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La
beauté sur le fil
Olivier
Namias
" Nous vivons dans des villes. Nos champs sont d'asphalte, nos
étoiles sont les lampadaires, nos forêts les pylônes
des lignes à haute tension. "
Hans Windisch,1929
La révolution
industrielle a peuplé le monde de machines : l'histoire des techniques
a démontré combien leur genèse dépendait de
la culture autant que de la science et de la technique. Pour autant, la
question de leur " réception " dans la société
n'est pas toujours approfondie. Corps étranger, l'objet technique
doit s'insérer dans un monde pré-établi dont il bouleverse
les habitudes : une fois l'objet viable d'un point de vue technique, nous
aimerions comprendre les mécanismes de construction symbolique
qui l'intègrent complètement à notre environnement.
Ce problème sera évoqué à travers l'exemple
du fil électrique. La fonction de l'art est ici envisagée
selon la perspective de Read, pour qui " l'art ne se crée
pas pour remplir des nécessités économiques, ou pour
exprimer des idées et un credo, mais pour modeler un univers synthétique
et auto-existant de valeurs autonomes, en vue d'incarner des aspects de
la réalité ou de la vérité éternelle
à travers un individu " . Pour exister, le nouveau monde technique
ne peut se fonder uniquement sur des éléments matériels,
aussi puissants soient-ils. Comme tout univers, il doit également
reposer sur une dimension allégorique, au risque dans le cas contraire
de rester inachevé.
Hans Jauss a introduit la notion de "réception" dans
le champ littéraire , pour montrer comment le sens d'une uvre
est en partie contenu dans son accueil par le lecteur. Nous allons déplacer
ce concept à la technique, et considérer sa "réception"
par les arts. Nous nous intéressons au cas spécifique de
la ligne électrique, envisagée principalement à travers
ses représentations photographiques et les textes d'opinion. Nous
poserons comme hypothèse que cette réception se déroule
en trois phases : dans une première phase d'exhumation, coïncidant
avec la réception de l'objet, les qualités particulières
de l'objet seraient mises au jour de façon intuitive. L'objet est
signalé comme nouveau, et surtout comme véhiculant l'étrangeté,
le mystère, qui le rendent attractif . Dans un deuxième
temps que l'on pourrait appeler phase de l'exaltation, l'objet est instrumentalisé
et manipulé : son potentiel artistique est magnifié et amplifié
par les arts. Enfin, dans une troisième phase de banalisation,
l'objet devenu trop courant disparaît, ou n'est plus le sujet de
recherches interprétatives . C'est le signe de l'intégration
de cet objet à la civilisation. Pour être compris, accepté
et intégré, tout phénomène technique semble
devoir passer par ces trois phases.
L'électricité
tisse sa toile
" J'entrevoyais
un bonheur plus immédiat pour l'humanité que les espoirs
de vie éternelle : je voyais l'avenir de la civilisation. Le confort,
la chaleur, les vêtements, l'hygiène, le bonheur et le bien-être
pour tous, au lieu des vigiles de prières, des soupirs, des péchés
et des expiations. Et comme mon âme s'était accoutumée
à considérer toute chose comme infinies, il ne me semblait
pas du tout que l'électricité fût exclue de la religion.
Si l'électricité n'est pas une apologie de la puissance
divine, elle est l'énergie même qui émane d'elle.
Lorsque le courant électrique glisse le long des fils ou traverse
l'éther, c'est pour moi la volonté divine muée en
énergie. "
John Knittel, Amédée
La révolution
industrielle a fait sortir l'électricité des cabinets de
physique amusante, lui ôtant son statut de curiosité pour
la propulser au premier rang de l'industrie. Employée aussi bien
dans le domaine des communications (dès 1866 un câble télégraphique
traverse l'Atlantique), source d'énergie ou de chaleur, créatrice
de matériaux (aluminium), ou recouvrant leur superficie (galvanoplastie),
information (avec l'électronique), etc. Cette omniprésence
lui confère un rang tout à fait particulier : elle est un
lien entre les techniques, elle assure une transcendance de plusieurs
sphères (de la sphère technique à la sphère
domestique), produit aussi bien l'utilitaire que le merveilleux
Le capitaine Nemo le disait dans Vingt mille lieues sous les mers : "
L'électricité donne au Nautilus la chaleur la lumière,
le mouvement, la vie en un mot. " Rien d'étonnant donc à
ce que Lewis Mumford voit en elle signe de l'avènement d'une nouvelle
ère de notre civilisation , un " âge néotechnique
", pendant que d'autres la proclament " religion du XXe siècle
".
Nous côtoyons quotidiennement des objets électriques, sous
la forme électro-menagère : télévision, mixer,
machine à laver
Ces objets ont souvent représenté
des enjeux de stylisme, allant de pair avec des enjeux commerciaux. Par
ce biais, ils accédaient à cette forme d'art qu'est le design
industriel. Mais l'électricité produit d'autres objets plus
flous, dans le monde desquels nous sommes immergés inconsciemment
: ils proviennent en particulier de sa branche électrotechnique.
Le fil électrique en est un bon exemple. Depuis son apparition,
il n'a cessé d'étendre sa toile, témoignant bien
de la colonisation de l'espace par l'électricité. Dès
1835, apparaissent les premiers fils visibles, avec l'invention du télégraphe.
Viendront ensuite obscurcir le ciel les fils téléphoniques,
puis les câbles électriques dédiés au transport
de l'énergie, pour le tramway, l'éclairage urbain, et tout
autre usage de l'électricité. La diversification des usages
de l'électricité engendre naturellement une multiplication
des fils.
Sur le plan visuel, les câbles et les fils constituent un choc :
un rapide tour d'opinion le confirmerait. Pourtant, les fils électriques
ont connu une réception semblable à celle des autres objets
modernes. Il existe de nombreuses traces attestant d'une volonté
de les intégrer dans le monde symbolique, et ils ont suscité
bien des théories interprétatives. En dépit de ces
efforts, les fils électriques s'intègrent mal à notre
univers. Ils semblent témoigner d'un angle mort de la civilisation
machiniste. Une élucidation serait donc nécessaire.
Le rejet
de la modernité
Les industries
et les techniques ont entraîné une rupture dans la notion
de beauté, polarisée par l'arrivée de la machine.
Pierre Francastel distingue les partisans du beau éternel, la beauté
classique, et les partisans du beau utile, pour qui " chaque chose
est belle si elle est conforme à sa fin " . Ces derniers trouvent
dans l'esthétique de l'ingénieur une nouvelle et intransigeante
source de beauté : prenant acte de la transformation du monde,
ils rejettent les canons de l'esthétique classique. Au contraire,
les partisans du beau éternel accusent la machine de dénaturer
l'image de la société pré-industrielle, au sens où
l'a pensé Ruskin . L'accueil qu'ils ont réservé au
fil électrique est symptomatique d'une attitude face à la
modernité, confirmation dans un premier temps de l'appartenance
du fil électrique au rang des objets ressortissant de la catégorie
du beau utile.
Le rejet des fils électriques est épidermique chez les partisans
du monde pré-technique. Dans le roman Amédée, l'héroïne
Pauline Inwald oppose, en dernier recours, à l'ingénieur
qui cherchait à la convaincre des bienfaits de la technologie,
un argument esthétique : " Et l'abîme ! Regardez toutes
ces autos, ces fils téléphoniques, ces affreuses constructions
et ces tramways. Vous trouvez ça bien ? " Le fil électrique
inspire autant qu'une toile d'araignée ou une pelote de laine.
Il est nuisible à la beauté qu'il pollue, catalysant des
réflexes technophobiques
Une autre anecdote, tirée cette fois du monde réel, et non
plus d'un roman, aide à mesurer l'ampleur de ces réactions.
En 1903, la Compagnie Générale des Omnibus, souhaitant implanter
un tramway dans le centre de Paris, consulta le public, dont elle espérait
l'approbation. Elle se heurta à un tollé général
: " Décidément la guerre est déclarée
entre la Compagnie des Omnibus, qui veulent des fils, et les Parisiens,
qui n'en veulent pas. À ceux-ci, l'on a par extraordinaire demandé
l'opinion ; ils n'en ont pas marchandé l'expression. "
Un journaliste du Figaro, Georges Bourdon, prit même l'initiative
de conduire une contre-enquête : " [Il] s'était solennellement
juré à lui-même de ne pas mourir avant de s'être
rendu chez tous ses contemporains les plus célèbres, et
il s'est tenu parole. " Georges Bourdon recherche l'avis des personnalités
les plus en vue de son époque ; il interroge les artistes officiels,
des peintres comme Besnard, Gérôme, des architectes comme
Nénot, Lucien Magne, et certains "sages" : ingénieurs,
conseillers municipaux
Parmi ces gens, " l'horreur fut unanime
". Parallèlement, le journal L'Écho de Paris lança
une pétition, et recueillit les voix de milliers de personnes,
dont de nombreux professeurs des Beaux-Arts (on trouve parmi eux Gérôme,
Defrasse, Daumet, Esquié, Laloux, Redon, et les membres de ces
ateliers).
On aboutit à l'idée d'un partage répartissant le
"beau" et le "laid" sur le territoire : " En
tout cas, il faut mettre chaque chose à sa place. S'il convient
de laisser les enfants à leur mère, il conviendrait assez
de laisser les fils téléphoniques, les fils de traction
mécanique, les fils télégraphiques et autres engins
merveilleux du progrès industriel, aux villes d'industrie, où
ils sont tout à fait chez eux. Là, ils sillonneront à
travers les cheminées d'usine, à travers les manufactures,
et les bureaux à cent étages. Il y aura au moins harmonie,
et il peut effectivement naître une impression qui séduise
certaines personnes douées d'un sens aigu de ce qu'on appelle la
Modernité. Nous le voulons bien, mais nous persistons à
ne pas voir très clairement quel charme pourrait résulter
de cette union, tout à fait incestueuse, du trolley le plus élégant
avec nos églises gothiques, nos palais les plus majestueux, les
plus nobles et les plus purs de style. " Un souci social peut également
rejoindre ou masquer ces intentions d'esthète, encourageant également
à laisser les fils à la périphérie : "
L'ingénieur ajoute : les quartiers excentriques, ne possédant
guère de beauté, ne doivent pas craindre de la perdre. Ce
serait pure moquerie que de leur dire "nous ne devons pas déshonorer
avec le trolley les façades lépreuses de vos maisons et
les devantures de vos mastroquets" [
]. N'accroissons point
de gaîté de cur les charges des pauvres diables sous
le discutable prétexte qu'un fil aérien leur cacherait un
trop large morceau de ciel ".
En fin de compte, le centre doit rester vierge de trace de technique,
et conserver un visage reflétant l'histoire de la nation, que l'on
aurait d'ailleurs à cur d'améliorer. En centre ville,
l'électricité doit être cantonnée aux caniveaux
souterrains, " libre à elle, ensuite, de se transmettre comme
il lui plaira, dès qu'elle atteindra la périphérie
".
Le refus des fils, c'est le refus de l'envahissement par le monde moderne
et la technique. L'omniprésence du fil le rend particulièrement
insupportable. Le cinéaste Jean Renoir se plaignait de ce qu'il
était devenu impossible de filmer sans tomber sur un pylône,
et pendant longtemps, les fils électriques étaient gommés
des photos de l'inventaire des monuments historiques. Une pratique de
retouche que l'on pensait réservée à certains régimes
totalitaires !
De la
ligne électrique comme sujet artistique
Si le fil
électrique ne peut incarner les valeurs du beau éternel,
cela reste insuffisant pour en faire l'un de ces objets porteurs du message
moderne. Pour l'affirmer, il faut examiner sa réception du côté
moderne de la beauté. De fait, parmi les protagonistes de la beauté
utile, le fil électrique n'est pas non plus passé inaperçu.
On retrouve plusieurs attitudes, correspondant aux phases d'appropriation
de la technique que nous évoquions en hypothèse : l'individuation,
l'exaltation, la banalisation.
Les arts picturaux reconnaissent vite dans le fil électrique un
signe de modernité indéniable, le transformant en motif
iconographique à succès. C'est par l'image que l'on appréhende
l'objet, c'est elle qui signale la présence de ce nouveau venu.
Rappelons ainsi l'alliance entre l'antique et la technique contenue dans
la fresque réalisée par Puvis de Chavanne pour l'escalier
de la Bibliothèque publique de Boston. Dans ce qui fut sa dernière
uvre, ce polytechnicien acquis à la peinture met face à
face les déesses grecques et un poteau télégraphique.
Mais si la peinture représente les fils, la plus grande connivence
se retrouvera du côté de la photographie, qu'elle soit avant-gardiste
ou simplement documentaire.
La photographie appelle l'attention sur la thématique du fil électrique,
et risque les premières tentatives d'élucidation. Les photographes
allemands comme Max Baur, Elfriede Stegemeyer, Roger Parry, la Tchèque
Jaroslava Hatlakova, Lazlo Moholy-Nagy, ou parmi les photographes plus
documentaires Albert Renger-Patsch, Charles Sheeler, Horace Bristol, prennent
sciemment des photographies de fils électriques, parfois d'ailleurs
dans le cadre de commandes officielles, notamment en URSS (documentation
du GOELRO) ou aux E.-U. (documentation des travaux du New-Deal). Dans
les photographies de Le Corbusier lui-même, le peu de photographies
d'objets techniques sont, à côté de vues de pompes
à essence, trois photographies de fils de trains électriques
. Il faut dire que la position en hauteur des fils privilégiait
le regard oblique et la contre-plongée , qui est l'un des traits
de l'avant-garde : " La vue plongeante contredit le schème
normal de répartition des masses visuelles, ou le poids du paysage
porte vers le bas de la toile et les objets les plus proche du spectateur
apparaissent plus gros. "
La photographie, même dépouillée de ses prétentions
révolutionnaires, continuera de jouer un rôle : en enregistrant
toutes les traces dans le cadre, sans pouvoir de sélection du bon
ou du mauvais, elle permet une prise en compte de tous les signes. Le
parasite, l'accidentel, entrent ainsi dans l'image : quand on photographie
un bâtiment, les fils électriques sont souvent un élément
qui ressort du casuel. Un lien de parenté existe alors sans doute
dans des photographies d'un Walker Evans et les tableaux d'un Charles
Demuth. Que voir dans les lignes obliques d'une uvre comme My Egypt,
sinon le ciel recoupé et strié par les fils électriques
présents dans les photographies du premier ? D'autres peintres
rendent encore plus explicite cette filiation : le tableau de Christopher
Nevinson, Le système nerveux du monde (1930), en est un exemple.
Une autre tâche de la photographie va être d'exalter le fil
électrique comme élément de conquête de la
civilisation moderne sur un monde ancien : le fil est alors le symbole
de l'électrification et marque le lien à un foyer technique
plus important. Les câbles réunissent la ville et la campagne
dans un destin commun. La littérature guettait ces marques du progrès,
la photographie en souligne l'aspect héroïque, forgeant l'imagerie
du fil électrique comme le fer de lance de la civilisation. On
peut se référer aux photographies d'Arkadij Sajchet, ou
de Boris Ignatovic illustrant les grands plans d'électrification
soviétique de 1920 (le GOELRO). On voit des photos semblables aux
États-Unis, notamment lors du New Deal et des travaux de la Tennesse
Valley Authority. Margaret Bourke-White, Ben Glaha et d'autres attestent
" de l'utopie d'une source d'énergie intarissable, synonyme
d'éternité " . Le fil électrique devient alors
un monument au sens premier du terme, un Denkmal, un élément
qui rappelle à la pensée la puissance de la nouvelle civilisation.
Le réseau
électrique comme élément de construction
Vers 1930,
le monde occidental voit l'achèvement progressif de macro-projets
d'électrification. Les travaux du New Deal aux E.-U., les plans
quinquennaux soviétiques, l'interconnexion électrique du
territoire français touchent à leur fin. Il est difficile
d'ignorer un réseau omniprésent : la terre est colonisée
par la technique, enserrée dans une pelote de laine. Le graphiste
hollandais Piet Zwart résume cette situation dans une image montrant
la Terre dans l'espace, prisonnière et rapetissée dans un
écheveau de fil.
La photographie ayant intégré par son biais le fil électrique
au rang des objets modernes, la question de son utilisation hors de sa
sphère technique propre commençait à se poser. On
trouve les premiers jalons d'une structuration par le fil chez Virgilio
Marchi-Rom, assimilé aux futuristes. Principalement décorateur
de théâtre, il propose un projet de tramway tout au long
de la périphérie romaine. Il aime l'électricité,
qu'il associe à la modernité, au détriment des techniques
qui la précédait : antique , la banlieue est " moisie,
comme illuminée au gaz ". Il voit ses bâtiments comme
des points de rencontres asservis au réseau électrique,
d'où partent et arrivent des fils qui structurent l'espace en le
quadrillant. La part de jeu graphique est importante : la ligne oblique
et l'axonométrie se prêtent admirablement au jeu filaire.
Ce projet pourrait n'être en somme qu'une forme graphique du glissement
sémantique.
Mais la préoccupation d'"habiter le fil" est bien présente.
Elle a peut-être été observée au départ
dans les moyens de transport. Planat fustigeait le trolley, " qui
avait besoin de se remorquer à un fil ". Moins moqueur, H.G.
Wells en fait un moyen de transport comme un autre, rapporte Lucien Magne
dans " Architectonique de la cité future ", chapitre
de son livre L'Esthétique des villes . Dans une cité où
" de minces câbles tissent dans l'air une colossale toile d'araignée,
l'on aperçoit de temps à autre, suspendus à des câbles,
des êtres, rendus lilliputiens par la distance, qui traversent la
nef fabuleuse avec des vitesses de bolides ". Malheureusement, conclut
Magne, dans cette cité, " l'art n'accomplit pas une synthèse
avec la science ".
Le téléphérique était un autre moyen de transport
fortement dépendant d'un fil. Certes, il ne s'agit pas d'un fil
transportant l'énergie mais plutôt d'un câble de traction
; mais l'ensemble des câbles de téléphérique
comprend souvent des câbles électriques pour l'alimentation
des constructions en amont. Et le téléphérique, qui
emprunte donc au "vocabulaire" de la ligne électrique,
montre que l'on peut vivre sur un fil sans avoir un talent de funambule
. Les foules joyeuses qui glissent sur les fils entremêlés
de Lazlo Moholy-Nagy (voir le photomontage Mein Name ist Hase) ne sont-elles
pas pleines du bonheur de cette nouvelle façon d'habiter l'espace
?
Ces postures utopiques peuvent sembler faciles, et, finalement, en rester
au stade d'un jeu sans lendemain. C'est plutôt l'extension du fil
hors des villes, soulignant l'importance du pylône, comme support,
qui renvoie directement à la construction avec un grand C. Il s'agit
de prendre le réseau électrique comme une construction,
en laissant de côté sa fonction première de vecteur
d'énergie. C'est une autre tentative d'habiter l'infrastructure.
Une voie d'intégration de ces formes dans le monde de l'architecture
serait dès lors possible : " Don't fight forces, use them
", nous dit-on dans la revue Shelter . L'architecture qu'elle propose
est un détournement du réseau électrique à
des fins d'habitation. Ce fil-construction est loin de la dimension d'ornement,
telle que la concevait Louis Bonnier dans le pavillon de Schneider à
l'Exposition de 1900. Dans cette construction, les volutes du fil électrique
dessinaient des fleurs sur les murs du pavillon (cette catégorie
de fil-ornement était également utilisée par l'architecte
catalan Eric Miralles sur un mode destructif). Ornement ou structure,
le réseau électrique construit entrait dans des catégories
déjà pratiquées ; la catégorie "mobilier"
fut même sollicitée dernièrement par le styliste Tom
Dixon, utilisant une sorte de citation spatiale du pylône comme
chaise.
La banalisation
du réseau
" Les
objets introduits par les réseaux énergétiques sur
le territoire sont des objets ambigus, difficiles à classer. Ce
sont des câbles qui ressemblent à autre chose que des câbles,
des machines qui ressemblent à autre chose que des machines, des
boutiques qui ressemblent à autre chose que des boutiques, des
fluides en mouvement dont on ne voit jamais ni la couleur, ni le mouvement.
"
Alors que le réseau électrique affirme une présence
toujours plus importante, son impact visuel semble de plus en plus dérangeant.
Le fil électrique se banalise par défaut : on le subit autant
qu'on le supporte, comme une fatalité. La dégradation visuelle
des lieux qu'il traversait entraînait un malaise, difficilement
comblé par les promesses de progrès qu'il incarnait, notion
qui sera d'ailleurs contestée à partir du choc pétrolier
de 1973 : " Symboles de la renaissance et du développement
de notre pays dans les années d'après-guerre, [les lignes
à haute tension] n'ont pas échappé à la critique
lorsque les Français sont devenus, à juste raison, plus
sensibles à la qualité de leur environnement "
Le réseau électrique acquiert une nouvelle dimension, proche
de la tautologie : le fil électrique est dans le paysage, donc
le fil électrique est paysage. C'est cette dimension qu'il conviendrait
d'expliquer pour intégrer le fil à notre territoire, nos
villes et nos civilisations. Cette acceptation est finalement plus viable
que la disparition des fils par enfouissement, solution beaucoup plus
coûteuse que l'établissement de câbles aériens,
et qui pose des problèmes de maintenance (cette tactique d'escamotage
des réseaux se rencontre d'ailleurs régulièrement,
comme le montre la question de la couverture du périphérique).
L'allure paysagère considère les traces du réseau
électrique avec une certaine neutralité, sans exaltation
mais sans rejet technophobe. Elle essaye d'intégrer le dérangement
dans une dimension positive : " L'idée est de colmater la
faille qui sépare aujourd'hui l'idée que l'on peut se faire
du présent à partir de ce que les disciplines traditionnelles
nous en apprennent, et celle que l'on peut s'en faire à travers
le cinéma, la peinture, la photographie ou la littérature.
[
] une faille qui obligerait aussi à distinguer le modernisme
de la modernité, avec, d'un côté, la famille des "bons"
objets modernes : gratte-ciel, gares, aéroports, barrages, tour
Eiffel ou Centre Pompidou, et de l'autre, la famille des "mauvais"
objets modernes : lignes électriques, oléoducs, cheminées
d'usines, grues, antennes, cuves, transformateurs, centrales nucléaires.
Les premiers apparaissant comme des objets suffisants, attribuables, habités
d'une intention d'action sur le visible, et les autres suggérant
plutôt quelque chose de l'ordre de l'épidémie ou du
parasitage. "
On peut en fait se demander si la "validation symbolique" évoquée
plus haut a été réellement opérante pour le
fil électrique. Le fil reste laid pour les plus fervents modernes
: " Frank Lloyd Wright et moi partagions une haine commune pour les
poteaux de téléphone et les lignes électriques, un
viol visuel et esthétique infligé à la nature. Cohérents
sur le plan économique dans quelques régions, ils sont inacceptables
dans d'autres et j'espère que les urbanistes dans l'avenir en feront
une question prioritaire. " À travers le réseau électrique,
nous assisterions peut-être à la naissance d'un nouveau type
d'architecture, certains auteurs allant jusqu'à affirmer que "
l'infrastructure est architecture ", et proposant comme solution
un élargissement du concept initial.
Face à toutes ces tentatives d'interprétation qui semblent
manquer leur but, il reste à évoquer ici une vision prospective
postulant la mort du réseau électrique. En se transformant
en archéologue du futur, certains fouillent depuis un avenir éloigné
les débris de notre civilisation. Optimistes, ils prédisent
déjà le manque créé par la disparition de
cette présence : " Considérée à la fin
du XIXe siècle comme un acte de vandalisme sur la ville, la tour
Eiffel n'est-elle pas devenue l'un des symboles de Paris ? Qu'en sera-t-il
des lignes dans un siècle ? [
] nos descendants ne désireront-ils
pas conserver une ligne dans un paysage musée naturel, alors que
l'évolution des techniques de transport d'énergie électrique
les aura fait disparaître ? " Dans son Essai pour une archéologie
imaginaire, Gilbert Fastenaekens montre une photographie de pylône
enfoui dans le noir. Sa démarche est " une tentative de donner
des racines à un monde dont les signes visibles sont prégnants
mais dont l'identité reste incertaine ". Il est laissé
à l'archéologue le soin de reconstituer la signification
de ce fossile des temps modernes, et d'élucider son mystère.
***
L'intégration
sociale du fil électrique continue donc de poser problème,
révélant des clivages entre l'ancien et le nouveau, et au
sein même du monde des modernes. Finalement, d'un point de vue du
beau éternel ou du beau utile, le fil électrique est toujours
resté laid. Qu'en pense-t-on au XXIe siècle, dans les lieux
qui semblent vivre la modernité sans douleur ? Par exemple, au
Japon : " L'ouverture progressive des commandes publiques au Gaijins
(Occidentaux) suit la vogue du mieux-vivre. "Nous proposons des concepts,
alors que les Japonais se focalisent sur le design, précise Albert
Abut. Regardez à Tokyo : que voyez-vous autour de splendides bâtiments
modernes ? Une forêt de fils électriques, des cours d'écoles
sans âmes, des squares étriqués
Le travail à
faire pour rendre l'urbanisme japonais plus convivial est énorme".
" Paul Planat, à l'aube du XXè siècle, n'aurait
pas dit mieux.
Pour finir, laissons la parole au philosophe Alain. Il rapportait une
apparente façon de réconcilier la beauté et la modernité
: " On dit souvent que les chemins de fer et les usines gâtent
un beau site. Un sage expliquait cela très simplement : "Nous
trouvons beau, disait-il, ce à quoi nous sommes habitués,
les vieilles assiettes, les vieux meubles, les vieilles maisons. Nous
préférons bien, par réflexion, ce qui est nouveau
et utile, par exemple une bicyclette, une machine à coudre, une
locomotive ; mais cela ne nous prend pas aux entrailles : le cur
n'y est pas. [
] Nous sommes toujours assez conservateurs ; et, d'instinct,
nous le sommes tout à fait. Les chemins de fer seront beaux quand
les hommes voyageront en aéroplane. " Les fils électriques
seront-ils beaux quand nous posséderons nos centrales nucléaires
domestiques ? Non, car si la réflexion est ingénieuse, elle
n'explique pas, selon Alain, toutes les opinions sur le beau : "
Un train qui roule au bord d'un lac, entre dans la montagne et en sort
un peu plus loin dans un bruit de tonnerre, cela me remue tout autant
que les beautés naturelles. Je ne nie pas que la réflexion
y soit pour quelque chose. Sans doute beaucoup de gens n'éprouvent
pas ce que j'éprouve parce qu'ils ne relient pas un train, une
usine, à l'ordre universel. [
] Je crois que c'est l'univers
tout entier qui est beau, et la liaison de toute chose ; les petits morceaux
ne disent rien, ils n'ont pas de sens. Mais tout a un sens, car tout tient
à tout. On aime la mer et la montagne parce que le jeu des forces
est visible : c'est notre alphabet. Après avoir épelé,
il faut lire, et apprendre à saisir d'un regard la liaison de toute
chose à toutes les choses ; en quoi on peut devancer la coutume.
Si on savait parfaitement lire dans le Grand Livre, tout serait beau.
" Le réseau électrique nous rappelle que bien des parties
de notre monde restent à déchiffrer.
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