Alliage 52 courriel
Culture, Science et Technique

Le scientisme, Lacan, Freud et Le Dantec

Françoise Balibar


Tout est parti de la réactivation – à la suite d’un travail qui m’avait amenée à relire certains textes de Lacan-- d’une interrogation qui ne me lâche pas depuis le milieu des années 60 : pourquoi Lacan tient-il absolument à ce que la psychanalyse soit une science ? À l’époque, le milieu des années 60, je n’osais pas trop formuler ma question, tant il semblait évident, autour de moi, que la science (la physique en particulier) était le modèle que devait chercher à imiter toute pensée qui se voulait efficace et rationnelle. La science était censée entretenir un rapport privilégié à la vérité. Ce qui valait pour la psychanalyse valait d’ailleurs aussi pour le marxisme, et personne ne trouvait à redire à la phrase (aujourd’hui incompréhensible) de Lénine : « La théorie de Marx est toute-puissante parce qu’elle est vraie » — sous-entendu : elle est vraie parce qu’elle est (de façon auto-proclamée d’ailleurs) scientifique.1 Physicienne moi-même, je ne voyais pas ce que la physique pouvait avoir de si remarquable : j’étais en train de bricoler une thèse où j’appliquais (au sens le plus prosaïque du terme) la théorie des distributions de Schwarz à la description d’un certain phénomène physique ; ça faisait chic, mais je n’étais pas sûre d’en « avoir le droit » (aujourd’hui encore, je me demande si tout ce trjourd’hui encore, je me demande si tout ce travail n’était pas de la poudre aux yeux, une imposture, une atteinte à la vérité scientifique). Il m’était donc très difficile d’imaginer que des esprits supérieurs (en l’occurrence Lacan, puisque c’est de lui qu’il s’agit) puissent considérer la physique (la science) comme ayant intrinsèquement partie liée avec la vérité ; il devait s’agir d’une autre science que celle que je pratiquais, peut-être celle produite par les vrais savants, les grands hommes : Einstein, Newton, Maxwell …

Réfléchissant, plus de trente ans après, à la question de savoir pourquoi Lacan tenait tant à ce que la psychanalyse soit une science, j’interrogeai les autorités en la matière. La réponse fut : « Parce que Lacan est l’héritier de Freud et que Freud a voulu que la psychanalyse soit une science. » « Et pourquoi Freud voulait-il que la psychanalyse soit une science ? » « Parce qu’il était scientiste », me répondit-on sur l’air du : « Nobody is perfect . » Car aujourd’hui, être qualifié de scientiste n’a rien de glorieux : un scientiste est une sorte d’attardé, pour ne pas dire de demeuré, qui croit encore, contre toute évidence, que l’activité et la pensée humaines peuvent être expliquées en termes de processus physiques. Que Freud ait pu être scientiste apparaît donc comme une imperfection, une erreur entachant sa gloire ; et, par voie de conséquence, s’agissant de la psychanalyse, une sorte de péché originel qu’il faudrait sans cesse racheter ou sur lequel il vaudrait mieux jeter le manteau de Noé, ou encore une marque infamante, que la psychanalyse, telle Milady dans Les Trois Mousquetaires, devrait tenir soigneusement cachée, sous peine d’être condamnée par Dieu sait quel bourreau de Béthune.

Tant il est vrai qu’aujourd’hui, le scientisme est devenu objet d’opprobre, au point que le mot d’ordre de notre époque semble bien être : « Le scientisme ne passera pas », comme cet autre mot d’ordre : « Le fascisme ne passera pas », que l’on scandait autrefois lors des manifestations contre … de Gaulle. Tout comme le mot « fascisme », le mot « scientisme » a fait l’objet d’une généralisation et d’une banalisation qui l’ont éloigné de son sens initial, sens initial dont on est en train de perdre la trace.
Or, s’il est devenu de bon ton de parler du « scientisme » de Freud, c’est parce que Lacan lui-même, dans la première conférence de son séminaire de l’École pratique des Hautes Études, intitulée : « La science et la vérité » a déclaré : « Nous disons, contrairement à ce qui se brode d’une prétendue rupture de Freud avec le scientisme de son temps, que c’est ce scientisme même … qui a conduit Freud, comme ses écrits nous le démontrent, à ouvrir la voie qui porte à jamais son nom. » Cette phrase, prononcée en 1965, est devenue incompréhensible au lecteur d’aujourd’hui, pour qui le scientisme est chargé de tous les péchés : comment la psychanalyse, l’un des grands accomplissements intellectuels du XXe siècle, aurait-elle pu naître d’une pensée aussi débile que le scientisme ? Impossible, sauf à invoquer le « À quelque chose, malheur est bon » de la pensée commune, variante inversée du «Nobody is perfect ». Toutefois, une chose est sûre : si Lacan parle de « scientisme », c’est en toute connaissance de cause ; il sait ce qu’il dit. Par ailleurs, il est difficile, et même impossible, d’imaginer qu’il se soit laissé aller à utiliser les mots à tort et à travers, en un sens qui ne soit pas originel — de même que l’on n’imagine pas de Gaulle (autre orfèvre en matière de choix des mots) parlant de fascisme à propos d’une autre situation que celle créée en Italie par l’arrivée au pouvoir de Mussolini. Je me voyais donc contrainte, dans la recherche d’une réponse satisfaisante à ma question de départ, d’explorer la signification du mot « scientiste » dans toute son épaisseur historique.
Pour connaître le sens d’un mot, rien ne vaut la consultation des dictionnaires ; ils sont faits pour cela. Le « Petit Robert » va à l’essentiel : « Scientisme : attitude philosophique consistant à considérer que la connaissance ne peut être atteinte que par la science. » Et de citer une phrase (tronquée) de Jean Rostand, datée de 1911 : « Nous qu’on appelle scientistes … ce n’est pas parce que nous laissons l’homme dans la nature que nous avons pour lui moins de respect. » Trois mots accrochent l’intérêt, surtout si l’on garde en mémoire la signification actuelle du mot « scientisme » ; ce sont les mots « philosophique », « homme » et « nature ». Un dictionnaire sérieux comme le Robert ne peut parler d’attitude philosophique sans que puisse être fait référence à une doctrine philosophique. Laquelle ? Par ailleurs, l’usage actuel globalisant du mot « scientisme » ne laisse pas supposer que sa connotation dépréciative puisse être liée à la question bien particulière de savoir s’il faut, ou non, « laisser l’homme dans la nature ».

Cherchant à en savoir plus sur cette éventuelle doctrine philosophique, je me tourne vers le Vocabulaire technique et critique de la philosophie de Lalande, plus exactement vers sa quatorzième édition (1983), la seule dont je dispose. Il apparaît alors que la question de savoir si le mot a ou n’a pas une connotation péjorative est en soi objet de discussion et que c’est finalement dans cette controverse que réside le caractère « philosophique » du terme : « Scientisme (et scientiste) : néologismes employés (tout d’abord en un sens péjoratif) pour désigner, soit 1) l’idée que la science fait connaître les choses comme elles sont, résout tous les problèmes réels et suffit à satisfaire tous les besoins légitimes de l’intelligence humaine ; soit 2) (moins radicalement) l’idée que l’esprit et les méthodes scientifiques doivent être étendus à tous les domaines de la vie intellectuelle et morale sans exception. » Mais, ajoutent immédiatement les rédacteurs, qui visiblement ne sont pas tous d’accord sur le caractère péjoratif du terme (comme l’attestent les suggestions ajoutées en notes de bas de page par d’autres membres de la Société française de philosophie), le mot a pu être revendiqué comme positif par « ceux qui accordent le plus d’autorité à la science ». Et de citer longuement, comme principal représentant de cette catégorie, un auteur aujourd’hui largement oublié, mais qui connut au tournant du siècle une célébrité que l’on a du mal à imaginer aujourd’hui. Il s’agit de Félix Le Dantec, titulaire de la première chaire de « biologie générale » de la Sorbonne, dont Lalande cite la phrase suivante : « [La science] ne garde aucune trace de son origine humaine ; elle a… une valeur absolue. Il n’y a même que la science qui ait cette valeur, et c’est pourquoi je me proclame scientiste. » À bien réfléchir, les deux définitions du scientisme (l’une correspondant au sens péjoratif et l’autre au sens positif) n’ont rien à voir l’une avec l’autre : comment passe-t-on du fait que la science est supposée « absolue » (« impersonnelle », dit aussi Le Dantec ; elle exclut toute forme de relativisme) à l’idée qu’elle peut résoudre tous les problèmes humains sans exception ? Le lien logique n’a rien d’évident. Je voudrais suggérer que cet amalgame trouve son explication dans l’histoire politique de la France à la fin du XIXe siècle – et qu’en ce sens, il n’a rien d’universel.

Que Le Dantec soit un scientifique reconnu et titré, un « savant », a son importance. Il parle au nom de la science — ou plutôt de la Science —, se décrivant comme un « scientifique de race » (sic), soumis dès son plus jeune âge à l’« esclavage scientifique ». Il affecte de ne rien comprendre à la métaphysique (c’est même parce qu’il n’y comprend rien qu’il est contre, comme l’indique le titre du livre cité plus haut) ; ses deux têtes de turc sont Bergson et William James. En revanche, il admire Renan. Et pour cause ; car c’est chez Renan, et plus particulièrement dans L’Avenir de la science, que Le Dantec a trouvé la description d’un « âge de la science » (encore dans les limbes chez Renan), « un âge qui coïncidera nécessairement avec l’âge religieux, dans la mesure où, accédant à un état plus parfait, la science sera l’intelligence tout entière de la nature humaine et apportera à ce titre : une réponse définitive au problème dont les religions avaient imposé la réponse. » Et Le Dantec de transformer ce rêve en credo : « Je crois à l’avenir de la science, et la science seule résoudra toutes les questions qui ont un sens ; je crois qu’elle pénétrera jusqu’aux arcanes de notre vie sentimentale et qu’elle m’expliquera même l’origine et la structure du mysticisme héréditaire antiscientifique qui cohabite chez moi avec le scientisme le plus absolu. » Le Dantec apparaît donc comme le porte-parole et l’héritier de Renan, un porte-parole qui s’autorise de sa qualité de savant pour affirmer, passant du futur au présent : « La science, créée par l’homme, peut étudier l’homme tout entier. » [On verra, au paragraphe suivant, qu’une telle affirmation n’est possible qu’après 1871, date de publication de The Descent of Man de Darwin ; rappelons que le livre de Renan a été écrit en 1848]. Sans entrer dans les détails, on peut dire que, de même que Renan a joué un rôle essentiel — par le relais de son grand ami, Berthelot, le chimiste, mais aussi ministre de l’Instruction publique (en 1886), — dans les débats qui ont présidé à la naissance de l’école laïque, gratuite et obligatoire, de même, Le Dantec doit sa célébrité à l’usage qui a été fait de ses prises de position lors des convulsions qui ont entouré le vote de la loi de séparation des Églises et de l’État, en 1905 et longtemps après. L’incohérence relevée plus haut entre les définitions péjorative et laudative du mot « scientisme » données par Lalande se comprend alors : la première reproduit le discours des adversaires de l’école laïque tel qu’il est entendu (« péjorativement ») par ses défenseurs ; la deuxième résulte probablement de l’intervention au sein de la Société française de philosophie de Le Dantec (ou de l’un de ses défenseurs) destinée à asseoir définitivement le statut philosophique du scientisme en le faisant figurer dans le Vocabulaire de Lalande.

Tout ceci peut paraître bien franco-français et nous éloigner de Freud et de son supposé scientisme. Mais s’agissant de Lacan, puisque aussi bien, c’est lui qui a introduit l’expression « scientisme de Freud », il n’était certainement pas inutile de rappeler cet épisode de l’histoire de la pensée hexagonale. Lacan, dont la formation philosophique en langue française n’avait rien à envier à celle des professionnels de la philosophie, savait rien de tout cela et ne pouvait qu’y penser en écrivant le mot « scientisme ». D’autant que le débat philosophique que cachent les affrontements politiques qui utilisent le scientisme comme un étendard, n’est rien de moins que celui de savoir si la science ne doit pas remplacer la philosophie. On trouve déjà des allusions en ce sens chez Renan, dans L’Avenir de la science. Ainsi : « Ce n’est pas sans quelque dessein que j’appelle du nom de science ce que d’ordinaire on appelle philosophie » ; et encore, p. 968 : « Ai-je bien fait comprendre la possibilité d’une philosophie scientifique , d’une philosophie qui ne serait plus une vaine et creuse spéculation, ne portant sur aucun objet réel ? » Quant à Le Dantec, « scientiste enthousiaste », comme il se définit, il n’hésite pas à affirmer : « Pour moi, le mot philosophie ne devrait plus avoir, au XXe siècle, d’autre définition que celle du mot science ; … il est impossible désormais d’accorder le moindre crédit aux éloquents sophistes qui construisent des systèmes incohérents sur des formules pleines d’obscurité ; en dehors de la science, on ne peut espérer construire un édifice qui ait quelque chance de durer. » Et de se laisser aller à la nostalgie : « Autrefois, les philosophes étaient les plus grands savants ; aujourd’hui la plupart des écoles philosophiques reconnaissent pour maîtres des rhéteurs habiles. … » Ces « grands savants » sont évidemment Descartes, Newton, Laplace, etc. , (autrement dit des physiciens/mathématiciens), et ces « rhéteurs habiles » ne sont autres que Bergson et W. James. Or, le plus drôle de toute cette histoire, c’est que Le Dantec ne s’est pas aperçu (en 1912) qu’un « grand savant » avait complètement révolutionné les rapports entre la science et la philosophie : Charles Darwin, qui publie en 1871 The Descent of Man, où il aborde (enfin) la difficile question de « l’origine de l’Homme » et des modalités selon lesquelles les espèces se transforment au cours de l’évolution. Désormais, les savants philosophes ne sont plus les physiciens, mais bien les biologistes. Darwin, « en « laissant l’homme dans la nature », comme dit Jean Rostand, autorise la formule préférée de Le Dantec, déjà citée : « La science, créée par l’homme, peut étudier l’homme tout entier. » Si cette révolution n’a pas échappé à Renan (voir la préface à L’Avenir de la science, écrite en 1890), le détenteur de la chaire de biologie générale à la Sorbonne en 1912 semble ne s’être aperçu de rien. Ou plutôt, comme le laisse supposer la lecture de ses ouvrages et la désinvolture avec laquelle il parle de Darwin (qu’il « a lu »), il s’imagine être l’auteur de cette révolution ; ce qui lui permet de construire une « philosophie scientifique », avant d’englober tout simplement la philosophie dans la science (la sienne, soit dit en passant, et en dépit de la supposée « impersonnalité » et du caractère « absolu » de cette dernière).

C’est cette dernière caractéristique du scientisme, la tentation de remplacer la philosophie par la science, qui semble avoir retenu l’attention des philosophes de langue anglaise, comme l’indique la consultation de l’Oxford English Dictionnary et de son Supplement (édition 1993), ou encore, de façon plus nette, du Webster. Il faut dire que la situation linguistique est tout autre qu’en France : le mot scientist est avant tout un substantif, désignant quelqu’un dont l’exercice de la science est le métier, un « homme de science » en quelque sorte ; il est plus rarement utilisé comme adjectif. Mais du fait même de l’existence de ce substantif, scientism a deux significations opérant dans des registres sensiblement différents. Scientism , selon le Webster, désigne 1) tout d’abord, de façon purement descriptive n’impliquant aucun jugement de valeur, « les méthodes et attitudes mentales, doctrine et modes d’expression caractéristiques, ou tenues pour telles, des scientists (hommes de science) » ; 2) ensuite, et ensuite seulement, « la thèse selon laquelle les méthodes des sciences de la nature peuvent être appliquées dans tous les domaines de recherche, y compris en philosophie et dans les sciences humaines ou sociales ». Cette deuxième définition est ensuite infléchie en un sens dépréciatif par l’ajout suivant : « la croyance que seule l’utilisation de ces méthodes peut être féconde dans la quête du savoir (knowledge) », où, on l’aura noté, « thèse » (thesis) a été remplacé par « croyance » (belief). Il apparaît donc qu’il en va du scientisme comme du tennis : c’est une « invention » française, qui a traversé la Manche, où elle s’est superposée à une tradition déjà existante (disons, en l’occurrence, qu’elle a été adoptée par le monde anglo-saxon, qui l’a ensuite adaptée) et qui nous revient, depuis une vingtaine d’années, sous une forme modifiée, c’est-à-dire dépouillée de son histoire, ne gardant du mot anglais que la tonalité dépréciative — faisant ainsi l’impasse sur la double signification (purement descriptive / porteuse d’un jugement de valeur) du mot en anglais moderne. Aujourd’hui, à une époque où les historiens des sciences ont l’œil rivé sur leurs voisins anglo-saxons (fort heureusement, tout vaut mieux que l’autisme), le mot est repris en en accentuant le caractère dépréciatif (pour faire plus anglo-saxon ?) scientiste est quasiment une injure.

Mais revenons à Lacan en 1965 et au « scientisme de Freud ». Tout d’abord, pour conclure de ce qui précède que sous la plume de Lacan, cette expression a probablement une connotation moins dépréciative que chez ceux qui la reprennent à leur compte aujourd’hui. Certes, le souvenir de Le Dantec, dont le ridicule n’égale que la superbe imbécile, n’a rien de valorisant. Mais Lacan, justement parce qu’il sait dans quelle pétaudière il met les pieds, prend le soin, lui, d’expliciter la nature du scientisme dont il parle ; « si l’on veut bien, écrit-il, le désigner [le scientisme] dans son allégeance aux idéaux d’un Brücke, eux-mêmes transmis du pacte où un Helmholtz et un Du Bois Reymond s’étaient voués de faire rentrer la physiologie et les fonctions de la pensée considérées comme y incluses dans les termes de la thermodynamique parvenue à son presque achèvement en leur temps ». Je ne discuterai pas ici du rôle joué par la physiologie dans l’invention de l’inconscient ; la question est déjà largement documentée.. Je note simplement que l’on dit généralement qu’il n’y a pas eu d’ «école de Helmholtz ». Certes, il n’y eut jamais d’école de médecine que l’on puisse référer à Helmholtz. Il n’empêche que l’épistémologie de Helmholtz, savant-philosophe s’il en fut, a eu une influence considérable sur tout le monde germanophone de 1890 à 1933. Dans les ouvrages concernant Freud, on résume généralement (voir Ellenberger, par exemple) le programme de Helmholtz en disant qu’il cherchait à réduire les processus psychologiques à des lois physiologiques et les processus physiologiques à des lois physiques et chimiques. C’est aller vite en besogne et permet, à condition de ne pas être trop exigeant sur l’emploi des mots, de qualifier ce programme de scientiste. Mais il faut faire le crédit à Lacan de ne pas se laisser aller à un tel relâchement de la pensée. Si Lacan parle de scientisme à propos de Helmholtz, c’est qu’il a trouvé dans la philosophie de Helmholtz, des points d’analogie avec certains des traits qui définissent (de façon complexe, on l’a vu) le scientisme, tel qu’on l’entendait en 1965.
Helmholtz se déclare « empiriste », ce qu’il explicite en posant en principe que « les sensations sont des signes destinés à notre conscience et [que]notre tâche consiste à comprendre leur signification » (Physiologische Optik). « Comprendre », chez Helmholtz, a un sens bien précis : « Toute inférence inductive repose sur la confiance que nous avons qu’un certain comportement qui, selon les observations effectuées jusqu’à présent, est régi par une loi, le sera encore dans toutes les situations qui n’ont pas encore fait l’objet d’observations. C’est faire confiance à l’idée que tout ce qui arrive est régi par une loi. Or, la possibilité d’établir des lois conditionne notre compréhension. En sorte qu’avoir confiance en la possibilité d’établir des lois, c’est aussi avoir confiance en la possibilité de comprendre les apparences de la nature. Si cette compréhension se révèle totale, s’il est possible de trouver quelque chose d’ultime et d’inaltérable comme étant la cause des changements observés, on parle de loi causale (Kausalgesetz) pour désigner ce principe régulateur de notre esprit qui n’est autre finalement que la confiance que nous avons dans la totale compréhensibilité du monde. »

On le voit, la philosophie de Helmholtz consiste à voir le monde comme entièrement compréhensible, sans exception, qui plus est, sous formes de relations causales. Peut-on parler à ce propos de scientisme ? Oui, probablement, en ce sens que Helmholtz fait l’hypothèse que rien n’échappe à la loi de causalité (hypothèse dont il a l’honnêteté de reconnaître, dans une note retrouvée dans ses papiers, qu’il s’agit d’un acte de foi. On peut aussi trouver des traces de scientisme dans le fait que Helmholtz prétende avoir « expliqué » certains des concepts de Kant, en particulier celui d’intuition : « Je pense que la principale avancée théorique de ces derniers temps a consisté à résoudre le concept [kantien ]d’intuition en processus élémentaires de la pensée … Ce sont essentiellement les recherches menées dans le domaine de la physiologie sur les perceptions sensorielles qui ont permis d’aboutir à ces processus ultimes de la connaissance. »

La différence avec Le Dantec saute aux yeux. Helmholtz n’entend pas remplacer la philosophie par la science. Bien au contraire, il maintient que les deux disciplines sont complémentaires. Ainsi, par exemple, confrontées à un même problème, en l’occurrence « Qu’y a-t-il de vrai dans notre intuition ? », la philosophie et la science l’abordent sous deux angles différents ; la philosophie, sous l’angle mental, et elle cherche alors à isoler dans notre connaissance et nos représentations ce qui a pour origine le monde matériel, pour ne retenir que ce qui relève du fonctionnement mental proprement dit ; la science, sous l’angle opposé, puisqu’à l’inverse, elle cherche à isoler ce qui est définition, représentation symbolique ou hypothèse pour ne retenir que ce qui relève du monde de la réalité (Wirklichkeit) dont elle cherche à établir les lois. Elles effectuent donc toutes les deux le même tri, conclut Helmholtz, mais l’une garde ce que l’autre délaisse. On ne peut mieux dire 1) que la relation entre science et philosophie est une relation de complémentarité, et non de rivalité ; 2) que les deux disciplines, une fois la séparation effectuée, interviennent avec leurs moyens propres. Impossible également de ne pas noter que l’entreprise de Freud a consisté à comprendre ce que la science réduite à son expression la plus sèche ne cherchait même pas à comprendre (toutes les formes dite non rationnelles de la pensée, dont on se contentait de dire qu’elles étaient « sans raison »). Impossible, non plus, de ne pas rapprocher ce qu’écrit Helmholtz de ce qu’écrit Freud, quand il explique qu’après s’être astreint à adopter le point de vue de la science, il peut, enfin, aborder la question qui le préoccupe sous l’angle de la philosophie. Impossible enfin, de ne pas se souvenir que si Lacan évoque le « scientisme de Freud », c’est pour affirmer que sans lui, Freud ne serait jamais parvenu à fonder la psychanalyse : « Nous disons que cette voie ne s’est jamais détachée des idéaux de ce scientisme, puisqu’on l’appelle ainsi, et que la marque qu’elle en porte n’est pas contingente, mais lui reste essentielle ».

Ai-je résolu la question que je me pose depuis trente ans ? À vrai dire, non ; mais il me semble quand même que d’avoir dégagé le mot « scientisme » de sa gangue dépréciative, produit d’un certain laisser-aller dans l’usage des mots, laisser-aller lui-même inévitable à partir du moment où les mots voyagent d’un continent à l’autre à travers les époques (ce dont on ne peut que se réjouir), m’a fait avancer. Reste à résoudre deux problèmes d’importances inégales : le premier est de comprendre pourquoi Lacan parle de la thermodynamique (et pas, plus simplement, du principe de conservation de l’énergie, dont Helmholtz est quand même l’auteur) ; le deuxième, peut se formuler ainsi : quel est le statut de la science, c’est-à-dire de la compréhension telle que la conçoit Helmholtz, au regard de la catégorie de vérité ? Une chose est sûre : ce n’est pas en cherchant des critères de scientificité (je pense à Popper, évidemment) qu’on y parviendra, mais plus sûrement, en revenant à l’interrogation du Théètète : « Qu’est-ce que la science ? » « Science et vérité », on y revient toujours.



Renan L’avenir de la science
p. 719 : « C’est ainsi qu’après avoir aperçu la première les vérités de ce que l’on appelle maintenant le darwinisme la France a été la dernière à s’y rallier.
Ma religion c’est toujours le progrès de la raison, c’est-à-dire de la science.

P .779 : C’est vous qui êtes les sceptiques et nous qui sommes les croyants… Nous (ceux de son camp, contre la religion) croyons à tout ce qui est vrai.

p. 800 de connaître.
p. 801 et 2 . La science n’a guère fait jusqu’ici que détruire. Appliqu ée à lanature, elle en a détruit le charme et le mystère, en montrant des forces mathématiques là où l’imagination populaire voyait vie, expression morale et liberté….Reconnaissons d’abord que si l’en est ainsi, c’est là un mal incurable, incurable… S’il y a quelque chose de fatal au monde, c’est la science.
p. 803 Burke : « si notre ignorance des choses de la nature était la cause principale de l’admiration qu’elles nous inspirent, si cette ignorance devenait pour nous la source du sentiment du sublime ».

Chez Renan, science est synonyme d’érudition (voir le passage sur la philologie). Science de la nature et science de l’humanité. A comparer à Natur et Geist wissenschaft ; Anglais : science, scientist, scientism. En Français science, savant, scientism. En Allemand : Wissenshaft, Gelehrte (r ) , Forscher, Wissenschaftsglaubigkeit.

p. 1084 Nous croyons à la vérité, bien que nous ne croyions pas posséder la vérité absolue.

 






 

retour en haut de page