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Culture, Science et Technique
La dynamo lumineuse

Bruno Jacomy


Dans l'un des nombreux ouvrages qui passionnent les lecteurs de la fin du XIXe siècle, Les Arts et métiers illustrés , figure une représentation tout à fait suggestive de la dynamo de Gramme (Figure1). L'auteur de ce livre, Adolphe Bitard, participe, en compagnie d'autres auteurs aussi prolifiques tels que Louis Figuier, Arthur Mangin, Camille Flammarion ou Henry de Graffigny, à la rédaction de revues de vulgarisation telles que La science pittoresque ou La science illustrée. . Ces journalistes scientifiques, comme nous les appellerions aujourd'hui, participent à ce mouvement de popularisation des techniques et des sciences dans lequel s'inscrivent des écrivains tels que Jules Verne, et s'attachent généralement à donner des matières qu'ils traitent, une description aussi vivante et exacte que possible. Dans Les arts et métiers illustrés par exemple, on trouve tour à tour des illustrations de " Bernard Palissy triomphant, [qui] retire du four ses premières pièces émaillées ", de " l'abattage des arbres à la vapeur " ou du " tournage d'un canon monstre " : à chaque fois, une mise en scène d'artisans, d'ouvriers, anonymes ou illustres, devant leur œuvre en cours d'élaboration, avec un souci de précision optimal, compatible avec la lisibilité de la gravure.

D'étranges ampoules

C'est en raison même de cette qualité générale de représentation que la gravure de la machine de Gramme pose question, comme nous allons le voir plus loin. Elle constitue l'une des rares illustrations où la machine dynamo-électrique de Zénobe Gramme se trouve au premier plan, mais insérée dans une scène où un groupe d'hommes en chapeau et redingote discutent, analysent, commentent la machine. C'est pourquoi elle sera à maintes fois reproduite dans différents ouvrages, catalogues d'exposition tout au long du XXe siècle, et qu'elle sera même présentée en agrandissement dans l'ancienne salle de l'énergie du musée des Arts et Métiers avant sa rénovation. Le fait que la mise en scène en soit vivante n'en est pas la seule raison de ce succès posthume. La légende nous renseigne. Elle dit : " Machine de Gramme. Expériences d'électricité dans la salle des machines du Conservatoire ". Non seulement elle présente une machine électrique en fonctionnement, mais elle donne par surcroît une image du Conservatoire des arts et métiers dans sa fonction principale : montrer des machines en action devant un public nombreux et intéressé. Adolphe Bitard précise, dans son livre, le contexte de la gravure : " Parmi les agrandissements apportés au Conservatoire des arts et métiers, nous devons signaler la nouvelle galerie formée par l'abside de l'église où ont été placées les machines en mouvement. Cette galerie a été inaugurée le 2 mai 1880. Le directeur du Conservatoire, qui était alors M. Hervé Mangon, y fit exposer la voiture à vapeur de Cugnot […] ; dans le voisinage des machines, un département électrique a été créé, où l'on voit fonctionner les machines Gramme, De Méritens et autres […] (p. 12). " L'ouvrage cité ici date de 1886 environ, et la machine, elle, n'est plus vraiment nouvelle : Zénobe Gramme l'a présentée à l'Académie des sciences en 1872. On peut donc supposer que de nombreuses personnes l'ont déjà vue ; l'actualité, dans les années 1880, réside plutôt dans des expositions comme celle de l'électricité en 1881, ou dans la présentation publique de cette machine dans le déambulatoire de l'abbaye de Saint-Martin-des-Champs.

Pourquoi donc, dans ces conditions, cette gravure présente-t-elle une erreur grossière que les lecteurs les plus perspicaces n'auront pas manqué de remarquer au premier coup d'œil ? Qu'observe-t-on ? Tout d'abord une machine électrique, reliée par une courroie à un arbre de couche disposé trop haut sur l'illustration pour qu'on le distingue, mais dont un autre exemplaire a été dessiné dans le coin supérieur gauche de l'illustration. Puis, disposées sur le corps de la machine, deux lampes étincelantes témoignent, de par les rayons de lumière qu'elles projettent, de la fonction première de la machine : créer de l'électricité. C'est là que le bât blesse. Ce que l'illustrateur a pris pour des lampes électriques, ce sont bien des ampoules de verre, mais leur fonction n'est nullement d'éclairer : ce sont tout simplement deux graisseurs qui servent à lubrifier continûment les paliers de l'arbre de la machine, lequel supporte, de gauche à droite, la poulie, le stator et le collecteur. Le fait ne semble en aucune manière gêner les " habitués studieux de cet établissement incomparable " (p. 12) qui entourent la machine de Gramme. Ces personnages ont pourtant tout l'air, si l'on en juge par leurs tenues, de " chefs d'industries prospères et de riches entrepreneurs " (p. 9), évidemment férus des dernières innovations techniques. Seul un compagnon en casquette se tient dans l'ombre, au second plan dans le coin gauche, témoin lui de la mission sociale du Conservatoire, qui dispense des cours " absolument publics, libres et gratuits [qui] ont lieu tous les soirs, pendant la durée du semestre d'hiver, à des heures où l'ouvrier, sa journée achevée, peut facilement les suivre " (pp. 8-9).

La trajectoire d'une image

Comment donc, dans un ouvrage de vulgarisation largement diffusé, une erreur aussi grossière, dès les premières pages du premier tome (l'ouvrage en compte deux), peut-elle passer inaperçue ? Voilà qui risque de jeter le discrédit sur l'éditeur parisien, Jules Rouff, et ses auteurs, comme Alexis Clerc, qui y publiera, vers 1890, une Physique et chimie populaires dans la collection " Sciences mises à la portée de tous ". La question qui se pose immédiatement est celle de la véracité de la source de l'illustrateur. S'agirait-il d'un montage, d'un " bidonnage ", comme la presse nous en présente régulièrement encore aujourd'hui ? À l'ère de la photographie, le maquillage d'images a bien été pratiqué, mais il restait le fait d'artisans de talent. À présent, les palettes graphiques et autres logiciels de retouche d'image sur micro-ordinateurs ont rendu la tâche bien plus aisée. À la fin du XIXe siècle, le contexte est fort différent. Les dessinateurs partaient sur le terrain avec leur carnet et croquaient sur place l'illustration, qui allait ensuite être dessinée dans le détail, avant d'être gravée sur cuivre ou sur acier pour publication. Dans le cas présent, on peut se demander si l'auteur de la gravure, qui signe des lettres SUV, est bien allé sur place. En effet, dans de nombreux ouvrages de vulgarisation de l'époque figure une même représentation de la " machine dynamo-électrique construite par M. Gramme ". C'est sous ce titre que Louis Figuier présente la machine (Figure 2) dans Les Nouvelles conquêtes de la science, dont le premier tome comporte une importante partie intitulée " l'éclairage électrique " et une autre sur " l'électricité force motrice " . Cette gravure, représentant la version dite " type A d'atelier " de 1874, a depuis été constamment reprise, jusque dans l'Histoire générale des techniques de Maurice Daumas . Sans pouvoir en apporter une preuve irréfutable, il y a fort à parier que cette gravure, très précise, a été la source documentaire du dessinateur de l'ouvrage de Bitard. Une comparaison détaillée des deux gravures montre que l'angle de vue et tous les éléments qui composent la machine concordent absolument, hormis les six vis de fixation de la plaque centrale qui ont disparu dans l'opération. La disposition même des dalles du sol a été pratiquement conservée.
Le fait que le dessinateur ait repris une illustration existante pour en réaliser une nouvelle, n'est pas choquant en soi. Les gros éditeurs de la fin du XIXe siècle possédaient un fonds iconographique important d'illustrations qu'ils réutilisaient à l'envi dans leurs publications, et revendaient couramment à d'autres éditeurs. La composition même de la scène présentée ici est assez classique. Une autre gravure illustrant des expériences de machines électromagnétiques au Conservatoire (fig. 3) procède d'une mise en scène analogue de la mission pédagogique et technique de l'institution . Dans une grande halle, des machines électriques, reliées par des courroies à des arbres de couche, occupent plus de la moitié du dessin. Au devant de ce qui ressemble tout à fait à une scène de théâtre, le professeur-démonstrateur donne des explications, les mains en avant, à un public nombreux d'hommes en chapeau haut-de-forme, quelques-uns en melon, parmi lesquels on croirait reconnaître Gustave Eiffel, avec sa barbe et sa stature, ou Impey Barbicane, le président du Gun-Club, " fertile en inventions " et " audacieux dans ses idées " . On y observera là aussi, à l'extrémité droite, l'ouvrier en coltin et casquette chargé de l'entretien des machines.
Ces mises en scène s'inscrivent dans une tradition qui remonte aux théâtres de machines de la Renaissance, en passant par les planches de l'Encyclopédie de Diderot ou les dioramas des musées du XIXe siècle, dans lesquels les ateliers nous sont représentés comme sur des scènes de théâtre, avec des effets de perspective accentués et de personnages donnant à l'ensemble vie et proportions. Pour en revenir à notre image initiale, la composition semble avoir été créée de toutes pièces à partir d'un vocabulaire existant, le dessinateur ayant interprété les éléments dont il disposait pour réaliser un ensemble expressif et réaliste, avec toutefois ce petit manque de culture technique qui lui a fait prendre des vessies pour des lanternes, ou plutôt pour des lampes électriques les deux graisseurs en verre qu'on peut encore aujourd'hui observer sur la dynamo de Gramme exposée au Musée des arts et métiers (inv. 9649). La composition est à rapprocher également de la vignette illustrant le titre sur " les nouvelles applications de l'électricité " du premier tome des Nouvelles conquêtes de la science (fig. 4), au centre de laquelle une lampe électrique jette ses rayons sur un ensemble de machines électriques, téléphone, sonnette, piles, et derrière laquelle on distingue une autre dynamo de Gramme, tout à fait semblable aux autres représentations déjà citées mais avec des graisseurs ayant retrouvé là leur fonction primitive.

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Voilà finalement une erreur bien minime, me dira-t-on, qui ne prête pas à conséquence, et que bien peu de gens auront remarquée. Encore que ceux, justement, qui l'auront vue sont peut-être ceux-là mêmes qui disposent de cette culture technique qui ne s'enseigne plus guère dans notre éducation classique d'aujourd'hui. Tout ouvrier, tout technicien, tout ingénieur qui, à la fin du XIXe siècle, est tombé sur cette gravure, aura tout de suite relevé la confusion et s'en sera amusé, mais combien auront cru de bonne foi tout simplement ce qu'ils voyaient ? Voilà bien un piège dans lequel, un jour ou l'autre, tout vulgarisateur risque de tomber. S'il ne se blesse pas trop personnellement, souhaitons simplement qu'il ne mette pas en péril la crédibilité des techniques ou des sciences elles-mêmes.