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MUSÉES,
TECHNIQUE ET IDENTITÉ CULTURELLE
Antoni Roca-Rosell
L'un des plus remarquables phénomènes culturels du XXe siècle
a été la prolifération des musées techniques,
et je considère comme tels tous ceux qui traitent de la science,
de la technique et de leurs implications. Dans ce travail, je me propose
de débattre de quelques-unes des caractéristiques des musées
de ce type, qui ont de nouveaux enjeux au XXIe. siècle Je prendrai
en compte plus spécialement l'expérience de la Catalogne,
en Espagne, où ont été créés plusieurs
musées techniques. Cette expérience locale a profité
de l'expérience muséographique internationale, à
propos de laquelle nous disposons d'études d'ensemble d'un grand
intérêt (Butler, 1992 ; Schroeder-Gudehus, 1992 ; Drugman,
1994 ; Macdonald, 1998).1
Le mot musée a un sens ambivalent, et désigne, en même
temps, un lieu où l'on transmet des connaissances et un lieu où
l'on préserve la connaissance, sous forme d'objets matériels.
Quelques musées conservent un patrimoine technique et scientifique,
mais d'autres n'en ont aucun au départ. Dans les deux types de
musées, la nécessité de rivaliser avec les moyens
audiovisuels et ludiques a développé de nouveaux types d'exposition,
proches des parcs d'attraction, mais avec des objectifs didactiques rigoureux.
On pourrait les appeler parcs thématiques ; nous pouvons y trouver
des reproductions d'objets, des créations matérielles d'ambiances
comprenant températures et odeurs, projections vidéo, effets
en 3D, représentations théâtrales etc.
Pourquoi
cette prolifération de musées techniques ?
L'une des
principales justifications des musées techniques est leur rôle
d'éducation et de divulgation, qui, doit répondre aujourd'hui
à la soif de connaissance de secteurs sociaux toujours plus larges.
La divulgation n'est qu'une partie de l'objectif de ces musées,
car les groupes professionnels de la science et de la technique utilisent
(dans le bon sens) les musées comme des intermédiaires avec
les citoyens, qui soutiennent leur travail et devraient en bénéficier
le plus.
D'autre part, la rapidité des bouleversements technologiques des
dernières décennies a rendu obsolète une partie importante
du système productif, des transports et des services. Des vestiges
d'anciennes installations industrielles, des mines non productives, des
moulins, des constructions, des canaux pour la navigation, des lignes
de chemin de fer, des bateaux, paraissent maintenant d'un grand intérêt
culturel et touristique. Ni les dures conditions de travail ni l'impitoyable
exploitation, liées à certaines étapes de l'industrialisation,
n'ont été oubliées (parce qu'en fait, elles se pratiquent
toujours dans beaucoup de pays en voie de développement et certains
secteurs du monde développé), mais ceci n'empêche
pas de s'en souvenir, de les apprécier sur le plan culturel, ou
d'y trouver un intérêt historique et sociologique.
L'archéologie industrielle est née, dans ce contexte, en
Angleterre comme une activité ludique et culturelle de travailleurs
à la retraite, mais petit à petit, elle est entrée
dans le monde académique, et dans la muséographie. Les écomusées,
parmi lesquels nous pouvons distinguer celui du Creusot, en France, comme
l'un des pionniers, représentent une nouvelle étape : les
installations deviennent objets de visite. Les musées s'installent
sur le terrain et il en résulte qu'ils contribuent à définir
une nouvelle identité culturelle de la population (Bergeron, 1994
; Bergeron & Dorel-Ferre, 1996).
L'identité culturelle avait été, dans un autre sens,
le contexte des musées classiques. Le musée technique de
Munich s'appelle, de façon significative, " allemand "
(Deutsches Museum) et, à la vérité, répond
à une identification explicite entre l'Allemagne, la science et
la technique. Sa fondation, en 1903, s'inscrit clairement dans le processus
de construction de la grande nation allemande, qui devait disputer l'hégémonie
mondiale à la France et à la Grande-Bretagne.
Genèse
d'un modèle : les premiers musées techniques
Les musées
techniques sont très clairement les héritiers du monde des
collectionneurs, des " cabinets de curiosités ", dont
étaient friands les princes et les nobles de la Renaissance. Les
collections étaient le symbole d'un désir de savoir et,
bien entendu, étant privées, une marque de pouvoir et de
prestige. Le premier musée public fut celui d'Oxford, exception
dans le monde durant plus d'un siècle (Bennett, 1997).
En Europe, on peut estimer que trois grands musées " classiques
" ont été pendant assez longtemps la principale référence.
Le musée technique actuel le plus chargé d'histoire est
probablement le Conservatoire des arts et métiers de Paris, récemment
rénové et restructuré.2 La seconde référence
est le Science Museum de Londres. Celui-ci fut un résultat de la
Great Exhibition de 1851, mais a adopté son nom actuel en 1875.3
Le développement du Science Museum illustre nettement la réaction
britannique face à la sensation de retard scientifique que vivait
le pays par rapport à l'Allemagne, vers 1870. Le troisième
musée technique classique est le Deutsches Museum de Munich. Ce
musée doit sa promotion et sa création à l'ingénieur
électrotechnicien Oskar von Miller, qui le fonde en 1906, avec
la reconnaissance de l'empereur et l'appui du Land de Munich, des entreprises
locales et des associations d'ingénieurs (Mayr, 1990).
Ces trois musées ont servi de modèles à beaucoup
d'autres dans le monde, sans oublier les musées catalans. Les nouveaux
musées n'ont pas été, loin de là, des répétitions
de ces modèles, mais ont donné lieu à des alternatives
créatives. Je voudrais distinguer parmi celles-ci les fameux Science
Centers, dont l'Exploratorium de San Francisco, ouvert en 1969, est l'un
des plus remarquables exemples, même si le Palais de la Découverte
(1937), à Paris, en est un clair antécédent. L'objectif
de l'Exploratorium était fondamentalement didactique et interactif
: le public pénètre les mystères de la science non
seulement en voyant des reproductions de phénomènes naturels,
mais aussi en participant à des expériences.4
Le contexte
des nouveaux musées techniques : une expression de l'identité
culturelle catalane dans le changement démocratique espagnol
Le cas de
la Catalogne est, dans un sens, instructif, car il permet de mettre en
évidence des conditions locales déterminées, mais
aussi quelques-unes des caractéristiques générales
des musées techniques.
En Catalogne, comme ailleurs, les besoins didactiques ont été
un premier élément mobilisateur pour l'organisation de musées,
mais, de plus, le processus de reconquête de l'identité culturelle
et politique catalane après la chute du franquisme a beaucoup influencé
la recherche d'éléments propres de la Catalogne dans sa
tradition technique et industrielle. En même temps, dans une région
qui possède traditionnellement un secteur textile très fort,
la reconversion industrielle a rendu obsolètes des installations
desormais perçues comme des monuments à l'histoire de l'effort
des patrons et des travailleurs qui ont forgé la Catalogne d'aujourd'hui.
Pendant les trois derniers siècles, la Catalogne fut une grande
réceptrice et consommatrice de technique et de science. Durant
toute cette période, elle a été l'une des premières
et, au début, pratiquement la seule région industrialisée
d'Espagne.5 Il faut souligner que le système économique
catalan n'a pas été capable de créer lui-même
la technologie dont il a eu besoin pour son industrialisation. Depuis
le XVIIIe siècle l'Espagne et la Catalogne ont été
en une situation périphérique dans le monde scientifique,
et cela encore, il y a quelques dizaines d'années.6 Les commerçants,
industriels et agriculteurs catalans compensèrent cette position
marginale en multipliant leurs contacts avec l'Europe, d'où ils
purent tirer les moyens technologiques nécessaires. Plus tard,
dans la deuxième moitié du XIXe siècle, beaucoup
d'entreprises et de techniciens européens saisirent l'occasion
de s'installer en Catalogne. Un problème quelque peu paradoxal
en découle, à savoir que l'appropriation culturelle de la
tradition technique se fait en Catalogne avec des produits et des éléments
dont l'origine n'est pas catalane. Ce qui rend impossible tout chauvinisme.
Durant les dernières décennies, le panorama muséographique
catalan a subi une importante transformation générale. Le
changement démocratique en Espagne en a été le facteur
décisif, quand la Catalogne obtint en 1980 d'avoir son propre gouvernement,
la Generalitat, doté de compétences assez amples, parmi
lesquelles figurait la gestion des musées.7 Les premiers musées
techniques de cette nouvelle étape furent créés presque
en même temps : le musée de la Science, de caractère
privé puisque appartenant à la Fondation La Caixa, qui a
ouvert ses portes en 1981, et le musée de la Science et de la Technique,
créé par la Generalitat, qui, bien que son ouverture au
public ait été retardée de quelques années,
est né en 1982.
Avant de poursuivre, il est nécessaire ici de faire un commentaire
sur la situation des musées techniques en Espagne, en dehors de
la Catalogne. En 1980, le ministère de la Culture du gouvernement
espagnol créa à Madrid le musée national de la Science
et de la Technologie. Il fut doté modestement en personnel, et
réussit à obtenir des moyens économiques suffisants
pour réunir un fonds historique intéressant, mais, n'ayant
pas trouvé de local adéquat, il est ouvert au public en
une exposition limitée ; cependant il y a quelques chances qu'il
puisse le faire prochainement. Pour le moment, ce musée est un
centre très actif dans la récupération du patrimoine
scientifique et technique espagnol.8
Le renouveau de la communauté scientifique et technique en Catalogne
Les nouveaux
musées techniques catalans n'auraient pu se développer sans
l'appui concret du monde de la recherche, mais en même temps, ils
peuvent être de bons intermédiaires entre le monde de la
science et de la technique et la société en général.
Les dernières années du franquisme, et surtout, la période
démocratique qui a suivi, ont donné lieu à un extraordinaire
essor du secteur universitaire et de la recherche. Il devrait suffire
de dire que le nombre d'universités est passé en Catalogne
de trois à dix ; la Generalitat a créé de nouveaux
centres de recherche, et le gouvernement central intensifié sa
présence à travers le Conseil supérieur de la Recherche
scientifique, qui a une délégation à Barcelone depuis
les premières années du franquisme, mais possédait
un nombre de centres très réduit.
Cependant, les musées techniques catalans ont bénéficié
de l'essor de certaines disciplines, comme l'anthropologie, l'archéologie
et l'histoire économique. L'anthropologie s'est développée
en Catalogne à partir de l'ethnographie, en rapport avec la récupération
de l'identité catalane, dont les techniques artisanales sont une
composante ; dans les années 1970, est apparue la nouvelle anthropologie
culturelle.9 Par ailleurs, les archéologues traditionnels ont très
vite compris la valeur archéologique d'objets qui, d'ordinaire,
ne faisaient pas partie de leur domaine, tels les vestiges et les bâtiments
industriels. Cette sensibilité envers la technique et l'industrie
a rendu possible l'introduction de ces éléments pour expliquer
la réalité régionale catalane dans les musées
locaux.
L'archéologie industrielle a débuté en Catalogne
au sein du monde universitaire, plus précisément dans le
monde de l'histoire économique, portée par des travaux sur
le patrimoine industriel datant des années 1970.10 D'autre part,
l'histoire économique est un domaine très actif dans les
universités catalanes. Beaucoup de travaux se sont centrés
sur l'histoire industrielle, et ils ont déployé des efforts
considérables pour récupérer archives et histoire
des entreprises.
Nous allons maintenant nous arrêter sur les caractéristiques
concrètes des nouvelles réalisations, qui ont à peu
près vingt ans pour ce qui concerne les musées techniques
catalans les plus anciens.
Une initiative
semi-publique : le musée de la Science de la fondation La Caixa
Ce musée
s'est installé dans un bâtiment moderniste, qui avait abrité
une résidence pour aveugles. Il était conçu comme
un Science Center, limité à quelques expériences
couvrant les domaines de la mécanique, de l'optique et de la perception,
avec, en plus, un petit planétarium. La relative modestie des premières
installations du musée contraste peut-être avec le grand
succès qu'il a connu, dès le début, auprès
du public. Ce succès s'explique non seulement par la force de la
caisse d'épargne, La Caixa, mais aussi par l'équipement
déficitaire en laboratoires scientifiques dans les écoles.
Le développement postérieur du musée et le renforcement
de sa position se sont fondés cependant sur une inflexion dans
son orientation, que l'on doit, à mon sens, avant tout au poids
de son actuel directeur, Jorge Wagensberg, professeur de physique à
l'université et qui a écrit des ouvrages marquants dans
le domaine de la réflexion philosophique sur la science. Wagensberg
a énoncé ses idées dans la revue Public Uunderstanding
of Science (numéro 1, 1992), et publié plusieurs ouvrages
théoriques où il expose ses réflexions à propos
de l'expérience du musée de Barcelone (Wagensberg, 1998).
Dans cette étape, le musée est allé plus loin qu'un
Science Center classique et devenu ce que l'on pourrait appeler un parc
thématique scientifique (pas un parc d'attractions, bien sûr),
c'est-à-dire une installation où l'on reconstruit le processus
du savoir scientifique à partir d'éléments scéniques
ou de reproduction de cas réels. L'apport spécifique est
de traiter de domaines scientifiques peu fréquents dans d'autres
musées, par exemple la biologie. Wagensberg croit qu'il ne doit
pas y avoir de différences essentielles entre divulguer et enseigner
la science et la recherche scientifique : " Le citoyen dans un musée
expérimente tout comme un scientifique et comprend tout comme un
scientifique ". Par conséquent, ce que l'on présente
dans un musée doit être un processus réel de connaissance
scientifique. Une exposition sur l'Amazonie peut en être un bon
exemple. Au départ une expédition organisée par le
musée, le matériel et les idées étaient ainsi
de première main. En ce qui concerne l'exposition, on y avait recréé
le paysage, les sons et les odeurs ; on y présentait les principaux
éléments de l'écosystème amazonien et les
défis auxquels il est confronté. Le visiteur se retrouvait
donc face à un élément concret, avec une perspective
globale et pluridisciplinaire.
L'un des épisodes les plus significatifs de l'histoire de cette
nouvelle étape du musée de Barcelone est la découverte
du morceau d'ambre baptisé Jorge Caridad , en l'honneur de celui
qui l'a découvert dans une mine de Saint Domingue. Une expédition
du musée de Barcelone se trouvait dans l'île pour récupérer
un galion espagnol englouti dans les eaux de cette zone, ce qui devait
aboutir à une nouvelle exposition pluridisciplinaire. Un jour de
février 1995, Jorge Caridad montra une pièce d'ambre vraiment
singulière dans laquelle on pouvait observer un groupe de fourmis
surprises par la goutte de résine, il y a à peu près
25 millions d'années. Cette pièce suscita une recherche
scientifique, pour identifier les insectes et expliquer leur disposition,
mais aussi muséographique, car c'était une magnifique occasion
d'exposer une pièce exceptionnelle dévoilant une connaissance
scientifique du passé.
À cette occasion, Wagensberg élargit l'audience du musée
de Barcelone à un public plus vaste grâce à deux articles
publiés à un an d'intervalle dans La Recherche.11
Dans le premier, qui était en même temps un concours d'idées,
on présentait la pièce et ses éléments très
en détail et l'on invitait la communauté scientifique et
les naturalistes amateurs à proposer leurs interprétations.
Un an après parut le second article, avec le gagnant du concours
et l'interprétation des auteurs ; on y offrait la possibilité
de visiter le musée de Barcelone afin d'avoir l'occasion de continuer
les recherches à propos de cette pièce qui, depuis lors,
possède son propre espace.
Comme on peut le voir, le principal centre d'intérêt du musée
est la connaissance scientifique, mais au sens large, c'est-à-dire
celui de la recherche, comprenant la recherche appliquée.12
La Generalitat
: le musée de la Science et de la Technique de Catalogne et son
réseau de musées
Le musée
de La Caixa, dont nous venons de parler, est un musée privé.
Cependant, l'entité à laquelle il appartient étant
une caisse d'épargne, elle gère l'argent de milliers de
contribuables petits et moyens qui lui confient leurs économies
et l'encaissement de leurs salaires. La Caixa, bien implantée parmi
les citoyens de Catalogne, compte presque un siècle d'histoire.
C'est en ce sens qu'elle n'est pas, à proprement parler, une compagnie
privée. Le musée de la Science et de la Technique de Catalogne,
l'un des trois musées déclarés nationaux par le gouvernement
catalan en 1990, serait, lui, un musée public. Cependant, son ouverture
définitive au public, en 1996, n'a été rendue possible
que grâce à un financement privé d'Endesa, principale
compagnie d'électricité d'Espagne.
L'orientation spécifique de ce musée est la divulgation
de l'histoire de la science et de la technique en Catalogne et, en particulier,
la préservation de son patrimoine. En ce sens, le musée
a installé son siège central dans un " vapeur "13
de Terrassa, le vapeur Aymerich, Amat i Jover, un magnifique bâtiment
industriel moderniste de 1907, conçu par Lluís Muncunill
i Parellada (1868-1931), contemporain de Gaudí. L'édifice
est un exemple de la qualité de l'architecture industrielle catalane
de l'époque. On y utilisa des techniques de construction de façon
très ingénieuse (caractéristique du modernisme catalan),
avec un remarquable résultat pratique et esthétique.
Depuis sa fondation en 1982, le musée a réuni une imposante
collection de machines et d'instruments représentative de la réalité
technique catalane, surtout en ce qui concerne la technique industrielle,
les transports et les communications. En même temps, il a été
l'un des instigateurs de l'archéologie industrielle en Catalogne
et en Espagne. En 1982, Eusebi Casanelles, qui venait d'en être
nommé directeur, fut l'un des promoteurs des premières journées
du patrimoine industriel organisées en Espagne à l'initiative
conjointe de la Generalitat de Catalunya et du gouvernement basque (Ondarre
Industrialaren, 1984).
Les antécédents du musée de la Science et de la Technique
nous aident à expliquer sa création. En effet, il a été
revendiqué par l'association des Ingénieurs industriels
de Catalogne, ainsi que l'organisation d'une exposition, qui a eu lieu
en 1977, en pleine transition démocratique, et se proposait de
reprendre un ancien projet de la Generalitat, à l'époque
de la République (en 1937, au début de la guerre civile
espagnole). La proposition de 1977 était d'installer le musée
à Barcelone dans une gare de chemin de fer désaffectée
; le modèle qui s'imposait était celui des grands musées
du monde (Per un museu
, 1977). La fondation du musée, en
1982, fut possible, entre autres, grâce au prestige social des Ingénieurs
industriels en Catalogne.
Tout compte fait, qu'en est-il de ce musée ? D'abord, son siège
central, le vapeur Aymerich n'est pas à Barcelone, mais à
Terrassa, et on peut le visiter en tant qu'édifice industriel exemplaire,
avec sa salle des machines, ses chaudières, ses soutes à
charbon et ses grandes nefs couvertes par des voûtes recueillant
un éclairage naturel. L'exposition permanente sur La Fàbrica
tèxtil (l'usine textile) intègre ainsi l'environnement de
l'édifice.
La première exposition permanente, Energeia, fut inaugurée
en 1996. On y offre un panorama général des ressources énergétiques
(traction animale, eau et vent, vapeur, gaz, électricité,
nucléaire, et, plus récemment, énergies alternatives)
à partir de maquettes et de reproductions, mais surtout à
partir de pièces originales venant, pour la plupart, des industries
catalanes. La présentation de cette salle sur l'énergie
est un peu standard, c'est-à-dire rappellant celle adoptée
par certains musées européens classiques, sans mettre en
valeur le fait que de nombreuses pièces ont une origine locale.
Il en résulte qu'on peut voir cette partie du musée sans
se rendre compte de la présence de remarquables vestiges de l'industrie
catalane. À mon avis, c'est une erreur, mais il faut accepter le
choix du musée de rendre compatibles la divulgation scientifique
et la conservation du patrimoine, même si celle-ci conservation
est peu ou mal mise en valeur. Ce choix découle peut-être
de ce fait que le musée de la Generalitat et celui de la fondation
La Caixa sont en quelque sorte rivaux, car s'adressant à un public
analogue. Tous deux ont un nombre voisin de visiteurs (plus ou moins,
deux cent cinquante mille), mais le musée de la Generalitat obtient
un tiers de ces visiteurs dans le réseau de musées qu'il
a créé.
Le réseau
de musées
Au moment
initial, Eusebi Casanelles avait eu l'idée de coordonner les musées
techniques locaux ou les musées spécialisés existant
déjà en Catalogne. En ce sens, l'autre réalisation
principale du musée de la Science et de la Technique fut la mise
en place de conventions pour constituer un réseau de musées
techniques et scientifiques.
Dans l'idée du réseau, il y avait l'intuition que l'interaction
serait bénéfique : des installations locales et sectorielles
pouvaient acquérir une certaine notoriété en s'intégrant
à une offre muséale d'ensemble et, à l'inverse, l'ensemble
pouvait se trouver renforcé par chacun des éléments
du réseau. Cette idée a fait fortune, puisque, depuis la
loi sur les musées de la Generalitat en 1990, les musées
nationaux (Archéologique, Art, Science et Technique) se sont constitués
en réseaux de musées.14 Constituer un réseau de musées
est l'une des nouvelles options de la muséographie : dans la ligne
des écomusées, la présentation d'objets ou de processus
s'effectue sur leur lieu d'origine, de la sorte l'on fait prévaloir
l'idée de l'usage et de l'environnement des engins. Selon Bergeron
(1994), le fait d'intégrer un musée central à un
réseau de musées est l'orientation plus originale de ce
musée de la Science et de la Technique.
Mentionnons maintenant, à titre d'exemples, quelques musées
du réseau.15 Certains sont spécialisés en un secteur
productif, comme le Museu-Molí Paperer, de Capellades (El museu-Moli
,
1979). Il s'agit d'un moulin du dix-huitième siècle, l'une
des usines de papier installées dans une région où
cette industrie est toujours bien vivante. Le Musée-Moulin permet
d'assister au processus de fabrication du papier, en même temps
que l'on y présente une exposition sur son histoire. Ce musée
existait déjà comme musée local avant la création
du réseau.
Le musée de la Colonie Vidal présente sur place un type
d'organisation industrielle très répandue en Catalogne vers
la fin du XIXe siècle, début du XXe : à côté
de l'usine (ici, textile), on construisait un véritable village
(colònia) où vivaient les travailleurs, leurs familles et
les propriétaires. La colonie disposait de magasins, bars, écoles,
théâtre, etc. ce qui la rendait presque autosuffisante (Terradas
Saborit, 1979 ; Dorel-Ferre, 1992).
Le musée de la Science et de la Technique est donc en train de
créer un véritable écomusée de la production
industrielle et manufacturière à l'échelle de la
Catalogne. L'ensemble des centres (auxquels, selon les projets actuels,
d'autres se joindront) permet d'avoir une vision directe de cette tradition
productive. Beaucoup de ces installations sont des centres rendus obsolètes
par la rénovation industrielle et le tourisme industriel devient
une alternative économique.16
La technique
et la science dans le patrimoine historique et culturel catalan
Le développement
des musées techniques a produit un effet d'émulation ou,
peut-être, une nouvelle conscience face à la science et à
la technique en Catalogne. Et cela ne s'est pas seulement manifesté
dans des musées spécifiques. Quelques exemples : le musée
Maritime de Barcelone sous la responsabilité d'une entité
semi-publique, dont les origines remontent à 1929, n'a commencé
à fonctionner qu'en 1941. Dans ce musée, étaient
accumulés des objets représentatifs de la tradition maritime
de Barcelone. L'édifice qui l'abritait était également
représentatif, car il s'agissait des anciens chantiers navals de
la ville, un bâtiment civil de l'époque gothique dont la
construction date du treizième siècle, bien qu'il ait été
agrandi plusieurs fois jusqu'au XVIIIe siècle. Sa dernière
rénovation eut lieu après 1992 et il est probable que l'expérience
acquise par les techniciens du musée de Barcelone, qui montèrent
le pavillon de la Navigation à l'Exposition de 1992, eut une influence
certaine. Il a créé une visite rapide du musée, un
parcours guidé, en plusieurs langues, grâce à des
audioguides, avec des présentations parlées, un fond musical,
des effets de sons, des maquettes, des trucages cinématographiques,
des effets de lumière, de vent, de température et d'odeurs.
Dans ce musée, la technique (nautique) n'est plus seule protagoniste
du discours mais aussi un élément très important
de la présentation. Le parc thématique, avec ses effets
spéciaux, a été conçu pour séduire
le visiteur, avec des moyens analogues à ceux auxquels il est habitué
par la télévision, mais là, c'est en live.17
Un autre cas très intéressant est celui du musée
d'Histoire de Catalogne, l'un des neuf fondés ces dernières
années par la Generalitat (Dossier
,1997). Il s'agit d'un
musée sans collection propre, mais où l'on présente
de façon didactique l'histoire de la Catalogne, jusqu'à
nos jours. En fait, de la même manière qu'il y a des Science
Centers, celui-ci est un History Center. Pour appuyer la démonstration,
on y recrée des ambiances avec des matériaux réels,
des maquettes, des reproductions, comprenant des effets d'image et de
son, des supports audiovisuels et des éléments interactifs.
La technique y joue un rôle très marquant, car l'on a opté
de s'appuyer tout spécialement sur l'histoire de la technique,
ce qui donne l'occasion d'offrir au visiteur des éléments
interactifs et ludiques. Il faut rappeler que la Catalogne se considère
elle-même comme une région laborieuse et, quel meilleur moyen
de symboliser le travail que la technique ? Nous avons donc un autre exemple
où la technique redevient moyen et objet.
Conclusions : les défis de la nouvelle muséologie de
la science et de la technique
Le renouveau
muséal catalan des dernières années est une conséquence
évidente du retour des libertés démocratiques qui
ont ouvert la possibilité d'une divulgation et d'un débat
public sans entraves. Il est significatif qu'aussi bien Casanelles, dans
ses premières propositions pour un musée (Per un museu
, 1977), que Wagensberg (1993), présentant son centre dans une
réunion internationale, ont tous deux insisté sur cet aspect.
Pouvons-nous dire que les musées techniques sont nécessairement
associés aux libertés ? En fait, comme nous l'avons vu,
les premiers musées modernes furent liés à la programmation
d'une éducation générale pour le public. Le plus
grand développement des musées de la Science et de la Technique
a eu lieu en Europe et en Amérique du Nord à partir des
années soixante, après la deuxième guerre mondiale.
Il est bien connu que la Catalogne n'a pas été un pays d'avant-garde
en ce qui concerne un développement scientifique et technique original,
même si son processus d'industrialisation, commencé dans
la première moitié du XVIIIe siècle, a impliqué
que l'industrie, l'agriculture, la construction, le commerce et les transports
aient incorporé la technologie qui les a rendus compétitifs.
C'est en ce sens que la technique est présentée comme élément
important de la tradition catalane, comme une autre preuve du caractère
entreprenant et laborieux des Catalans, mythe déjà développé
à l'époque préindustrielle.
L'identité culturelle est-elle un élément pertinent
pour les autres musées techniques du monde ? Nous avons parlé
du cas du Deutsches Museum de Munich comme exemple peut-être plus
explicite, au moins dans la dénomination du musée. Il faut
dire que, même dans le cas du musée de Munich, la revendication
d'une identité culturelle différenciée est principalement
un élément de fond. Cependant, la science et la technique
sont des créations universelles, c'est un aspect essentiel de leur
divulgation, mais le contenu local ou nationaliste, même implicite,
nous permet de comprendre beaucoup d'éléments de la configuration
des musées techniques.
L'initiative des nouveaux musées catalans est généralement
partie d'institutions jouissant d'une large audience dans la société
catalane et serait, dans ce sens, une manifestation du caractère
dynamique des classes moyennes et populaires en Catalogne. Sur ce point,
la diversité de situations dans le monde est très grande.
On a pu constater que les nouveaux musées catalans ont choisi des
méthodes de présentation novatrices et des concepts muséographiques
qui, comme l'écomusée, s'adaptent très bien au contexte
dans lequel ils se développent. La technique est objet d'exposition,
de par ses différentes qualités didactiques et culturelles,
mais en même temps, c'est un moyen spectaculaire, adapté
au public d'aujourd'hui.
Dans ce nouveau type de musées, les pièces originales peuvent
perdre un peu de leur vedettariat. En fait, Butter (1992) souligne que
le métier de conservateur de musée est en train de changer
: d'une orientation érudite et académique il en vient à
centrer ses préoccupations sur la présentation attrayante
et didactique de ses fonds.
Quelques musées catalans se sont organisés autour de la
préservation et de la conservation du patrimoine technico-industriel
du pays. Dans ce point de vue, la Catalogne peut figurer sur la liste
des régions industrielles européennes bénéficiant
d'une bonne tradition. Les pays du Nord de l'Europe et la Grande Bretagne,
au titre de berceau de la révolution industrielle, ont déclenché
ce mouvement dans les années soixante, autour du dernier grand
changement du système industriel. D'autres régions européennes
ont suivi, en particulier la France et l'Italie. Les musées catalans
s'orientent vers le tourisme industriel, ce type de tourisme s'ajoute
au tourisme en général, l'une des sources de richesses les
plus notoires (plus de dix-huit millions de visiteurs).
La divulgation et l'enseignement des sciences et des techniques est l'objectif
principal de tous les musées techniques ; un de leurs défis
est d'offrir une vision critique de la science et de la technique. Il
y a des aspects de leur réalité passée, présente,
et très probablement future, qui ont perdu aujourd'hui le prestige
qu'ils avaient obtenu. Un exemple en est le lien de la science et de la
technique avec la guerre ou avec le nucléaire. Les musées
techniques catalans n'affrontent pas ce genre de questions de façon
critique ; ils partagent plutôt une vision triomphaliste de la science,
comme le souligne Roqué (1995), à propos de la presse de
divulgation scientifique en Catalogne.
Voici quelques-unes des questions que peuvent soulever les musées
techniques catalans, créés ces dix dernières années
dans le contexte du changement démocratique en Espagne. J'ai voulu
montrer qu'en général, les musées techniques non
seulement mettent en scène la science et la technique, mais les
utilisent aussi intensément pour accomplir leur fonction d'éducation
et de divulgation.
Texte traduit
de l'espagnol par Michèle Blossier
Bibliographie
- R. Aracil,
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