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Architecture
et scénographie technique
Rüdiger
Lainer & Ina Wagner
La technique
peut être dissimulée, rendue invisible. Dans ce cas, il importe
davantage qu'elle fonctionne discrètement, que de faire la démonstration
de ses performances. Cependant, il est également possible de mettre
métaphoriquement en relief ses caractéristiques, de les
exhiber en pleine lumière. Nous évoquerons différentes
façons de montrer la technique en architecture. À partir
d'une série d'exemples de projets, passés ou contemporains,
nous identifierons diverses stratégies visant à mettre en
scène la technique, en nous attachant tout spécialement
aux particularités des médias électroniques.
Dès les années 1920 et 1930, on associait souvent aux bâtiments
des métaphores comme celles de la machine, de l'automobile ou du
bateau à vapeur pour animer la pesanteur de la construction et
des matériaux et créer ainsi des symboles de dynamisme et
d'élan (la reproduction ci-contre montre la Space House de Frederick
Kiesler). Ce thème déjà ancien se retrouve dans l'utilisation
des médias électroniques, même si la référence
métaphorique a changé et met désormais l'accent sur
le caractère virtuel, événementiel, éphémère,
du mouvement. De plus, les médias électroniques se distinguent
par une double fonction qui leur est propre : ils sont à la fois
espace de conception du projet et composante à part entière
de l'objet conçu et construit. Ils mettent ainsi à disposition
des architectes des lieux de travail qui associent la flexibilité
spatio-temporelle des pratiques de travail à l'utilisation d'univers
d'images et d'expressions électroniques. D'autre part, grâce
à eux, les espaces construits peuvent être perçus
et utilisés de multiples manières.
Le premier objectif de cet article est d'appréhender cette double
fonction des médias électroniques. En étudiant leur
utilisation dans le domaine de l'architecture, il est possible de suivre
le processus par lequel la technique est passée du statut d'objet
d'exposition à celui d'espace d'exposition et de représentation.
L'autre objectif est de décrire l'utilisation des médias
électroniques dans l'aménagement de l'espace et leur influence
sur les concepts architecturaux, en s'attachant plus particulièrement
au recours à des techniques de lumière et d'image. Notre
thèse initiale est que ces techniques sont principalement employées
pour mettre en mouvement des espaces construits, tout en multipliant les
possibilités de les utiliser.
Montrer,
intensifier, dématérialiser
Le concept
de mise en scène est emprunté au monde du théâtre.
Ce qui est mis en scène, représenté, demande à
être compris sur un mode scénique. L'espace et les mouvements
du corps humain en constituent le moyen d'expression essentiel. "
Mettre en scène, cela signifie donc également ordonner des
mouvements dans l'espace, structurer des espaces par le mouvement ; sans
traces de mouvements, aucun espace ne peut être mis en scène.
" (Brauneck, 1993, p. 35). Ajoutons que l'élément scénique
d'un événement ou d'un espace repose essentiellement sur
la transgression des normes d'expression et des attributions fonctionnelles
coutumières.
Les parallélismes entre le théâtre et l'architecture
étaient un thème de discussion des années 1930, débattu
par des architectes, des peintres et des hommes de théâtre.
En 1925, parut l'ouvrage Le théâtre dans le Bauhaus, qui
regroupait des contributions d'Oskar Schlemmer, Laszlo Moholy-Nagy et
Walter Gropius. Avec la mobilisation de tous les moyens faisant intervenir
l'espace, la technique de scène se voyait attribuer un rôle
prépondérant : " La scène technicisée
devra rassembler toutes les fonctions machiniques en une mécanique
de précision qui sera manuvrée, à l'instar
d'une salle de montage industrielle ou d'une gare de triage, depuis un
poste de commande centralisé équipé d'un clavier
pour toutes les fonctions de machinerie ou d'éclairage, avec le
maximum de simplicité, mais aussi de possibilités. "
(Gropius, 1934).
Laissons de côté cet exemple d'imbrication concrète
entre le théâtre et l'architecture pour nous concentrer sur
le rôle de la technique. On peut distinguer plusieurs façons
d'exposer la technique dans le domaine architectural, à savoir
en :
- présentant des ouvrages techniques et leurs fonctions
- rendant ostensibles des éléments et des processus techniques
- utilisant de la technique pour intensifier des effets particuliers
- substituant la technique à la construction elle-même
Présenter
de grands ouvrages techniques.
Dans les
grands ouvrages techniques (autoroutes, ponts, centrales, brasseries,
cimenteries), la technique se met elle-même en scène. En
ce cas, il s'agit à la fois de donner à voir la finalité
de l'ouvrage, et de communiquer une certaine conception de la technique.
La puissance qui se dégage de ces ouvrages et la rapidité
des machineries qu'ils commandent se sont traduites au niveau architectural
par une tendance au monumental. Les uvres de Paul Bonatz (voir reproduction
tirée de Frank, 1997) et son style de travail sont rapidement devenus
un symbole de progrès dont les nazis tirèrent parti. Leur
mode de fonctionnement scientifique ainsi que l'activité des ingénieurs
qui y travaillent y sont mis en scène et soumis à une sur-valorisation
de nature idéologique.
L'architecture de Paul Nelson fait elle aussi un thème central
de la technique et de la dynamique engendrée par celle-ci, comme
le montre, entre autres, son projet de Palais de la découverte
à Paris (1938), élaboré en commun avec Oskar Nitzschké
et Francis Jourdain (voir reproduction tirée de Reichlin, 1997),
ou encore son projet de maison suspendue (1938), décorée
de fresques de Joan Mirò et Fernand Léger. Ici aussi, la
fonctionnalité est associée à une sur-valorisation
de nature symbolique. Pour tirer le meilleur parti de la mobilité
et de la flexibilité offertes par la technique, il faut recourir
à des analyses scientifiques et techniques poussées : "
Il faut écarter par une objectivité totale toute idée
préconçue de solution et ne faire aucun dessin architectural
", explique Nelson (citation tirée de Reichlin, 1997).
L'aspect théâtral se retrouve dans des bâtiments modernes
à vocation technologique. Il est vrai qu'une usine d'ordinateurs
ne requiert plus l'immense espace qu'il lui fallait dans les années
1960, et peut se dispenser d'un bâtiment pour elle seule, mais elle
assume désormais un rôle de modèle pour l'architecture
de sites scientifiques ou techniques. Rem Koolhaas décrit son projet
pour le concours de la Très Grande Bibliothèque de Paris
(1989) de la façon suivante : The Very Big Library is interpreted
as a solid block of information, a repository of all forms of memory -
books, laser disks, microfiche, computers, databases. In this block, the
major public spaces are defined as absences of buildings, voids carved
out of the information solid. Floating in memory, they are multiple embryos,
each with its own technological placenta.1 (O.A.M. et al., 1995, p. 616).
Koolhaas joue ici, à plusieurs niveaux, avec une métaphorique
tirée des technologies de l'information, mise en uvre sur
le plan symbolique et aussi principe d'organisation des contenus.
Rendre
ostensibles des éléments et des processus techniques.
Il est également
possible d'extraire des constructions architecturales la technique qui
y est normalement dissimulée pour en faire une partie visible d'un
bâtiment. Dans ce cas, l'une des conceptions phares est celle du
bâtiment comme machine bien huilée, dont la vie intérieure,
faite de conduits, de tuyaux et d'éléments en mouvement,
devient visible. Le Lloyd Building de Rogers à Londres est le premier
exemple de bâtiment en mouvement, le plus populaire étant
sans doute le Centre Pompidou.
Rem Koolhaas fait appel à une métaphorique analogue pour
évoquer son projet de Centre des arts et des technologies de l'information
de Karlsruhe. La façade sud du bâtiment laisse entrevoir
une partie appelée " robot " : A void space that runs
the entire hight of the building to allow stage sets, electronic devices,
projectors, art, containers, capsules to move up and down or to be locked
in a place to create next conditions on particular floors. behind a corrugated
polyester skin, these movements become signals of activity to the Autobahn
traffic.2 (O.A.M. et al., 1995, p. 699). Vu de l'extérieur, cette
façade dénote le mouvement et la technique qui l'engendre,
et crée un lien entre le bâtiment et le trafic de l'autoroute
qui passe en contrebas.
Cependant, seule une partie de la technique est directement perceptible.
Joachim Krausse décrit ainsi une tentative historique d'Adolf Meyer,
pour visualiser les rapports de forces existant dans les bâtiments
: Adolf Meyer, " inspiré par les dômes réticulaires
de Iéna, [voulait] passer les bâtiments aux rayons X pour
faire apparaître les nuds étranges que ces forces créent
dans le bâtiment " (1993, p. 74). Dans de telles réalisations,
il s'agit de rendre perceptible à l'il ce qui assure la solidité
et le bon fonctionnement de la construction.
Ce thème - la mise en évidence des infrastructures fonctionnelles
- se retrouve dans un projet de Rüdiger Lainer pour la façade
d'un Centre de recherche médicale fondamentale. Le bâtiment
est enveloppé d'un voile qui ne remplit pas le rôle habituel
d'une façade, à savoir la conservation de l'énergie.
La fonction de ce voile est de favoriser des processus aérodynamiques
: le vent qui s'insinue entre le mur extérieur et le voile doit
se prendre dans celui-ci, les différences de pression étant
alors utilisées pour l'aération du bâtiment.
Cette fonction, non repérable au premier coup d'il, est suggérée
par l'aspect du voile lui-même. Grâce au jeu d'ouvertures
pratiquées à certains endroits comme des branchies, l'enveloppe
rappelle une peau de poisson qui respire. D'une part, elle signale ainsi
le passage de l'air, de l'autre, elle agit comme un filtre subtil qui
module les échanges entre l'intérieur et l'extérieur.
Hermétique à certains endroits, ouvert à d'autres,
il filtre la lumière qui entre et modifie la perception extérieure
du bâtiment.
Dans cet exemple, des processus d'ordre technique sont montrés,
bien que d'une façon détournée, qui nécessite
un certain décodage. Mais ce n'est pas tout : ce voile respirant
utilise des moyens simples (sans assistance informatique en l'occurrence)
pour symboliser le mouvement (le vent) et la variabilité (surfaces
de différentes densités, ouvertures).
Intensifier
grâce à la technique des effets particuliers.
L'architecture
peut avoir recours à la technique pour renforcer certains effets
particuliers : accroître la fonctionnalité des bâtiments,
ou apporter une touche supplémentaire à leur mise en scène,
par exemple.
Cela peut être illustré par le projet d'enveloppe extérieure
réalisé par Rüdiger Lainer pour le complexe cinématographique
Eurocity à Salzbourg. Le volume occupé par les salles de
cinéma, empilées les unes sur les autres, est ceint d'un
espace intermédiaire, lui-même délimité par
une enveloppe translucide. Sur cette peau, se forment et se projettent
différents effets de lumière. Le bâtiment, dont l'opacité
brillante reflète légèrement, le matin, l'espace
alentour, commence à se transformer au cours de la journée.
La lumière produit une métamorphose presque imperceptible,
jusqu'à l'entrée en scène de véritables projections
photographiques, qui modifient la peau du bâtiment. Au troisième
stade, le plus festif, l'espace intérieur est illuminé,
la façade se transforme en un voile qui masque subtilement volumes
intérieurs, personnes et mouvements (Lainer & Wagner, 1998a).
Le rôle de cette façade est, en premier lieu, cclassique.
Elle constitue l'ultime limite visible de l'ensemble cinématographique,
guide les regards entrants ou sortants et assure une protection contre
les écarts de température et aussi les intempéries.
Dans le même temps, elle dynamise ces fonctions en amplifiant les
modifications naturellement induites par le temps et la lumière.
Enfin, la technique est utilisée ici à des fins dramaturgiques.
Par le jeu des projections, le bâtiment communique son usage à
l'environnement. Cela va de pair avec une conception de la lumière
comme surface modulable, empruntée au cinéma et à
l'éclairage de théâtre assisté par ordinateur.
Elle est réalisée par une combinaison d'éclairage
indirect de l'espace intérieur (filets de lumière au plafond
des foyers), de cabines de projection, de colorations changeantes des
salles de cinéma associées à des plafonds blancs,
et de répartition plus ou moins dense des sources de lumière
sur la façade (Lainer & Wagner, 1998b).
La surface de façade, modulable, joue le rôle d'un filtre
qui permet de montrer sous un jour chaque fois différent le bâtiment
et son contenu (personnes et programmes). L'ensemble annonce déjà
les possibilités offertes par le paramétrage, telles que
Mike Robinson les décrites dans le scénario suivant : In
the infra-red, only people and warm-blooded living things are visible.
In ordinary white light, people and objects (files, offices, highways
etc) can be seen. Move to the cold ultra-violet and the people disappear,
leaving only objects. Move again into X-ray, and it becomes possible to
see inside the objects - their code, for instance.3 (Robinson, 1994).
Le recours à l'informatique ajoute une dimension visuelle interactive,
sociale, à une architecture silencieuse.
Le projet d'exposition YOUgend (Rüdiger Lainer) fait appel d'une
façon plus explicite encore à l'association entre architecture
et animation technique. L'exposition, conçue comme un implant dans
un bâtiment ancien ayant retrouvé une seconde jeunesse, se
compose d'une succession de salles d'ambiance closes sur elles-mêmes,
poursuivies par des zones en renfoncement, des rampes ouvertes et des
passerelles. Cette architecture silencieuse constitue une scène
pour divers récits. Sons, lumières, extraits de films, couleurs
et projections permettent de produire des ambiances et de représenter
des événements. Grâce à l'imbrication et à
la superposition de différents médias, il devient possible
de ressentir, de parcourir, d'entendre et de voir d'une façon neuve.
Substituer
la technique à la construction.
L'étape
suivante est franchie quand l'objet construit finit par disparaître.
La façade écran est un exemple d'architecture où
l'enveloppe extérieure ne renvoie plus au bâtiment lui-même.
La façade se transforme alors en un écran géant sur
lequel sont projetés des récits visuels de différentes
natures, spots publicitaires, films ou autres (voir les exemples d'Oskar
Nitzschké (maison de la Publicité, 1943-36, Reichlin, 1997)
et de Rem Koolhaas (ZKM, 1989-22). Il n'est plus possible de savoir quels
lieux se cachent derrière, ni quelle est leur fonction, la façade
pouvant se dresser devant une zone de démolition comme devant un
musée ou un grand magasin.
Toujours dans l'espace public, notons enfin les constructions virtuelles
créant des espaces à partir de lumières ou de sons,
dont l'architecture matérielle finit par être totalement
absente.
Mises
en scènes techniques de l'espace.
Ces exemples
de projets illustrent différentes formes de mise en scène
de la technique en architecture, dont le caractère fondamental
est l'intrication d'éléments architecturaux avec des éléments
figuratifs, ce qui fut formulé de façon programmatique par
Oskar Schlemmer pour le théâtre : " Il reste ainsi à
créer - conformément à l'idée, au style et
à la technique - quelque chose de formel-abstrait et de coloré,
statique, dynamique et tectonique, mécanique, automatique et électrique,
gymnastique, acrobatique et équilibriste, comique, grotesque et
burlesque, sérieux, pathétique et monumental, politique,
philosophique et métaphysique. " (1925). Lorsque la troupe
de Schlemmer dansa à Berlin, on put dire que le corps en mouvement
disparaissait souvent " derrière le mouvement, derrière
des matières et des formes en mouvement, derrière du métal,
du verre, un système de cercles, de baguettes, de cubes etc. "
Des accessoires apparemment inertes prenaient vie, " comme de la
lumière sur du verre " (cité d'après Fiebach,
1995).
Schlemmer a opposé deux conceptions de l'espace : l'espace cubique
avec ses arêtes et ses connexions linéaires, et le réseau
de relations qui résulte des mouvements du corps. Cette thématique
a été reprise entre autres par Bernard Tschumi avec sa thèse
du mouvement (corporel) créateur d'espace et son intérêt
pour la dimension chorégraphique de l'espace : Bodies not only
move in but generate spaces produced by and through the movements.4 (1981,
in Nesbitt 1996, p. 154).
Même si les fondements d'une mise en scène de la technique
furent posés dans les années 1930, les modes de représentation
et les niveaux de perception se sont enrichis avec l'évolution
de la technique, et permettent désormais de réaliser ce
qu'avait anticipé l'idée du théâtre total,
née de la collaboration de Piscator et de Gropius,.
Utilisés pour la structuration de l'espace, les médias électroniques
permettent de passer avec fluidité d'un contexte spatio-temporel
à un autre. Un espace concret peut ainsi être occupé
par une rapide succession d'espaces lumineux virtuels, qui instaurent
des liaisons avec d'autres lieux et d'autres temps. Les spectateurs font
ici l'expérience de cette forme particulière de présence
que Paul Virilio (1990) appelle télé-présence. L'ici
et maintenant se mêle à d'autres temporalités. Il
reste possible de localiser les événements dans l'espace
réel, mais celui-ci est fluide, stratifié, mélange
différents lieux et différents temps. L'électronique
module ce qui se passe réellement dans l'espace.
À cela s'ajoutent les possibilités offertes par le mélange
des médias et des espaces de sons et de lumière qu'ils créent,
ce qui produit l'impression d'un vidéo-clip, d'un espace-temps
artificiel, qui se présente sous la forme d'un jeu scénique
abstrait fait de mouvement, de langage, de lumière, de couleur
et de musique. Les matérialités des différentes parties
de l'environnement - éclairage régi par ordinateur, acoustique,
séquences visuelles, vidéo-clips, projection de films -
peuvent être variées et combinées entre elles avec
souplesse.
Cela renforce le caractère prépondérant du collage/montage
comme moyen esthétique. Un modèle en la matière :
les éclairages assistés par ordinateur de la comédie
musicale Le baiser de la femme araignée, où un montage de
séquences filmiques insérées, de lumières
animées, de texte parlé et d'images sonores permet de mettre
en scène les souvenirs cinématographiques de l'un des protagonistes.
Le continuum narratif, qui se déroule dans l'espace et le temps
réels, est ainsi brisé et restructuré. Les spectateurs
se retrouvent face à une succession de fragments tirés de
différents contextes spatio-temporels, qui sont soit mis bout à
bout, soit superposés, créant ainsi des parallélismes
(Kompast & Wagner, 1995).
D'objet
d'exposition à partenaire de conception : le nouveau statut de
la technique.
De toutes
les possibilités offertes par les espaces électroniques,
l'architecture utilise surtout la possibilité de programmer des
effets de lumière et des projections, qui sont pour elle une façon
spécifique d'apporter événement et figuration. Il
devient ainsi possible, en architecture comme au théâtre,
de changer rapidement de décor en modifiant l'aménagement
ou en superposant des espaces lumineux et des projections. Enrico Prampolini
(1915) a traduit cette technique de mise en scène par la notion
de scène luminescente : " Désormais, les décors
ne seront plus un simple arrière-plan coloré, mais une architecture
électromagnétique sans couleur, qui sera puissamment animée
par le rayonnement chromatique d'une source de lumière... - créons
la scène luminescente : expression lumineuse dont toute la force
émotionnelle émettra les couleurs que l'action théâtrale
exige. " (1993, p. 97). On peut ainsi doter l'espace de caractéristiques
spécifiques - lumière, mouvement, rythmique.
Un autre trait distinctif de ces combinaisons d'espaces architectoniques
et d'espaces électroniques est la possibilité d'aménager
les espaces construits pour des usages variables, évolutifs, comme
le montre l'exemple de l'exposition YOUgend. Il n'est pas nécessaire
de déterminer à l'avance, dès la conception architecturale,
les contenus qui y seront présentés : l'espace ne se construit
pas autour de l'objet, pas plus que l'objet ne s'adapte à une configuration
spatiale donnée. Il devient possible d'expérimenter à
partir de différents contenus. Des insertions renforcent cette
pluralité d'utilisation de structures neutres et d'espaces aux
fonctions indéterminées.
Employer la technique comme un élément à la fois
d'architecture et d'animation apporte une forme de souplesse différente
de celle qu'offrent les moyens d'aménagement traditionnels. On
retrouve ici l'idée selon laquelle l'usage que l'on fait des lieux
est lui-même événement, idée qui souligne le
caractère évolutif, temporaire, souvent spontané
ou aléatoire des activités humaines, ainsi que leur mise
en scène dans une situation donnée (Lainer & Wagner,
1999).
Ces caractéristiques font de la technique un partenaire à
part entière. Elle n'est plus simplement objet d'exposition, mais
élément indispensable de la mise en scène elle-même,
ce que l'on observe particulièrement bien dans l'utilisation des
médias électroniques comme espace de conception de projets
: sur la petite scène de l'ordinateur, on peut concevoir et simuler
ce qui pourrait plus tard être construit. Depuis son ordinateur,
on peut choisir à volonté surfaces, rapports spatiaux, horizons
temporels et environnements, et explorer les effets qu'ils proposent.
Des techniques comme le rendering, le raytracing, le morphing ou le zooming
multiplient les possibilités de manipuler les objets et de les
placer dans tel ou tel contexte.
Ainsi, dans le cadre du projet de façade pour le cinéma
Eurocity, la recherche de solutions matérielles et techniques a-t-elle
été aidée par la réalisation d'images en 3D
qui ont permis d'anticiper différentes variantes dans la texture
et l'éclairage de la façade, ainsi que dans la théâtralisation
de l'espace intérieur. Différentes structures textiles furent
scannées, puis on procéda sur la petite scène de
l'ordinateur à des essais de lumière, laquelle d'une part,
devait noyer le bâtiment, et d'autre part, était conçue
comme une surface plane, une membrane sur laquelle projeter des images.
L'emploi de ces technologies a ceci de stimulant qu'il oblige à
trouver un équilibre entre, d'un côté, la virtualité
et le fort degré d'abstraction des mises en scène informatiques,
et, de l'autre, l'épreuve du réel pour l'objet en projet,
dans sa matérialité et sa vulnérabilité.
Texte traduit de l'allamand par Aurélie Duthoo
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