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L'objet
technique en procès d'écriture.
La scène impossible de la science appliquée (1880-1910).
Yves Jeanneret
L'écriture
n'est mise en scène que par métaphore. La mise en texte
convoque des scènes virtuelles. Au tournant des siècles
XIX et XX, au sein d'une société qui se connaît industrielle,
les chemins pour écrire la technique et ses objets se cherchent
et se tracent. Zola, le romancier, écrit la machine, Figuier, le
vulgarisateur écrit la machine, Estaunié, l'ingénieur,
écrit la machine. Et Allais l'humoriste, Alain le moraliste, Sorel
l'activiste.
L'écriture suggère-t-elle un regard sur l'objet technique
? Telle est la question posée ici sur pièces, à partir
d'un ensemble composite de textes qui ont en commun d'écrire la
technique, sous des formes et avec des visées diverses.1
Une
scène problématique
Nous
pouvons prendre pour repères initiaux le statut de la scène
dans le récit, les rapports entre technique et écriture
dans l'espace scientiste et les conditions d'une poétique de la
technique.
L'écriture
de la machine, un acte malcommode à penser.
Dans
un texte célèbre, Gérard Genette désigne par
le terme scène un certain rythme du récit. Alors que le
sommaire condense l'histoire et que la pause la suspend, la scène
est censée fournir une " égalité conventionnelle
entre temps du récit et temps de l'histoire. "2 Appliquer
ce modèle aux textes évoquant la machine pose problème.
L'arrivée d'Étienne Lantier à la mine3 est-elle une
scène narrative ? La question n'a guère de sens. Décrire
un objet technique impose une pause narrative. Mais loin de suspendre
l'action, cette scène inaugurale est avant tout une transformation
des regards, celui du personnage et surtout celui du lecteur. " Le
Voreux, à présent, sortait du rêve. "4
N'est-ce pas le sort des objets de sortir du rêve, à tous
les sens du terme ? Aussitôt prise en compte l'épaisseur
de leur présence, il est bien difficile de trancher entre pause,
scène et sommaire. Qu'en serait-il si nous devions qualifier la
visite du Nautilus ou le récit fait par l'inventeur Edison, dans
L'Ève future, des pouvoirs du phonographe ?
La multiplication des objets techniques dans la littérature du
XIXe siècle confronte cette dernière, selon la formule de
Jacques Noiray, à une " réalité radicalement
étrangère ".5 L'intrusion de la machine dans le récit
est plus qu'un fait narratif. Elle impose une présence troublante,
résistante. C'est que la machine est essentiellement écart
: écart entre ce qu'elle prétend être et ce qu'elle
manifeste, écart entre la rationalité qu'elle concrétise
et la suggestion qu'elle convoque. Le destin de l'homme, que le récit
postule, est ici mis en suspens. Comment distinguer, face à ces
énigmatiques produits du rêve, ce qui appartient à
l'histoire et ce qui lui échappe ?
Efficace
de la science, impensé de la technique
Cette
difficulté se formule aisément dans les termes d'un débat
fin de siècle. Vouloir mesurer le rapport entre histoire et récit,
plus exactement entre durée vécue et texte écrit,
c'est la confusion de l'espace et du temps que Bergson dénonce
dans l'Essai sur les données immédiates de la conscience.
Le tournant du siècle entretient un étrange rapport avec
une technique aussi omniprésente qu'impensée. La technique
modifie profondément le cadre existentiel de l'époque. L'électricité
parcourt le quotidien,6 les rouages extraient la plus-value des corps.
Mais une chose est la technicisation du quotidien, une autre la pensée
de la technique. Deux choses largement incompatibles en régime
de culte du progrès. Pour preuve, l'ouvrage le plus optimiste,
le manifeste de Renan, L'avenir de la science... (et non de la technique),
auquel Brunetière oppose les " faillites de la science "
(et non de la technique).7 Le procès de technicisation présente
la technique comme un pur effet de la science.
Cette logique s'exprime de façon exemplaire dans la saga de la
science appliquée, Les merveilles de la science de Louis Figuier.
Celui-ci se propose d'y " raconter quelques-unes des merveilles réalisées,
dans l'ordre des sciences, par le génie moderne " et de "
faire connaître, avec quelque exactitude, les admirables inventions
scientifiques " qui " résultent de l'heureuse application
des sciences physiques et naturelles ". Dans la préface de
cette série titanesque, on cherche vainement le mot technique,
alors même que les inventions, transports, télégraphe,
photographie, y sont énumérées comme preuves que
" la science est entrée, de nos jours, dans toutes les habitudes
de la vie ".8
Ce n'est pas que le siècle finissant ne pense la technique, mais
il la pense minimale et négative (comme est négative la
trace photographique). L'action technique, science appliquée, se
déploie dans un univers de sens déjà donné.
Nous ne souscririons plus à cette vision des choses. Certes, la
technique comporte une téléologie, elle organise des moyens
pour une fin. Mais réduire à ce faire opératoire
l'aventure technique, c'est effacer sa dimension créative, ce qu'elle
impose sans l'avoir voulu, ce que le faire manifeste et que le discours
ne sait concevoir.9 Bref, l'idée de science appliquée efface
les désirs qui poussent l'homme à modifier sa condition,
comme les effets imprévus de ses actes : autant de questions qui
reviennent dans la production artistique, Apprenti sorcier, Ile mystérieuse,
Ève future.10
Prétendre que la littérature répond au silence de
la technique serait simplificateur. Elle est elle-même aux prises
avec cette fausse évidence téléologique. Il suffit,
pour s'en convaincre, de relire deux textes programmatiques, le Roman
expérimental de Zola et la préface de Pierre et Jean de
Maupassant. Le paradoxe technique, que Zola mue en théorie littéraire,
suscite l'ironie de Maupassant.
Pour le Roman expérimental, l'auteur est " observateur "
et " expérimentateur ". L'écriture enregistre
les " mécanismes " sociaux, les " rouages des manifestations
intellectuelles et sensuelles ".11 Roman expérimental = théorie
littéraire + science appliquée + effacement de l'acte technique.
Se nommer " naturaliste ", c'est fondre l'artéfactuel
dans le physique. Maupassant conteste cet escamotage. Il théorise
la manipulation. Le romancier classique " manipule les événements
à son gré, les prépare et les arrange pour plaire
au lecteur "12 " dispose " et " gradue " pour
" machiner une aventure ". Le romancier naturaliste ne naturalise
pas davantage, il machine autrement. Il veut " composer son uvre
de manière si adroite, si dissimulée, et d'apparence si
simple, qu'il soit impossible d'en apercevoir et d'en indiquer le plan,
d'en découvrir les intentions ". Il manipule les lecteurs,
qui " ne découvrent pas tous les fils si minces, si secrets,
presque invisibles, employés par certains artistes modernes à
la place de la ficelle unique qui avait nom : intrigue. " D'où
la formule : " les Réalistes de talent devraient s'appeler
plutôt des Illusionnistes ". De Zola à Maupassant, la
métaphore mécanique s'est maintenue, mais dans un sens profondément
différent, glissant de la vie sociale à l'écriture
elle-même.
Ce regard rapide sur la conception technique de l'écriture montre
l'intérêt d'une mise en texte de l'objet. Puisqu'en ces temps
de Fée Électricité, la technique est rendue invisible
par l'idéologie qui la porte, il est nécessaire de la donner
à voir et à lire.
Le
fantôme du purement technique
C'est
pourquoi le cadre romanesque ne suffit pas. Certes, les noces du romancier
et de la machine marquent l'époque. Mais il faut confronter ces
écritures romanesques aux formes générales dans lesquelles
est écrit l'objet technique. Toute une écriture ordinaire
et redondante en dessine peu à peu la figure partagée. Si
la technique est effacée comme concept, les objets techniques sont
omniprésents comme motifs, dans des textes de statut divers.
La poétique littéraire pose le problème dans un certain
cadre, marqué par la question de la transfiguration romanesque.
Tout en soulignant l'héritage du roman populaire, Jacques Noiray
définit la littérarité comme un arrachement à
la technicité. Il écrit, à propos de Zola : "
C'est en effet non plus comme simple objet technique, mais comme objet
poétique, support d'obsessions imaginaires, que la machine va révéler
sa plus grande fécondité littéraire. "13 Cette
approche de la question disjoint le littéraire du non-littéraire,
mais aussi le poétique du technique. Or, pour l'analyse de la communication,
l'idée de simple objet technique n'a guère de sens, pas
plus que l'opposition entre objet et écriture de l'objet. Il faudrait
supposer un degré zéro de l'écriture de la technique.
Où trouver cette formulation brute ou cette chose en soi ?
Jugeons sur pièces. Confrontons les notes d'enquête de Zola
et le texte de la Bête humaine comme le fait Noiray. Selon ce dernier,
Zola " s'est attaché à estomper la réalité
technique du monde ferroviaire. "14 La lecture des carnets ne confirme
guère ce jugement. Les notes de Zola s'appuient sur une large gamme
d'écritures non (encore ?) romanesques de la technique. Il en dresse
une mémoire hétéroclite, associant transcriptions
de conversations, extraits de notices techniques et descriptions visuelles
des objets. Et c'est bien de cette vaste intertextualité que Zola
tire le pouvoir évocateur de son écriture romanesque. Loin
de rompre avec la réalité technique, il prolonge ses traces
écrites. La métaphore et la fiction sont omniprésentes
dans les carnets, le documentaire et le didactique envahissent le roman.
L'enquêteur anticipe l'effet de la présence romanesque ("
les belles machines bien propres bien luisantes : celle de Jacques sera
comme cela "15) ; il repère des détails fonctionnels
capables de devenir actantiels16 (" la manette du régulateur
et le volant du changement de marche, voilà donc pour la vitesse
"17) ; il s'assure que la physique lui autorise un effet dramatique
plausible (" en tout cas, on peut avoir une demi-heure de course
folle pendant la nuit "18).
Entre les notes Lefèvre et l'évocation de la Lison,19 il
y a amplification et reprise, mais celles-ci ne sont possibles que parce
que les formes supposées brutes de l'écriture technique
ne sont ni simples ni neutres. Par exemple, les notes sur le graissage
de la machine, très informatives (une liste numérotée)
appellent tout un potentiel poétique. Ainsi cette parole consignée
: " En somme, comme une bonne femme qui a un petit vice, le graissage
(plaisanterie du chauffeur). "20 La description de l'objet dans ses
caractéristiques fonctionnelles permet l'expression d'un imaginaire
violent de la possession des corps, surgi brutalement dans l'univers narratif
et appelé à s'y déployer.
Trois
postures d'écriture
Dès
qu'on cesse de classer l'écriture de la technique en genres, sa
complexité devient évidente. Au fil des textes, entre les
textes, se construit un regard multiple sur la technique. Dans ces diverses
écritures est en jeu le sens de l'entreprise technique - ou son
caractère insensé. Tandis que le scientisme efface la technique,
une production écrite foisonnante, traversant les secteurs de l'édition,
en donne à voir et à penser les uvres : unissant des
textes très célèbres et d'autres complètement
ignorés, cette uvre collective met en circulation des matrices
de lisibilité des objets. Les écrivains de la technique
(romanciers, vulgarisateurs, journalistes, essayistes, etc.) lisent la
machine en l'écrivant et ainsi la donnent à voir.
Il n'est pas question de proposer une grammaire de ces écritures,
mais d'observer certains des ressorts dont elles procèdent.21 Les
rhétoriques stéréotypées comptent autant que
les formes étranges. Un effort de catégorisation peut nous
aider à saisir ce qui est en jeu. La démarche analytique,
avec ce qu'elle comporte de sommaire, est utile pour identifier des postures
et observer la construction des objets.
Technologie,
technomythie, technographie : trois exemples.
Les
trois postures d'écriture ici présentées ne sont
pas des genres. Elles se retrouvent du haut en bas de l'échelle
littéraire. Ces trois idéaux-types de l'écriture,
je les nomme technologie, technomythie et technographie.22 Pour chacune
de ces figures, écrire l'objet technique est instituant, mais le
cadre de communication et l'apport de l'écriture sont différents.
Le modèle le plus évident est celui de la technologie, solidaire
du motif de la science appliquée. La matérialité
de l'objet y est projetée sur un discours raisonné et arrimée
aux principes physiques. "Écrire la machine, c'est en détailler
les éléments et en révéler la nécessité.
L'objet se parcourt et s'explique. Le discours méthodique rend
compte d'un fonctionnement. Les formes didactiques de la vulgarisation
affectionnent cette logique d'écriture. Ainsi l'ouvrage de Georges
Claude intitulé L'électricité à la portée
de tout le monde. Voici comment le galvanomètre y est décrit
: " Un courant déterminé traversant la bobine d'un
galvanomètre donné provoque une déviation de l'aiguille
bien déterminée, fixe et constante si le courant reste lui-même
invariable. Si, au contraire, cette intensité augmente, la déviation
augmente aussi et inversement. Ainsi, dans un galvanomètre donné,
à chaque valeur de la déviation de l'aiguille correspond
une valeur bien déterminée de l'intensité du courant.
"23
Le contrat de lecture est ici aussi implicite qu'impérieux. Il
va de soi. L'hypothèse téléologique régit
cette écriture : la machine est moyen, qui effectue les lois de
la nature, traduites en enchaînement discursif. La machine incarne
l'idée scientifique et manifeste la nature. La technologie est
un art de l'ordre : s'y associent une organisation narrative (topologie
de l'objet, succession des phases, verbes d'action) et une transparence
de la logique (les connecteurs qui donnent au récit le statut d'une
loi généralisable). Le récit présuppose en
permanence la causalité. La technologie est un récit fonctionnel.
De ce récit fonctionnel, l'Encyclopédie de Diderot a exprimé
l'essence en invitant à regarder le métier à bas
" comme un seul et unique raisonnement, dont la fabrication de l'ouvrage
est la conclusion ". La technologie suppose secrètement une
philosophie de la technique, et même de la condition humaine, dans
laquelle l'ordre de l'esprit redouble celui de la nature. La vulgarisation
propose nombre de formes du récit fonctionnel, du déploiement
d'une analogie didactique à la batterie de questions.
Il y a là quelque chose de narratif, mais ce récit, qui
peut comporter un opérateur, n'a nul sujet. Il en va autrement
avec la technomythie, qui introduit l'objet dans un cadre narratif plein,
une scène au sens narratologique du terme. L'objet technique prend
sens comme trace d'une histoire humaine : prodiges des aventuriers de
la connaissance, progrès de la civilisation, angoisses d'une humanité
en péril, génie des peuples, guerre économique,24
etc. La littérature d'anticipation est le lieu par excellence de
cette écriture, présente aussi bien dans le livre édifiant
pour la jeunesse.25 Magnifique accomplissement de cette écriture
technomythique, l'épisode final du Château des Carpathes,
où le phonographe de Rodolphe de Gortz, conservant la voix de la
femme aimée, entraîne le héros dans la mort : "
Mais, lorsque Orfanik eut appris qu'une balle avait brisé l'objet
que Rodolphe de Gortz emportait entre ses bras, il comprit. Cet objet,
c'était l'appareil phonographique qui renfermait le dernier chant
de Stilla, c'était celui que Rodolphe de Gortz avait voulu entendre
une fois encore dans la salle du donjon, avant son effondrement. Or, cet
appareil détruit, c'est la vie du baron de Gortz détruite
aussi, et, fou de désespoir, il avait voulu s'ensevelir sous les
ruines du burg. "26
L'objet technique, inscrit dans une intrigue et un imaginaire narratif,
déploie la dimension héroïque de la destinée
humaine.27 C'est pourquoi le roman est fécond en technomythies,
où la machine matérialise les fantasmes de mutation, de
fusion, de possession : machines à parler, voyages interstellaires,
rayons dévastateurs, villes électrisées. Y règne
le couple actantiel du héros d'exception et de la communauté
sauvée ou asservie. S'y reproduit inlassablement le jeu entre raison
et magie, entre technè et hybris. Cette écriture est omniprésente
en vulgarisation. Les merveilles de la science de Figuier se déploient
comme une geste de la science où l'explication fait place au récit
d'une carrière, d'une découverte prodigieuse, d'une vague
de bienfaits industriels.
Il est tentant de classer les écritures de la technique entre le
méthodique et le poétique. Partage rassurant entre le scientifique
(appliqué) et le littéraire (modernisé). Rien n'est
plus faux. Ces deux formes d'écriture ont en commun de replier
l'objet sur un espace de sens, plutôt que d'inventer une écriture
qui lui soit spécifique. C'est cette écriture de l'inouï
que tente la technographie. Ni le parcours méthodique de la technologie
ni l'interprétation narrative de la technomythie ne sont aptes
à évoquer la présence fascinante de l'objet technique.
Il y a en ce tournant de siècle un effort pour convoquer la singularité
de l'objet, évoquer notre émotion devant lui. Pour le rendre
tangible et visible.
L'image, en plein développement,28 joue un rôle essentiel.
Beaucoup de textes de presse, de vulgarisation, d'aventures et même
de l'édition naturaliste prennent sens dans le dialogue avec les
représentations graphiques : schémas, gravures, photographies
redessinées, etc. Mais il existe un travail d'écriture pour
donner à voir, scruter l'objet, sa présence, son épaisseur,
ce qu'il manifeste de transparence et de légèreté,
ce qu'il inspire d'effroi. La presse a contribué à cette
rhétorique de la présence,29 mais c'est dans le secteur
esthétique que celle-ci s'affirme. Le Manifeste futuriste est la
formulation d'une esthétique technographique : " Nous chanterons
[
] la vibration nocturne des arsenaux et des chantiers sous leurs
violentes lunes électriques ; les gares gloutonnes avaleuses de
serpents qui fument ; les usines suspendues aux nuages par les ficelles
de leurs fumées ; les ponts aux bonds de gymnastes lancés
sur la coutellerie diabolique des fleuves ensoleillés ; les paquebots
aventureux flairant l'horizon ; les locomotives au grand poitrail, qui
piaffent sur les rails, tels d'énormes chevaux d'acier bridés
de longs tuyaux, et le vol glissant des aéroplanes, dont l'hélice
a des claquements de drapeau et des applaudissements de foule enthousiaste.
"30
L'écriture fait ici partager la virulence phénoménologique
de l'objet, pour réveiller ce qu'il peut fomenter en nous. Iconique
et métaphorique, le texte fait sentir la présence de l'objet,
tourne autour de ses caractères inédits, étranges,
évocateurs, le redonne à découvrir. L'écriture
réactive la richesse de ses liens avec l'image, dût cette
image contribuer à faire entendre, ou encore à évoquer
l'invisible ou l'incommensurable. Maupassant évoquait cet effort
pour retrouver l'épaisseur sensible et singulière du monde
de Flaubert, citant ce dernier : " Faites-moi voir, par un seul mot,
en quoi un cheval de fiacre ne ressemble pas aux cinquante autres qui
le suivent et le précèdent ".31 La technographie consiste
à faire voir une locomotive ou une ampoule électrique d'une
façon qui ne ressemble pas aux autres.
Catalyseur d'images et de perceptions nouvelles, l'objet est source de
méditation sur notre perception ordinaire. Marcel Proust, Marcel
Schwob, qui scrutent ce perçu vivant, ont tiré parti d'un
disque qui crisse, d'une ligne téléphonique traversant la
nuit ou du grain d'une voix estompé par le téléphone.32
Mais ce travail d'écriture aux prises avec le visible et l'invisible
ne concerne pas la seule création littéraire. La presse,
la vulgarisation, la réclame respirent une esthétique de
l'électricité.
Là où la technologie dissipe la matérialité
de la machine, l'objet devenant la figure d'un raisonnement, la technographie
la souligne, la laissant en suspens. Il n'y a pas d'objet technique plus
présent que celui qui échappe, comme le phonographe qui
n'émet que des sons indistincts ou le train qui roule sans maître.
Rhétoriques
de la vulgarisation technique, première approche
Écrire
la technique est donc bien autre chose qu'écrire la science, même
si beaucoup des enjeux communicationnels, épistémologiques
et politiques de la vulgarisation se retrouvent dans les textes consacrés
aux inventions. L'écriture de la technique est occultée
par la question de la scientificité dans les travaux sur la vulgarisation.
Je voudrais montrer qu'elle présente une tout autre complexité,
sur le cas de la télécommunication électrique33 :
télégraphe, téléphone, télégraphie
sans fil, etc.
La production de vulgarisation illustre la typologie présentée.
On y trouve les divers projets d'écriture et la logique de communication
s'y laisse définir par l'équilibre entre ces différentes
postures. Mais ces trois contrats d'écriture ne disposent pas du
même statut.34 Le plus souvent, la technomythie organise l'économie
du texte : le lecteur est interpellé sur la place de l'électricité
dans sa vie, sur les aventures des héros de la science, sur la
course à l'invention. La technologie a une place cadrée
: elle se développe en séquences localisées, souvent
dépendantes d'illustrations. Enfin, la technographie est à
la fois omniprésente et diffuse. Un tour de phrase, un terme, une
image fugace suggèrent le gigantisme, l'invisibilité. La
technomythie est éditoriale, la technologie rédactionnelle
et la technographie lexicale : l'une régit le projet, la seconde
occupe ses développements, la troisième hante sa langue.
Malgré tout, cette tendance de fond autorise une gamme de variations
extrêmement vaste.
L'article consacré en 1902 par L'année scientifique et industrielle
à " La Télégraphie sans fil à l'exposition
"35 développe un parcours séquentiel : si l'écriture
procède d'une grande fluidité, les postures sont dûment
distinguées. Le lecteur, qui n'a pas oublié la découverte
de Marconi, est invité à supputer les chances de réussite
de l'entreprise. Il doit " faire son deuil " des facilités,
craindre pour des messages qu'" un guetteur avisé peut bien
surprendre ", rêver aux promesses d'une communication sans
distance ni obstacle. Puis vient la séquence technologique : "
Les choses en étaient là, lorsque M. Ducretet est descendu
dans l'arène ". La description du transmetteur et du trajet
des ondes dans le système s'appuient sur récit fonctionnel
qu'en a fait Ducretet lui-même devant l'académie : séquence
repérée visuellement (commentaire de deux gravures) et marquée
typographiquement (petit corps pour les citations de la note à
l'Académie). La conclusion s'épanouit en une technographie
audacieuse, évoquant un inventeur qui " passe en l'air, por
las nubes, le meilleur de sa vie ", et aboutissant à une hypotypose
digne de l'épopée : " Il a essayé, il a réussi,
et nous avons pu voir des télégrammes échangés
ainsi, par impalpables pigeons voyageurs, tant et si bien que, comme l'a
prophétisé M. Emmanuel Aimé, le temps n'est peut-être
pas loin où un ballon passant, de jour ou de nuit, au-dessus d'une
ville bloquée, y laissera tomber, sans que personne s'en aperçoive,
des nouvelles du dehors. "36
C'est là une rhétorique de référence, où
le jeu des écritures trouve un équilibre rassurant.
Tout autre est la façon dont La Science illustrée présente
" Ondes électriques et télégraphie sans fil
" en 1904.37 Ici, tout est ramené au didactique. Le projet
de Diderot trouve un accomplissement radical - plus radical que l'article
" bas " lui-même qui, comme toute l'Encyclopédie,
échappe à son programme dans le mouvement de l'écriture.38
Une procédure classique en vulgarisation, la métaphore didactique
- plus précisément le récit allégorique39
-, double la matérialité de l'objet d'une logique de la
connaissance. La métaphore met en relation des représentations
quotidiennes et des modèles conceptuels. Ici, le lecteur est invité
à observer des ronds dans l'eau, puis à imaginer divers
dispositifs hydrauliques, avant de considérer l'appareil électrique.
Dans cette logique, où " la télégraphie sans
fil se confondrait presque avec la téléphonie primitive
", tout se passe " de la même façon. " C'est
un repliement de l'écriture technique sur la vulgarisation scientifique.
Ces deux exemples, dont l'un cumule les postures d'écriture et
l'autre les replie, sont assez rares. Ce qui domine, c'est le glissement
permanent d'une posture à l'autre. La nature des inventions de
cette ère électrique encourage cette hétérogénéité.
Ces techniques, que l'on baptisera à tort immatérielles
et que l'on dit alors impalpables, travaillent dans l'ordre de l'invisible.
Cette manifestation de l'insaisissable, si l'on autorise l'oxymore, conduit
à leurs limites les trois stratégies d'écriture.
Un article antérieur de L'année scientifique,40 montre à
quel point l'écriture de l'objet technique peut être fluide.
La technographie, secrètement agissante, bouscule tout ordre de
l'exposé. Le jeu est permanent entre explication et mystère.
Le lecteur est d'abord confronté à un récit de fiction.
Si la science-fiction est un topos de la vulgarisation, ici, la supposition
est paradoxalement projetée vers le passé. Supposons, nous
dit-on, que l'homme du XVIIIe siècle ait rencontré un génie
capable d'imaginer le télégraphe, " cet utopiste eût
été pris pour un mystificateur ou un fou ". Le lecteur,
transporté dans un futur rétrospectif, assistant à
un véritable " miracle " (sic), ne peut que s'émerveiller
du présent. Émerveillement au carré devant un processus
paraissant (déjà) immatériel ; technomythie au carré,
le prodige technique appelant le prodige humain, " ce Marconi dont
le nom est sur toutes les lèvres ". Le motif surnaturel hante
désormais le lexique. Le Morse opère " comme qui dirait
par un sortilège télépathique ", " éveillant
[
] la pensée à distance ", si bien que "
nous sommes, à ce qu'il semble, en pleine sorcellerie ".
Le lecteur est pris dans un paradoxe : il doit conclure tout à
la fois à l'évident et à l'impensable. La science
appliquée manifeste la simplicité des principes en même
temps qu'elle démontre la réalité du prodige. Si
le problème est " simple comme bonjour
en théorie
", sa solution reste désespérément obscure.
Ce double jeu du transparent et de l'invisible débouche sur la
thaumaturgie : " Il a fallu, pour les recueillir [les ondes], créer
artificiellement un nouveau sens ". L'exposé didactique conduit,
in extremis, à admirer un " appareil magique ", en une
chute digne de la littérature fantastique : " Tout arrive
en effet, au siècle où nous sommes, tout - et même
mieux encore. "
Le
travail du texte
Ce
chatoiement des écritures n'est pas accidentel, mais fondamental.
L'instabilité est constitutive du regard que portent sur l'objet
technique les hommes de la modernité industrielle. L'écriture
de la machine n'est pas une machination. La décision prise dans
l'écriture en projet est sans cesse combattue dans l'écriture
en procès. La technographie est toujours secrètement virulente,
car elle met en jeu toute l'incertitude du pensable. On le verra, pour
finir, sur l'exemple de quelques textes assez particuliers.
Les
Propos d'un Normand, camera oscure de la scène technologique
Karl
Marx, technographe d'occasion, voulait inverser, comme dans la chambre
obscure de l'appareil photographique, la philosophie de Hegel. Un autre
philosophe, Alain, propose une version humoristique du même procédé.
Ce qu'il renverse avec malice c'est ce mélange du fonctionnel et
du magique dont la vulgarisation nous offrait l'exemple. L'une de ses
chroniques de La dépêche de Rouen et de Normandie41 commence
par l'énoncé d'un aphorisme : " Les jeunes gens, presque
toujours, sont savants comme ils sont polis. On leur a appris qu'il y
a des expressions inconvenantes, et des choses qu'il ne faut pas dire
; ils savent résoudre un problème à peu près
comme ils savent manger un uf à la coque. "
Dans le genre que pratique le chroniqueur-philosophe, ce type de sentence
donne matière à illustration spirituelle. Le bon mot tirera
parti d'une invention placée sous le feu de l'actualité
:
Il y a des caractères plus dociles que d'autres ; il y a aussi
des mémoires qui retiennent mieux ; de même, parmi les phonographes,
il y en a qui reproduisent en grinçant et en nasillant, d'autres
qui, au contraire, imitent merveilleusement les voix.
En évoquant le télégraphe comme prothèse de
la voix, de la mémoire et de l'imitation, Alain s'engage sur le
terrain de la vulgarisation. Le lecteur s'attend (s'il regarde ce passage
et oublie quelque peu le début du texte) à un développement
du type de celui que nous proposait l'article de La science illustrée
: une allégorie didactique nous conduisant souplement, par étapes
analogiques, de notre comportement aux principes de la télécommunication.
Combien de fois ne voyons-nous pas exposer le fonctionnement d'un téléphone,
d'un réseau ou d'un ordinateur, à partir d'une analogie
avec nos comportements ?
C'est l'existence de ce schéma bien établi qui définit
le pouvoir critique de ce propos apparemment anodin, sa vertu de distanciation
:
Un bon phonographe, je veux dire un homme disposé naturellement
à l'obéissance, formé dès le jeune âge
à ne dire que ce qui se dit, doté avec cela, d'une collection
suffisante de rouleaux vierges, un tel jeune homme est promis aux plus
hautes destinées. Toujours il chante l'air qu'on lui demande, et
il le chante comme il faut ; c'est un recueil de bonnes réponses.
Aussi, à toutes les expositions, notre phonographe obtient les
plus hautes récompenses ; et, si seulement personne n'a chanté
faux devant son pavillon, le voilà admis à l' École
Polytechnique, qui est un magasin de phonographes réglés
et estampillés par l'État.
L'inversion tranquille d'une analogie devient une bombe idéologique
à retardement, qui frappe, comme par hasard, le lieu d'excellence
de toute littérature technologique. Cet exemple montre à
la fois la prégnance d'une structure rhétorique et idéologique
et la possibilité laissée à l'écrivain de
renverser, dénoncer, pervertir ce fameux ordonnancement du logique,
du mythique et du graphique lequel paraît intangible dans tant de
discours anciens et actuels.
La
Crêcherie : une utopie plus poétique qu'on ne croit.
Le
second exemple est emprunté au texte le plus disqualifié
de Zola, Travail. Ce roman, tiré du cycle des Quatre évangiles,
annonce par ce surtitre sa dimension idéologique. Aussi, l'avis
général est-il que Zola s'y est fourvoyé, perdant
la dimension poétique et mythique des Rougon au bénéfice,
d'un roman à thèse. Je ne veux pas ici contester ce jugement.
Travail est, autant qu'un récit, une antithèse, qui se décline
comme une série de variantes chronologiques du bon et du mauvais,
le présent s'opposant au passé, la souffrance à la
joie, le labeur au travail, la tyrannie à la cité harmonieuse.
Deux lieux techniques concrétisent ce discours - deux forges de
métallurgie -, s'opposant comme l'incarnation de deux essences
: L'Abîme sombre et douloureux, figure du passé et la Crêcherie
radieuse et créative, figure de la modernité.
Cela suppose un travail poétique complexe que ne suffit pas à
décrire la formule du roman à thèse. Le pouvoir évocateur
de la technique participe d'un imaginaire visuel virulent. Ici encore,
la circulation est constante entre technologie, technomythie et technographie.
La métamorphose de la scène technique, du récit fonctionnel
vers l'utopie politique, en passant par l'évocation phénoménologique,
constitue le cur de la construction imaginaire en jeu.
Lorsque Zola décrit le fonctionnement des laminoirs, la technographie
est présente, et même aveuglante, au sein du récit
fonctionnel : " Au sortir du réchaud, d'un éclat de
soleil, le lingot d'acier, court de la grosseur d'un tronc d'homme, était
pris, dans une première cage, entre les deux rouleaux qui tournaient
en sens inverse ; et il sortait aminci de la gorge, rentrait dans la seconde
cage, où il s'amincissait encore ; et, de cage en cage, les gorges
ébauchaient de plus en plus la pièce, finissaient par donner
au rail son profil et sa longueur réglementaire de dix mètres.
"42
Ce récit didactique tient en germe un potentiel figuratif qui se
déploie dans la suite du texte. La forme du processus technologique
appelle un ensemble d'associations à la fois narratives et visuelles
: ceci, notamment, parce que la scène dans laquelle l'objet technique
est placé s'élargit et se prolonge, encore une fois, de
façon insensible : " Et les rails succédaient aux rails
avec une rapidité extraordinaire, on pouvait à peine suivre
le lingot qui s'amincissait, qui s'allongeait, qui jaillissait en un nouveau
rail, pour s'ajouter aux autres rails, comme si les voies ferrées,
par le monde, s'étendaient sans fin, pénétraient
au fond des contrées les plus désertes, en faisant le tour
de la Terre. "
Formule itérative elle-même réitérée,
accélération narrative, amplification spatiale : une philosophie
de l'histoire sourd du récit fonctionnel. La métonymie est
toute-puissante, puisque le procès technique fabrique, de proche
en proche, l'objet, la série, l'assemblage, l'équipement,
l'industrie, la communauté, l'histoire. Ce texte relève
de la philosophie du réseau.43 Mais en deçà de l'affirmation
d'une doctrine, un travail intense unifie technologie et technographie.
L'objet conduit littéralement du transport physique à la
communauté sociale. C'est en travaillant la virulence figurative
de l'objet (sa visualité, son esthétique, sa capacité
à conduire le lecteur hors cadre) que Zola produit de l'idéologique.
" Ah ! Que les charpentes d'acier se multiplient donc, dressent donc
des édifices utiles, des villes heureuses, des ponts pour franchir
les fleuves et les vallées, et que des rails jaillissent toujours
des laminoirs, allongent sans fin les voies ferrées, abolissent
les frontières, rapprochent les peuples, conquièrent le
monde entier à la civilisation fraternelle de demain. "44
Et plus loin : " Et sans cesse les rails s'ajoutaient aux rails,
il semblait que la terre allait bientôt en être sillonnée
de toutes parts, pour charrier à l'infini la vie décuplée
et victorieuse. "45
L'Ève
future : créature artificielle contre alchimie du vivant.
L'importance
de L'Ève future de Villiers de l'Isle-Adam est largement sous-estimée,
sans doute parce que le roman se prête mal à l'idéologie
du style. Il brille par l'hétérogénéité
radicale : textes raboteux, défendus contre toute formule, mêlés
de lambeaux de discours, convoquant le mélodrame, le fait divers,
la pantomime, le Grand Guignol. Ne voit-on pas Edison se livrer à
un récit interminable de ce qu'aurait pu faire son téléphone
s'il avait été inventé plus tôt ? n'assiste-t-on
pas au récit méthodique et fastidieux de tous les ressorts
mécaniques et électriques de la femme artificielle ?
C'est justement cette présence si forte de la technologie qui fait
l'originalité et l'actualité du roman de Villiers, par rapport
aux formules narratives dont on l'a trop souvent rapproché, comme
le Frankenstein de Mary Shelley.46 L'épisode dans lequel se déploie
la déception du héros, fashion victim de l'électricité,
le montre avec éclat. Après avoir voulu faire fabriquer
un double mécanique de la femme qu'il désire, il finit par
avouer son entreprise. Au moment où il croit pouvoir ressusciter
le dialogue, il s'adresse à l'artéfact, dont la perfection
se trouve ainsi paradoxalement éprouvée.
L'explication donnée par l'ingénieur Edison (figure fictive,
mais autorisée de l'invention réelle) présente des
particularités sur lesquelles nous devons nous arrêter :
" Les fidèles poumons d'or de Hadaly n'enregistraient, sous
le doigt de l'inspiratrice,47 que la parfaite nuance vocale enfin proférée
entre vingt autres, quelquefois. Moi, le micromètre en main et
ma plus forte loupe sous ma paupière, je ne ciselais qu'au degré
correspondant à leur instantanée photographie, sur les aspérités
du cylindre-moteur de l'Andréide, les seuls ensembles parfaits
des mouvements, unis aux regards ainsi qu'aux expressions radieuses et
graves d'Alicia. Durant les onze journées que ce travail a demandées,
le reste physique du fantôme s'accomplissait - moins la poitrine,
enfin, - sur mes scrupuleuses indications. Voulez-vous voir les quelques
douzaines de spéciales épreuves photochimiques sur lesquelles
sont piqués les points (précis à des millièmes
de millimètres près), où les grains de poudre métalliques
ont été disséminés, en la carnation, pour
l'exacte aimantation des cinq ou six sourires fondamentaux de Miss Alicia
Clary ? Je les ai là, dans les cartons. "
Nous sommes face à un texte qui, tout à la fois, et dans
une même proposopée du thaumaturge technique, procède
de trois mouvements : affirmer un pouvoir fatal sur l'humanité
(l'ingénieur s'égalant explicitement à Dieu), détailler
la précision d'un processus technique infaillible, jouer enfin
sur le caractère fascinant et insaisissable d'un certain type de
création proprement physique. Cette Ève n'est pas une simple
variante (nécessairement inférieure, dans son ordre) de
la créature imaginée par Mary Shelley ou de la figure du
Golem.48 L'andréide n'est ni de chair ni de glaise ; elle est fondamentalement
métallique et substantiellement électrique. Il n'y a dans
le projet de son inventeur aucune volonté de se mesurer au vivant,
dans son ordre ; il n'y a aucune fascination pour la magie, dans ses uvres.
L'Edison de Villiers est un barde de l'acte technique en tant que tel
: il ne vise pas à imiter Dieu mais à l'humilier, il ne
prétend pas capter le secret de la vie mais la prendre au piège.
C'est pourquoi le discours technologique est omniprésent dans le
roman de Villiers, là où il n'a que faire dans le récit
de Shelley. Toute la force du mythe de Frankenstein tient précisément
à ce que les ressorts de la thaumaturgie restent invisibles, nul
ne sait comment il fait la vie avec la mort. Edison fait la mort avec
la vie : il montre le pouvoir de la fabrication et de l'illusion pour
détruire les prétentions de l'homme. La scène de
la fausse reconnaissance, c'est le test de Turing, c'est l'essence illusoire
de la technique. L'ingénieur n'imite pas l'humain, mais le reproduit
et le mystifie. C'est en s'employant à scruter les produits de
la technique, c'est en rendant la technologie insistante à en devenir
intolérable, que Villiers mine les logiques métonymiques
précédemment décrites. Voilà qui peut éclairer
le malaise étrange que nous inspirent les technologies de Villiers.
La
scène de la technique est à la fois inévitable et
impossible, dans cette société qui, se passionnant pour
l'application de la science, se laisse habiter par les figures d'une machine
humaine. Les multiples figures de l'écriture, associant et hybridant
les regards sur l'objet, se sont peu à peu banalisées. Mais
si peu à peu ces configurations poétiques et idéologiques
sont devenues aussi invisibles que puissantes, il y a toute une production
à redécouvrir, multiple, instable et fugace, qui maintient
perceptible la scène de ces rêves que nos habitudes d'écriture
ont oubliée. Un trésor textuel enfoui montrant que si la
machine trouve peu à peu sa langue normale, en l'an mil neuf cent,
sa figure n'est pas près de s'assagir.
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