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La découverte interactive des objets de musée : une approche ethnographique Dirk vom Lehn, Christian Heath, Jon Hindmarsh
Les musées et les galeries sont, par excellence, des exemples d'institutions sociales dans lesquelles des images, des objets, des artefacts d'origines et formes variées sont exposés pour une consommation et une appréciation publiques. Il s'agit aussi bien de photos, que de peintures appartenant à des cultures anciennes ou présentes, que de créatures reconstituées de notre histoire naturelle, ou encore de la présentation des évolutions scientifiques retraçant les découvertes humaines les plus récentes ; cela va d'artefacts bruts comme des fossiles à des installations interactives complexes. Musées et galeries sont des lieux riches et variés pour explorer certaines questions contemporaines comme les politiques d'exposition (Mac Donald 1997), les objectifs du metteur en scène ou du concepteur, dont les intentions peuvent être déconstruites à partir du style et de la configuration des objets et des artefacts exposés. Ces sujets ainsi que d'autres comme l'étude du comportement des visiteurs, traitent souvent les musées, les galeries, les expositions comme des cadres qui influencent la conduite des participants et façonnent leur compréhension et leur interprétation. D'une certaine manière, il est entendu que ces lieux offrent une mise en scène qui inclut et configure l'expérience esthétique et pratique des visiteurs ainsi que leur comportement. Nous adoptons ici une position différente. Plutôt que de présupposer que le metteur en scène influence, et même détermine le comportement et l'expérience des visiteurs, nous voudrions examiner comment les individus, à la fois seuls et de concert avec les autres, regardent, examinent et inspectent certains objets et comment ils naviguent dans les espaces d'exposition. Nous nous intéressons en particulier à la manière dont les visiteurs, à travers leurs actions et interactions, élaborent le sens des uvres exposées et celui de l'exposition en général. En portant notre attention sur le comportement des visiteurs face à une mise en scène, nous souhaitons montrer que leur expérience n'est pas façonnée par leur environnement immédiat - qu'il s'agisse d'une galerie, d'un décor de théâtre ou du cadre d'une installation -, mais élaborée de manière réflexive. L'impression ou le sens de la scène et de ses caractéristiques sont en mouvement et émergent de façon progressive à travers l'évolution des actions et interactions des participants. L'imprévisibilité
du comportement des visiteurs dans les musées et galeries est depuis
longtemps source de frustration pour les conservateurs et les organisateurs
d'expositions. La plupart du temps, les visiteurs ne parcourent pas l'exposition
en suivant le chemin prévu ; il apparaît également
qu'ils ne parviennent pas à lire ou à assimiler l'information
que les responsables se sont donné tant de mal à présenter.
Autrement dit, les responsables de l'élaboration de la mise en
scène se rendent compte que les visiteurs ne reconnaissent pas
ou ne répondent pas au sens et aux messages qu'ils ont voulu mettre
dans des images, des objets ou des artefacts particuliers. Malcom Baker,
du musée Victoria et Albert de Londres, qualifie ce problème,
dans sa récente introduction au catalogue d'une grande exposition
internationale, de la façon suivante : Les champs d'études Nous
assistons à l'émergence d'un champ d'étude florissant,
les études sur le public, qui s'intéresse au comportement
des visiteurs de musées et de galeries. Ce type d'études
fut introduit afin de mesurer l'efficacité des expositions et de
leur configuration. Il est généralement admis que, par une
scénographie appropriée, on peut façonner le comportement
et l'expérience des visiteurs en fonction des intentions du concepteur
(Screven 1976 ; Bitgood 1994) et la plupart du temps, la visite d'un musée
est considérée comme une suite de rencontres avec des objets
exposés (Bitgood & Patterson 1987, Lawrence 1993 Mc. Manus
1996). La
recherche a récemment commencé à s'intéresser
aux interactions sociales dans les musées (Falk & Dierking
1992 ; Mc Manus 1987 ; Blud 1990ab ; Hein 1998), en raison de l'intérêt
grandissant pour leur rôle éducatif (Hooper-Greenhill 1991
et 1994 ; Anderson 1997) et en particulier éducatif informel (Hein
1998), et du consensus général sur le fait que l'un des
aspects important du processus d'apprentissage se situe au cours des interactions
des visiteurs (Mc. Manus 1987 ; Blud 1990ab ; Borun et al. 1995). La méthode Mettre l'élaboration sociale et interactionnelle de la mise en scène au centre des préoccupations de l'analyse soulève de nombreuses questions de méthodologie. Les données traditionnellement utilisées par la recherche en sciences sociales, qu'il s'agisse d'entretiens ou d'observations de terrain, sont problématiques, car il est indéniable que ce type de données - aussi observateur que soit le chercheur - ne peut produire qu'une interprétation grossière de la conduite des visiteurs. L'enregistrement audiovisuel du comportement naturel semble une meilleure ressource, car il permet au chercheur de capturer le comportement des participants, de le passer au crible à plusieurs reprises à l'aide de fonctions comme le ralenti, etc. ; il permet aussi au chercheur de montrer à ses collègues, voire aux participants, les données sur lesquelles repose son analyse et de susciter leurs commentaires et interrogations. Mais le plus important est la possibilité qu'offrent les enregistrements d'examiner le comportement humain dans ses moindres détails et d'aborder la façon dont les participants réalisent leurs actions et entreprennent leurs activités en les coordonnant avec celles des autres. L'angle d'analyse et les techniques issus de l'ethnométhodologie et de l'analyse des discours sont des ressources grâce auxquelles nous pouvons commencer à examiner l'élaboration des " caractéristiques " et des " propriétés " d'une mise en scène. Les données utilisées ici ont été recueillies dans le cadre d'un projet expérimental réalisé au musée des Sciences de Londres. À la suite d'observations et de discussions minutieuses avec le personnel du musée, nous avions installé deux caméras vidéo dans la galerie dite " Les défis de la matière" auprès de certains objets présélectionnés. Afin de prévenir les visiteurs et d'obtenir leur consentement, des panneaux décrivant les objectifs du projet et garantissant l'utilisation des données à des fins strictement liées à la recherche furent placés à toutes les entrées des galeries et près des installations. Ceci donnait l'occasion aux visiteurs de s'opposer à ce qu'on les filme ainsi que de demander la destruction des bandes au cas où ils seraient mécontents du résultat. Un chercheur et un membre du personnel se trouvaient constamment près des caméras lors des enregistrements afin de satisfaire aux requêtes des visiteurs. De nombreux visiteurs vinrent discuter avec nous de la nature du projet, aucun ne refusa d'y participer. À la découverte des objets Notre analyse s'attache à expliquer comment les visiteurs abordent et examinent un élément spécifique de la mise en scène d'un musée. Nous allons voir comment, seuls et avec d'autres, ils découvrent les objets exposés. Nous nous intéresserons en particulier à ce qui se passe devant les objets et à leurs alentours et à la façon dont les visiteurs organisent leurs activités au moment où ils entrent en interaction avec l'objet. Ces moments d'interaction sociale pourraient s'inscrire dans la catégorie des moments importants (" fat moments "), dégagée par Garfinkel (1967). Les modes d'observation Nous allons examiner la conduite des participants face à un objet et à son environnement. L'objet en question est une cuve de verre exposant différentes sortes de substances. L'idée directrice est que les visiteurs prennent conscience que ces substances ne sont pas uniquement faites de solides mais également de liquides et de gaz. Quatre colonnes et une notice sont placées autour du socle sur lequel se trouve la cuve. Trois des colonnes ont des touches permettant aux visiteurs de manipuler les différentes substances des diverses sections de la cuve. La notice contient des informations sur les objectifs de l'installation et ses composants : ce que l'on peut voir, actionner et apprendre.
Image
1 Le visiteur des images 2 et 6 s'avance vers la cuve qui se trouve à l'entrée de la galerie. Pendant qu'il s'avance vers l'objet, il lui jette un coup d'il (image 2), puis se place près du " livret-notice " contenant des informations sur l'objet exposé (image 3). Il lit l'information contenue et se tourne de façon répétée vers les différents éléments de l'objet au fil de sa lecture. Il semble que son observation mette en relation la cuve et les informations du livret (images 3 et 4). De fait, en même temps qu'il parcourt les pages du livret, son regard va et vient entre la notice et la cuve (images 5 et 6). Finalement, il relève la tête et fait le tour de l'objet, tout en scrutant ses différentes sections (image 7). Images
1, 2, 3, Le
"regard " représente clairement un élément
important de l'activité d'un visiteur lorsqu'il découvre
un objet exposé. Mais le terme de " regard " ne capture
que la surface d'une kyrielle d'actions et d'activités formant
la découverte et l'examen d'un objet exposé. Ce fragment
illustre le fait que l'action de regarder est composée d'une série
d'actions interdépendantes, à travers lesquelles le visiteur
donne un sens et un intérêt à certains éléments
spécifiques de l'objet exposé. En particulier, on peut considérer
qu'il met en relation l'information textuelle du livret et les éléments
visibles de la cuve de verre. Ainsi que l'écrivent Parson et Coulter
à propos du concept de voir : Le
visiteur élabore le sens de l'objet et définit son intérêt
pour ce dernier au fur et à mesure de sa lecture des documents,
de son inspection de l'objet et de ses coups d'il. Considérer
qu'un objet, en tant qu'entité, possède un caractère
intéressant inhérent, ne revient pas seulement à
négliger la série complexe d'actions entreprises par le
visiteur lorsqu'il le regarde, mais revient également à
minimiser le fait que l'intérêt ou le désintérêt
suscités par un objet peuvent résulter du comportement du
visiteur. En outre, cela mène à négliger la manière
dont certains éléments de cet objet sont examinés
ou laissés de côté, vus ou non, etc. Les
concepteurs de l'exposition ont donné à l'objet exposé
des caractéristiques qui sont décrites sur le texte du panneau.
Au cours de son activité, le visiteur ne sélectionne qu'un
petit nombre de ces fonctions, qu'il explore de différentes manières.
Bien que l'on puisse conclure que l'observation résulte des caractéristiques
mêmes de l'objet, la comparaison entre plusieurs personnes suggère
que la rencontre avec l'objet exposé peut se faire de différentes
manières. Par exemple, certains visiteurs utilisent les touches
dont sont équipées les trois colonnes. Ils font alors l'expérience
de leurs effets, alors que d'autres, tels les spectateurs d'un film, se
contentent de regarder la cuve de verre et expérimentent les caractéristiques
accessibles au simple regard. Nous pensons donc que la conception de la
mise en scène n'impose pas une structure à l'action, ne
détermine pas la perception de l'objet, pas plus que la manière
dont en est faite l'expérience, mais offre aux visiteurs des ressources
à partir desquelles ils peuvent procéder. Découvrir en collaborant Après
la description du cas, relativement rare, où un visiteur individuel
découvre un objet sans personne autour de lui, nous allons examiner
une situation sociale où un visiteur aborde et explore un objet
en étant accompagné. Ces dernières années,
les études sur les visiteurs de musée ont montré
que l'" expérience du musée " (Falk & Dierking
1992) se fait à travers la collaboration entre visiteurs agissant
et interagissant au sein d'un même espace. Quoique la conceptualisation
de la relation entre l'interaction des visiteurs entre eux et leur environnement
physique reste à développer, de nombreuses études
commencent à expliquer la signification des interactions sociales
pour l'apprentissage dans les musées. Selon ces études,
considèrent que les interactions surviennent dans un environnement
prédéterminé et font l'objet d'une " médiation
sociale " (Hein 1998 : 174). Des études empiriques sur les
interactions autour d'objets exposés montrent que des objets différents
suscitent des types d'interactions différents (Mc Manus 1987 ;
Blud 1990a). Nous sommes partis de cet acquis et avons utilisé
l'audiovisuel afin d'améliorer notre compréhension des modes
d'exploration des objets d'une exposition à travers les interactions
sociales. Un père et son fils sont venus voir l'exposition ensemble. Après avoir visité quelques-unes des sections dans la galerie " Défis des matières ", ils arrivent près de la cuve. Alors que le père la dépasse sans la remarquer, le fils bifurque et est attiré par elle. Il coupe même la route à son père pour atteindre l'endroit où elle se trouve. Une fois devant, le garçon appelle l'homme (" papa "). La conduite du fils pousse le père - voire exige de lui - à s'approcher et à examiner l'objet, ce qui crée chez lui un intérêt momentané pour l'objet.
De
cette façon, l'homme fait observer au garçon une section
particulière de la cuve et lui montre une caractéristique
précise en réponse à sa question. Donc, premièrement,
le garçon pousse son père à s'approcher de l'objet,
puis l'homme attire leur attention à tous deux sur un élément.
Sa réponse à la question offre, en outre, une manière
de voir l'objet et établit ainsi une compréhension mutuelle
de ce dont il s'agit et donne, même si cela n'est que momentané,
un sens commun à ce que regardent ensemble le père et l'enfant.
On remarquera d'ailleurs qu'il ne s'agit pas du tout de mercure, mais
de bulles d'air s'élevant dans l'huile ! La conscience périphérique Dans
le cas précédent, les deux visiteurs étaient venus
ensemble à l'exposition et aucun autre visiteur ne se trouvait
aux alentours. La plupart du temps, néanmoins, les visiteurs découvrent
un objet en étant parmi d'autres visiteurs. Dans un lieu public
comme le musée, les visiteurs entrent rarement dans des "
interactions concertées " (Goffman 1972 : 24) les uns avec
les autres. On peut cependant supposer qu'ils se voient réciproquement
découvrir les objets exposés et qu'ils organisent leur propre
conduite en conséquence. Dans les études sur le public,
les psychologues s'intéressent à ce phénomène
appelé " mimétisme " (Koran 1972 ; Koran et al.
1988). Falk et Dieking (1992 : 49) définissent le mimétisme
comme " la capacité d'apprendre en répliquant le comportement
d'autres membres de la société ". Les concepteurs peuvent
donc exploiter cette caractéristique du comportement des visiteurs
en leur donnant des modèles d'activités valables ; l'efficacité
des objets exposés est sensée augmenter en conséquence.
Ce
fragment montre la sensibilité des visiteurs à la présence
des autres, et les différentes façons qu'ils ont de surveiller
mutuellement leurs actions : lorsque l'homme de droite se détourne
de l'objet, la famille saisit cette occasion pour se déplacer dans
l'espace qu'il occupait. Quelques temps après, le groupe de trois
de l'autre côté change à son tour de position. L'homme
se retourne pour partir, la famille se met à sa place, et l'autre
groupe à la leur, de sorte que chaque groupe se déplace
pour explorer différentes parties d'un même objet et lie
ses mouvements à l'activité d'étrangers (et de leurs
compagnons). Il semble que les visiteurs sont conscients de façon
périphérique du comportement des autres, et utilisent cette
perception pour coordonner leurs propres actions. Ils ne demandent pas
explicitement aux autres s'ils sont sur le point de se déplacer,
mais perçoivent quand ils peuvent commencer à bouger et
à ce moment-là, s'exécutent. Pour revenir aux mesures quantitatives telles que le pouvoir d'arrêt, le pouvoir de retenue, etc., on peut suggérer que les mouvements des autres ont un impact sur la durée des arrêts d'un individu devant une installation ou devant une section particulière de celle-ci. Un visiteur peut être enclin à ne pas se déplacer vers un nouvel objet si quelqu'un s'y trouve déjà. Il peut sembler impoli ou indiscret de venir se mettre près de cette personne et de manipuler les mêmes touches ou manivelles. Le temps qu'un visiteur passe devant un objet est affecté par le mouvement des autres, et renforce éventuellement le pouvoir de retenue des objets adjacents à ceux à succès, dans la mesure où les visiteurs attendent à proximité pour y accéder. La manière dont les visiteurs font l'expérience des objets exposés et du temps qu'ils passent à leurs alentours ne dépend pas seulement de la conception, mais est fondamentalement influencée par la co-présence d'autres personnes, celles qui ne font que se trouver dans le même espace aussi bien que celles qui les accompagnent. Conclusion Séparer
la scène du comportement des participants conduit inévitablement
à un modèle quasi déterministe des comportements
humains, considèrant l'environnement et sa configuration comme
producteurs des modes d'actions et d'expérience. L'analyse minutieuse
des pratiques des visiteurs d'un musée montre, au contraire que
les metteurs en scène, les concepteurs et leurs équipes
offrent aux visiteurs de simples ressources à partir desquelles
ces derniers organisent leur comportement dans un environnement donné.
Les metteurs en scène ne fournissent pas, contrairement à
ce que pourraient suggérer les mesures d'efficacité des
expositions, un itinéraire à suivre inhérent au style
des objets. L'expérience du musée n'est pas une réponse
individuelle à un environnement préétabli : l'environnement
physique ne détermine pas la manière dont les visiteurs
font l'expérience des propriétés des objets ; il
ne modèle pas non plus la conduite des participants en interaction. Texte traduit de l'anglais par Chloé Baszanger Bibliographie
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