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Le
scientisme, Lacan, Freud et Le Dantec
Françoise
Balibar
Tout est parti de la réactivation – à la suite d’un
travail qui m’avait amenée à relire certains textes
de Lacan-- d’une interrogation qui ne me lâche pas depuis
le milieu des années 60 : pourquoi Lacan tient-il absolument à
ce que la psychanalyse soit une science ? À l’époque,
le milieu des années 60, je n’osais pas trop formuler ma
question, tant il semblait évident, autour de moi, que la science
(la physique en particulier) était le modèle que devait
chercher à imiter toute pensée qui se voulait efficace et
rationnelle. La science était censée entretenir un rapport
privilégié à la vérité. Ce qui valait
pour la psychanalyse valait d’ailleurs aussi pour le marxisme, et
personne ne trouvait à redire à la phrase (aujourd’hui
incompréhensible) de Lénine : « La théorie
de Marx est toute-puissante parce qu’elle est vraie » —
sous-entendu : elle est vraie parce qu’elle est (de façon
auto-proclamée d’ailleurs) scientifique.1 Physicienne moi-même,
je ne voyais pas ce que la physique pouvait avoir de si remarquable :
j’étais en train de bricoler une thèse où j’appliquais
(au sens le plus prosaïque du terme) la théorie des distributions
de Schwarz à la description d’un certain phénomène
physique ; ça faisait chic, mais je n’étais pas sûre
d’en « avoir le droit » (aujourd’hui encore, je
me demande si tout ce trjourd’hui encore, je
me demande si tout ce travail n’était pas de la poudre aux
yeux, une imposture, une atteinte à la vérité scientifique).
Il m’était donc très difficile d’imaginer que
des esprits supérieurs (en l’occurrence Lacan, puisque c’est
de lui qu’il s’agit) puissent considérer la physique
(la science) comme ayant intrinsèquement partie liée avec
la vérité ; il devait s’agir d’une autre science
que celle que je pratiquais, peut-être celle produite par les vrais
savants, les grands hommes : Einstein, Newton, Maxwell …
Réfléchissant, plus de trente ans après, à
la question de savoir pourquoi Lacan tenait tant à ce que la psychanalyse
soit une science, j’interrogeai les autorités en la matière.
La réponse fut : « Parce que Lacan est l’héritier
de Freud et que Freud a voulu que la psychanalyse soit une science. »
« Et pourquoi Freud voulait-il que la psychanalyse soit une science
? » « Parce qu’il était scientiste », me
répondit-on sur l’air du : « Nobody is perfect . »
Car aujourd’hui, être qualifié de scientiste n’a
rien de glorieux : un scientiste est une sorte d’attardé,
pour ne pas dire de demeuré, qui croit encore, contre toute évidence,
que l’activité et la pensée humaines peuvent être
expliquées en termes de processus physiques. Que Freud ait pu être
scientiste apparaît donc comme une imperfection, une erreur entachant
sa gloire ; et, par voie de conséquence, s’agissant de la
psychanalyse, une sorte de péché originel qu’il faudrait
sans cesse racheter ou sur lequel il vaudrait mieux jeter le manteau de
Noé, ou encore une marque infamante, que la psychanalyse, telle
Milady dans Les Trois Mousquetaires, devrait tenir soigneusement cachée,
sous peine d’être condamnée par Dieu sait quel bourreau
de Béthune.
Tant il est vrai qu’aujourd’hui, le scientisme est devenu
objet d’opprobre, au point que le mot d’ordre de notre époque
semble bien être : « Le scientisme ne passera pas »,
comme cet autre mot d’ordre : « Le fascisme ne passera pas
», que l’on scandait autrefois lors des manifestations contre
… de Gaulle. Tout comme le mot « fascisme », le mot
« scientisme » a fait l’objet d’une généralisation
et d’une banalisation qui l’ont éloigné de son
sens initial, sens initial dont on est en train de perdre la trace.
Or, s’il est devenu de bon ton de parler du « scientisme »
de Freud, c’est parce que Lacan lui-même, dans la première
conférence de son séminaire de l’École pratique
des Hautes Études, intitulée : « La science et la
vérité » a déclaré : « Nous disons,
contrairement à ce qui se brode d’une prétendue rupture
de Freud avec le scientisme de son temps, que c’est ce scientisme
même … qui a conduit Freud, comme ses écrits nous le
démontrent, à ouvrir la voie qui porte à jamais son
nom. » Cette phrase, prononcée en 1965, est devenue incompréhensible
au lecteur d’aujourd’hui, pour qui le scientisme est chargé
de tous les péchés : comment la psychanalyse, l’un
des grands accomplissements intellectuels du XXe siècle, aurait-elle
pu naître d’une pensée aussi débile que le scientisme
? Impossible, sauf à invoquer le « À quelque chose,
malheur est bon » de la pensée commune, variante inversée
du «Nobody is perfect ». Toutefois, une chose est sûre
: si Lacan parle de « scientisme », c’est en toute connaissance
de cause ; il sait ce qu’il dit. Par ailleurs, il est difficile,
et même impossible, d’imaginer qu’il se soit laissé
aller à utiliser les mots à tort et à travers, en
un sens qui ne soit pas originel — de même que l’on
n’imagine pas de Gaulle (autre orfèvre en matière
de choix des mots) parlant de fascisme à propos d’une autre
situation que celle créée en Italie par l’arrivée
au pouvoir de Mussolini. Je me voyais donc contrainte, dans la recherche
d’une réponse satisfaisante à ma question de départ,
d’explorer la signification du mot « scientiste » dans
toute son épaisseur historique.
Pour connaître le sens d’un mot, rien ne vaut la consultation
des dictionnaires ; ils sont faits pour cela. Le « Petit Robert
» va à l’essentiel : « Scientisme : attitude
philosophique consistant à considérer que la connaissance
ne peut être atteinte que par la science. » Et de citer une
phrase (tronquée) de Jean Rostand, datée de 1911 : «
Nous qu’on appelle scientistes … ce n’est pas parce
que nous laissons l’homme dans la nature que nous avons pour lui
moins de respect. » Trois mots accrochent l’intérêt,
surtout si l’on garde en mémoire la signification actuelle
du mot « scientisme » ; ce sont les mots « philosophique
», « homme » et « nature ». Un dictionnaire
sérieux comme le Robert ne peut parler d’attitude philosophique
sans que puisse être fait référence à une doctrine
philosophique. Laquelle ? Par ailleurs, l’usage actuel globalisant
du mot « scientisme » ne laisse pas supposer que sa connotation
dépréciative puisse être liée à la question
bien particulière de savoir s’il faut, ou non, « laisser
l’homme dans la nature ».
Cherchant à en savoir plus sur cette éventuelle doctrine
philosophique, je me tourne vers le Vocabulaire technique et critique
de la philosophie de Lalande, plus exactement vers sa quatorzième
édition (1983), la seule dont je dispose. Il apparaît alors
que la question de savoir si le mot a ou n’a pas une connotation
péjorative est en soi objet de discussion et que c’est finalement
dans cette controverse que réside le caractère « philosophique
» du terme : « Scientisme (et scientiste) : néologismes
employés (tout d’abord en un sens péjoratif) pour
désigner, soit 1) l’idée que la science fait connaître
les choses comme elles sont, résout tous les problèmes réels
et suffit à satisfaire tous les besoins légitimes de l’intelligence
humaine ; soit 2) (moins radicalement) l’idée que l’esprit
et les méthodes scientifiques doivent être étendus
à tous les domaines de la vie intellectuelle et morale sans exception.
» Mais, ajoutent immédiatement les rédacteurs, qui
visiblement ne sont pas tous d’accord sur le caractère péjoratif
du terme (comme l’attestent les suggestions ajoutées en notes
de bas de page par d’autres membres de la Société
française de philosophie), le mot a pu être revendiqué
comme positif par « ceux qui accordent le plus d’autorité
à la science ». Et de citer longuement, comme principal représentant
de cette catégorie, un auteur aujourd’hui largement oublié,
mais qui connut au tournant du siècle une célébrité
que l’on a du mal à imaginer aujourd’hui. Il s’agit
de Félix Le Dantec, titulaire de la première chaire de «
biologie générale » de la Sorbonne, dont Lalande cite
la phrase suivante : « [La science] ne garde aucune trace de son
origine humaine ; elle a… une valeur absolue. Il n’y a même
que la science qui ait cette valeur, et c’est pourquoi je me proclame
scientiste. » À bien réfléchir, les deux définitions
du scientisme (l’une correspondant au sens péjoratif et l’autre
au sens positif) n’ont rien à voir l’une avec l’autre
: comment passe-t-on du fait que la science est supposée «
absolue » (« impersonnelle », dit aussi Le Dantec ;
elle exclut toute forme de relativisme) à l’idée qu’elle
peut résoudre tous les problèmes humains sans exception
? Le lien logique n’a rien d’évident. Je voudrais suggérer
que cet amalgame trouve son explication dans l’histoire politique
de la France à la fin du XIXe siècle – et qu’en
ce sens, il n’a rien d’universel.
Que Le Dantec soit un scientifique reconnu et titré, un «
savant », a son importance. Il parle au nom de la science —
ou plutôt de la Science —, se décrivant comme un «
scientifique de race » (sic), soumis dès son plus jeune âge
à l’« esclavage scientifique ». Il affecte de
ne rien comprendre à la métaphysique (c’est même
parce qu’il n’y comprend rien qu’il est contre, comme
l’indique le titre du livre cité plus haut) ; ses deux têtes
de turc sont Bergson et William James. En revanche, il admire Renan. Et
pour cause ; car c’est chez Renan, et plus particulièrement
dans L’Avenir de la science, que Le Dantec a trouvé la description
d’un « âge de la science » (encore dans les limbes
chez Renan), « un âge qui coïncidera nécessairement
avec l’âge religieux, dans la mesure où, accédant
à un état plus parfait, la science sera l’intelligence
tout entière de la nature humaine et apportera à ce titre
: une réponse définitive au problème dont les religions
avaient imposé la réponse. » Et Le Dantec de transformer
ce rêve en credo : « Je crois à l’avenir de la
science, et la science seule résoudra toutes les questions qui
ont un sens ; je crois qu’elle pénétrera jusqu’aux
arcanes de notre vie sentimentale et qu’elle m’expliquera
même l’origine et la structure du mysticisme héréditaire
antiscientifique qui cohabite chez moi avec le scientisme le plus absolu.
» Le Dantec apparaît donc comme le porte-parole et l’héritier
de Renan, un porte-parole qui s’autorise de sa qualité de
savant pour affirmer, passant du futur au présent : « La
science, créée par l’homme, peut étudier l’homme
tout entier. » [On verra, au paragraphe suivant, qu’une telle
affirmation n’est possible qu’après 1871, date de publication
de The Descent of Man de Darwin ; rappelons que le livre de Renan a été
écrit en 1848]. Sans entrer dans les détails, on peut dire
que, de même que Renan a joué un rôle essentiel —
par le relais de son grand ami, Berthelot, le chimiste, mais aussi ministre
de l’Instruction publique (en 1886), — dans les débats
qui ont présidé à la naissance de l’école
laïque, gratuite et obligatoire, de même, Le Dantec doit sa
célébrité à l’usage qui a été
fait de ses prises de position lors des convulsions qui ont entouré
le vote de la loi de séparation des Églises et de l’État,
en 1905 et longtemps après. L’incohérence relevée
plus haut entre les définitions péjorative et laudative
du mot « scientisme » données par Lalande se comprend
alors : la première reproduit le discours des adversaires de l’école
laïque tel qu’il est entendu (« péjorativement
») par ses défenseurs ; la deuxième résulte
probablement de l’intervention au sein de la Société
française de philosophie de Le Dantec (ou de l’un de ses
défenseurs) destinée à asseoir définitivement
le statut philosophique du scientisme en le faisant figurer dans le Vocabulaire
de Lalande.
Tout ceci peut paraître bien franco-français et nous éloigner
de Freud et de son supposé scientisme. Mais s’agissant de
Lacan, puisque aussi bien, c’est lui qui a introduit l’expression
« scientisme de Freud », il n’était certainement
pas inutile de rappeler cet épisode de l’histoire de la pensée
hexagonale. Lacan, dont la formation philosophique en langue française
n’avait rien à envier à celle des professionnels de
la philosophie, savait rien de tout cela et ne pouvait qu’y penser
en écrivant le mot « scientisme ». D’autant que
le débat philosophique que cachent les affrontements politiques
qui utilisent le scientisme comme un étendard, n’est rien
de moins que celui de savoir si la science ne doit pas remplacer la philosophie.
On trouve déjà des allusions en ce sens chez Renan, dans
L’Avenir de la science. Ainsi : « Ce n’est pas sans
quelque dessein que j’appelle du nom de science ce que d’ordinaire
on appelle philosophie » ; et encore, p. 968 : « Ai-je bien
fait comprendre la possibilité d’une philosophie scientifique
, d’une philosophie qui ne serait plus une vaine et creuse spéculation,
ne portant sur aucun objet réel ? » Quant à Le Dantec,
« scientiste enthousiaste », comme il se définit, il
n’hésite pas à affirmer : « Pour moi, le mot
philosophie ne devrait plus avoir, au XXe siècle, d’autre
définition que celle du mot science ; … il est impossible
désormais d’accorder le moindre crédit aux éloquents
sophistes qui construisent des systèmes incohérents sur
des formules pleines d’obscurité ; en dehors de la science,
on ne peut espérer construire un édifice qui ait quelque
chance de durer. » Et de se laisser aller à la nostalgie
: « Autrefois, les philosophes étaient les plus grands savants
; aujourd’hui la plupart des écoles philosophiques reconnaissent
pour maîtres des rhéteurs habiles. … » Ces «
grands savants » sont évidemment Descartes, Newton, Laplace,
etc. , (autrement dit des physiciens/mathématiciens), et ces «
rhéteurs habiles » ne sont autres que Bergson et W. James.
Or, le plus drôle de toute cette histoire, c’est que Le Dantec
ne s’est pas aperçu (en 1912) qu’un « grand savant
» avait complètement révolutionné les rapports
entre la science et la philosophie : Charles Darwin, qui publie en 1871
The Descent of Man, où il aborde (enfin) la difficile question
de « l’origine de l’Homme » et des modalités
selon lesquelles les espèces se transforment au cours de l’évolution.
Désormais, les savants philosophes ne sont plus les physiciens,
mais bien les biologistes. Darwin, « en « laissant l’homme
dans la nature », comme dit Jean Rostand, autorise la formule préférée
de Le Dantec, déjà citée : « La science, créée
par l’homme, peut étudier l’homme tout entier. »
Si cette révolution n’a pas échappé à
Renan (voir la préface à L’Avenir de la science, écrite
en 1890), le détenteur de la chaire de biologie générale
à la Sorbonne en 1912 semble ne s’être aperçu
de rien. Ou plutôt, comme le laisse supposer la lecture de ses ouvrages
et la désinvolture avec laquelle il parle de Darwin (qu’il
« a lu »), il s’imagine être l’auteur de
cette révolution ; ce qui lui permet de construire une «
philosophie scientifique », avant d’englober tout simplement
la philosophie dans la science (la sienne, soit dit en passant, et en
dépit de la supposée « impersonnalité »
et du caractère « absolu » de cette dernière).
C’est cette dernière caractéristique du scientisme,
la tentation de remplacer la philosophie par la science, qui semble avoir
retenu l’attention des philosophes de langue anglaise, comme l’indique
la consultation de l’Oxford English Dictionnary et de son Supplement
(édition 1993), ou encore, de façon plus nette, du Webster.
Il faut dire que la situation linguistique est tout autre qu’en
France : le mot scientist est avant tout un substantif, désignant
quelqu’un dont l’exercice de la science est le métier,
un « homme de science » en quelque sorte ; il est plus rarement
utilisé comme adjectif. Mais du fait même de l’existence
de ce substantif, scientism a deux significations opérant dans
des registres sensiblement différents. Scientism , selon le Webster,
désigne 1) tout d’abord, de façon purement descriptive
n’impliquant aucun jugement de valeur, « les méthodes
et attitudes mentales, doctrine et modes d’expression caractéristiques,
ou tenues pour telles, des scientists (hommes de science) » ; 2)
ensuite, et ensuite seulement, « la thèse selon laquelle
les méthodes des sciences de la nature peuvent être appliquées
dans tous les domaines de recherche, y compris en philosophie et dans
les sciences humaines ou sociales ». Cette deuxième définition
est ensuite infléchie en un sens dépréciatif par
l’ajout suivant : « la croyance que seule l’utilisation
de ces méthodes peut être féconde dans la quête
du savoir (knowledge) », où, on l’aura noté,
« thèse » (thesis) a été remplacé
par « croyance » (belief). Il apparaît donc qu’il
en va du scientisme comme du tennis : c’est une « invention
» française, qui a traversé la Manche, où elle
s’est superposée à une tradition déjà
existante (disons, en l’occurrence, qu’elle a été
adoptée par le monde anglo-saxon, qui l’a ensuite adaptée)
et qui nous revient, depuis une vingtaine d’années, sous
une forme modifiée, c’est-à-dire dépouillée
de son histoire, ne gardant du mot anglais que la tonalité dépréciative
— faisant ainsi l’impasse sur la double signification (purement
descriptive / porteuse d’un jugement de valeur) du mot en anglais
moderne. Aujourd’hui, à une époque où les historiens
des sciences ont l’œil rivé sur leurs voisins anglo-saxons
(fort heureusement, tout vaut mieux que l’autisme), le mot est repris
en en accentuant le caractère dépréciatif (pour faire
plus anglo-saxon ?) scientiste est quasiment une injure.
Mais revenons à Lacan en 1965 et au « scientisme de Freud
». Tout d’abord, pour conclure de ce qui précède
que sous la plume de Lacan, cette expression a probablement une connotation
moins dépréciative que chez ceux qui la reprennent à
leur compte aujourd’hui. Certes, le souvenir de Le Dantec, dont
le ridicule n’égale que la superbe imbécile, n’a
rien de valorisant. Mais Lacan, justement parce qu’il sait dans
quelle pétaudière il met les pieds, prend le soin, lui,
d’expliciter la nature du scientisme dont il parle ; « si
l’on veut bien, écrit-il, le désigner [le scientisme]
dans son allégeance aux idéaux d’un Brücke, eux-mêmes
transmis du pacte où un Helmholtz et un Du Bois Reymond s’étaient
voués de faire rentrer la physiologie et les fonctions de la pensée
considérées comme y incluses dans les termes de la thermodynamique
parvenue à son presque achèvement en leur temps ».
Je ne discuterai pas ici du rôle joué par la physiologie
dans l’invention de l’inconscient ; la question est déjà
largement documentée.. Je note simplement que l’on dit généralement
qu’il n’y a pas eu d’ «école de Helmholtz
». Certes, il n’y eut jamais d’école de médecine
que l’on puisse référer à Helmholtz. Il n’empêche
que l’épistémologie de Helmholtz, savant-philosophe
s’il en fut, a eu une influence considérable sur tout le
monde germanophone de 1890 à 1933. Dans les ouvrages concernant
Freud, on résume généralement (voir Ellenberger,
par exemple) le programme de Helmholtz en disant qu’il cherchait
à réduire les processus psychologiques à des lois
physiologiques et les processus physiologiques à des lois physiques
et chimiques. C’est aller vite en besogne et permet, à condition
de ne pas être trop exigeant sur l’emploi des mots, de qualifier
ce programme de scientiste. Mais il faut faire le crédit à
Lacan de ne pas se laisser aller à un tel relâchement de
la pensée. Si Lacan parle de scientisme à propos de Helmholtz,
c’est qu’il a trouvé dans la philosophie de Helmholtz,
des points d’analogie avec certains des traits qui définissent
(de façon complexe, on l’a vu) le scientisme, tel qu’on
l’entendait en 1965.
Helmholtz se déclare « empiriste », ce qu’il
explicite en posant en principe que « les sensations sont des signes
destinés à notre conscience et [que]notre tâche consiste
à comprendre leur signification » (Physiologische Optik).
« Comprendre », chez Helmholtz, a un sens bien précis
: « Toute inférence inductive repose sur la confiance que
nous avons qu’un certain comportement qui, selon les observations
effectuées jusqu’à présent, est régi
par une loi, le sera encore dans toutes les situations qui n’ont
pas encore fait l’objet d’observations. C’est faire
confiance à l’idée que tout ce qui arrive est régi
par une loi. Or, la possibilité d’établir des lois
conditionne notre compréhension. En sorte qu’avoir confiance
en la possibilité d’établir des lois, c’est
aussi avoir confiance en la possibilité de comprendre les apparences
de la nature. Si cette compréhension se révèle totale,
s’il est possible de trouver quelque chose d’ultime et d’inaltérable
comme étant la cause des changements observés, on parle
de loi causale (Kausalgesetz) pour désigner ce principe régulateur
de notre esprit qui n’est autre finalement que la confiance que
nous avons dans la totale compréhensibilité du monde. »
On le voit, la philosophie de Helmholtz consiste à voir le monde
comme entièrement compréhensible, sans exception, qui plus
est, sous formes de relations causales. Peut-on parler à ce propos
de scientisme ? Oui, probablement, en ce sens que Helmholtz fait l’hypothèse
que rien n’échappe à la loi de causalité (hypothèse
dont il a l’honnêteté de reconnaître, dans une
note retrouvée dans ses papiers, qu’il s’agit d’un
acte de foi. On peut aussi trouver des traces de scientisme dans le fait
que Helmholtz prétende avoir « expliqué » certains
des concepts de Kant, en particulier celui d’intuition : «
Je pense que la principale avancée théorique de ces derniers
temps a consisté à résoudre le concept [kantien ]d’intuition
en processus élémentaires de la pensée … Ce
sont essentiellement les recherches menées dans le domaine de la
physiologie sur les perceptions sensorielles qui ont permis d’aboutir
à ces processus ultimes de la connaissance. »
La différence avec Le Dantec saute aux yeux. Helmholtz n’entend
pas remplacer la philosophie par la science. Bien au contraire, il maintient
que les deux disciplines sont complémentaires. Ainsi, par exemple,
confrontées à un même problème, en l’occurrence
« Qu’y a-t-il de vrai dans notre intuition ? », la philosophie
et la science l’abordent sous deux angles différents ; la
philosophie, sous l’angle mental, et elle cherche alors à
isoler dans notre connaissance et nos représentations ce qui a
pour origine le monde matériel, pour ne retenir que ce qui relève
du fonctionnement mental proprement dit ; la science, sous l’angle
opposé, puisqu’à l’inverse, elle cherche à
isoler ce qui est définition, représentation symbolique
ou hypothèse pour ne retenir que ce qui relève du monde
de la réalité (Wirklichkeit) dont elle cherche à
établir les lois. Elles effectuent donc toutes les deux le même
tri, conclut Helmholtz, mais l’une garde ce que l’autre délaisse.
On ne peut mieux dire 1) que la relation entre science et philosophie
est une relation de complémentarité, et non de rivalité
; 2) que les deux disciplines, une fois la séparation effectuée,
interviennent avec leurs moyens propres. Impossible également de
ne pas noter que l’entreprise de Freud a consisté à
comprendre ce que la science réduite à son expression la
plus sèche ne cherchait même pas à comprendre (toutes
les formes dite non rationnelles de la pensée, dont on se contentait
de dire qu’elles étaient « sans raison »). Impossible,
non plus, de ne pas rapprocher ce qu’écrit Helmholtz de ce
qu’écrit Freud, quand il explique qu’après s’être
astreint à adopter le point de vue de la science, il peut, enfin,
aborder la question qui le préoccupe sous l’angle de la philosophie.
Impossible enfin, de ne pas se souvenir que si Lacan évoque le
« scientisme de Freud », c’est pour affirmer que sans
lui, Freud ne serait jamais parvenu à fonder la psychanalyse :
« Nous disons que cette voie ne s’est jamais détachée
des idéaux de ce scientisme, puisqu’on l’appelle ainsi,
et que la marque qu’elle en porte n’est pas contingente, mais
lui reste essentielle ».
Ai-je résolu la question que je me pose depuis trente ans ? À
vrai dire, non ; mais il me semble quand même que d’avoir
dégagé le mot « scientisme » de sa gangue dépréciative,
produit d’un certain laisser-aller dans l’usage des mots,
laisser-aller lui-même inévitable à partir du moment
où les mots voyagent d’un continent à l’autre
à travers les époques (ce dont on ne peut que se réjouir),
m’a fait avancer. Reste à résoudre deux problèmes
d’importances inégales : le premier est de comprendre pourquoi
Lacan parle de la thermodynamique (et pas, plus simplement, du principe
de conservation de l’énergie, dont Helmholtz est quand même
l’auteur) ; le deuxième, peut se formuler ainsi : quel est
le statut de la science, c’est-à-dire de la compréhension
telle que la conçoit Helmholtz, au regard de la catégorie
de vérité ? Une chose est sûre : ce n’est pas
en cherchant des critères de scientificité (je pense à
Popper, évidemment) qu’on y parviendra, mais plus sûrement,
en revenant à l’interrogation du Théètète
: « Qu’est-ce que la science ? » « Science et
vérité », on y revient toujours.
Renan L’avenir de la science
p. 719 : « C’est ainsi qu’après avoir aperçu
la première les vérités de ce que l’on appelle
maintenant le darwinisme la France a été la dernière
à s’y rallier.
Ma religion c’est toujours le progrès de la raison, c’est-à-dire
de la science.
P
.779 : C’est vous qui êtes les sceptiques et nous qui sommes
les croyants… Nous (ceux de son camp, contre la religion) croyons
à tout ce qui est vrai.
p.
800 de connaître.
p. 801 et 2 . La science n’a guère fait jusqu’ici que
détruire. Appliqu ée à lanature, elle en a détruit
le charme et le mystère, en montrant des forces mathématiques
là où l’imagination populaire voyait vie, expression
morale et liberté….Reconnaissons d’abord que si l’en
est ainsi, c’est là un mal incurable, incurable… S’il
y a quelque chose de fatal au monde, c’est la science.
p. 803 Burke : « si notre ignorance des choses de la nature était
la cause principale de l’admiration qu’elles nous inspirent,
si cette ignorance devenait pour nous la source du sentiment du sublime
».
Chez
Renan, science est synonyme d’érudition (voir le passage
sur la philologie). Science de la nature et science de l’humanité.
A comparer à Natur et Geist wissenschaft ; Anglais : science, scientist,
scientism. En Français science, savant, scientism. En Allemand
: Wissenshaft, Gelehrte (r ) , Forscher, Wissenschaftsglaubigkeit.
p.
1084 Nous croyons à la vérité, bien que nous ne croyions
pas posséder la vérité absolue.
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