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Culture,
Science et Technique
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La
dynamo lumineuse
Bruno Jacomy
D'étranges ampoules C'est en raison même de cette qualité générale de représentation que la gravure de la machine de Gramme pose question, comme nous allons le voir plus loin. Elle constitue l'une des rares illustrations où la machine dynamo-électrique de Zénobe Gramme se trouve au premier plan, mais insérée dans une scène où un groupe d'hommes en chapeau et redingote discutent, analysent, commentent la machine. C'est pourquoi elle sera à maintes fois reproduite dans différents ouvrages, catalogues d'exposition tout au long du XXe siècle, et qu'elle sera même présentée en agrandissement dans l'ancienne salle de l'énergie du musée des Arts et Métiers avant sa rénovation. Le fait que la mise en scène en soit vivante n'en est pas la seule raison de ce succès posthume. La légende nous renseigne. Elle dit : " Machine de Gramme. Expériences d'électricité dans la salle des machines du Conservatoire ". Non seulement elle présente une machine électrique en fonctionnement, mais elle donne par surcroît une image du Conservatoire des arts et métiers dans sa fonction principale : montrer des machines en action devant un public nombreux et intéressé. Adolphe Bitard précise, dans son livre, le contexte de la gravure : " Parmi les agrandissements apportés au Conservatoire des arts et métiers, nous devons signaler la nouvelle galerie formée par l'abside de l'église où ont été placées les machines en mouvement. Cette galerie a été inaugurée le 2 mai 1880. Le directeur du Conservatoire, qui était alors M. Hervé Mangon, y fit exposer la voiture à vapeur de Cugnot [ ] ; dans le voisinage des machines, un département électrique a été créé, où l'on voit fonctionner les machines Gramme, De Méritens et autres [ ] (p. 12). " L'ouvrage cité ici date de 1886 environ, et la machine, elle, n'est plus vraiment nouvelle : Zénobe Gramme l'a présentée à l'Académie des sciences en 1872. On peut donc supposer que de nombreuses personnes l'ont déjà vue ; l'actualité, dans les années 1880, réside plutôt dans des expositions comme celle de l'électricité en 1881, ou dans la présentation publique de cette machine dans le déambulatoire de l'abbaye de Saint-Martin-des-Champs. Pourquoi donc, dans ces conditions, cette gravure présente-t-elle une erreur grossière que les lecteurs les plus perspicaces n'auront pas manqué de remarquer au premier coup d'il ? Qu'observe-t-on ? Tout d'abord une machine électrique, reliée par une courroie à un arbre de couche disposé trop haut sur l'illustration pour qu'on le distingue, mais dont un autre exemplaire a été dessiné dans le coin supérieur gauche de l'illustration. Puis, disposées sur le corps de la machine, deux lampes étincelantes témoignent, de par les rayons de lumière qu'elles projettent, de la fonction première de la machine : créer de l'électricité. C'est là que le bât blesse. Ce que l'illustrateur a pris pour des lampes électriques, ce sont bien des ampoules de verre, mais leur fonction n'est nullement d'éclairer : ce sont tout simplement deux graisseurs qui servent à lubrifier continûment les paliers de l'arbre de la machine, lequel supporte, de gauche à droite, la poulie, le stator et le collecteur. Le fait ne semble en aucune manière gêner les " habitués studieux de cet établissement incomparable " (p. 12) qui entourent la machine de Gramme. Ces personnages ont pourtant tout l'air, si l'on en juge par leurs tenues, de " chefs d'industries prospères et de riches entrepreneurs " (p. 9), évidemment férus des dernières innovations techniques. Seul un compagnon en casquette se tient dans l'ombre, au second plan dans le coin gauche, témoin lui de la mission sociale du Conservatoire, qui dispense des cours " absolument publics, libres et gratuits [qui] ont lieu tous les soirs, pendant la durée du semestre d'hiver, à des heures où l'ouvrier, sa journée achevée, peut facilement les suivre " (pp. 8-9). La trajectoire d'une image Comment donc,
dans un ouvrage de vulgarisation largement diffusé, une erreur
aussi grossière, dès les premières pages du premier
tome (l'ouvrage en compte deux), peut-elle passer inaperçue ? Voilà
qui risque de jeter le discrédit sur l'éditeur parisien,
Jules Rouff, et ses auteurs, comme Alexis Clerc, qui y publiera, vers
1890, une Physique et chimie populaires dans la collection " Sciences
mises à la portée de tous ". La question qui se pose
immédiatement est celle de la véracité de la source
de l'illustrateur. S'agirait-il d'un montage, d'un " bidonnage ",
comme la presse nous en présente régulièrement encore
aujourd'hui ? À l'ère de la photographie, le maquillage
d'images a bien été pratiqué, mais il restait le
fait d'artisans de talent. À présent, les palettes graphiques
et autres logiciels de retouche d'image sur micro-ordinateurs ont rendu
la tâche bien plus aisée. À la fin du XIXe siècle,
le contexte est fort différent. Les dessinateurs partaient sur
le terrain avec leur carnet et croquaient sur place l'illustration, qui
allait ensuite être dessinée dans le détail, avant
d'être gravée sur cuivre ou sur acier pour publication. Dans
le cas présent, on peut se demander si l'auteur de la gravure,
qui signe des lettres SUV, est bien allé sur place. En effet, dans
de nombreux ouvrages de vulgarisation de l'époque figure une même
représentation de la " machine dynamo-électrique construite
par M. Gramme ". C'est sous ce titre que Louis Figuier présente
la machine (Figure 2) dans Les Nouvelles conquêtes de la science,
dont le premier tome comporte une importante partie intitulée "
l'éclairage électrique " et une autre sur " l'électricité
force motrice " . Cette gravure, représentant la version dite
" type A d'atelier " de 1874, a depuis été constamment
reprise, jusque dans l'Histoire générale des techniques
de Maurice Daumas . Sans pouvoir en apporter une preuve irréfutable,
il y a fort à parier que cette gravure, très précise,
a été la source documentaire du dessinateur de l'ouvrage
de Bitard. Une comparaison détaillée des deux gravures montre
que l'angle de vue et tous les éléments qui composent la
machine concordent absolument, hormis les six vis de fixation de la plaque
centrale qui ont disparu dans l'opération. La disposition même
des dalles du sol a été pratiquement conservée. *** Voilà finalement une erreur bien minime, me dira-t-on, qui ne prête pas à conséquence, et que bien peu de gens auront remarquée. Encore que ceux, justement, qui l'auront vue sont peut-être ceux-là mêmes qui disposent de cette culture technique qui ne s'enseigne plus guère dans notre éducation classique d'aujourd'hui. Tout ouvrier, tout technicien, tout ingénieur qui, à la fin du XIXe siècle, est tombé sur cette gravure, aura tout de suite relevé la confusion et s'en sera amusé, mais combien auront cru de bonne foi tout simplement ce qu'ils voyaient ? Voilà bien un piège dans lequel, un jour ou l'autre, tout vulgarisateur risque de tomber. S'il ne se blesse pas trop personnellement, souhaitons simplement qu'il ne mette pas en péril la crédibilité des techniques ou des sciences elles-mêmes.
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