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Quelques problèmes éthiques posés par la biologie Antoine Danchin Il
suffit de voir tout le bruit soulevé en 1997 autour de la brebis
Dolly pour se rendre compte que les progrès techniques liés
à la biologie suscitent dans le public admiration ou terreur. Il
ne s’agissait pourtant pas là de manipulations génétiques,
mais d’une simple reproduction par bouturage, comme on le fait couramment
depuis longtemps avec les végétaux. D’où vient
donc cette inquiétude ? Par ailleurs, depuis un quart de siècle,
il est devenu possible de modifier sciemment le programme génétique
de beaucoup d’organismes vivants. Des applications techniques, suscitant
un intérêt économique, ont été faites
à partir de génomes modifiés. Le législateur
a considéré que l’on demeurait dans le domaine de
la loi. L’Union européenne a établi une directive
sur les organismes génétiquement modifiés (OGM),
que les différents pays de l’Union ont dû transformer
en loi conforme à leur législation. Mais il semble aux différents
protagonistes que les définitions légales ne sont pas adaptées
aux problèmes posés. Les uns et les autres se jettent l’anathème.
L’incompréhension mutuelle règne. C’est que
la place de la science dans la société a évolué,
et qu’on lui demande de plus en plus ce que l’on demandait
à la religion, donner des règles pour nos actes. Or, par
essence, la science n’est nullement en position de le faire. La
morale lui est antérieure. Dans ce qui va suivre, à partir
de quelques exemples de pratiques techniques, et de pratiques sociales,
en regard de l’évolution de notre connaissance en biologie,
j’essaierai de montrer que nous ne pouvons échapper aux choix
moraux, même si nous tentons de les édulcorer en les nommant,
de façon « politiquement correcte », problèmes
éthiques. Clonage et Génie génétique Un
point à la fois technique et conceptuel, d’abord. Pour comprendre
ce qui va suivre (et les journalistes devraient faire cet effort minimum
avant d’écrire, et d’affoler le public), il est nécessaire
de connaître, au moins schématiquement, ce qui fait la vie.
L’atome de vie est la cellule. Les organismes vivants se partagent
entre unicellulaires, et multicellulaires. À notre échelle,
anthropocentriques comme nous le sommes, nous percevons pour l’essentiel
les plantes et les animaux, des êtres multicellulaires qui ne représentent
qu’une très petite partie de la vie. Et nous avons tendance
à ne reconnaître comme pertinent que le déroulement
des métamorphoses qui font passer de l’œuf à
l’adulte, ou de la graine à la plante. Or, la vie est antérieure
à cela. Il faut donc bien distinguer deux aspects des techniques
associées au vivant, celles qui traitent de l’unité
élémentaire qu’est la cellule, et celle qui traite
du développement des organismes multicellulaires, de l’embryon
en particulier. Les concepts qui en traitent, comme les techniques, sont
totalement différents. On voit donc, avec ces simples éléments, qu’il est possible de manipuler des noyaux (les extraire d’une cellule, et les mettre dans une autre, préalablement énucléée, par exemple), ou de manipuler des génomes. Ce n’est évidemment pas la même chose. Le clonage (du moins celui dont le public a entendu parler avec Dolly) consiste à multiplier des individus, à partir de cellules identiques (sans manipulation génétique nécessaire, par conséquent), de façon à produire des individus identiques (ou, plus exactement, semblables au sens où le sont de vrais jumeaux). La pratique correspondante est très fréquente chez les plantes : le bouturage en est l’exemple le plus simple et le plus ancien. Dans ce cas, on utilise un grand nombre de cellules. Mais depuis la dernière guerre, on sait faire mieux. En isolant la pointe des zones de croissance des bourgeons des plantes, le méristème, on peut, en reportant ses cellules disséquées dans un milieu nutritif, donner naissance à une plantule, qui, reportée en terre une fois qu’elle aura formé des tissus différenciés, donnera une plante adulte. Comme on peut le faire à partir d’une seule plante, et produire des milliers de plantes semblables, il s’agit d’un processus de clonage efficace. Ce processus est le seul possible avec certaines plantes que l’on a domestiquées au point qu’elle ne peuvent plus se reproduire en fabriquant des graines (fruits sans pépins, par exemple). La pratique du clonage végétal est donc courante. Dans le domaine animal, la situation est très différente. On ne savait pas, jusqu’à très récemment, cloner de la même manière des animaux. En particulier, la plupart des cellules d’un adulte, dans un milieu nutritif approprié, sont incapables de se multiplier en commençant par perdre leur état de différenciation, pour retourner à toutes les phase de la métamorphose de l’embryon. Ce qu’ont fait les auteurs de Dolly — mais il s’agit d’une seule expérience ! —, c’est de découvrir une cellule de la glande mammaire de la brebis, et, après lui avoir ôté son noyau, de l’avoir replacée dans un contexte où celui-ci a pu diriger le développement en un embryon puis en un adulte. C’est donc une manipulation qui n’a pas altéré le génome. Elle permet, en principe, à partir de nombreuses cellules analogues d’un individu adulte (mais, une fois encore, cette expérience n’a pas été reproduite, elle est donc très malaisée) d’en propager des clones en créant autant d’embryons que de cellules ainsi isolées. On se retrouverait donc dans une situation semblable à celle du méristème des végétaux (mais avec la différence notable que la manipulation est beaucoup plus difficile, et ne concerne que le noyau et non le reste de la cellule). Les individus ainsi formés seraient approximativement aussi semblables les uns aux autres que le sont les vrais jumeaux (et deux jumeaux ne se confondent évidemment pas l’un avec l’autre : la science-fiction narcissique qui a fait croire au clonage de soi-même est évidemment une imbécillité). Le principe du génie génétique est tout différent. Il s’agit alors de créer du nouveau, en modifiant un génome. Ici, les techniques ne manipulent plus les noyaux, mais les génomes eux-mêmes. Dans la nature, la réorganisation des génomes et l’introduction de gènes étrangers — ce qu’on nomme transfert génétique latéral, ou encore transfert génétique horizontal — sont un processus très fréquent. Beaucoup de virus, en particulier, effectuent le transport de morceaux de génome d’un organisme à l’autre. La spécificité du génie génétique est de ne pas faire ce transfert plus ou moins aveuglément, comme dans la nature, mais de façon dirigée. Il faut pour cela repérer les gènes que l’on transfère, ce qui se réalise le plus souvent en transportant avec eux d’autres gènes, marqueurs, permettant, par exemple, la résistance d’un microbe à un antibiotique. On voit donc que les problèmes posés par ces deux techniques doivent être très différents. En fait, en biologie animale, comme en biologie végétale, la première technique (le clonage) est utilisée comme moyen d’amplifier le nombre des individus obtenus par génie génétique. C’est ainsi que ces deux méthodes peuvent se retrouver associée dans une pratique d’intérêt conceptuel ou économique. Voyons donc comment se posent quelques problèmes éthiques. Végétaux transgéniques Depuis l’origine du néolithique l’homme a domestiqué les plantes. Il a, pour l’essentiel, favorisé le développement d’espèces végétales produisant, avec un rendement croissant, des graines, des feuilles, des fruits ou des racines, utilisables dans sa nourriture quotidienne. Il est probable que les premiers choix ont été partiellement fortuits (encore que les primates sociaux soient souvent déjà inféodés à des végétaux particuliers). Mais à partir des premières productions améliorées par rapport à ce que donne spontanément la nature, s’est créée toute une série de civilisations fondées sur l’usage et l’amélioration des plantes. Longtemps, essentiellement tant que la biologie n’a pas été une science, l’amélioration s’est effectuée de manière discontinue, irrégulièrement, et lentement. Puis, principalement après la Deuxième Guerre mondiale, des instituts de recherche spécialisés en agronomie ont cherché à améliorer rapidement les productions végétales. Cela était d’autant plus urgent que la population mondiale se mettait à croître très rapidement. Si bien qu’on estime aujourd’hui qu’il y a environ vingt pour cent de plus de nourriture disponible par être humain, qu’il y avait trente ans auparavant. Cela s’est fait, bien sûr, au prix d’une industrialisation de l’agriculture, avec une consommation croissante d’énergie (en particulier, pour la production d’engrais) et de pesticides. Les conséquences sur l’environnement de ce développement sont considérables. À titre d’exemple, le poids moyen de l’épi de maïs a doublé durant cette période. Dans la mesure où le bien-être découlant de la disparition progressive des famines, allant de pair avec l’augmentation de la variété de ce qui est offert quotidiennement à la majorité des êtres humains, n’a fait que croître, les incidences sur l’environnement n’ont été que peu, ou n’ont pas été perçues. Qui se souvient des hannetons en France ? Qui se souvient des prés fleuris couverts de papillons, et de coléoptères brillants et colorés ? C’est dans ce contexte que nous en arrivons au dernier doublement de la population humaine sur la Terre, sans savoir très exactement ce que cela implique. En effet, les vingt pour cent en surplus aujourd’hui sont peu devant ce doublement : il faut faire mieux, et même beaucoup mieux. Et surtout, il faut faire vite (en gros, nous disposons d’une vingtaine d’années). Or, les techniques agronomiques, même les plus élaborées, demandent de longues années, parce qu’on doit, à un moment où à une autre, faire croître les plantes. Les techniques classiques utilisent le triplet des actions qui sont à l’origine de l’évolution des espèces : variation / sélection / amplification. La variation est produite de façon plus ou moins aléatoire, et c’est là que se perd la plus grande partie des efforts. Il est donc naturel de penser diriger l’évolution, et de ne faire agir ce triplet d’actions que sur un sous ensemble déjà très amélioré par la direction qu’on lui impose. Par exemple, il est clair que la production végétale souffre en partie de la compétition des espèces utiles avec des espèces qui ne le sont pas et poussent en même temps. On aimerait donc détruire sélectivement les parasites, avec des herbicides. Mais bien sûr, à cet effet, on voudrait que la plante utile soit indifférente à la présence de l’herbicide. On peut chercher, de façon classique, à obtenir une plante ainsi résistante, mais c’est très long. Au contraire, si l’on connaît la cible de l’herbicide, on peut aller au plus court, en mettant dans le génome de la plante utile le gène de résistance à l’herbicide. C’est évidemment efficace, et restreint. Notons que, dans les deux cas, on aboutit à la même fin, à savoir, une plante résistant à l’herbicide. Curieusement, le premier cas semble ne pas poser de problèmes au public, alors que le second en pose. Il n’est pas possible de discuter ici les raisons de cette différence de perception, très grande dans beaucoup de pays européens. Mais il faut noter que cela peut avoir d’importantes conséquences économiques. Dans tous les cas, cependant, on arrive à une altération de l’environnement, laquelle, bizarrement, n’est presque jamais discutée. La cause principale de tout cela n’est pas le développement technologique, mais simplement l’accroissement immense de la population humaine (qui a plus que triplé depuis le début du siècle). Le vrai problème sous-jacent est la place de l’homme dans la nature, et ce qui, pour une civilisation donnée, à un moment donné de son histoire, est supportable ou ne l’est pas. On ne peut avoir en même temps des hommes en tous lieux de la Terre, et une nature vierge et diversifiée. Il faut choisir entre l’artificiel et le naturel. Il est probable que les réticences devant le génie génétique utilisé pour produire ce que nous mangeons sont une façon de dire ce problème, et de ne pas choisir, en disant que nous souhaitons à la fois le naturel et l’artificiel (c’est-à-dire, ici, manger à notre faim…). Il ne peut donc s’agir que d’une attitude irrationnelle, puisqu’elle est en contradiction avec elle-même. Il est probable que cela explique, en effet, les sentiments émotifs qui agitent les protagonistes dès qu’on en vient aux OGM végétaux. Autour de l’embryon humain Qu’en est-il quand il s’agit de l’homme lui-même, et de sa santé ? Les mêmes protagonistes que ceux qui voient avec inquiétude les OGM végétaux arriver sur notre table, voient avec sympathie tout ce qui concerne la thérapie génique. Mieux, ils sont prêts à abandonner très vite ce qu’ils disaient être au centre de leur intérêt pour l’homme. En veut-on un exemple ? Voici une attitude qui pourrait refléter les réponses du Comité consultatif national d’Éthique, en France. Il s’agit de se demander que faire des embryons humains, en particulier de ceux qui sont vivants, ou plutôt, en état de dormance (congelés) lorsqu’on en dispose. Une instance comme le CCNE rappellerait sans doute d’abord la loi : les dispositions législatives excluent, pour la recherche, le clonage réalisé à partir d’ovocytes humains énucléés, auquel peut s’appliquer sinon le terme de conception, du moins celui d’embryon. Mais devant la pression des chercheurs, il rappellerait qu’étant donné le discours sur la très grande importance scientifique et thérapeutique des recherches sur les cellules-souches embryonnaires totipotentes pouvant être constituées à partir de blastocytes ex vivo (c’est-à-dire des embryons séparés de la mère, à un stade très précoce de leur développement), et la très vive compétition internationale, il a décidé dans le cadre du réexamen, en 1999, des lois de bioéthique, de poursuivre sa réflexion dans ce domaine. En bref un consensus répandu parmi les chercheurs serait de donner la priorité à la connaissance, notamment à visées thérapeutiques, en se souciant du fait que, ailleurs dans le monde, d’autres pourraient n’avoir pas eu de réticences morales, et auraient été amenés à mettre en œuvre des développements thérapeutiques à partir de la manipulation d’embryons humains. Quels
sont ces enjeux de connaissance, ou thérapeutiques ? Après
tout, c’est cela qu’il faut considérer d’abord.
La connaissance est celle des premiers états du développement
de l’embryon humain, ex vivo, c’est-à-dire en dehors
de l’utérus humain. Pourquoi acquérir cette connaissance
? Essentiellement, parce que, dans le détail (et dans le détail
seulement), il n’est pas possible d’extrapoler de l’animal
à l’homme. Mais quel est l’objet de cette connaissance
? Il ne peut être purement conceptuel, car l’homme ne serait
qu’une anecdote parmi les autres animaux, il est, en fait pratique.
Il s’agit de pouvoir développer les méthodes de fécondation
artificielle in vitro, c’est-à-dire la conception en tube
à essai, plutôt que de la façon usuellement pratiquée
par la majorité des êtres humains. Comme cela n’a pas
en soi d’intérêt, cela doit provenir d’une demande
sociale : nos sociétés sont en passe de donner au citoyens
un droit à l’enfant. C’est de cela qu’il s’agit,
avec tout ce qui peut s’y associer de vénal (toute pratique
demande un financement). La
conséquence de la pratique de la fécondation in vitro (déjà
considérablement répandue en France) est la production d’un
très grand nombre d’embryons — appelés embryons
surnuméraires. Que faire de ces embryons ? On a ici la création
d’une offre, qui ne peut que susciter, dans une économie
de marché, une demande. Si les embryons sont là, il faut
les utiliser. Et d’ailleurs, on peut même, alors qu’on
ne s’est pas posé de problème moral à propos
de la FIV, sinon celui d’un droit à l’enfant, !, invoquer
un problème moral à propos de ces embryons. Ce sont des
embryons humains, ils sont donc respectables, et comment les respecter
mieux qu’en les utilisant, en les valorisant ? Pensez-vous ! Nos
moralistes voudraient qu’on mette des embryons humains à
la poubelle ! Quelle honte ! Voilà le raisonnement gauchi qui pointe. Reprenons les choses. On fait allusion à l’importance de l’usage de l’embryon humain pour le développement de la connaissance et les retombées thérapeutiques (afin de permettre des greffes histocompatibles, ou d’effectuer des étapes de plus en plus avancées du développement d’un embryon ex vivo). Bien entendu, il faudrait, avant même de commencer, établir d’abord cette importance chez l’animal (ou alors, avoir le courage de ses opinions, et dire explicitement, que l’embryon humain est un matériel quelconque). Il conviendrait ensuite de fixer dans notre civilisation qui est un homme, et quand, puis, bien entendu, s’y tenir. On ne peut pour cela se cacher derrière un prétexte : les études sur le développement du système nerveux, par exemple, bénéficieraient au moins autant que les recherches sur l’embryon de recherches sur le fœtus, jusqu’à la naissance, et sur le nouveau-né ensuite. Qu’est-ce qui nous empêche de faire de l’expérimentation sur les fœtus de cinq mois : le volume ? la ressemblance explicite avec un bébé ? une répulsion ancestrale ? En réalité, on ne peut échapper à ce débat. Il faut avoir le courage d’être clairs. De même pour les retombées thérapeutiques : qui en est le bénéficiaire ? le patient ? une compagnie ? un médecin ? Il y a évidemment dans ces recherches des intérêts financiers importants. Qui en bénéficiera ? Et si c’est le cas, pourquoi ne pas dire que ce qui est moral est ce qui rapporte de l’argent ? Cela aurait le mérite d’être clair. Quant à l’argument spécieux que j’ai mentionné plus haut, consistant à dire que puisque la pratique actuelle nous a conduits là où nous en sommes, nous devons moralement (sic) en tenir compte dans nos définitions de l’être humain, et de ce que nous en ferons, je pense qu’il est aisé non de le réfuter (on ne peut le faire qu’au nom de valeurs particulières), mais de le forcer à préciser les valeurs auxquelles il fait référence. Nous nous trouvons souvent dans la situation de l’Enfer, pavé des meilleures intentions ! En effet, on peut aisément transposer ainsi la situation des embryons surnuméraires. Imaginons un haras humain destiné à fabriquer des soldats. Ce n’est pas un jeu de l’esprit. Bien avant Hitler, cela fut accompli en Prusse, au XVIIIe siècle, pour engendrer les fameux grenadiers prussiens. Il va de soi que ces hommes-là, ces hommes surnuméraires, puisqu’ils sont là, et qu’ils sont des hommes, doivent être respectés. Mais cela ne permet aucunement de généraliser à une pratique future. Il me semble qu’il faut dans ce cas fermer le haras, et interdire la domestication de l’homme, c’est tout. Justifier une pratique, a partir d’un accident, ou d’une faute, est le chemin pervers qui est pris, le plus souvent, pour permettre en douceur de faire passer dans les faits une pratique condamnable et la rendre ainsi irréversible. C’est, hélas, sur cette faute que risque de reposer notre société. On multiplie les horreurs, puis on dit que tout le monde le fait, et que, par conséquent cela n’a pas d’importance. Et le tour est joué ! Le commerce des armes les plus affreuses, comme les mines anti-personnel, en est la preuve quotidienne. C’est
ainsi que, jour après jour, nous nous enfonçons plus avant
dans la déchéance. D’abord ce n’est pas vrai
que tout le monde le fait, et c’est d’ailleurs pourquoi la
loi est ce qu’elle est. Ensuite, la justification par un comportement
général n’en est evidemment pas une : l’important
est de comprendre quelle est la valeur associée. Il est important
que, pour chaque citoyen, ses valeurs de référence soient
le plus claires possibles. À quoi, chacun d’entre nous croit-il
? Quelle est le moteur de notre existence, ou sa justification ? Sommes
nous simplement suivistes, plus ou moins conscients, vivants par accident,
ou sommes nous responsables de nos actes, et de leurs conséquences
ainsi que de nos paroles ? C’est
pourquoi, même si je devais rester seul, je continuerais à
dire très exactement que ce qui m’importe, c’est d’abord
une certaine idée de l’unicité de l’homme. C’est
que l’homme n’est pas un animal quelconque, qu’il est
(par son langage) irréductible aux autres animaux (ce qui n’implique
d’ailleurs pas pour moi le mépris des animaux, bien au contraire).
Que des aberrations soient un fait humain, c’est évident
(que penser des guerres ou des meurtres ?). Mais que l’on doive
se soucier, bien évidemment, des victimes de ces aberrations (en
l’occurrence, des embryons déjà existants) ne signifie
nullement qu’il faille en créer d’autres ! La liberté et le droit En arrivant au terme de cette réflexion d’un Occidental je me demande ce qu’elle peut évoquer en Chine. Je crois qu’il est essentiel de comprendre que la morale ne peut provenir que d’un jugement a priori. Elle tient compte de la connaissance (la morale ne peut évidemment imposer le faux par rapport au vrai, si tant est qu’on puisse les définir sans trop de problèmes), mais la connaissance ne peut nullement dire ce qui est bon et ce qui est mauvais. Ce qui le dit est un ensemble de valeurs, que partagent les hommes qui appartiennent à une civilisation. Savoir si ces valeurs sont universelles, savoir s’il est souhaitable qu’elles le soient, sont des questions profondes, qui ne peuvent être traitées ici. Je ne vais donc commenter que les valeurs qui sont les miennes, et sont partagées, me semble-t-il, par beaucoup de ceux qui font partie de la civilisation dans laquelle je vis. Notons ici que je respecte, par conséquent, ceux qui ont établi les lois bioéthiques... Afin d’éviter un contresens, je précise que je suis athée, et que je ne crois pas en un esprit séparé de la matière (ce qui ne signifie pas que je crois en l’uniformité de la matière). Etre athée n’entraîne pas, a priori, être immoral, comment l’ont cru Karl Popper et John Eccles, quand ils l’ont écrit dans ce livre cartésien qu’est The Self and Its Brain (le titre est suffisamment explicite). Cela ne signifie pas non plus qu’en disant, naturellement, que l’homme fait partie du règne animal, j’identifie l’homme à un poulet, voire à un singe anthropomorphe. C’est précisément là que se situe la première de mes valeurs, celle qui unifie l’ensemble des autres, et pourrait être considérée, peut-être, comme une esthétique. Je crois qu’entre les organismes vivants, il existe des degrés variés, irréductibles les uns aux autres. Je crois — je ne peux le justifier ici, mais j’en donne un aperçu détaillé dans un livre dont je viens de terminer la rédaction, La barque de Delphes, ou ce que dit le texte des génomes — que la création n’est pas un acte divin, passé, mais qu’elle est postérieure au monde. Je crois que le monde commence aujourd’hui, et commencera demain. Et création signifie, pour moi, l’apparition ex nihilo d’une structure ou d’une dynamique, ou tout autre objet, si abstrait soit-il, dont l’existence ne puisse être soupçonnée a priori — avant sa première manifestation —, même si, a posteriori elle peut être explicable. Le processus de codage, comme celui découvert dans l’expression du génome, ou celui qui est à la base du langage chez l’homme, est typiquement de l’ordre d’une de ces créations qui rendent les choses irréductibles les unes aux autres. Le code génétique rend la vie irréductible à la chimie, de même que le langage rend l’homme irréductible aux autres animaux. La valeur — le jugement moral qui est le mien, avec l’arbitraire que cela signifie — est précisément de dire que cette irréductibilité sera, par moi, privilégiée. Cela signifie alors que je construirai mon idée de l’homme à partir de cette valeur. On comprendra, par conséquent que, dès le départ, je ne puisse assimiler l’embryon humain à un embryon animal, ou l’expérimentation humaine à l’expérimentation animale. On comprendra aussi que la réflexion sur le concept de création puisse être très utile dans l’établissement des valeurs d’une morale. Liberté, égalité, fraternité, sont les trois valeurs sur lesquelles est fondée la République française. Mais ces mots seuls n’ont de sens qu’en les connotant de façon appropriée, comme le fit la Déclaration des Droits de l’homme. La liberté, oui, mais elle est limitée par celle d’autrui. Oui, mais mes actes ne sont pas isolés du corps social. Je ne peux tout faire, la loi du plus fort n’est pas notre loi. Égalité, oui, mais égalité en droits. Il n’est question nulle part d’une uniformisation où chacun serait interchangeable avec un autre. L’accident, lot commun de l’histoire des individus, est là pour nous le rappeler. Et c’est ce que veut signifier ce troisième terme, fraternité. Il ne s’agit pas de se garantir contre les autres, mais de les aider dans leurs difficultés. Il ne s’agit pas de viser à son propre confort, sans se soucier de celui du voisin. Nous constituons une société. Nos actes ont, même dans le secret de nos demeures, des conséquences pour les autres. Nous sommes, même si c’est indirect, sous leur regard. Notre liberté est collective, ou elle n’est pas. Notre égalité est fraternelle, ou elle n’est pas. La démocratie en laquelle je crois, celle qui reconnaît les valeurs qui sont les miennes n’est donc pas la démocratie des individus qu’imaginait Tocqueville, lorsqu’il décrivait l’un des avenirs possibles de la démocratie en Amérique, et dont il craignait qu’elle se développât et envahisse le monde. Elle n’est pas celle de la liberté de l’individu contre la société (et donc contre tous les autres), celle du libéralisme à tout crin tellement vanté qu’on veut le répandre dans le monde entier, elle est solidaire, et croit que c’est cette solidarité qui fait l’égalité des droits.
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