres et les poteries la trace des migrations aryennes. Heinrich Schliemann les vit passer à Troie ; Gustav Kossinna, un peu plus tard, les trouvera sur les bords de la Baltique ; aujourd’hui, des archéologues russes ou américains les reconnaissent à nouveau dans les steppes de la mer Noire, tandis que d’autres les rencontrent plutôt au Proche-Orient. Il va sans dire que l’argument est circulaire, et que ce qui est premier, c’est le postulat de l’arbre et du point-origine.

Les mots seuls

La morale de la fable indo-aryenne n’est pas que l’on peut dire n’importe quoi. Elle appelle justement à se garder de la folie des mots laissés à eux seuls. Il y a chez Freud deux métaphores, celle du texte à déchiffrer et celle de la ruine à exhumer ; et il appelle à ne pas choisir entre elles, à ne surtout pas chercher à identifier l’une à l’autre. Car, fort des succès méthodologiques de la linguistique structurale — elle-même issue, avec Saussure, des progrès de la grammaire comparée des langues indo-européennes —, on a souvent voulu réduire au langage les phénomènes de chaque champ des sciences humaines, jusqu’à y compris l’inconscient. Le terme logique ultime a été atteint avec le « déconstructionisme » ou « post-modernisme » anglo-saxon, particulièrement vigoureux en anthropologie sociale, mais présent aussi bien en histoire et en archéologie : puisque tout n’est que langage, chaque langage se vaut, et mon discours d’anthropologue sur tel groupe ou telle minorité ethnique ne vaut pas plus, et plutôt moins, que n’importe quel autre, à commencer par celui que tient usuellement sur lui-même le groupe étudié.

En France, cela s’est retrouvé, sur un mode voisin, chez certains historiens. D’une certaine manière, la Révolution française n’a jamais eu lieu, il ne faut y chercher ni crises économiques, ni affrontements sociaux, mais juste le jeu d’une libre tradition culturelle. Quant à ce que, et jusqu’à maintenant, l’histoire de France peut recéler de conflictuel, il ne faut y lire qu’une sorte d’exception française en voie de rapide résorption, qui doit à coup sûr nous mener vers la « fin de l’histoire », dans une économie de marché régulée sans heurts par « la main invisible ». L’historien François Furet fit peu avant sa mort cet éclairant aveu télévisé, comme on lui demandait comment il avait pu être communiste : c’est parce que le marxisme lui avait paru, dans les années cinquante, être le système le plus efficace pour comprendre le monde, et donc le dominer. Ainsi, ce n’était pas la misère du monde, celle des bidonvilles métropolitains, de la répression coloniale ou de l’appartheid nord-américain qui avait poussé l’honorable universitaire français et ses semblables vers une organisation qui appelait à transformer le monde. C’était bien le pouvoir des mots. Où l’on retrouve l’analogie faite par Freud entre le travail théorique et le travail délirant,. C’est au nom du pouvoir des mots que l’on pouvait accepter sans ciller les purges staliniennes ; et que l’on peut maintenant accepter la misère du monde comme un fait accompli.

Origines

L’histoire de l’homme est celle du geste et de la parole. Celle d’une espèce biologique dont la bipédie et le développement de la main, puis de l’outil, ont permis au cerveau de croître, en libérant la boîte crânienne, et au corps de produire des outils de plus en plus compliqués, dont le langage est l’un parmi d’autres. Une espèce échappée à l’encadrement des instincts, débordée par les excès de son activité psychique, de ses représentations, de ses productions langagières. D’où l’intérêt constant de Freud, au-delà de la compréhension des pathologies individuelles, pour ces romans historiques des origines humaines, qui ont souvent gêné, d’autant que le structuralisme a lontemps discrédité les approches évolutionnistes en anthropologie. On ne peut pourtant espérer comprendre l’homme sans étudier de front son psychisme, sa biologie, mais aussi son histoire — et sa préhistoire.

La lecture de L’homme Moïse et la religion monothéiste, le dernier livre de Freud, plus d’un demi-siècle après sa parution, frappe par l’audace paisible de ses hypothèses historiques, comme de ses analyses subversives et sans concessions du phénomène religieux. En des temps où la spiritualité serait presque devenue un concept des sciences humaines, quand on ne cite pas l’apocryphe lieu commun d’André Malraux (« le XXIe siècle sera religieux ou ne sera pas »), il n’est pas inutile de relire que la religion est d’abord une névrose : « Les phénomènes religieux sont comparables aux symptômes névrotiques individuels, symptômes qui nous sont bien connus en tant que répétitions d’événements importants, depuis longtemps oubliés, survenus au cours de l’histoire primitive de la famille humaine. C’est de cette origine, justement, que les phénomènes tirent leur caractère obsédant et c’est à la part de vérité historique qu’ils contiennent qu’ils doivent leur action sur les hommes. » Mais pour le préhistorien, ce dont parle Freud, c’est de l’origine et de la preuve.

On se souvient de l’argument freudien. Moïse n’était pas un juif, mais un notable égyptien, responsable de l’une des marges de l’empire et adepte de la nouvelle religion du dieu solaire Aton, première et éphémère religion monothéiste de l’histoire, créée pour répondre aux soucis de domination universelle d’Aménophis IV. Après la mort du pharaon réformateur, il rassemble des tribus sémitiques présentes sur ses terres, leur inculque sa religion et les emmène en Israël, où elles s’agglomèrent à d’autres populations. C’est là qu’il sera mis à mort au cours d’une révolte, reproduction du meurtre du Père primitif décrit dans Totem et Tabou ; mais la religion mosaïque finira par l’emporter. Pour sa démonstration, Freud convoque avec minutie différents arguments érudits : Moïse est étymologiquement un nom égyptien (qui veut dire enfant) ; la circoncision est par excellence une pratique égyptienne ; Moïse avait, d’après la Bible, « la parole difficile », comme peut l’avoir un étranger ; l’enfance et l’histoire de Moïse, comme l’avait montré Otto Rank, sont celles de tous les grands héros fondateurs (Sargon, Cyrus, Romulus, Œdipe, Héraklès, Gilgamesh, Pâris, etc) ; Aton évoque le mot Adonaï du crédo d’Israël ; les archives égyptiennes mentionnent des Habirous, guerriers présents en Israël, sans doute les Hébreux, tandis qu’une stèle du pharaon Meneptah se vante d’une victoire sur Isiraal (Israël). Ainsi, Freud reconstitue une origine et étale ses preuves, certaines matérielles, comme ces stèles égyptiennes en pierre.

L’origine sur laquelle il enquête, c’est celle de la religion juive, mais finalement aussi celle de l’anti-sémitisme, auquel est consacrée toute la dernière partie du livre, ce dernier livre. Et le premier acte de ce récit d’origine, c’est de priver les Juifs de Moïse : « Déposséder un peuple de l’homme qu’il célèbre comme le plus grand de ses fils est une tâche sans agrément et qu’on n’accomplit pas d’un cœur léger. » Cette phrase ouvre l’ouvrage. De même, retire-t-il aux Juifs la circoncision en tant que marque distinctive — alors même qu’il y voit l’une des sources profondes de l’antisémitisme, elle qui « fait une désagréable et inquiétante (unheimlich) impression, sans doute parce qu’elle rappelle la menace d’une castration redoutée, évoquant ainsi une partie de ce passé primitif oublié. » La circoncision, cette « trace inquiétante » (unheimlich), est l’une des preuves matérielles de sa démonstration, et pour laquelle il reprend le terme technique, emprunté aux préhistoriens, de « fossile directeur (Leitfossil). »

Meurtres en chaîne

« Une étrange aspiration secrète monte en moi, peut-être du fait de mon héritage ancestral, pour l’Orient et la Méditerranée, et pour une vie d’un tout autre genre : désirs issus de l’enfance finissante, qui ne seront jamais réalisés », écrivait Freud à Ferenczi en 1922. Étrange destin que de devoir, finalement, accomplir en quelque sorte un désir infantile d’archéologie en reniant la lettre de son « héritage ancestral ». Siegmund Freud, l’homme au prénom wagnérien (qui signifie à peu près la Parole victorieuse — mais mund a deux sens en allemand), décrit aussi, au début de L’homme Moïse, la situation du grand homme, tel qu’elle ressort de tant de scénarios héroïques tous superposables : c’est « celui qui s’oppose courageusement à son père et finit par le vaincre. » Mais c’est aussi celui qui a deux familles, la vraie, noble et héroïque, et celle d’adoption, bien plus modeste, roman familial qui ne fait que refléter le destin de tout enfant (mâle), après après avoir surestimé le père, il se détache ensuite de lui, sous l’effet de la rivalité et de la déception, pour prendre une attitude critique, meurtre symbolique. Freud emprunte la découverte de l’universalité du scénario héroïque à Rank, l’un des destinataires des bagues antiques, et qui pourtant, constate-t-il amèrement, s’est ensuite éloigné de lui — de même qu’il balaye un peu plus loin, sans le nommer, Jung et son inconscient collectif.

Répétition en abîme du meurtre du Père, Freud ne voue à la matérialité de la preuve qu’une attention apparente. Au demeurant, ces preuves sont pour l’essentiel textuelles, non pétrifiées dans la matière, mais soumises à d’incessantes recompositions, déformations, déplacements (Entstellung). La seule qui soit à la fois matérielle et textuelle, la stèle du pharaon Méneptah mentionnant Isiraal, « n’a pas une valeur certaine ». Peu importe : ce sont les traces psychiques dans la religion juive elle-même qui révèleront le passé latent enfoui, puisque seul le psychisme résiste à l’érosion du temps. Freud use alors d’une analogie : « Grâce à nos connaissances psychologiques actuelles, nous aurions été en mesure, longtemps avant Schliemann et Evans, de nous poser la question suivante : où donc les Grecs ont-ils puisé tous ces thèmes de légende dont se sont emparés Homère et les grands dramaturges pour créer leurs chefs-d’œuvre ? Notre réponse aurait été celle-ci : ce peuple a vraisemblablement, au cours de sa préhistoire, connu une période d’opulence et de floraison culturelle : cette civilisation a sombré dans une catastrophe qu’a relatée l’histoire, mais une obscure tradition s’en est conservée dans les légendes. Les recherches archéologiques contemporaines ont confirmé cette hypothèse qui, à l’époque, aurait certainement paru audacieuse. »

Ainsi Freud, au soir de sa vie, a-t-il réalisé son désir de dépasser Schliemann. Dans la longue chaîne des meurtres du Père, il y a le Christ, Fils dont le sacrifice prend en charge la culpabilité de tous les fils parricides, et représente sans doute l’exécution rituelle du chef de ces fils révoltés contre le Père de la horde. « Mais a-t-il vraiment existé, ce meneur rebelle, ce chef ? » s’interroge Freud : « Mais peu importe qu’il s’agisse d’un fantasme ou du retour d’une réalité oubliée, ce que nous retrouvons ici, c’est l’origine de la conception du héros, du héros qui toujours se révolte contre son père et qui finit, d’une manière quelconque, par le tuer. » À l’origine du rêve de loups de l’Homme aux Loups, si l’enquête analytique reconstitue la scène primitive d’un éventuel coït parental a tergo, l’authenticité matérielle de l’événement n’est pas indispensable. De l’existence effective de Dieu telle que l’enseigne l’Église, Freud affirme que « la solution proposée par les croyants est vraie, mais vraie historiquement et non pas matériellement. » Ce n’est pas la trace qui est effective, mais la trace de la trace.

L’œil, l’oreille, la bouche

Entre l’archéologue des mots et celui des choses, Freud ne choisit pas. Ce concept de Dieu, « dans la mesure où il est déformé, on peut l’appeler démence ; dans la mesure où il apporte quelque lumière sur le passé, on doit l’appeler vérité. La démence des psychopathes elle-même renferme une parcelle de vérité, et la conviction du malade s’établit sur cette parcelle pour, au-delà, se répandre sur toute la construction démentielle. » Les mots sans les choses ou les choses sans les mots mènent à la folie. Ceux qui prennent au pied de la lettre les récits mythiques originels pour les réaliser à coups de bombes réelles, ont sombré dans la folie, comme d’autres dans le délire du discours théorique, du discours de pouvoir.

Arrivé à ce terme, que reste-t-il de la métaphore archéologique ? Il n’est pas rare que les psychanalystes, tout en reconnaissant la passion de Freud pour l’archéologie, relativisent la métaphore. S’il est vrai que Freud rêvait d’adosser sa discipline naissante à une science tout auréolée du prestige de ses spectaculaires découvertes matérielles, un siècle plus tard, les positions respectives se sont sans doute inversées sur l’échelle des valeurs intellectuelles. La psychanalyse, même partagée entre différents courants et quoi que tente avec constance et application contre elle la dénégation sociale, est une science humaine prestigieuse et complexe ; l’archéologie, si elle a maintenu intact son pouvoir onirique, paraît souvent modeste dans ses ambitions épistémologiques et cantonnée à cette accumulation indéfinie des traces. Freud, d’ailleurs, avait-il été bien attentif à la fin de Schliemann ?

Les mots, en effet, parfois se vengent, comme les choses. Certes, Henrich Schliemann avait réalisé son rêve d’enfant. Il avait retrouvé la Troie incendiée de Priam, ses tours et ses trésors. Ce n’était pas la plus ancienne des sept villes superposées, celle construite sur le roc, mais la seconde, juste au-dessus, et que les spécialistes appellent Troie II. Ainsi l’explique-t-il dans son Ilios, cet ouvrage scientifique qui est aussi le récit de sa vie, celui qu’avait lu Freud. Pourtant, depuis la parution de ce livre, des preuves nouvelles s’accumulaient, certaines issues des autres fouilles de Schliemann, à Mycènes ou à Tyrinthe. Or, ce n’était pas dans les couches incendiées de Troie II, mais dans celles de Troie VII, bien plus haut, que l’on découvrait des objets comparables à ceux de Mycènes : la Troie de la guerre de Troie était la dernière. Sophia n’avait donc jamais porté les bijoux d’Hélène, et Heinrich Schliemann s’était trompé. Schliemann, qui n’a encore que soixante-huit ans, devient peu à peu sourd, en quelques mois. Une infection de l’oreille l’emporte finalement à Naples, où il était venu parcourir une dernière fois les ruines de Pompéi. Transporté dans sa villa d’Athènes, où parviennent aussi les condoléances du Kaiser Guillaume II, on le dépose sur son lit de mort face au buste d’Homère, le poète aveugle.

Freud mourut un demi-siècle plus tard d’un cancer de la mâchoire.

Légendes

Sophia Schliemann parée des bijoux du trésor de Priam

La collection d’antiquités de Freud

 






 

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Alliage...52 Les pierres et les mots : Freud et les archéologues
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Culture, Science et Technique


Les pierres et les mots : Freud et les archéologues

Jean-Paul Demoule

À François Manenti


« Cet homme a trouvé son bonheur en découvrant le trésor de Priam, tant il est vrai que la réalisation d’un désir infantile est seule capable d’engendrer le bonheur. » Ainsi écrivait à Wilhelm Fliess, le 28 mai 1899, Siegmund Freud âgé de quarante-trois ans, à propos d’Heinrich Schliemann, tandis qu’il rédigeait l’Interprétation des rêves, sa première grande œuvre, trois ans après la mort de son père. Et si tant est que le rêve est un accomplissement de désir, Heinrich Schliemann, mort dans la gloire neuf ans plus tôt, (si l’on prend à la lettre, sur les traces de Freud, l’autobiographie qui accompagnait la publication de son Ilios) avait bien accompli son rêve. L’enfant qui, à huit ans, écoutait son père, un pasteur ruiné, lui narrer l’Iliade et l’Odyssée, rêvait sur une image de papier représentant Troie dans les flammes : s’il en restait une image, Troie avait existé, et il la retrouverait, se rendant du même coup digne d’épouser Minna, la petite fille qu’il aimait.

Fortune faite, ayant survécu de peu à un naufrage, ses biens rescapés à Saint-Pétersbourg d’un gigantesque incendie, le négociant Schliemann entreprend, à l’âge de quarante-six ans une carrière d’archéologue, d’abord à Ithaque, en 1868, puis à Troie à partir de 1871, à Mycènes enfin puis Tirynthe à partir de 1874 — toutes cités enfouies qu’il redécouvre et que l’on croyait légendaires. À Troie, ce n’est pas une seule ville qu’il met au jour, mais sept superposées, inventant du même coup la méthode des fouilles préhistoriques avec leurs couches successivement stratifiées. Il a aussi appris seul de nombreuses langues, et épousé Sophia (Minna n’avait pas su attendre Heinrich), fille d’un notable hellénique. Chacun connaît la photographie de Sophia parée des bijoux du trésor de Priam, diadème, torque et pendentifs en feuilles d’or. Lorsque Schliemann avait vu affleurer au fond d’un sondage la première de ces parures, il avait en hâte donné congé à tous ses ouvriers turcs, et fouillé seul le trésor avec Sophia, pour le rapporter ensuite en terre hellénique — ce qui le fâcha durablement avec les autorités ottomanes.

Une photographie de 1938, prise par Edmund Engelmann, nous montre Freud, âgé de quatre-vingt-deux ans, assis à sa table de travail, peu avant sa fuite vers Londres, dans Vienne occupée par les armées nazies. Devant lui, en arc de cercle, plusieurs rangs de statuettes, grecques, romaines, étrusques, syriennes, égyptiennes surtout, cernent, protègent et cachent le livre qu’il lit ou qu’il écrit — peut-être L’homme Moïse et la religion monothéiste, sa dernière œuvre, qui paraîtra l’année suivante, l’année de sa mort. Derrière lui, plaquée contre la bibliothèque, une petite vitrine contient tout un dense bric-à-brac d’autres objets antiques, vases, animaux, sphinx. La poétesse américaine Hilda Doolittle, sa patiente au cours de ces mêmes années, a décrit cet arrangement sur le bureau. À Londres, Anna Freud, avec d’autres meubles mais de mêmes dimensions, reconstitua soigneusement la disposition des objets de la collection de son père, qui avait été sauvée. Et l’on sait le soin que Freud avait mis à rassembler, au prix de sacrifices financiers importants, cette collection se fournissant chez les antiquaires viennois, tel le marchand Robert Lustig. Il posait sur la table du dîner chaque nouvelle acquisition, et avait pour habitude de prendre telle ou telle pièce dans sa main tandis qu’il parlait. Il portait à son doigt une bague-cachet qu’il avait fait confectionner à partir d’une intaille romaine et où était gravée la tête barbue de Jupiter, roi des dieux et père auto-suffisant d’Athéna-Minerve. Il offrit six autres bagues antiques à ceux qu’il tenait pour ses plus proches associés et cofondateurs : Karl Abraham, Max Eitingon, Sandor Ferenczi, Ernest Jones, Otto Rank et Hanns Sachs.

Freud entreprit cette collection archéologique deux mois après la mort de son père, qui était de la même génération que Schliemann. Elle comptait environ deux mille pièces et, malgré les conditions dramatiques de son départ en exil, Freud réussit à la faire parvenir intégralement à Londres. Il s’agissait presque essentiellement de statuettes figuratives, à part quelques sceaux-cylindres et quelques vases, dont l’un deviendra sa propre urne cinéraire, un cratère grec, offert par Marie Bonaparte. Si Freud s’assurait de l’authenticité de ses acquisitions, il laissa pourtant quelques faux, reconnus depuis. Ainsi une statuette en bois du dieu Horus, qui pouvait évoquer un rêve sur la mort de sa mère, interprété dans la Traumdeutung à trente ans de distance et qui donna sans doute matière à l’achat. En outre, Freud avait dans sa bibliothèque, plus de deux cents livres d’archéologie et il se vanta auprès de Stefan Zweig d’avoir « lu en réalité plus d’ouvrages sur l’archéologie que sur la psychologie. »

Au-delà de l’utile et pédagogique métaphore archéologique, il y a bien entre Freud et Schliemann, entre Freud et les objets archéologiques réels, d’intimes correspondances. Freud « a probablement envié [Schliemann] plus que tout autre homme », affirme Peter Gay, l’un de ses principaux biographes. Schliemann a accompli son désir d’enfant, retrouver Troie et ses trésors ; fils d’un père ruiné et humilié, Schliemann est devenu riche et célèbre ; archéologue amateur, Schliemann a prouvé au monde académique, et contre lui, que les récits de la Guerre de Troie, ceux que racontait son père, étaient réels. Au cours de L’interprétation des rêves, Freud analyse l’un de ses propres rêves, où il s’était vu transporté dans une maison de bois, en fait, un cercueil. Quelques mois auparavant, il avait visité une tombe étrusque récemment découverte et contenant les squelettes de deux hommes adultes : le rêve venait rappeler que, désormais adulte à son tour, il lui fallait se hâter pour accomplir la tâche qui arracherait son nom à l’oubli — et rédiger son premier livre. Deux ans avant sa mort, l’analyse de son « trouble de mémoire » lors de sa montée à l’Acropole en 1904 répond à ce désir : quelque culpabilité qu’il en eût, ce fils d’un père modeste a réussi son ascension.

Les yeux et les pas des enfants

« J’aurais tellement voulu être archéologue ! ». Combien de fois l’archéologue adulte réel a-t-il entendu cette phrase dans la bouche d’autres adultes, d’ordinaire parvenus à une position sociale et financière en apparence supérieure à la sienne propre. Pourtant, les enfants réels n’expriment pas en général un tel désir : ils souhaitent devenir pompier, infirmière, vétérinaire, policier, explorateur ; mais normalement, pas archéologue. Ce sont pourtant quatre garçons qui découvrirent Lascaux à la suite de leur chien, tombé dans une fente ouverte par la foudre, dans les premiers jours de la France envahie. Pour le cinquantenaire de la découverte, en septembre 1990, le président de la République française tint à venir en personne célébrer l’événement, décorer les inventeurs vieillis, apposer une plaque et invoquer « les siècles des siècles. »

C’est une petite fille, qui un jour de 1879, observant de son œil neuf le plafond bas de l’une des salles de la grotte d’Altamira, près de Santander, où fouillait son père, le marquis Don Marcellino de Sautuola, s’exclama soudain : « Toros ! » : ce fut la première découverte officielle de peintures préhistoriques, et le début d’une longue polémique, où l’on accusa le père, voire la fille, de supercherie. Ce sont encore trois garçons, les fils du comte Begouën, qui découvrirent au début du siècle dans l’Arriège, sur les terres familiales, la grotte justement dite « Des trois Frères » et celle du Tuc d’Audoubert. Dans un renfoncement de cette dernière, à l’écart du cheminement dont personne ne s’est jamais écarté depuis les trois inventeurs, on peut deviner à la lueur des torches les multiples traces laissées dans l’argile blanche par des enfants préhistoriques qui se sont étrangement astreints à ne marcher que sur les talons. Dans la galerie Clastres enfin, un diverticule inaccessible de la grotte de Niaux, les hommes préhistoriques ne sont entrés qu’une seule fois, il y a quinze mille ans, pour tracer sur les parois quelques figures animales et laisser leurs empreintes de pas, celles d’un adulte et d’un enfant.

Tous ces enfants ne sont pourtant que des médiateurs, des prétextes, des alibis. La préhistoire n’est pas l’enfance de l’humanité. Le monde de Lascaux était un monde d’adultes, aux performances psycho-motrices identiques aux nôtres. Et malgré leurs sorciers en érection et leurs vénus aux fesses et aux seins débordants, ce n’était pas non plus la sexualité désordonnée des commencements. L’organisation des peintures sur les parois, les règles de construction des statuettes, répondent à des codes stricts et contraignants qui, s’ils parlent bien du sexe et de la mort, entendent soumettre à un contrôle idéologique et social la seule espèce biologique dont la sexualité ne connaisse pas de périodes de repos. Contrôle qui exigeait là un marquage sur la pierre, peinte, gravée ou sculptée, mais dont se sont dispensées bien d’autres civilisations. Marquage par principe, que nous entrevoyons par effraction, et dont semble parfois importer davantage le savoir de la trace que la trace elle-même : on n’est venu qu’une seule fois pour tracer les images de la galerie Clastres ; et les peintures presque inacessibles de bien d’autres grottes disent la même chose, quand ce ne sont pas ces tracés si fragiles, figuratifs ou non, qu’un doigt a laissés dans l’argile du pied des parois, comme à Niaux.

Pollens

Ces traces de pas et de pieds enfantins, au Tuc d’Audoubert, à Pech-Merle, Niaux ou Aldène, sont-elles bien l’ultime marque de rituels initiatiques disparus, ou, comme se le demande placidement André Leroi-Gourhan, ne serait-on pas plutôt « tenté d’y voir une preuve de la liberté d’esprit avec laquelle les enfants circulaient dans les cavernes, car dans le cas contraire, il faudrait tenir pour initiés tous les enfants qui pataugent dans les flaques des jardins publics, à plein pied ou sur les talons, les jours de pluie ? » Polysémie du vestige, mais surtout sa mise à distance, par le préhistorien. Pour que l’objet archéologique devienne un objet de science, il doit cesser d’être un objet de plaisir, de désir, de rêve, d’amour. Heinrich et Sophia avaient attendu le départ de leurs ouvriers pour exhumer seuls le trésor de Priam. Leurs successeurs ont appris à différer toujours davantage le plaisir, jusqu’à l’interdire. Chacun d’eux le sait, on ne doit même pas toucher l’objet découvert. On le photographie, on le dessine, on le radiographie, on l’analyse chimiquement ou physiquement (sans le détruire, comme l’autorise le spectromètre), on examine les traces microscopiques de son utilisation passée, on l’enveloppe, on le met en caisse ou derrière une vitrine. On transcrit l’irréductible de sa présence en des séries de symboles manipulables. Si bien qu’en archéologie, comme dans beaucoup d’autres champs du savoir, l’accumulation obsessionnelle et indéfinie de détails d’observation peut tenir lieu d’activité scientifique. Le seul plaisir autorisé est celui de la mise en ordre et de la construction. Le physicien peut consacrer plusieurs mois à analyser puis à comprendre, au fil d’interminables listages, tel événement particulaire de quelques milliardièmes de seconde, qu’il n’a pas vu et ne verra jamais. L’archéologue a le droit d’éprouver ce même plaisir à voir apparaître de l’ordre abstrait dans du désordre, lorsque l’analyse chimique met en relation les poteries de lieux fort éloignés, et retrace sur le papier ou l’écran des voies d’échanges et de circulation, ou lorsque l’analyse statistique place en séries, selon leurs ressemblances, des centaines d’objets disparates et propose leur succession chronologique.

Aussi, la trace archéologique devient-elle de moins en moins visible. Les archéologues méprisent normalement l’archéologie de l’objet, ou plutôt du bel objet, que l’on honore encore dans les musées traditionnels, vestiges de ces temps de la Renaissance où l’archéologie s’identifiait à l’histoire de l’art : seules comptent désormais, comme ailleurs, les relations, les positions, entre les objets. La trace, ce peut même n’être qu’une ombre : Leichenschatten, l’ombre du corps, cette teinte imperceptible que laisse au fond de la tombe le cadavre décomposé au fil des millénaires, dans les loess trop acides de l’Europe centrale qui ont dissous les ossements — juste une ombre, comme celle de ces corps désintégrés sur la place centrale d’Hiroshima ; juste un creux, une empreinte, comme ces vides dans les cendres durcies de Pompéi, où le plâtre qu’on y coule prend la forme des corps suppliciés qui s’y sont volatilisés. On parle de témoin négatif, lorsque l’interruption soudaine d’une nappe d’objets dispersés sur un sol ancien laisse lire en creux la trace d’une cloison disparue, ou d’une litière destinée au repos, ou de toute autre absence. Il y a tout ce que l’œil ne peut pas voir, les pollens, précisément, vestiges de la végétation des alentours, domestiquée et sauvage ; ou les infimes traces chimiques qu’a laissé au sein des parois des récipients leur contenu originel à jamais évaporé, vin, huile ou brouets divers. Et il y a tout ce qu’on ne sait pas encore que l’on pourrait voir, lorsque les techniques d’observation auront encore progressé, ce qui fait de toute fouille une destruction, comme l’avait déjà remarqué Freud. Destruction en attendant mieux, le mieux de l’accumulation indéfinie, indéfiniment repoussé, et qui entraîne que toute fouille, quête obsessionnelle, contient son propre échec (l’idéal archéologique serait de tout voir sans rien toucher ni déranger).

Et pourtant, le plaisir interdit n’est jamais très loin. Celui de Freud, caressant à nouveau, après quatre millénaires d’enfouissement, les statuettes égyptiennes de sa collection. Celui de Heinrich, photographiant Sophia revêtue des parures d’Hélène, ou d’Andromaque — le prénom qu’il donnera à sa petite fille. Celui du préhistorien, qui pénètre, parmi les premiers, et si possible les seuls, dans une grotte peinte nouvellement découverte après vingt millénaires d’oubli. Celui de cette archéologue, mâchant en cachette le grain de raisin romain tout juste sorti d’une amphore ramenée du fond de la mer jusqu’au ponton de fouille. Abolition du temps et de la mort, mais surtout transgression de la règle de mise à distance et d’avoir à différer. Mais c’est aussi le malaise, l’excès, lorsqu’au-delà de la trace distanciée d’un pied ou d’un acte, surgit la présence réelle de ceux que l’on croyait anéantis : le visage mort de l’homme des glaces anonyme, figé il y a cinq mille ans par une tempête de neige dans les détours d’un glacier italo-autrichien, son carquois à ses côtés ; ou le profil busqué de Ramsès II, le pharaon aux cheveux roux ; ou encore, les ossements oints de pourpre de Philippe de Macédoine, le roi conquérant à la jambe torse : tels le Parthénon de la visite de Freud, ceux-là, avec leur corps réel mais pétrifié, ont vraiment existé. Ils ne sont pas seulement un désir reconstruit. Alors on tente d’apprivoiser le réel : on affuble l’homme du glacier de surnoms affectueux (Ötzi en allemand, Iceman en anglais, Hibernatus en français), on rend les honneurs militaires dus aux chefs d’État à la momie du pharaon, venue à Paris pour étude et restauration. Ou encore on dénie : on crie au faux, au trucage, à l’invention.

L’archéologue et l’analyste

Freud a développé en plusieurs passages l’analogie entre la fouille archéologique et le travail de la cure. On y a vu parfois un désir de respectabilité sociale et épistémologique, sollicitant pour la jeune psychananalyse la caution et l’exemple d’une discipline académique prestigieuse, qui venait sans doute de vivre, pendant cette seconde moitié du XIXe siècle, les progrès les plus spectaculaires de toute son histoire, et jusqu’à aujourd’hui : redécouverte des grandes civilisations orientales, mise au point de l’essentiel de sa méthodologie d’observation et d’interprétation, fondation de ses grandes institutions scientifiques. Il y a aussi, on l’a vu, ces liens personnels qui attachaient Freud aux archéologues et au destin du plus célèbre du moment, Schliemann. Freud, cependant, souligne les différences entre les deux enquêtes. Non seulement, l’archéologue ne dispose plus que de vestiges fragmentaires, mais il continue à les détruire en les fouillant, alors « qu’il est douteux qu’une formation psychique puisse vraiment subir une destruction totale. » Et la célèbre métaphore romaine de Malaise dans la civilisation n’est pas une métaphore du travail archéologique, mais un rêve d’archéologue : avoir et voir toutes les Rome à la fois. L’analyste, lui, ne travaille pas sur de l’inerte, mais sur du vivant et du mobile, et c’est un travail à deux, toujours perfectible, même s’il possède, comme le travail archéologique, le caractère de l’interminable. Seul, se fige, ou reste du moins sans réponse, le travail analytique sur l’inerte textuel : qu’a vraiment contemplé Freud sur l’Acropole ? sa propre vie ? son père mort ? le temple détruit de Jérusalem à travers les fentes des colonnes du temple de la déesse-vierge ? Le symbole du symbole ?

On a pu ajouter aussi que « l’archéologue n’est ni pour, ni contre ce qu’il exhume, tandis que l’analyste est nécessairement prévenu contre le passé du patient, qui lui apparaît comme un spectre hantant son présent. » puisque le refoulement qu’il doit mettre au jour pour le traiter est la source du malaise. C’est, vis-à-vis de l’archéologie, faire preuve d’un positivisme bien candide. L’archéologue, banalement, au terme de sa quête de connaissance, dévoilera aussi son propre visage. Il a rêvé sur les images de Troie en flammes, sur le destin de Schliemann ou de Champollion, il s’est identifié au désir du père ou s’est affronté à lui. Il peut aimer toucher la terre de ses mains, ou trouver par trop fastidieux les gestes répétitifs de la fouille. Il peut vouloir assembler lui-même les fragments brisés d’un vase, ou préférer manipuler cartes et tableaux de chiffres. Il peut faire revivre par les mots et les images les splendeurs d’empires disparus, ou remettre toujours à plus tard les conclusions éventuelles que suggéreraient ses notes accumulées. Rien de cela ne le distingue de tout autre homme ou de toute autre femme.

Sur une fresque du siècle dernier de l’un des amphithéâtres de la Sorbonne, une créature féminine entreprend de se dévêtir, dans un paysage de colonnes et de cyprès où s’affairent des terrassiers : c’est « la Grèce se dévoilant à l’archéologie ». La trop transparente allégorie a sûrement provoqué de troubles émois chez bien des archéologues en herbe, mais elle ne saurait être une métaphore adéquate du travail archéologique, pas plus que ne l’est celle « du livre de la terre », dont l’archéologue feuilletterait les pages. Si, depuis quelques siècles, les sociétés occidentales emploient des archéologues, c’est que leur passé est en perpétuelle reconstruction et recomposition, du triple point de vue des faits, des interprétations et des enjeux. Les faits sont faits, comme l’on sait, et l’on a vu combien les instruments de l’archéologue ne cessaient d’agrandir son champ d’observation. L’intérêt pour le microscopique n’est pas qu’un progrès technique : il marque un intérêt nouveau pour les modes de vie, les manières de table, l’état de l’environnement naturel. Que l’on puisse rechercher des pollens, représente littéralement, pour les derniers archéologues de la tradition de l’histoire de l’art, le comble de l’inculture maniaque — « les archéologues, ces analphabètes de l’histoire », disait déjà, il y a plus d’un siècle, l’historien Mommsen. Comme dans toutes les autres sciences humaines, on est passé de l’étude des hauts faits et des chefs-d’œuvres à celle de la société dans sa totalité observable. Les angles de vue se sont déplacés. Les parois des grottes, toutes pleines d’animaux gravides, de magies de chasse et de scènes de copulation, sont devenues, avec Leroi-Gourhan et l’avènement du paradigme machinique du structuralisme, le support d’un système réglé d’écritures et de codes.

Enfin, ce qu’exigent les sociétés de leurs archéologues, c’est de donner de la réalité à leur généalogie mythique. Généalogie générale d’une science des origines : origine de l’homme, de la pensée, de la religion, de la guerre, de l’écriture, etc. Généalogies particulières de ces communautés imaginaires que sont les nations : retrouver les jetons qui servirent aux derniers défenseurs de Massada à tirer au sort l’ordre de leur suicide collectif ; montrer que les barbares macédoniens, fossoyeurs de la démocratie grecque, parlaient bel et bien grec ; prouver la germanité, ou au contraire la slavité, des poteries de tel district des bords de la Baltique. Le baptême opportuniste d’un principicule germanique nommé Clovis, régnant sur quelques provinces des actuelles Allemagne, France et Belgique, devient, un millénaire et demi plus tard, l’acte fondateur d’une « France chrétienne », pour la commémoration duquel on déplace un pape polonais et l’on déterre, dans les fondations de la cathédrale de Reims, quelques moellons devant témoigner du baptistère originel.

D’avoir remis au jour les héros guerriers de Mycènes et de Tirynthe, avec leurs masques d’or et leurs épées de bronze, avait conféré à Schliemann la stature d’un héros national, qui offrira solennellement les trésors de Troie au peuple allemand, pour qu’ils soient déposés dans les salles Schliemann du musée de Berlin — où ils disparaîtront en 1945. Lorsque Sir Arthur Evans commence au début de ce siècle à exhumer les ruines de Cnossos, encore plus anciennes et dont Freud suivit la fouille avec passion, l’archéologue britannique fait de la civilisation minoenne, non pas un peuple de combattants, mais, par contraste, une pacifique et commerçante « thalassocratie », dans une évidente homologie avec l’Empire sur lequel le soleil ne se couchait jamais — vision qui s’est pourtant imposée pendant près d’un siècle à l’historiographie.
Ultime exemple de la recomposition du passé par la manipulation des choses : que l’on ait tenté d’interdire à la Bibliothèque du Congrès de Washington la tenue d’une exposition consacrée à Freud, finalement prévue pour 1998. Comme si de cacher les objets eût effacé les mots. Mais il faudrait aussi savoir pourquoi l’on devrait montrer des choses, pour parler des mots de Freud.

Pierre qui parle

Lorsque la mémoire s’est échappée des gènes pour s’investir dans la culture, les objets devinrent porteurs de l’identité des individus et des groupes. Les premiers outils prennent vite des formes inutilement régulières et symétriques, dont les variations organisent l’espace des hommes et rythment les évolutions temporelles. Les premières poteries sont ornées de l’empreinte, sur la surface de l’argile fraiche, des doigts et des ongles du potier ou de la potière ; les premières écritures sont aussi des empreintes. Mais il s’agit encore de supports, de prothèses, d’une mémoire vivante. Pour qu’un objet devienne « lieu de mémoire », il lui faut être un objet mort, hors d’usage, ou plutôt d’un usage en constante ré-interprétation et reconstruction. Les dolmens mégalithiques des bords de l’Atlantique furent érigés il y a six millénaires pour marquer dans le paysage, par la monumentalité de leurs dalles de granite, la puissance des chefs et l’intangibilité des terroirs ; ils seront dès lors constamment réoccupés, vidés, réaménagés, au cours des deux millénaires suivants. Les révolutions politiques, quand bien même elles prétendent tenir d’elles seules leurs propres commencements, n’ont de cesse d’avoir élevé des temples funéraires à leurs héros momifiés. Plus le temps nous sépare de l’usage originel de l’objet, plus vaste est le champ des interprétations possibles : « La pénétration dans la période préœdipienne de la petite fille nous surprend, comme, dans un autre domaine, la découverte de la civilisation minoenne-mycénienne derrière celle des Grecs », a dit Freud. Les sociétés humaines s’inventent des origines sur des traces qu’elles ne comprennent plus.

« Saxa loquuntur ! », « les pierres parlent ! » avait déclaré Freud à Vienne, en 1896, dans sa conférence sur l’hystérie. Mais si elles parlent, ce n’est pas d’une seule voix. Schliemann partit explorer le sous-sol de Troie et de Mycènes, et non celui de sa patrie nouvellement réunifiée, car c’est encore là qu’il avait appris à situer les racines originelles de sa propre culture. Dans les strates d’Ilion, les pioches de ses ouvriers ramenaient au jour des centaines de fusaïoles, petits disques d’argile servant à lester le fuseau des fileuses. Certaines portaient le décor d’une croix gammée gravée : « Les Troyens étaient donc de race aryenne », car ces symboles « appartenaient à nos ancêtres aux temps où les Germains, les Pélasges, les Hindous, les Perses, les Celtes et les Grecs ne formaient qu’une nation, et ne parlaient qu’une langue. »

Au moment où Schliemann fouillait, on plaçait encore en Inde le berceau des Aryens (ou Indo-Européens, ou Indo-Germains), en cette Inde mystérieuse, cette Indische Heimat initiatique, vers laquelle étaient justement partis en rêve, à la suite de Herder, tous les romantiques allemands, de Novalis à Friedrich Schlegel (qui écrivait, en 1808, Sur la langue et la sagesse des Hindous), en tant que la Sehnsucht romantique est une pensée de la décadence et de la perte. Ils y étaient parvenus au terme provisoire d’un lent procès de refondation des origines, commencé dès la Renaissance. Les Européens n’étaient-ils pas jusque-là redevables aux Juifs, figure de l’autre par excellence, du récit de leurs origines, situation inouïe et scandaleuse ? Aussi, les intellectuels européens s’essaient-ils à tâtons à bricoler un mythe d’autochtonie, quête d’autant plus vive et passionnée en Allemagne, que ce pays n’a ni État, ni territoire, ni même langue uniques. C’est Leibniz qui, à la fois, appelle à faire de l’allemand une langue unifiée, de culture et de communication scientifique, et propose l’hypothèse d’une origine européenne des Européens, quelque part sur les bords de la mer Noire. Les Encyclopédistes, puis Herder, suggèrent plutôt la candidature de l’Inde, dont la colonisation britannique ramène maints témoignages de civilisation, et qui paraît plus antique et plus lointaine encore que l’Égypte, tandis que se font jour ces ressemblances philologiques entre le sanscrit, le latin et le grec, qui débouchent, avec Bopp, Rask, Schlegel ou Grimm, sur la méthodologie allemande de la grammaire comparée. C’est donc de l’Inde, sa « patrie originelle (Urheimat), que le « peuple originel » (Urvolk) aryen, qui parlait la « langue originelle » (Ursprache), avait essaimé pour donner naissance à tous les peuples de l’Europe.

L’histoire des études indo-européennes au XIXe siècle sera celle du parcours inverse. L’attrait de l’Inde reposait sur un malentendu culturel, que les progrès de l’érudition dissipèrent peu à peu. On plaça alors en Asie centrale le berceau des Aryens, puis à nouveau dans les steppes d’Europe orientale. Au moment où Schliemann s’éteint, de plus en plus d’indo-européanistes allemands l’ont rapatrié jusqu’en Allemagne du Nord et en Scandinavie, arguant que, parmi les mots communs aux différentes langues indo-européennes, ceux désignant des arbres ou des animaux évoquent l’environnement naturel de ces régions. De là, on pourra sans peine considérer les Germains antiques comme les descendants les plus directs et les plus purs du Urvolk, voire, armé de l’anthropologie physique d’alors, identifier race germanique et race aryenne. Avec la suite que l’on sait. Parmi les motifs qui éloignèrent Freud de Jung, il y avait que « Jung parlait déjà depuis quelque temps des différences entre l’inconscient germanique et l’inconscient juif. »

De cela, aucune pierre n’a parlé d’elle-même. Ce sont Leibniz, Herder ou Schlegel qui ont fait parler les mots pour qu’ils racontent une histoire d’origine ; puis ce furent Bopp, Rask ou Grimm qui décidèrent que les ressemblances entre les mots ne pouvaient se comprendre que selon la logique d’un arbre généalogique, avec son point-origine unique. Les archéologues ont ensuite été convoqués pour trouver dans les pierres et les poteries la trace des migrations aryennes. Heinrich Schliemann les vit passer à Troie ; Gustav Kossinna, un peu plus tard, les trouvera sur les bords de la Baltique ; aujourd’hui, des archéologues russes ou américains les reconnaissent à nouveau dans les steppes de la mer Noire, tandis que d’autres les rencontrent plutôt au Proche-Orient. Il va sans dire que l’argument est circulaire, et que ce qui est premier, c’est le postulat de l’arbre et du point-origine.

Les mots seuls

La morale de la fable indo-aryenne n’est pas que l’on peut dire n’importe quoi. Elle appelle justement à se garder de la folie des mots laissés à eux seuls. Il y a chez Freud deux métaphores, celle du texte à déchiffrer et celle de la ruine à exhumer ; et il appelle à ne pas choisir entre elles, à ne surtout pas chercher à identifier l’une à l’autre. Car, fort des succès méthodologiques de la linguistique structurale — elle-même issue, avec Saussure, des progrès de la grammaire comparée des langues indo-européennes —, on a souvent voulu réduire au langage les phénomènes de chaque champ des sciences humaines, jusqu’à y compris l’inconscient. Le terme logique ultime a été atteint avec le « déconstructionisme » ou « post-modernisme » anglo-saxon, particulièrement vigoureux en anthropologie sociale, mais présent aussi bien en histoire et en archéologie : puisque tout n’est que langage, chaque langage se vaut, et mon discours d’anthropologue sur tel groupe ou telle minorité ethnique ne vaut pas plus, et plutôt moins, que n’importe quel autre, à commencer par celui que tient usuellement sur lui-même le groupe étudié.

En France, cela s’est retrouvé, sur un mode voisin, chez certains historiens. D’une certaine manière, la Révolution française n’a jamais eu lieu, il ne faut y chercher ni crises économiques, ni affrontements sociaux, mais juste le jeu d’une libre tradition culturelle. Quant à ce que, et jusqu’à maintenant, l’histoire de France peut recéler de conflictuel, il ne faut y lire qu’une sorte d’exception française en voie de rapide résorption, qui doit à coup sûr nous mener vers la « fin de l’histoire », dans une économie de marché régulée sans heurts par « la main invisible ». L’historien François Furet fit peu avant sa mort cet éclairant aveu télévisé, comme on lui demandait comment il avait pu être communiste : c’est parce que le marxisme lui avait paru, dans les années cinquante, être le système le plus efficace pour comprendre le monde, et donc le dominer. Ainsi, ce n’était pas la misère du monde, celle des bidonvilles métropolitains, de la répression coloniale ou de l’appartheid nord-américain qui avait poussé l’honorable universitaire français et ses semblables vers une organisation qui appelait à transformer le monde. C’était bien le pouvoir des mots. Où l’on retrouve l’analogie faite par Freud entre le travail théorique et le travail délirant,. C’est au nom du pouvoir des mots que l’on pouvait accepter sans ciller les purges staliniennes ; et que l’on peut maintenant accepter la misère du monde comme un fait accompli.

Origines

L’histoire de l’homme est celle du geste et de la parole. Celle d’une espèce biologique dont la bipédie et le développement de la main, puis de l’outil, ont permis au cerveau de croître, en libérant la boîte crânienne, et au corps de produire des outils de plus en plus compliqués, dont le langage est l’un parmi d’autres. Une espèce échappée à l’encadrement des instincts, débordée par les excès de son activité psychique, de ses représentations, de ses productions langagières. D’où l’intérêt constant de Freud, au-delà de la compréhension des pathologies individuelles, pour ces romans historiques des origines humaines, qui ont souvent gêné, d’autant que le structuralisme a lontemps discrédité les approches évolutionnistes en anthropologie. On ne peut pourtant espérer comprendre l’homme sans étudier de front son psychisme, sa biologie, mais aussi son histoire — et sa préhistoire.

La lecture de L’homme Moïse et la religion monothéiste, le dernier livre de Freud, plus d’un demi-siècle après sa parution, frappe par l’audace paisible de ses hypothèses historiques, comme de ses analyses subversives et sans concessions du phénomène religieux. En des temps où la spiritualité serait presque devenue un concept des sciences humaines, quand on ne cite pas l’apocryphe lieu commun d’André Malraux (« le XXIe siècle sera religieux ou ne sera pas »), il n’est pas inutile de relire que la religion est d’abord une névrose : « Les phénomènes religieux sont comparables aux symptômes névrotiques individuels, symptômes qui nous sont bien connus en tant que répétitions d’événements importants, depuis longtemps oubliés, survenus au cours de l’histoire primitive de la famille humaine. C’est de cette origine, justement, que les phénomènes tirent leur caractère obsédant et c’est à la part de vérité historique qu’ils contiennent qu’ils doivent leur action sur les hommes. » Mais pour le préhistorien, ce dont parle Freud, c’est de l’origine et de la preuve.

On se souvient de l’argument freudien. Moïse n’était pas un juif, mais un notable égyptien, responsable de l’une des marges de l’empire et adepte de la nouvelle religion du dieu solaire Aton, première et éphémère religion monothéiste de l’histoire, créée pour répondre aux soucis de domination universelle d’Aménophis IV. Après la mort du pharaon réformateur, il rassemble des tribus sémitiques présentes sur ses terres, leur inculque sa religion et les emmène en Israël, où elles s’agglomèrent à d’autres populations. C’est là qu’il sera mis à mort au cours d’une révolte, reproduction du meurtre du Père primitif décrit dans Totem et Tabou ; mais la religion mosaïque finira par l’emporter. Pour sa démonstration, Freud convoque avec minutie différents arguments érudits : Moïse est étymologiquement un nom égyptien (qui veut dire enfant) ; la circoncision est par excellence une pratique égyptienne ; Moïse avait, d’après la Bible, « la parole difficile », comme peut l’avoir un étranger ; l’enfance et l’histoire de Moïse, comme l’avait montré Otto Rank, sont celles de tous les grands héros fondateurs (Sargon, Cyrus, Romulus, Œdipe, Héraklès, Gilgamesh, Pâris, etc) ; Aton évoque le mot Adonaï du crédo d’Israël ; les archives égyptiennes mentionnent des Habirous, guerriers présents en Israël, sans doute les Hébreux, tandis qu’une stèle du pharaon Meneptah se vante d’une victoire sur Isiraal (Israël). Ainsi, Freud reconstitue une origine et étale ses preuves, certaines matérielles, comme ces stèles égyptiennes en pierre.

L’origine sur laquelle il enquête, c’est celle de la religion juive, mais finalement aussi celle de l’anti-sémitisme, auquel est consacrée toute la dernière partie du livre, ce dernier livre. Et le premier acte de ce récit d’origine, c’est de priver les Juifs de Moïse : « Déposséder un peuple de l’homme qu’il célèbre comme le plus grand de ses fils est une tâche sans agrément et qu’on n’accomplit pas d’un cœur léger. » Cette phrase ouvre l’ouvrage. De même, retire-t-il aux Juifs la circoncision en tant que marque distinctive — alors même qu’il y voit l’une des sources profondes de l’antisémitisme, elle qui « fait une désagréable et inquiétante (unheimlich) impression, sans doute parce qu’elle rappelle la menace d’une castration redoutée, évoquant ainsi une partie de ce passé primitif oublié. » La circoncision, cette « trace inquiétante » (unheimlich), est l’une des preuves matérielles de sa démonstration, et pour laquelle il reprend le terme technique, emprunté aux préhistoriens, de « fossile directeur (Leitfossil). »

Meurtres en chaîne

« Une étrange aspiration secrète monte en moi, peut-être du fait de mon héritage ancestral, pour l’Orient et la Méditerranée, et pour une vie d’un tout autre genre : désirs issus de l’enfance finissante, qui ne seront jamais réalisés », écrivait Freud à Ferenczi en 1922. Étrange destin que de devoir, finalement, accomplir en quelque sorte un désir infantile d’archéologie en reniant la lettre de son « héritage ancestral ». Siegmund Freud, l’homme au prénom wagnérien (qui signifie à peu près la Parole victorieuse — mais mund a deux sens en allemand), décrit aussi, au début de L’homme Moïse, la situation du grand homme, tel qu’elle ressort de tant de scénarios héroïques tous superposables : c’est « celui qui s’oppose courageusement à son père et finit par le vaincre. » Mais c’est aussi celui qui a deux familles, la vraie, noble et héroïque, et celle d’adoption, bien plus modeste, roman familial qui ne fait que refléter le destin de tout enfant (mâle), après après avoir surestimé le père, il se détache ensuite de lui, sous l’effet de la rivalité et de la déception, pour prendre une attitude critique, meurtre symbolique. Freud emprunte la découverte de l’universalité du scénario héroïque à Rank, l’un des destinataires des bagues antiques, et qui pourtant, constate-t-il amèrement, s’est ensuite éloigné de lui — de même qu’il balaye un peu plus loin, sans le nommer, Jung et son inconscient collectif.

Répétition en abîme du meurtre du Père, Freud ne voue à la matérialité de la preuve qu’une attention apparente. Au demeurant, ces preuves sont pour l’essentiel textuelles, non pétrifiées dans la matière, mais soumises à d’incessantes recompositions, déformations, déplacements (Entstellung). La seule qui soit à la fois matérielle et textuelle, la stèle du pharaon Méneptah mentionnant Isiraal, « n’a pas une valeur certaine ». Peu importe : ce sont les traces psychiques dans la religion juive elle-même qui révèleront le passé latent enfoui, puisque seul le psychisme résiste à l’érosion du temps. Freud use alors d’une analogie : « Grâce à nos connaissances psychologiques actuelles, nous aurions été en mesure, longtemps avant Schliemann et Evans, de nous poser la question suivante : où donc les Grecs ont-ils puisé tous ces thèmes de légende dont se sont emparés Homère et les grands dramaturges pour créer leurs chefs-d’œuvre ? Notre réponse aurait été celle-ci : ce peuple a vraisemblablement, au cours de sa préhistoire, connu une période d’opulence et de floraison culturelle : cette civilisation a sombré dans une catastrophe qu’a relatée l’histoire, mais une obscure tradition s’en est conservée dans les légendes. Les recherches archéologiques contemporaines ont confirmé cette hypothèse qui, à l’époque, aurait certainement paru audacieuse. »

Ainsi Freud, au soir de sa vie, a-t-il réalisé son désir de dépasser Schliemann. Dans la longue chaîne des meurtres du Père, il y a le Christ, Fils dont le sacrifice prend en charge la culpabilité de tous les fils parricides, et représente sans doute l’exécution rituelle du chef de ces fils révoltés contre le Père de la horde. « Mais a-t-il vraiment existé, ce meneur rebelle, ce chef ? » s’interroge Freud : « Mais peu importe qu’il s’agisse d’un fantasme ou du retour d’une réalité oubliée, ce que nous retrouvons ici, c’est l’origine de la conception du héros, du héros qui toujours se révolte contre son père et qui finit, d’une manière quelconque, par le tuer. » À l’origine du rêve de loups de l’Homme aux Loups, si l’enquête analytique reconstitue la scène primitive d’un éventuel coït parental a tergo, l’authenticité matérielle de l’événement n’est pas indispensable. De l’existence effective de Dieu telle que l’enseigne l’Église, Freud affirme que « la solution proposée par les croyants est vraie, mais vraie historiquement et non pas matériellement. » Ce n’est pas la trace qui est effective, mais la trace de la trace.

L’œil, l’oreille, la bouche

Entre l’archéologue des mots et celui des choses, Freud ne choisit pas. Ce concept de Dieu, « dans la mesure où il est déformé, on peut l’appeler démence ; dans la mesure où il apporte quelque lumière sur le passé, on doit l’appeler vérité. La démence des psychopathes elle-même renferme une parcelle de vérité, et la conviction du malade s’établit sur cette parcelle pour, au-delà, se répandre sur toute la construction démentielle. » Les mots sans les choses ou les choses sans les mots mènent à la folie. Ceux qui prennent au pied de la lettre les récits mythiques originels pour les réaliser à coups de bombes réelles, ont sombré dans la folie, comme d’autres dans le délire du discours théorique, du discours de pouvoir.

Arrivé à ce terme, que reste-t-il de la métaphore archéologique ? Il n’est pas rare que les psychanalystes, tout en reconnaissant la passion de Freud pour l’archéologie, relativisent la métaphore. S’il est vrai que Freud rêvait d’adosser sa discipline naissante à une science tout auréolée du prestige de ses spectaculaires découvertes matérielles, un siècle plus tard, les positions respectives se sont sans doute inversées sur l’échelle des valeurs intellectuelles. La psychanalyse, même partagée entre différents courants et quoi que tente avec constance et application contre elle la dénégation sociale, est une science humaine prestigieuse et complexe ; l’archéologie, si elle a maintenu intact son pouvoir onirique, paraît souvent modeste dans ses ambitions épistémologiques et cantonnée à cette accumulation indéfinie des traces. Freud, d’ailleurs, avait-il été bien attentif à la fin de Schliemann ?

Les mots, en effet, parfois se vengent, comme les choses. Certes, Henrich Schliemann avait réalisé son rêve d’enfant. Il avait retrouvé la Troie incendiée de Priam, ses tours et ses trésors. Ce n’était pas la plus ancienne des sept villes superposées, celle construite sur le roc, mais la seconde, juste au-dessus, et que les spécialistes appellent Troie II. Ainsi l’explique-t-il dans son Ilios, cet ouvrage scientifique qui est aussi le récit de sa vie, celui qu’avait lu Freud. Pourtant, depuis la parution de ce livre, des preuves nouvelles s’accumulaient, certaines issues des autres fouilles de Schliemann, à Mycènes ou à Tyrinthe. Or, ce n’était pas dans les couches incendiées de Troie II, mais dans celles de Troie VII, bien plus haut, que l’on découvrait des objets comparables à ceux de Mycènes : la Troie de la guerre de Troie était la dernière. Sophia n’avait donc jamais porté les bijoux d’Hélène, et Heinrich Schliemann s’était trompé. Schliemann, qui n’a encore que soixante-huit ans, devient peu à peu sourd, en quelques mois. Une infection de l’oreille l’emporte finalement à Naples, où il était venu parcourir une dernière fois les ruines de Pompéi. Transporté dans sa villa d’Athènes, où parviennent aussi les condoléances du Kaiser Guillaume II, on le dépose sur son lit de mort face au buste d’Homère, le poète aveugle.

Freud mourut un demi-siècle plus tard d’un cancer de la mâchoire.

Légendes

Sophia Schliemann parée des bijoux du trésor de Priam

La collection d’antiquités de Freud

 






 

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