L’Irak et la Physical Review
Entretien
avec Daniel Amit
— Vous avez récemment pris, en mars 2003, dans le cadre de
votre activité scientifique, une décision politique qui
a fait quelque bruit dans les milieux de la physique. Pouvez-vous nous
en parler ?
— Daniel Amit : J’ai décidé de ne plus accepter
de jouer le rôle de referee, c’est-à-dire d’expert
chargé d’évaluer les articles soumis à publication,
pour les journaux scientifiques liés aux institutions états-uniennes
officielles — en particulier la Physical Review, publiée
par l’American Physical Society, et qui est sans doute la plus importante
revue de physique.
Si j’ai franchi ce pas, c’est que le déclenchement
de la guerre en Irak a anéanti tout espoir que cette agression
pure et simple pouvait être évitée. J’ai eu
le sentiment que les valeurs fondamentales d’une culture éclairée
étaient mises en pièces, dans un monde où pourtant
ces valeurs sont toujours plus nécessaires. L’un des problèmes-clés
de la société globale moderne est que la puissance qui s’autoproclame
championne de la liberté, de la démocratie et de la modernité,
est celle qui met en danger la survie même de la civilisation. Cette
guerre montre qu’une telle destruction peut être mise en œuvre
ouvertement, sans rencontrer de forces d’opposition suffisantes.
J’ai pensé, et pense plus que jamais, que les mythes sur
lesquels s’appuie cette puissance devaient être mis à
bas, et qu’ils peuvent être dévoilés par des
actions symboliques, puisque la culture et la civilisation sont justement
affaires de symboles. Nous devons combattre, dans tous les domaines de
la culture, l’idée que la culture américaine est la
source de tout bien et de toute sagesse.
J’ai choisi le domaine de la science pour ma révolte personnelle
: 1) parce que dans ce domaine, la domination américaine est particulièrement
effective et évidente ; 2) parce que la guerre en Irak a mis en
évidence l’horrible façon dont la science participe
à l’agression, pour faire de tout ce pays un terrain de chasse
réservé à des cow-boys technologiques fous ; 3) parce
que mes collègues dans le monde scientifique doivent ouvrir les
yeux sur les implications de leurs activités pures, qui finissent,
depuis le sein même des universités, par produire des bombes
de plus en plus puissantes et destructrices, des armes biologiques, etc.
— Quel est le rapport entre votre spécialité en physique
et les technologies militaires américaines ?
— D. A. : Depuis près de vingt ans, je travaille, comme physicien
théoricien, à l’étude du cerveau. J’essaie
de résoudre certains problèmes sur le fonctionnement de
la mémoire, et sur la façon dont l’apprentissage transforme
le cerveau au niveau cellulaire.
Je veux croire que mon travail est sans liens avec la technologie que
les É.-U. (ou d’autres) utilisent sur les champs de bataille.
Mais cela n’est jamais certain. Je suis convaincu, par exemple,
que l’une des raisons pour lesquelles sont financées des
recherches comme les miennes est l’espoir qu’elles conduiront
à de nouveaux principes de fonctionnement pour les ordinateurs,
ou à des méthodes automatiques d’identification d’objets
(humains en particulier). Je me rappelle avec horreur que les É.-U.
ont utilisé des “renifleurs” électroniques pour
traquer leurs adversaires au Vietnam.
Il n’y a pas de domaines scientifiques innocents — aucun.
Le premier pas est d’en devenir conscient, alors que les chercheurs
veulent l’ignorer, comme on le voit, par exemple, au Massachusetts
Institute of Technology, mais aussi dans ma propre université,
à Jérusalem, où sont conduits des travaux sur les
explosifs. Le milieu scientifique et la société tout entière
doivent mieux comprendre ces risques et ces dangers, pour que des moyens
de contrôle adéquats puissent être développés.
— La science devrait-elle être neutre ? Peut-il d’ailleurs
y avoir une entreprise scientifique neutre ?
— D. A. : Il est utopique de croire en une science neutre dans un
monde dirigé et mû par les plus vénales passions humaines,
dans un monde en constant rétrécissement, dans un monde
où sont menacés les privilèges des couches les plus
aisées, auxquelles appartiennent la plupart des scientifiques.
Même s’il y avait dans la science des éléments
vraiment neutres, nous ne pourrions les identifier a priori. Ceci ne fait
qu’aggraver la responsabilité des scientifiques. Compte tenu
d’antécédents comme Hiroshima, le Vietnam et l’Irak,
un questionnement en profondeur doit désormais devenir partie intégrante
de la formation des scientifiques et de leurs pratiques.
Mais un premier pas indispensable pour le chercheur, me semble-t-il, est
d’être en contact direct avec les commanditaires de ses travaux.
L’acceptation de contrats indirects et de politiques de publication
et de communication tendancieuses dominées par les É.-U.,
contribue de façon cruciale au développement du mal.
— Les scientifiques doivent-ils avoir une responsabilité
éthique à l’égard de leurs projets ?
— D. A. : Oui, absolument. L’éminent physicien français
Gérard Toulouse a, dans son livre Regards sur l'éthique
des sciences (Hachette-Littératures, 1998), développé
un puissant argumentaire en faveur de cette position. Ne pas s’interroger
sur le rôle des bombes guidées par laser, des armes à
uranium appauvri, etc., conduit à s’approcher dangereusement
des critères du crime contre l’humanité.
— Comment appréciez-vous l’attitude des scientifiques
à l’égard de la guerre ? Peut-on parler de réactions
générales ?
— D. A. : La plupart des scientifiques, d’après mon
expérience (de quarante années), aimeraient penser que la
guerre n’a rien à voir avec leur activité professionnelle,
qu’ils peuvent ne pas se salir avec la politique, et que, de toute
façon, si on leur demandait de résoudre des problèmes
politiques, ils le feraient mieux que quiconque, de façon purement
technique, sans s’embarrasser de la question des valeurs, qui leur
répugne.
Certes, il y a de notables exceptions, nombreuses, mais pas assez. On
en trouve dans tous les domaines, comme Einstein, Pauling, Segré,
pour ne citer que quelques noms. Mais ce sont les exceptions qui confirment
la règle, à savoir une attitude qui va de la distance à
l’indifférence et au cynisme.
— Quel a été l’impact de votre décision
dans les milieux scientifiques, celui de la physique en particulier ?
— D. A. : J’ai communiqué ma décision, par courriel,
à une vingtaine de correspondants. J’ai été
abasourdi de constater l’ampleur du soutien et la masse de discussions
provoquées. Je ne m’y attendais pas. J’ai accompli
un geste in8217;ampleur du soutien et la masse de discussions
provoquées. Je ne m’y attendais pas. J’ai accompli
un geste individuel de réaction à l’horreur, mais
il a révélé de profonds mouvements.
Il y a eu des répercussions dans le monde entier, et tout d’un
coup, je me suis senti global, moi qui suis opposé à la
globalisation. J’ai reçu des messages d’encouragement
des États-Unis à l’Inde et au Pakistan, de la Nouvelle-Zélande
à l’Égypte. Sur des centaines de messages, deux seulement
étaient hostiles (l’un des É.-U., l’autre de
Tchéquie). On m’a informé que dans plusieurs centres
de recherches en physique, en Europe et en Inde, avaient eu lieu des discussions
animées. Mais je n’ai qu’une vague idée de leur
contenu, et ne sais pas ce que deviendra ce mouvement.
— Votre décision peut-elle donner naissance à un large
boycott des institutions états-uniennes ? Quels sont les obstacles
à un tel boycott ?
— D. A. : Je n’ai qu’une vision limitée des perspectives
ouvertes par mon action. Si elle se généralisait, elle pourrait
certainement changer les choses. Je ne sais pas si le boycott est la meilleure
stratégie. Mais je suis persuadé qu’il est essentiel
de se libérer de l’hégémonie américaine
dans la science et dans la culture en général, si l’on
veut limiter la menace globale d’une destruction incontrôlée
provoquée par ceux qui veulent préserver leurs privilèges
et dominer les ressources décroissantes d’un monde fini.
Les obstacles, comme il apparaît d’après nombre des
lettres de soutien que j’ai reçues, viennent de ce que la
domination américaine est à double détente, car les
États-Unis détiennent non seulement les moyens financiers,
mais aussi, à travers des publications comme la revue Science et
le quotidien New York Times, le contrôle de la définition
même et des orientations de la science. Il doit être clair
d’abord que l’argent avec lequel les Américains financent
la science, que ce soit la leur ou celle des autres, n’est pas à
eux mais à nous, via la dette extérieure des É.-U.
; ensuite, que si nous (y compris les scientifiques états-unisiens)
n’arrivons pas à nous libérer de notre dépendance
par rapport à ces financements et au modèle scientifique
imposé par le journalisme commercial et les intérêts
militaires, alors nous ne pourrons espérer aucune alternative.
— Mais vous n’avez pas seulement pris position, comme scientifique,
à propos de la guerre en Irak. Comment avez-vous apprécié,
en tant que citoyen israélien, l’appel, qui a fait grand
bruit en France, à un moratoire sur les relations scientifiques
avec Israël, en raison de la politique actuelle de ce pays dans le
conflit israélo-palestinien ?
— D. A. : L’un des principaux devoirs d’une communauté
universitaire est d‘être aux côtés de ses communautés
et institutions sœurs dans leurs engagements moraux, tout en indiquant
les manières de corriger de sérieuses dérives. Or,
la situation en Israël-Palestine est profondément anormale
et source majeure de préoccupations. Certains aspects de cette
situation, en particulier l’occupation brutale et prolongée
des territoires palestiniens doivent concerner les institutions universitaires
israéliennes, aussi bien au niveau institutionnel qu’au niveau
des individus. Personne n’a le droit de dire : « Je ne savais
pas. »
Les points essentiels justifiant un tel moratoire sont :
1. La violation des termes des accords d’association en faveur d’une
coopération scientifique et culturelle avec l’Union européenne.
Israël et ses institutions universitaires doivent comprendre que
ces accords, qui constituent un grand privilège et avantage, incluent
des clauses stipulant le respect des Droits de l’homme et des conventions
internationales, clauses constamment violées. Le rôle de
toute personne de bonne volonté en Europe est d’aider les
Israéliens à reconnaître que ces engagements sont
incontournables.
2. La situation des universités dans les Territoires occupés
et la quasi-impossibilité d’y mener à bien une activité
universitaire et éducative. Cela fait plus de deux ans maintenant
(à la suite de longues périodes pendant les trente-cinq
longues dernières années) que la vie universitaire dans
les Territoires occupés est brimée par les militaires. Étudiants,
enseignants et chercheurs y sont persécutés, humiliés,
et la poursuite d’une vie universitaire rendue impossible. Ce devrait
être une obligation morale fondamentale pour les institutions universitaires,
a fortiori celles de la partie impliquée, que de protester, et
d’appeler au respect des libertés universitaires (et d’abord
de la liberté physique, avant même la liberté intellectuelle).
Une communauté intellectuelle honnête ne peut admettre que
la persécution des universités palestiniennes contribue
à la sécurité d’Israël. Cela contribue,
exclusivement, à la protection des colonies. Ceux qui n’arrivent
pas à comprendre cette vérité évidente, clairement
perçue cependant par les cinq cent douze officiers israéliens
refusniks, devraient y être aidés grâce à des
initiatives telles que celle de l’université Paris VI, dont
le conseil d’administration a, ès qualité, approuvé
le moratoire. Je suis reconnaissant aux partisans du moratoire pour leur
engagement dans le rétablissement de la santé mentale, politique
et intellectuelle de notre société israélienne.
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